LIVRE VIII
Ven aperçussent; et l'évêque de Valence l'avoit si parfaitement étudié qu'il le connoissoit à merveille. Un jour que ce prince se promenoit le long du canal de Chilly, après avoir longtemps rêvé, voyant qu'il étoit seul avec Tévêque de Valence : « Monsieur de Valence, lui dit M. le prince de Conti, parlez-moi comme vous faisiez du temps que vous étiez Tabbé de Cosnac ; que vous semble de Vardes? — Que c'est l'homme de France le mieux fait et le plus aimable, reprit M. de Valence; mais à quel propos Votre Altesse me fait-elle cette question? — pour rien, reprit le prince de Conti; mais je ne vous cacherai pas que l'affectation de se parer comme il fit dernièrement chez la princesse de Conti, après m'avoir assuré qu'il alloit se retirer, m'a frappé. Je connois l'innocence et la vertu de ma femme ; mais croyez-vous que Vardes fût assez insolent pour oser jeter les yeux tendrement sur ^lle? » C'étoit une belle occasion à l'évêque de Valence de nuire à M. de Vardes ; mais il ne crut pas que la matière fût encore assez préparée. Il parla cette fois de Vardes comme d'un homme trop sage pour s'élever à une telle pensée; il l'excusa même sur les soupçons dont le prince de Conti venoit de lui faire confidence et demeura ferme à l'assurer qu'il n'avoit jamais rien connu dans M. de Vardes qui lui laissât la moindre idée qu'il eût jamais regardé que très respectueusement Mémoires de Choisy. II. 7
5o MÉMOIRES DE l'aBBÉ DE CHOISY
Mnae la princesse de Conti. Trois jours après cette première conversation, le prince de Conti, se promenant dans son carrosse tête à tête avec M. de Valence, fît l*éloge de la princesse, sa femme. «A cela près, dit-il, qu'avec toute la vertu et toute la modestie désirables, elle a, comme toutes les autres femmes, la vanité de plaire. Et que sais-je, ajouta-t-il, si elle éviteroit celle d*être aimée? — Monseigneur, répliqua Tévêque^de Valence, chercher une femme qui ne souffre pas d'être aimée, c'est désirer un cygne noir. » Sur cela M. le prince de Conti lui reparla de Vardes; et pour lors, après lui avoir laissé mitonner le poison dont il vojoit que ce prince étoit attaqué : « Je n'ai rien vu, reprit Tévêque de Valence, qui me puisse faire croire que M. de Vardes se fût oublié au point d'élever ses regards jusqu'à M^e la princesse de Conti; mais Votre Altesse me fait souvenir d'un rien que j'ai remarqué il y a quelques jours. Elle jouoit à la prime, et fîloit, sur un flux qu'elle désiroit, un as qui ne pouvoit être, à la disposition du jeu, qu'un as de cœur ou un as de carreau; c'étoit celui de cœur qui étoit nécessaire. Vardes, qui voyoit son jeu, lui dit assez haut : « J'espère que ce sera un cœur » ; et puis en s'approchant plus près de soft oreille, comme pour mieux voir la carte, il continua d'un ton plus que demi>bas : « J'en connoisun, Madame, qui ne vous manquera jamais, » Ce