‹ Mémoires de l'abbé de Choisy pour servir à l'histoire de Louis XIVChapitre 89 sur 125 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

et, pour ^obtenir plus facilement, il résolut enfin de consoler le roi, et de témoigner à M. de Turenne la joie qu'il avoit de sa conversion en faisant le duc d'Albret cardinal, ce qu'il fit au mois d'août 1669, au grand déplaisir de M. Le Tellier, et encore plus de M. de Louvois. Ce ministre, si habile dans les détails où sa prévoyance n'oublioit rien, avoit toujours été mal avec M. de Turenne, qui ne lui faisoit aucune part de ses entreprises; il prenoit des villes et gagnoit des ba« tailles, et ne l'apprenoit que par la gazette. Le roi étoit presque dans le même cas, et dit un jour à un officier qui s'en retournoit à l'armée d'Allemagne ces célèbres paroles si dignes d'un bon roi : a Dites à M. de Turenne que je voudrois bien savoir quelquefois ce qu'il veut faire, j»

Le cardinal de Bouillon ne songea guère dans la suite à regagner les bonnes grâces de M. de Louvois ; il soutint vivement les intérêts du comte de Marsan, jeune prince de la maison de Lorraine, qui galantisoit la vieille duchesse d'Aumont, que l'on croyoit riche à millions, et qu'il ne trouva pas digne de son attachement. Ap^ès la mort de M. de Turenne, il obtint pour le comte d'Auvergne, son frère, la charge de colonel général de la cavalerie, que ce ministre, pour lui faire dépit, voulott faire; supprimer, comme celle d'infanterie Tavoit été après la mort de M. d'Épernon; mais M. de Mémoires de Choisy, II. 2 3

lyS MÉMOIRES DE l'âBBÉ DE CHOIST

LoQvois se vengea bien. L'évéché de Liège étoit vacant, et disputé entre le cardinal de Bouillon et le prince Guillaume de Furstemberg et le prince de Neubourg. Le cardinal avoit sept voix, le prince de Neubourg neuf, et le prince Guillaume quatorze; mais le prince Guillaume étoit prêt à céder ses voix au cardinal, lorsque N..., envoyé extraordinaire du roi à Liège, déclara aux chanoines, par Tordre de M. de Louvois, que le roi ne consentiroit jamais à l'élection du cardinal, et qu'il aimoit mieux que ce fût un étranger. A ces nouvelles, le Pape s'attribua, comme il ne manque jamais de faire en pareilles occasions, toute l'autorité de l'élection, et, ne voulant point le prince Guillaume, qui étoit désagréable à l'Empereur, il donna un bref d'éligibilité au prince de Neubourg, qui fut reçu unanimement.

M. le cardinal de Bouillon, après avoir pris congé du roi, pour aller au conclave, où fut élu Odescalchi, dit Innocent XI, me demanda en ba* dinant si je voulois venir à Rome être son condaviste; je lui dis que cela me feroit grand plaisir. « Je m'en vais partir dans deux heures, me dit-il, mais vous me rattraperez bien. Allez en demander la permission au roi, et les instructions du ministre, et vous mettez dans la diligence de Lyon : j'y serai encore dans six jours. » Cela fut fait fort brusquement, et, en arrivant à deux lieues

Page 1