LIVRE X l
matin, afin d'être à la première entrée, privilège qu'il avoit conservé comme ayant été précepteur de Sa Majesté, et de pouvoir lui dire qu'il venoit lui rendre compte de la proposition que M. de Turenne lui avoit faite la veille, proposition qu'il avoit acceptée de tout son cœur, persuadé qu'il n'y avoit point dans l'Église un meilleur sujet que le duc d*Albret. C'étoit la manière dont l'archevêque s'expliquoit prdinairement. L'abbé Le Sauvage ne lui dit pas un mot de la nomination au cardinalat, soit qu'il la sût ou qu'il ne la sût pas, ce que je n'ai jamais su moi-même. L'archevêque parut fort affligé, et dès la pointe du jour il alla au lever du roi, qui ne tâta point de ses raisons. Il lui dit assez durement qu'il ne devoit pas consentir à sa coadjutorerie sans lui en parler, lui reprochant par là qu'il l'avoit exposé à refuser quelque chose à M. de Turenne; et peut-être dans son cœur pensat-il qu'il l'avoit forcé ^ lui accorder la nomination au cardinalat. M. Le Tellier ne put pas cacher ce secret au coadjuteûrde Reims, qui quelques jours après, en retournant à Paris tête à tête avec le duc d'Albret, lui dit malicieusement en descendant la montagne de Chantecoq : « Voilà des tours (c'étoient les tours de Notre-Dame) qui vous siéroient bien, et que je vous souhaite de tout mon cœur. — Je ne vole pas si haut, lui répondit le duc d'Albret, qui affecta un air contrit et hu-
milié, quoique intérieurement il se sentît bien dé* dommage par la nomination au cardinalat; et dans la suite des années, Tarchevêque de Reims ayant avoué au cardinal de Bouillon qu'il lui avoit parlé des tours de Notre-Dame pour lui faire dépit, parce que son père lui venoit de confier que le roi les avoit refusées à M. de Turenne, le cardinal lui dit : « Je n'étois pas si abattu que vous le croyez. Le roi m'avoit accordé sa nomination au cardinalat; nous nous moquions alors l'un de l'autre, et nous avions tous deux raison. »
Il est bon de remarquer ici que Madame (c'étoit alors la princesse d'Angleterre), à la première nouvelle de la coadjutorerie de Reims, dit au roi qu'un coup de cette importance marquoit assez que ses ministres le gouvernoient. Ce discours, qu'elle fil au roi avant que M. de Turenne lui parlât de la coadjutorerie de Paris, disposa peut-être l'esprit du roi, qui vit bien que Madame avoit raison, à faire quelque chose en faveur du duc d'Albret, et à lui accorder au moins la nomination au cardinalat, puisque la politique lui défendoit absolument de consentir qu'un homme si jeune et de sa naissance fût coadjuteur de Paris. Les Le Tellier crurent que M. de Turenne, pour se faciliter la coadjutorerie de Paris, avoit poussé Madame, qui étoit fort son amie, à tenir ce discours au roi; mais cela n'étoit pas vrai. M. de Turenne alloit ronde-