LIVRE X
le Pape déclara le duc d'Albret cardinal de Bouillon, il déclara en même temps qu'il se réservoit un autre chapeau m petto pour celui en général que la reine régente d'Espagne, mère du roi Charles II, lui nommeroit. Or elle en nommA deux, savoir : Porto-Carrero, doyen de Tolède, par une nomination publique, souscrite par la junte au conseil d'Espagne; et le P. Nitard , jésuite, soa confesseur, par une lettre particulière fort pressante. Le Pape fut assez embarrassé, et, lorsqu'il se vit prêt à mourir, il se détermina par le conseil de ses ministres en faveur de Porto-Carrero, qui étoit appuyé de tous les ministres d'Espagne. C'est ce qui l'obligea de dire à l'abbé Bigorre, qui le remercioit pour le cardinal de Bouillon : « Je lui ai donné deux chapeaux, puisque, pour pouvoir lui en donner un, il m'a fallu en donner un autre à un inconnu, à la nomination de la reine d'Espagne. » Ce fut en 1671 que le roi donna au cardinal de Bouillon la charge de grand aumônier de France, vacante par la mort du cardinal Antoine Barberin. Le public s'imagina que c'étoit à la considération de M. de Torenne, et il se trompa lourdement, comme la suite de cette affaire le fera voir dans ses plus petites circonstances, que je n'ai pas ignorées. On croit communément, et c'est le sentiment de l'apologiste du cardinal de Bouillon^ qu'il doit toute sa fortune k M. de Turenne; mais
x>n a déjà vu, par le récit que j'ai fait de la manière dont il a été fait cardinal, la bonne part qu'il y a eue lui-même par son habileté et sa vigilance. Il se doit encore davantage la charge de grand aumônier, puisque M. de Turenne, bien loin de le servir, lui fut un obstacle pour l'obtenir.
Je dirai, à propos de cette apologie tant vantée du cardinal de Bouillon, que, si en la lisant j'ai admiré comme les autres la manière d^écrire de l'auteur, j'y ai remarqué beaucoup de faits ou faux ou altérés, où j'ai reconnu d'abord qu'elle n'avoit point été faite par son ordre, puisque jamais il n'y eût laissé mettre qu'il doit toute son élévation à M. de Turenne; que sa vie est une suite continuelle de bienfaits que le roi a daigné répandre sur sa personne , et y eût peut-être fait couler un bon mot des évêchés de Liège et de Strasbourg que Sa Majesté a jugé à propos de lui ôter, ce qui pourroit faire compenser les injures avec les bienfaits; mais c'est ce que nous examinerons dans son lieu.
La santé du cardinal Antoine étoit depuis quelque temps fort altérée : cela faisoit penser à sa dépouille. M. Le Tellier avoit déjà eu pour son fils la coadjutorerie de l'archevêché de Reims. Il lui avoit aussi fait offrir six cent mille livres pour avoir sa démission de la charge de grand aumô* nier. Mais l'évêque d'Orléans, depuis cardinal de