LIVRE VIII
Pays-Bas de revoir une guerre qui eût achevé de ruiner la Flandre; il s'agissoit de faire en sorte que l'Angleterre demeurât neutre, ou se déclarât pour la France. Charles II, roi d'Angleterre, n'étoit pas si absolument maître de son Parlement que, quelque inclination qu'il eût pour la France et quelque amitié qu'il eût pour le roi, il fût en pouvoir de promettre ni de faire ce qu'il eût voulu pour favoriser ses desseins. Il étoit pourtant absolument nécessaire de s'assurer de celui sans lequel les projets sur la Hollande n^eussent pu réussir. Le roi crut que Madame pourroit lui garder le secret de cette importante affaire, et qu'elle le serviroit dans ce dessein auprès du roi son frère, qui l'aimoit tendrement. M. de Louvois étoit trop nécessaire pour que l'on pût se passer de lui, de ses vues, de ses avis et de ses lumières; mais, avec toutes les qualités souhaitables dans un grand ministre actif et vigilant, plein d'expédiens, et tel que tout le monde Ta vu depuis, il avoit, dès ce temps-là, le malheur de porter dans toutes ses actions un air de dureté et de décision dont Madame n'avoit pu s'accommoder. Cependant quel moyen y avoit-il de lui cacher une chose dans laquelle il étoit absolument nécessaire? Le roi trouva tant d'éloignement dans l'esprit de Madame pour M. de Louvois qu'il lui promit qu'il n'entreroit dans la conduite de cette affaire que lorsqu'il seroit absolument impossible
8o MÉMOIRES DE l'aBBÉ DE CHOISY
de se passer de lui ; et parce que le roi et Madame ne pourroient pas tout seuls dresser les projets, faire les mémoires, les instructions nécessaires, et régler la mécanique et le détail de tout ce qu'il faut pour un aussi grand dessein que celui dont il étoit question. Madame proposa de se servir.de M. de Turenne, afin d'en exclure M. de Louvois. Le roi le voulut bien ; mais la vérité est que le roi fit confidence de tout à M. de Louvois, avec lequel Sa Majesté régloit toutes choses ; et ensuite sur ses mémoires, dont le roi écrivoit la meilleure partie de sa main. Madame se trouvoit informée de tout ce qu'elle devoit faire auprès du roi son frère.
On ne peut point dire la joie que Madame avoit de se trouver ainsi le premier mobile de la plus grande affaire de l'Europe, et l'on ne peut assez louer la reténue et la modestie de M. de Louvois, qui ne parut jamais instruit de tout ce qui se passoit. La première convention entre le roi, Madame et M. de Turenne, ce fut que Monsieur ne sauroit rien de ce projet, et que, lorsqu'on ne pourroit plus cacher le voyage de Madame, on le prétexteroit, quelques semaines avant son départ, de la prière que le roi d'Angleterre feroit à Madame de ne lui pas refuser la joie de l'embrasser, quand la cour seroit près d'arriver à.Dunkerque ou à Calais.
Il y avoit déjà quelques années que M. de Valence vivoit dans son exil, et pajoit chèrement