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nécessaires par essence, — et dont pourtant l'établissement a été tardif, et devait l'être, puisque leur but est de répondre à des besoins qui n’ont que tardivement surgi.
Ainsi, la plupart de nos modes actuels de secours, n'auraient visiblement pas eu de sens. Relatifs à un ordre de choses tout différent de celui d'alors, ils supposent déjà réalisée la destruction de l'esclavage (ou même du servage), et de ses résultats, bons et mauvais. Ils partent du fait accompli de l’affranchissement général : bienfait très-réel, il est vrai, mais qui n'a pourtant pas été sans mélange. S’efforçant de remédier à des genres de souffrance autrefois peu connus, ils combattent, par l’introduction du règne de nouvelles garanties mutuelles, les malheurs qu'amène chez les Modernes une privation spéciale de ressources, inévitable au commencement : suite naturelle de cette dissémination, de cet isolement temporaire, qui sont les inconvénients attachés, dans le début, aux précieux avantages de la liberté. — Supposé donc, pour un moment, qu'eussent existé jadis les institutions charitables que nous voyons fonctionner, et dont nous ne savons plus comnrendre l’ancienne absence : elles auraient été loin de trouver à jouer le rôle immense qui leur échoit de notre temps. Elles n'auraient eu ni terrein pour se développer en grand, ni quelquefois sujet même pour agir.
En étudiant les siècles primitifs, on n'y voit, de bien marquée, qu'une série de circonstances, une seule, dans laquelle se fit sentir, hors du cercle gouverné par le pa-
triarche ou pater-familias, le besoin de secours alimentaires : — c'est le cas de voyace.
En voyage et dépaysé, l’homme, n'ayant plus à sa portée, ni comme propriétaire, ni comme esclave, les ressources du foyer domestique.…., il lui fallait bien celles du foyer d'autrui. Aussi, la plus ancienne forme sous laquelle nous apparaisse la bienfaisance, c’est la forme si longtemps célèbre sous le nom d’HoSplTALITE.
L'hospitalité ! noble coutume, dont l’origine se perd dans la nuit des âges! Dès le berceau du monde, pour ainsi dire, elle nous apparaît comme établie partout, ou à peu près partout. Hormis chez quelques peuples sauvages, évidemment trop misérables pour avoir pu songer à l'exercer, puisqu'ils manquaient eux-mêmes d’abri et de subsistances fixes, — nous la découvrons pratiquée jadis chez les nations les plus différentes, soit qu'onles appelât civilisées ou qu’elles fussent réputées barbares. Effet naturel de la compassion de l’homme pour l’homme, l'hospitalité, — loi féconde, loi sublime, dont notre ignorante ingratitude nous fait trop oublier la longue histoire, — l'hospitalité fut un secours magnifique, admirable, immense, lequel égalait fort souvent (et dépassait peutêtre quelquefois) les nombreux modes d'assistance dont la réunion l’a remplacée.
Et il ne faut pas croire qu’elle ait péri facilement : elle demeura partout en vigueur tant qu'il y eut moyen de la
faire durer, c'est-à-dire, tant que la charge, toujours croissante, ne fut pas absolument au-dessus des forces. Bien plus : on ne saurait dire qu'à présent même elle soit abolie sur notre globe. Là où elle n’est pas devenue tout à fait impraticable, on la voit résister et survivre (D); et là où le trop grand nombre des passants rend vraiment impossible de la conserver, eh bien, il en reste maints débris excellents, vestiges honorables qui gardent encore un certain prix (2).
Or, elle consistait moins dans l'abri etat offert contre la rigueur des éléments, que dans la fourniture gratuite des vivres. Et de quels vivres? De ceux qu'on livrait apprêtés, mis en état d'être consommés sur-lechamp.
Observez que l’on témoignait aux hôtes, quels qu'ils fussent, les plus grands égards personnels. Souvent c'était la fille de la maison qui leur lavait les pieds, avant de leur donner à manger. Sara cuit elle-même le pain pour ses trois mystérieux visiteurs ; Abraham leur apporte les mêts, puis se tient à leur côté pendant qu'ils dinent *). Si l’on emploie en pareil cas le concours des serviteurs, du moins on préside à leur tâche, et on stimule en personne leur zèle à l'égard des assistés. Un poëte arabe des: temps païens, Odjaïr Es-sélouli, voulant faire l'éloge de
*) Genèse, XVIII, 6, 8.
