LIVRE X l
leur roi ou le prince de Condé, ou le duc de Neubourg; et l'un et l'autre avoient promis leur nomination à M. de Bonzi. M. de Lionne, son ami particulier, avoit déjà fait la lettre du roi au Pape, et étoit prêt à l'envoyer, lorsqu'un remords le prit en faveur du duc d'Albret, jugeant bien que cette nouvelle prière du roi seroit peut-être un prétexte au Pape de différer encore sa promotion, qu*il promettoit de faire incessamment. Il envoya éveiller le duc d'Albret à six heures du matin, et le pria de venir chez lui. Il avoit loué une petite maison à Saint-Germain pour mieux solliciter son affaire.
Dès qu'il fut entré dans le cabinet de M. de Lionne, ce ministre lui fît promettre un secret inviolable, même à l'égard de M. de Turenne. Il lui expliqua ensuite l'affaire de Bonzi, lui avouant qu'il n'avoit pas songé qu'en servant son bon ami, il nuiroit peut-être à son meilleur ami; que le remède étoit difficile, parce que la chose avoit été arrêtée au conseil, et que MM. Le Tellier et Colbert l'avoient appuyée de tout leur cœur, dans la pensée peut-être d'éloigner sa promotion; qu'il falloit qu'il allât éveiller M. de Turenne, et lui dît qu'à l'insu de M. de Lionne il avoit appris par un commis l'envoi de ce courrier, et qu'il falloit l'empêcher de partir en représentant au roi les inconvéniens. M. de Turenne, qui sentit l'impor-
l6o MÉMOIRES DE l'aBBÉ DE CHOISY
tance de la chose, s'habilla promptement, pendant que le duc d'Albret dressoit le mémoire au roi. Il monta en haut, et demanda à Sa Majesté un moment d'audience dans son cabinet. Il lui expliqua toute l'affaire, et lui donna son petit mémoire, que le roi fît lire au conseil. M. de Lionne fut d'avis d'attendre au moins l'arrivée du premier courrier de Rome avant que de faire partir celui-ci ; mais les deux autres ministres insistèrent à le faire partir sur-le-champ, en ajoutant seulement aux lettres du roi que Sa Majesté, en faisant cette prière au Pape, renouveloit ses instances pour avancer la promotion du duc d'Albret. A la sortie du conseil, M. de Lionne vint dire à M. de Turenne et au duc d'Albret, qui étoit avec lui, ce qui s'étoit passé dans le conseil, et tâcha de leur persuader q^elçs additions ordonnées aux lettres du roi remédieroient au mal; il persuada aisément M. de Turenne, qui crut qu'il y alloit du service du roi, de s'assurer au plus tôt de deux chapeaux, au hasard d'avoir celui de son neveu un peu plus tard. Le duc d*Albret, dont l'esprit étoit d'une vivacité surprenante, fertile en expédieqs, lui dit : « Permettez-moi, Monsieur, de vous dire que, pour assurer le chapeau de M. de Bonzi, il y a une voie bien plus courte : c'est, au lieu d'envojer le courrier à Rome, de le renvoyer en Pologne assurer le roi Michel que, le Pape ayant promis au duc