‹ Mémoires de l'abbé de Choisy pour servir à l'histoire de Louis XIVChapitre 12 sur 125 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

qu'il n'auroit pas les privilèges de premier prince du sang, parce que c'est M. le duc de Chartres qui les a présentement. Feu M. le Prince avoit eu ces privilèges assez longtemps, avant que Monsieur eût des enfants, et ils ne se perdent point quand une fois on les a eus. M. le duc de Bourbon con* serva son nom et s'appela simplement M. le Duc. On rendit au corps de M. le Prince les mêmes honneurs qu'on avoit rendus en 1646 à monsieur son père. M. le prince de Conti, au nom du roi, lui donna l'eau bénite; il étoit accompagné du duc de Chaulnes et escorté par les gardes du corps. On fit ensuite un service magnifique dans Notre-Dame, où les compagnies supérieures assistèrent; mais ce fut aux dépens de M. le Prince, le roi ne faisant la dépense des services que pour les généraux morts à la tête de ses armées. M. le Prince avqit nommé M. de La Trémouille et de Ventadour pour l'accompagner au deuil ; et, M. de Ventadour étant malade, il avoit nommé en sa place M. le duc de Duras. On l'envoya chercher à Paris ; mais il ne s'y trouva point, et sa femme dit franchement qu'il ne s'y trouveroit pas. Ce mépris mit M. le Prince dans une furieuse colère; il ne devoit pas s'en étonner. Un bon courtisan, qui veut faire son chemin, ne doit point paroître attaché à messieurs les princes. Ma mère me disoit

toujours : « Mon fils, il n'y a rien de tel que le gros de l'arbre. »

Je crois qu'il seroit à propos, en finissant cette année 1686, d'exposer en peu de paroles l'état présent de l'Europe. L'Empereur a poussé les Turcs pendant toute la campagne. M. de Lorraine et monsieur l'électeur de Bavière et ses généraux ont pris Bude d'assaut ; et, selon les apparences, il sera bientôt véritablement roi de Hongrie. Le Grand Seigneur a déposé le mufti, qui avoit signé le fetfa, ordonnance pour commencer la guerre ; il a aussi fait noyer neuf cents de ses lévriers au sortir du sermon où le prédicateur lui avoit reproché en face qu'au lieu d'aller défendre Bude, il s'amusoit à aller tous les jours à la chasse. Le roi de Pologne n'a pas réussi dans son grand dessein ; il a traversé la Moldavie et la Valachie, et a marché jusqu'à quarante lieues d' Andrinople ; mais il n'a pu aller jusqu'à Bialogrod : les princes de Moldavie et de Valachie lui ont manqué de parole, et se sont joints aux Turcs et aux Tartares. Les Moscovites n'ont fait aucun acte d'hostilité, sous prétexte que la ligue n'avoit pas été ratifiée par la Diète de Pologne ; les Cosaques, sujets des Moscovites, n'ont osé se déclarer. Voyant d'ailleurs la saison fort avancée, la sécheresse extraordinaire qui avoit fait tarir toutes les fontaines, les fourrages brûlés partout par les Tartares, une

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