LIVRE XI
l'Empire commandoient différens postes de la première et de la seconde ligne. L'armée marcha sur différentes colonnes et se mit en bataille à la vue de l'armée turque; et, sans s'amuser à faire le détail de ce combat, les Turcs furent battus. Le grand vizir voulut sauver une partie de l'armée, en la faisant passer sur son pont entre la petite ville de Barcan et la ville de Gran, qui est de l'autre côté du Danube. Le pont rompit, par le désordre de ceux qui vouloient passer avec trop de précipitation : une infinité de Turcs se noyèrent, et tout ce qui resta en deçà du pont fut tué, ou pris prisonnier. Le roi Jean donna dans cette action des marques de valeur et de grand capitaine; l'électeur de Bavière, tout jeune qu'il étoit, s'y distingua fort; et le duc de Lorraine eut grande part au succès de cette action par son courage et sa conduite. Presque tout le bagage des Turcs fut pris : le roi demanda pour sa part de la victoire les sabres et les chevaux, abandonnant les esclaves et le reste du butin à ceux à qui M. de Lorraine le destineroit.
Pendant toutes ces actions, l'Empereur, tranquille, revenoit de Lintz : il rentra dans sa capitale ; et, comme s'il eût eu part à la peine que l'on avoit prise pour son service, il trouva son cœur si susceptible de jalousie de la gloire d'autnii qu'à peine vouloit-il voir le roi de Pologne
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2IO MÉMOIRES DE l'aBBÉ DE CHOISY
son libérateur. M. le duc de Lorraine scMiliaîtoit que Sa Majesté impériale allât au-devant de Sa Majesté polonoise, Tembrassàt, et la remerciât. L'Empereur fit des difficultés sur ce qu'il n'y avoit pas d'exemples dans le cérémonial qu'aucun roi électif se fût trouvé avec l'Empereur. Le duc de Lorraine faisoit tout de son mieux pour surmonter ces difficultés dont il étoit honteux, et vouloit au moins qu'après un service aussi considérable le roi de Pologne se séparât content de l'Empereur.
Cela ne fut pas possible, et l'on convint enfin que l'Empereur monteroit à cheval, et que l'entrevue seferoitaucamp, en sorte qu'en s'abordant chacun eût la droite.
Le roi de Pologne étoit armé, le bonnet à la polonoise, avec une belle aigrette, une grosse perle pendant du côté de l'aigrette, monté sur un des plus beaux chevaux du monde, dont le harnois étoit magnifique. Ce prince, avec l'air d'un conquérant, aborda l'Empereur, qui, vêtu très pauvre* ment et monté de même, à peine ôta son chapeau, n'eut jamais le courage de remercier le roi de Pologne, ni de lui tenir aucun discours flatteur ni qui témoignât la plus foible reconnoissance ; et le peu que lui dit l'Empereur roula sur les services que les Polonois avoient toujours reçus de l'amitié et de la protection des Empereurs.
Enfin cette entrevue, qui se fît de la plus mau*