LIVRE CINQUIÈME. 3i
(Mai 1696.) Ce fut sans doute par une suite de celle indévote aversion que six ou sept mois après que le prélat fui en possession, les jansénistes s'acharnèrenl à faire condamner une Vie de la sainte Vierge nouvellement mise enfrançois par un récollet de Marseille' el composée en espagnol, il yavoitplus de quarante ans, par sœur Marie Coronel; on l'appelle communément Marie-Jésus d'Agreda, parce qu'elle a été supérieure d'un monastère (le cordelières que son père et sa mère avoient fondé à Agreda, petite ville d'Aragon. Si M. l'archevêque s'abstint de condamner ce livre, comme c'éloil à lui de le faire, s'il y avoil quelque chose à reprendre, parce que l'évéque dans son diocèse est le seul juge de la doctrine, ce fut par ménagement el pour ne point faire de peine à madame sa mèreel à madame de Maintenon, qui avoient pour la sainte Vierge une dévotion tendre comme l'ont la plupart des femmes. Ce qu'il ne fil pas par lui-même, il le fit faire parles docteurs en Ihéulogie de la faculté de Paris. Il eut beau dire qu'il ne vouloit point s'en mêler, il ne put s'empêcher de solliciter vivement, d'abord en secret, ensuite plus ouvertement, selon le train que prit l'affaire el qu'elle tourna bien ou mal.
Le livre el l'auteur étoient en grande réputation en Espagne el en Portugal. Le livre y étoit admiré et respecté comme divin, non-seulement par les religieuses, mais encore par des évèques, par des docteurs, par beaucoup d'autres savants. A l'égard de Marie d'Agreda, qui en étoit l'auteur, elle y étoit regardée comme une autre sainte Thérèse, si même elle ne la surpassoit, tant l'Ile avoit d'esprit, de talent et de piété. Son livre est at-
■ Le Père Thomu Cmiel.
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3tte HÉMOIRES DE L'ABBÉ LE GENDRE,
trayant, et quoique j'aie peu de goût pour la mysticité, je l'ai parcouru avec plaisir et j'y ai admiré le beau génie de cette fille, sa belle manière de narrer, sa surprenante fécondité en idées et en expressions, et l'ingénieuse application qu'elle fait continuellement des passages de l'Écriture à ce qui est de son sujet.
Plus l'ouvrage étoil estimé en Espagne et en Portugal, plus tes conjurés s'attachèrent à le faire condamner en France, de peur que, venant à s'y répandre, il ne ccmtribuàt à accroître la dévotion à la Vierge. Sans le fracas qu'ils firent pour le flétrir et le décrier, il n'y auroil point été connu ou de lui-même il seroit tombé, ce livre n'étant qu'un tissu de visions, d'apparitions, d'inspirations, choses auxquelles communément on ajoute peu de foi en P'rancc si l'on n'en a de bons garants. Il n'y avott point d'apparence qu'il y lït fortune, parce qu'on y donne beaucoup moins à rimagination qu'on ne fait en Espagne et en Portugal. Sur quoi Marie d'Agreda a-t-elle composé son histoire? Elle le dit elle-même, elle n'a eu d'autres mémoires que ses révélations. L'en ci'oira-t-on sur sa parole, lorsqu'elle i-acoute distinctement tout ce que la sainte Vierge a pensé, dit et fait, depuis le commencement de sa conception jusqu'au moment de sa mort?
Le livre dénoncé à la Faculté, elle nomma pour l'eiaminer le doyen, le syndic et quatre autres docteurs que le syndic avoil proposés comme gons neutres et éclairés. A l'égard de la neutralité, il en imposoit ou plutôt il ne savoit pas que de ces quatre docteurs deu\ s'étoient déjà déclarés, nommément un dominicain, c'étoit le Père Chaussemer, homme de grand mérite, mais connu dans la Faculté pour être prévenu et contre les révélations et
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