— AAA — l'un des héros qu'il célèbre, — de Sahid, habituellement si bon pour les gens de sa maison, — le dépeint comme devenu insupportable envers eux, tant que la marmite des étrangers ne bout pas assez vite, et que les indigents n'ont pas encore reçu la portion de chameau qu'ils attendent *).
Dans bien des pays de l'Antiquité, un usage touchant, associant au souvenir des morts le soulagement des vivants, fait placer sur les tombeaux maintes offrandes alimentaires, préparées comme pour un banquet; lesquelles, présentées en apparence à titre d'hommages aux âmes, ou tout au moins aux mânes, sont constamment enlevées par les pauvres.
Mais sans recourir aux fictions de cette cérémonie, — qui n'avait lieu qu'en certaines contrées, — les peuples d’autres fois, comme à l’envi, accueillaient, délassaient, nourrissaient surtout, le suppliant qui venait embrasser leur foyer. Chez les Grecs, une légende fameuse, celle de Philémon et Baucis, nous représente la Divinité ne dédaignant pas de venir en personne mettre les hommes à l'épreuve, et punissant ceux qui avaient le cœur assez dur pour refuser de quoi manger à l'indigent, même inconnu.
Telle fut aussi, — quoique plus sérieuse, sous l'empire de dogmes plus graves, — la pensée des disciples de Zoroastre. On la voit percer chez eux jusque dans ces formules de confession où les adorateurs de Mazda s'ac-
*) Hamasa d'Abou Témäm, livre IL,
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cusent, comme d’un crime, d'avoir simplement omis de faire le bien *). Et même à présent, au fond de leur exil à Surate, écoutez les Parses restés fidèles à la récitation de leur eucologe! ils répêtent encore chaque jour, dans leurs prières du matin, cette phrase sublime : u Vous faites roi, d Oro-Mazde, l'homme qui soulage et nourrir le pauvre **). n
Ces vieilles mœurs furent également celles de l'Italie primitive, contrée dont nous avons trop perdu la véritable notion. Avant que l’Ausonie, changée de face et pervertie, n’eût subi les tristes effets attachés au succès machiavé- lique des heureux brigands de Romulus, par qui était-elle habitée? Par des races vivant de traditions douces et de coutumes patriarcales ; par des races qui semblaient avoir, à force de bienfaisance, mis en commun les richesses de la terre, et dont l’ancienne bonté était célèbre à tel point, que le souvenir du Latium, si longtemps et si chèrement conservé, consistait dans l'image d’un pays
où s'était venu réfugier Saturne avec les habitudes de u l’âge d’or (3). n
ù IV.
Les Romains, nous l'avons dit, firent disparaitre tout cela. Et néanmoins ils ne purent pas, — eux, le plus sec
") Voir divers passages des rituels mazdaïtes, notamment les pales ou formules pénitentielles.
**) Textuel dans le Néreng Costi (parmi les Fescht Sadés).
et le plus dur des peuples €onnus, — échapper à la loi qui veut qu'on donne des secours, que même on en donne en nature. Chez eux, toutes dépourvues qu'elles étaient de charme affectueux, les allocations de subsistances se réalisèrent sur un pied presque aussi large qu'ailleurs;
et, devenues inévitablement plus considérables, à mesure que des affranchissements croissants diminuaient le nombre des esclaves pour augmenter celui des pauvres,
— elles finirent par s'étendre à un tiers, si ce n’est à la
moitié,des habitants libres de Rome.—Sans doute la partie principale de l'annona consistait en de simples répartitions gratuites de blé ; mais on ne se borna pas là, et des
distributions de viande, voire de légumes, quelquefois
même de fruits, avaient lieu tous les matins, au seuil des maisons opulentes, pour les protégés de ces maisons.
Or, la sportule que recevaient quotidiennement ainsi les clients à la porte du logis de leurs patrons, ne consistait pas toujours en aliments crus : souvent elle dut se composer aussi de véritables mets, empruntés au vaste superflu de la cuisine du patricien.
