‹ Mémoires de l'abbé de Choisy pour servir à l'histoire de Louis XIVChapitre 20 sur 125 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

La cour du prince de Conti n'étoit pas une cour assez vaste pour contenir les idées de Tabbé de Cosnac; et, quoiqu'il fût premier gentilhomme de la chambre et en quelque manière son favori, cet abbé entretenoit un commerce avec le cardinal de Mazarin, dont il fit le fondement du mariage qui fut conclu quelques années après entre le prince de Conti et la nièce du cardinal. Il espéroit, pour fruit de ce mariage, l'importante abbaye de Cluny, dont le prince de Conti, qui ne pouvoit plus la tenir en se mariant, lui offrit la démission ; mais le cardinal fit si bien qu'il empêcha l'abbé d'avoir ce grand bénéfice, bien qu'il lui eût la principale obligation du mariage de sa nièce avec un prince du sang.

Cette nouvelle augmentation d'éclat, jointe à l'autorité presque souveraine que le cardinal avoit en tout pendant la minorité du roi, et qu*il conserva despotique jusqu'à sa mort, mit en tête à M. le prince de Conti que son rang et la faveur de l'oncle de sa femme lui dévoient déférer le commandement de l'armée de Catalogne ; et, quoiqu'il n'eût jamais servi (les enfans des rois, comme ceux des dieux, naissent instruits de tout), ce commandement lui fut donné.

La fureur des François sur la réputation de se battre en duel avoit passé, depuis le règne de François I^r, au point que, par une frénésie dont la

rage n'a pu s'éteindre que sous le règne de Louis le Grand, personne n'osoit porter une épée sans avoir donné quelques preuves de la savoir garder. Il ne sufiisoit pas qu'un homme fût brave à la guerre, l'on vouloit qu'il eût fait quelque combat particulier et éclatant. Le prince de Conti, né vaillant, comme le sont tous les Bourbons, se mit en tête que son rang et son âge, qu'il avoit jusqu'alors passé dans Tétat ecclésiastique, ne le dévoient pas dispenser de l'obligation où il crojoit être de s'acquérir de l'estime et de travailler à sa réputation. L'état militaire, dans lequel il entroit, le soUicitoit de se mesurer avec quelqu'un digne de lui, avant que de paroître à la tête des armées; et, par une fantaisie qui n'a peut-être jamais eu d'exemple, ce prince, qui n'avoit aucun ennemi, qui n'avoit offensé personne et que personne n'avoit offensé, se mit en tête de faire un combat; et^ agité du désir de se battre en duel, sans savoir contre qui, partit en litière de Montpellier, pour se rendre à la cour, incertain de son adversaire, inquiet d'en trouver un digne de lui, et tellement résolu de s'acquérir de l'estime par un duel qu'ait soir, couchant à Bagnols, où il séjourna pour quelque indisposition, il ne put s'empêcher de faire confidence à l'abbé de Cosnac de cette étrange vision, dont il étoit tourmenté, et lui avoua qu'il avoit jeté les yeux sur le duc d'York,

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