LIVRE X iJS
qu'étant un jour dans la chambre du roi, en attendant l'audience particulière qu'il lui donnoit deux ou trois fois la semaine dans son cabinet, le duc d'Albret y étoit entré, et Tavoit entretenue pendant une demi-heure. Elle s'étoit fait donner ces audiences en disant au roi avec hardiesse, pour ne pas dire effronterie : « Sire, si vous voulez devenir honnête homme, il faut que vous m'entreteniez souvent. » Le roi la fit appeler, et eut la bonté de lui dire qu'il étoit fâché de l'avoir fait tant attendre. « Sire, lui dit-elle, je ne me suis point ennuyée; j'étois avec ce petit duc d'Albret, qui a plus d'esprit que moi ; ce sont de ces gens-là, quand ils ont la naissance et le mérite, que Votre Majesté doit élever aux premiers postes. Vous devriez lui donner votre nomination au cardinalat; que pouvez-vous mieux faire ? » Elle prit là-dessus occasion de passer en revue tous ceux qui pouvoient alors prétendre au cardinalat, et leur donna à chacun un petit coup de patte, sans €n exempter l'évêque de Laon, son bon ami (depuis cardinal d'Estrées), mads qui ne l'étoit pas tant que le duc d'Albret. « Mais, reprit le roi, il est bien jeune. — Il est vrai, mais il est bien sage; et d'ailleurs, quand vous le nommeriez aujourd'hui, il ne seroit peut-être pas cardinal dans dix ans. » Ce discours, jeté à l'aventure, germa dans la suite; et le cardinal de Bouillon m'a dit plusieurs fois
l36 MÉMOIRES DE l'aBBÉ DE CHOISY
qu'elle avoit la première rompu la glace sur sod cardinalat; aussi, dès qu'il eut la nomination, il vint tout courant lui en dire la nouvelle, et sur sa table il m'écrivit un billet charmant pour me le faire savoir. J'étois allé en Bourgogne à mon abbaye de Saint-Seine ; et, lorsque j'ai reçu son billet, je dinois à Dijon avec M. Bouchu, intendant de la province. J'eus bientôt pris mon parti, et demandé à l'intendant s'il vouloit mander quelque chose à Paris, et qu'au sortir de table j'allois prendre la poste ; je le fis et volai. J'embrassai le nouveau cardinal, et deux jours après je retournai à Saint-Seine faire mes affaires. Mais, pour revenir au duc d'Albret, M. de Turenne approuva son raisonnement, et lui dit : « Effectivement, vous avez plus d'esprit que moi; il n'y a qu'à laisser faire la coadjutorerie de Reims et en profiter par contre-coup en obtenant celle de Paris, ou la nomination au cardinalat. » £n effet, quatre jours après l'abbé Le Tellier fut déclaré coadjuteur de Reims, et Saint-Laurent, pour sa récompense, fut receveur général du clergé. Le duc d'Albret alla aussitôt trouver l'archevêque de Paris, et lui dit : « Je ne viens point ici. Monsieur, vous presser sur une chose que vous m'avez témoigné tant de fois souhaiter avec passion ; c'est seulement pour vous dire que la conjoncture est favorable, le roi vient de faire l'abbé Le Tellier coadjuteur de Reims; il