Lors de l’avénement du christianisme à Rome, la chose, outre qu’elle s’ennoblit pour les formes, ne fit que s’augmenter pour le fond. D’énormes quantités de vivres étaient distribuées dans les xenotrophia, dans les orphanotrophia, — mot à mot, dans les Nournissoirs d'étrangers ou d'orphelins, — établissements dont l'existence caractérisa cette époque de transition, et qui furent l'essai de ce qu'on appelle aujourd'hui les hospices.
— AT
Nous disons les hospices, et non les hôpitaux, car on n’en était pas encore là. Parmi les grandes institutions charitables, les dernières venues, les moins anciennes en date, sont celles qui soulagent l'homme simplement malade (4).
Mais du reste, les uns commes les autres, — hôpitaux ou hospices (hospitalia aussi bien qu'hospitia), — montrent assez, par la frappante étymologie de leur nom, que le point de départ de ces sortes de créations a été partout le même ; que toutes les pensées quelconques d'organisation d'assistance, — modifiées selon les temps, les lieux ou les besoins, — n'ont été que des transformations, des démembrements quelquefois, de l'idée d'HOSPITALITÉ.
Un des pays où, par nécessité logique, durent se consituer de très-bonne heure les secours fixes, complets, empressés.…., ce fut l'Inde, cette terre classique de la pitié; cette région où tous les soins de la bienfaisance, — d’une bienfaisance active et modeste, — se trouvent recommandés dès les âges anté-historiques, en des termes ou d'une force victorieuse, ou d’une délicatesse charmante.
Aussi est-il advenu. Non-seulement les missionnaires bouddhistes, partis de là, sont allés implanter avec leurs couvents, jusqu’au fond des déserts de la Tartaric, les habitudes d'amour du prochain ; non-seulement ils ont
su, patients ‘et courageux soldats de l'assistance permanente, la faire pénétrer au sein même des gorges de l'Himâlaya, partout où leur dévouement a pu réussir à percher, au milieu des neiges, des postes de secours pour le voyageur ; — mais, dussions-nous faire abstraction de la réforme bouddhique et de ses innombrables actes de soins pour les maux de l'espèce humaine ; dussions-nous aussi passer sous silence les Säds, et tous les autres groupes de philanthropes spéciaux qui sont les quakers de l'Asie (5) ; — eh bien, en nous bornant à considérer dans l'ide les représentants du passé, — la phalange des arriérés, des immobiles, — on ne saurait encore assez dire combien sont multipliées leurs pieuses largesses, notamment sous la forme alimentaire. D'une part, on y est témoin, dans les ménages, de la coction de mets abondants, qui devront, une fois préparés, être mis en réserve pour Îles quêteurs, ou même leur être portés à domicile (6); de l’autre, le voyageur rencontre partout, le long des routes, les proverbiales chauderies (tchoutries), bâties et dotées par des brahmanistes, où chacun sait que, reçus amiablement, sans être astreints à faire acte d'adhésion au culte pratiqué par les fondateurs, les voyageurs trouvent, gratis, l’abri dont ils ont besoin, et communément en outre, s'ils sont pauvres, la pitance de riz tout cuit. Notons, en passant, la méprise, assez curieuse, par laquelle, estropiant à la française le nom des tchoutries, — nos compatriotes de Pondichéry l'ont affublé de la forme quasi-culinaire qui a fini par lui
rester. Car si les créoles ont jugé à propos de prononcer
chauderies, c'est qu'ils ont cru tout bonnement rencon-
trer là un mot français; le supposant venu de ce que,
dans ces établissements hospitaliers, on sert aux indi-
gents une écuelle de potage toute chaude.
