LIVRE PREMIER
il ne put reprendre ses idées, ni le fil de ce (|u'il von- . bit dire. Ce fut une scène désagréable pour un homme fjui avoit préparé un dtncr de plus de mille écus pour régaler le chancelier et tout ce qu'il y avoit de plus distingué dans la robe.
M. de Hariay, alors procureur général et depuis premier président, quoique sans mine ni prestance, avoit un air qui imprimoit de la crainte et du respect. C'ctoil un petit homme d'un génie élevé, d'une grande intégrité, qui savoit le droit public, nos mœurs et nos libertés; qui parloit avec gravité sans avoir rien de pédantesquc. Tout sentoil en lui sou grand magistrat, hors peut-être un peu trop d'humeur ; tous les hommes en ont plus ou moins, mais on wnvenoit que M. de Uarlay en avoit beaucoup plus qu'un autre. On se plaignoit encore qu'il étoil sujet à se laisser prévenir et que difTicilenieut il revenoit de ses préventions. Quoiqu'il eût toujours le sourcil froncé, c'étoit un homme à sarcasmes, qui ne pouvoit retenir un bon mot, y allàt-il de se brouiller avec son meilleur ami. Il disoit librement à qui vouloil l'entendre que Louis \IV, par deux fois, lui avoit promis de le faire chancelier, et que Louis \IV autant de fois ne s'en étoit point souvenu.
M. Denis Talon, premier avocat général, soulenoit au Palais avec un grand éclat la réputation que son père y avoit acquise. Le père et le fils étoient gens d'une grande probité, également savantt dans la science des lois et d*uri si bon esprit que leurs conclusions étoient presque toujours suivies. Je n'ai point entendu le père, n'étant pas de son temps, mais, quant au Dis, il n'avoit ni les grâces ni l'éloquence de l'orateur. En commençant un discours, il ne manquoit jamais de se guinder dans le
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soleil ou dan» la lune, et de se promener assez longtemps dans le zodiaque, avant de descendre au sujet qu'il vouloit traiter.
Ce mauvais goût régnoit encore non-Keulemrnt au barreau, mais aussi à VAcadémic. f>e tonnant Charpentier', on l'appeloit ainsi à cause de sa grosse voix et du bruit rju'ii faisoit, ne prononçoit pas un discours sans y faire briller les étoiles. Ces corps, tout lumineux qu'ils sont, bien loin d'éilairer un discours, ne font soi que l'obscurcir, et ta plupart des métapbores qui soni tirées des astres n'expriment qu'miparfaitement ce qui l'on veut représenler. Aussi le tonnant Charpentier a ses confrères de même goût étoient si peu applaudis par ceux qui l'avoient meilleur, que souvent il en arrivoil des disputes dans l'Académie.
Ces petits combats amenèrent insensiblement une animositc qui produisit avec le temps la querelle la plus vive et la plus éclatante qu'il y ait eu de longtemps dans l'empire des lettres. Il en coûta cher à l'Académie et aux plus zélés de ses membres. C'est grand'pitié quand des personnes de même corps s'acharnent les unes contre les autres, et qu'au lieu de se respecter et de bien vivre ensemble comme doivent faire d'bonnélcs gens, elles en viennent à se reprocher ce que l'honneur de la compagnie et le leur en particulier auroit dû leur faire oublier.
Le sujet de la querelle étuit un dictionnaire qui devoit, d'après son titre, contenir les mois vieux et modenien et généralement tous les termes des sciences et des arts. Ce titre promettoit beaucoup, et si l'auteur le remplis-
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