Imbues des mêmes doctrines d'humanité, les populations des campagnes siamoises élèvent aussi de ces stations désirées, qui offrent au moins l’asyle gratuit, mais souvent plus que l'asyle. Le propriétaire aisé les construit ; en outre, s’il le peut, il y joint un petit revenu. Le pauvre aussi, à sa manière, veut contribuer au soulagement des hommes : il y a tel modeste mercenaire siamois, qui, faisant la charité avec ses bras, se plait, après sa journée finie, à s'en aller puiser de l’eau, et à venir la placer sur le chemin des passants. Dépourvu qu’il est de moyens pour apaiser leur faim, il veut du moins étancher leur soif. — On reconnait, à de pareils faits, le caractère de cette douce et bénigne civilisation indoue, qui, dès les âges de cruauté, poétiquement nommés héroïques.., avait introduit, jusque dans les lois de la guerre, des règles de justice, d'honneur et de sensibilité, à peine admises et pratiquées de nos jours, même en Europe *); cette civilisation compatissante, qui, tenant à bien enseigner jusqu'où doit aller la sollicitude pour les besoins du prochain, l’inculque de bonne heure
*) Voir, notamment, Manava Dharma Sastra, ou le code des Lois de Manou; livre VII, versets 90, 91, 92, 93.
aux enfants par cet énergique apophtegme, la neuvième phrase de leur abécédaire : u Mangez (cela vous devient permis) après que vous aurez fait l’aumône (7). "
cé
En revenant de là vers nous, par le territoire de nations que leur naturel avait moins heureusement douées, nous pourrions nous attendre à voir régner des maximes très-différentes ; et pourtant nous rencontrerons aussi des spectacles bien consolants.
Est-ce à l’état de cuisson, que jadis, entre le Thibet et la mer Caspienne, se délivraient les aliments aux pauvres, chez ces bons Turcs Ouigours du dixième siècle, si parfaitement arrachés à leur barbarie primitive par le zèle patient des bonzes, et rendus si laborieux, si justes, si secourables ? Cette particularité ne se trouve pas exprimée, au nombre des détails où est entré, dans sa relation d’ambassade, un Chinois bon observateur, Yeng-Té, qui passa parmi eux plus d’un an *). Mais il n'est guère possible d’écarter ici la pensée de l’affirmative ; car l'idée de la négative parait peu en rapport avec toutes les habitudes d’un peuple qui avait tellement acquis l’intelligence du bien. Là, en effet, nourries couramment de cinq espèces de grain, les classes inférieures ne vivaient pas même privées de viande ; et la bienfaisance publique
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“) En 9892 et 985.
— A51 — était organisée avec tant de soin, nous dit Yeng-Té, qu’on ne pouvait pas trouver chez les Ouïgours un seul véritable indigent, un seul homme qui manquät du nécessaire.
Sur la façon dont les choses se passaient chez les Musulmans, nous possédons des renseignements beaucoup: plus précis.
Originairement inégale et fantasque, la libéralité des. Arabes, — qui n'avait d'abord été qu'une sorte d’exubérance, vive, mais intermittente, souvent d’ailleurs accompagnée de gloriole, — s'était élevée, par un précepte de leur législateur, au rang de devoir de conscience, de manière à devenir, au profit de la misère, une pie assurée. Telle était done la règle en vigueur dans les pays soumis à l'autorité ealifale : le minimum des secours qu'on füt tenu d'accorder aux gens sans ressources, s’y composait du dixième de tout revenu, de tout profit légitime. Mais, en général, chaque moslim *) donnait bien au delà de cette taxe des pauvres : simple prélèvement officiel, que dépassait de beaucoup la libre générosité, soit individuelle, soit collective.
*) Moslim !sectateur de l'islam) est le mot dont nous avons. pris le pluriel (moslimouün ou moslimin) pour en forger notre: terme de musulman.
Passer en revue l'emploi de cette énorme masse d'aumônes, tant obligées que surérogatoires, c’est une tâche qui nous ménerait loin. Nous ne parlerons donc ni des mâristans, c'est-à-dire, des hôpitaux proprement dits, — sorte d'établissements dont, comme on sait, l'initiative est disputée par Bagdad à Constantinople, — ni de ces ribâts (couvents), et de ces médrécés (colléges), fondations souvent érigées ou en asyles pour des vieillards, ou en refuges pour des orphelins ; ni d'une foule d'autres institutions analogues, —bien qu’elles semblent entrer dans notre cadre, puisqu'elles impliquaient, en faveur des habitants de ces maisons, la subsistance accordée, et accordée sous forme ménagère, c’est-à-dire, totalement apprêtée. — Entre les mille manières dont se réalisait l’assistance musulmane, on se contentera ici de jeter un coup d'œil sur les cas où l'alimentation gratuite, avec cuisson des vivres, était donnée non pas à des internes, mais à des gens du dehors.
Négligeons encore là dedans, comme n'étant qu'une approximation de cette idée, quelques bonnes coutumes locales : l'habitude, par exemple, qui régnait aux bords du Nil, dans les sucreries de ManlawYy, de laisser chacun venir tremper, pour soi ou pour son monde, une soupe au sirop de sucre chaud.
Ne comprenons pas même dans notre cadre les larges aumônes de pain et de viande qui, sous les Fatimites, sous les Ayoubites, ct plus tard encore, se faisaient en Egypte, à la porte des cimetières, — soit éventuellement
et par les familles, lors du retour des convois funèbres, soit de sept jours l’un, à la suite de la prière hebdomadaire pour les morts.— Quoiqu'il y eùt en cela distribution positive, on peut dire qu’à la rigueur notre programme n'y était pas rempli, puisque, d’une part, la viande y était délivrée comme à la boucherie, c’est-à-dire, crue, — et puisque, de l’autre, le pain, malgré la coction que cet aliment subit, n'appartient pas tout à fait à la classe spéciale de vivres que nos lecteurs peuvent avoir ici en vue.
Il s'en rapproche d'avantage, à la vérité, quand, déguisé pour ainsi dire en gâteau, il est servi précisément au sortir du four, par des distributeurs dont l'intention est de lui faire jouer, par son aspect friand, le rôle d'une sorte de mets. Or, tel était le raffinement de charité des Turcomans, qu'imitaient en cela certains Mecquois. Toutefois, prenons dans le sens le plus restreint les mots de u nourriture cuite, » et bornons-nous à parler de ce qui exige ordinairement l'emploi de jattes ou de plats.
Dans ce genre, la première et la plus frappante des distributions, c'était celle qui avait lieu chaque année pendant toute la durée de la grande caravane. Alors, nonseulement le riche pélerin aidait ses compagnons de route indigents, en partageant avec quelques-uns d’entre eux ses provisions particulières (et c’est aujourd’hui ce qui se fait encore), mais souvent la chose était montée sur un pied bien plus large, et assurée d’une manière bien plus méthodique. Au XIV® siècle, par exemple, sous le règne d'Abou-Saïd, et moyennant les revenus de ses
fondations pieuses expresses (8), toute une escouade régulière de chameaux était affectée au transport, à travers le désert, des provisions destinées à la consommation des pauvres (9). Et sitôt que la grande bande faisait halte, le personnel de la brigade de bienfaisance se mettait à l'œuvre ; il se hôtait de dresser les chaudières de cuivre, d'allumer du feu dessous, et de préparer pour autrui le potage réparateur. Puis, venaient là, demander pitance, tous les malheureux de la caravane, sans autre titre que leur dénuement.
On se figurera peut-être que de tels secours gratuits formaient tout à fait exception, comme tenant à une grande solennité annuelle, la seule de son genre. — Erreur! Le voyageur obtenait en Orient pleine assistance, soit qu'il füt ou non hadgi, c'est-à-dire pèlerin proprement dit. | |
Abrité gratis dans tous les cas (hormis au désert, où il n'y a de toit pour personne) ; abrité, disons-nous, ne füt-ce que sous les hangars d’un khan ou caravansérail, -— l’homme dépaysé, isolé, n'aurait guère eu besoin d'argent, au pis-aller, que pour s’acheter des vivres ; mais une telle hypothèse, même, restait d'ordinaire pour lui dans les possibilités abstraites. En général, il rencontrait ou l'hospitalité particulière, — qui n’avait point cessé de s'exercer, et qui avait lieu avec des soins parfaits, — ou bien, à défaut de celle-là, l'hospitalité publique.——Supposé qu'en effet personne ne lui eüt offert de l’'héberger (et le cas était rare), il se dirigeait vers la zaouïa ; car presque
__— 458 — toutes les villes en possédaient une, sinon deux ; car certains villages avaient la leur ; car on en avait établi jusque dans des lieux montagneux et sauvages, où, sans cela, la bourse d’un particulier, même aisé, n’eût quelquefois pas suffi pour procurer à son maitre le nécessaire, mais où la bienfaisance s'était montrée meilleure pourvoyeuse que n'’eût pu l'être l’ardeur du gain.
Eh bien, qu'était-ce qu'une zaouïa? — Une sorte d’auberge bénévole ; une maison, non gouvernementale (10), où le logement, la nourriture, — le bain même, quand on le pouvait, — étaient accordés à tous venants ; où mille attentions prévenantes entouraient l’hôte quelconque envoyé par la Providence ; où les pauvres étaient servis avec empressement, avec respect, u avec humilité.n C’est le terme des témoins oculaires *).
Inutile, dans la courte revue que nous passons, d’enregistrer des aperçus sur la tenue de ces maisons de bienfaisance, diversement administrées : ici, confiées à l'ordre religieux des fakirs **) ; là, constituées d’une manière libre, et placées sous la direction d'imans ou d'autres pieux séculiers ; quelquefois remises par leurs
*) Littéral. On y pratiquait le service hospitalier bi-tèwâdhohz li’l-mésdkin, « avec humilité envers les pauvres »
**) Par exemple, dans la région froide et presque déserte située entre Keïnouc et Mothorni, où des cénobites étaient nécessaires, parce qu'il n'eût pas été possible d'y réunir les éléments d'un
groupe de simples Frères laïcs.
fondateurs à l'autorité d’un comité fixe, dont l’un des fonctionnaires (l’hospitalier proprement dit), bien qu'il fût assisté par des aides à gages pour l'opération de cuire les aliments *), portait le titre formel de SERVITEUR DES pauvres **); — le plus souvent enfin, desservies par des associations laïques charitables, telles, par exemple, que celle qui s'appelait la Société des u Frères jeunesgens (11) » : puissante confrérie dont les subdivisions locales, — dont les conférences, comme on parlerait dans le langage actuel, — exécutaient, avec un zèle aussi permanent que spontané, le service de presque toutes les zaouïas de l'Asie mineure.
Aypoint de vue du présent mémoire, la seule question intéressante est celle de Ja nature des vivres cuirs que distribuaient les Frères jeunes-gens ou leurs divers émules. Or, quoique la différence des lieux et des ressources amenât là-dedans une inévitable variété, on possède la mesure moyenne de cet ensemble de choses ; on se trouve à portée de dire en quoi consistait à peu près la pitance donnée.
À Cazéroun, c'était un hachis de blé et de viande, lequel mélange, fricassé au beurre, se mangeait avec des galettes. Entre Ramizet Toster, dans une plaine dont les chéufs villages n'étaient habités que par des Curdes, mais
*) Fetbahhouna ct-té‘Am.
**) Æhâdim el [okr4, « serviteur des pauvres »; c'est le motà-mot.
où chaque station avait été dotée d’une zaouïa, tout passant était maître de recevoir gratis, au poste de halte, du pain, de la viande préparée, et jusqu'à un modeste dessert (des gâteaux ou biscuits de ménage, sucrés au sirop de raisin). À Tébriz, — ville importante, et qui, pouvant plus, faisait plus, -— voici comment se compo sait le diner servi au voyageur sans argent : une ration de riz au beurre, une de pain, une de viande, et, pour couronnement, un plat sucré.
Tout cela, à la vérité, était en général plutôt préparé pour les hommes en route que pour les habitants des lieux. Et c’est tout simple, puisqu’alors, comme nous l'avons fait observer, -— une foule de gens étant encore, les uns envers les autres, ou propriétaires ou propriétés, — on trouvait ordinairement de quoi vivre à domicile, c'està-dire, ou chez soi ou chez son maitre ; et il arrivait bien moins souvent qu'aujourd'hui, qu'un individu, dans ses propres foyers, manquäât tout à fait de moyens de subsistance.
Le cas avait lieu, cependant ; il existait déjà beaucoup de pauvres proprement dits, c'est-à-dire, d'hommes à la fois libres citoyens, et dénués de toute fortune. Or, pour ceux-là, il y avait aussi des distributions fréquentes. Nous avons parlé de celles d'Alexandrie, où, seulement, la viande donnée restait à cuire; nous pourrions citer celles de la Mecque, où l’on portait les denrées chez les indigents même ; mieux encore peut-être les judicicuses munificences usitées surtout à Chiraz,
où les riches familles qui pleuraient la perte d'un de leurs membres, se plaisaient à ‘conserver, pendant un an ou davantage, sa chambre meublée comme de son vivant, et où tous les jours, pendant ce temps, elles faisaient apprêter son diner, que venaient manger chez lui, à sa place, d’après une invitation noble et touchante, quelques pauvres de la ville, appelés à prier Dieu pour lui.
Mais il est temps d'en finir sur ce chapitre. Brisonslà ; car, sans détails ultérieurs, il est aisé, par analogie, de concevoir combien grands et nombreux ont du être les actes d'alimentation gratuite pratiqués en Orient au moyen-äge, à l'époque où ni les Tartares ni les Afghans n'avaient encore exercé leurs ravages, où l'islamisme était fervent, où ses sectateurs étaient policés et riches, et où, par exemple, le touriste Ebn-Jobaïr, visitant la Sicile, déjà rentrée sous la domination européenne, s’émerveillait, avec une surprise si naïve *), d'y voir aussi des institutions charitables ; de les y voir entretenues par des chrétiens, u à l'instar, n selon lui, w des hôpitaux des Musulmans **).
Quant à la Chrétienté, dont il ignorait les forces propres, elle avait su, de son côté, marcher depuis long-
*) Fa ‘adjabnd etc.
**) ‘dla cifet mâristândt il-moslimin.
temps dans cette voie, sans avoir eu besoin de lecons étrangères.
Et d’abord, l'Eglise romaine, au sens étroit du mot, —— c'est-à-dire, l'église de la ville de Rome, —— avait fait de bonne heure un excellent emploi des trésors qu’apportait en monceaux à ses pieds le zèle des convertis. Devenue donataire ou légataire, non-seulement d’innombrables prædia, mais de plusieurs de ces vastes latifundia de patriciens, domaines d’une étendue dont nous n’avons plus l’idée en France, et qui ressemblaient moins à des terres qu'à des provinces (12), l'Eglise romaine avait su se créer, à partir du quatrième siècle, —- du cinquième surtout, — une mense extrêmement riche, nommée dès ce temps à le u Patrimoine de saint Pierre; n dès lors aussi, par les mains d’un diaconat vertueux et bien organisé, elle distribuait, aux enfants dégénérés du peuple-roi, d'immenses secours en nature. À son exemple, les églises des villes ou des bourgades d'Italie, de France, d'Angleterre, d'Allemagne, s’efforcèrent successivement, dans leur rayon, de faire subsister de leur mieux les indigents. Et comme les maisons religieuses (presque toutes urbaines aujourd'hui, mais autrefois principalement répandues dans les campagnes), tâchaient à l’envi de prendre le même rôle de bienfaisance, que les églises paroissiales, les paysans venaient y ehercher des secours, qui consistaient moins en largesses métalliques qu’en aumônes alimentaires. À mesure, d'ailleurs, que s’avançait, par la main de vertueux pionniers enfroec,
le défrichement des contrées que les guerres et les pillages avaient laissées se couvrir de ronces ; à mesure que les monastères, s’enrichissant par la voie la plus légitime (par les conquêtes du travail), devenaient détenteurs d’une portion toujours croissante des produits du sol, ils en devenaient aussi les distributeurs ; et dès lors, on se tourna de plus en plus vers eux, comme vers une Providence dans les misères. Or, pourquoi des hommes pieux, —-— vivant surtout dans des temps et des lieux où le combustible était si peu rare, — auraient:ls négligé le faible soin de livrer sous la forme cuite, chaque fois qu'on le désirait ainsi, la nourriture qu'ils accordaient? C'est une sollicitude que naturellement ils durent prendre; et la marmite de l'abbaye ou du couvent n'eut pas de peine à se transformer pour le voisinage, en marmite des pauvres.
Il va sans dire qu’à plus forte raison la cuisine des monastères fonctionnait au profit du voyageur, lequel, privé des repas du foyer domestique, ne trouvait presque jamais, pour ysuppléer, ceux du foyer d’autrui, chez nos populations germaines ou franco-gauloises, alors en général trop misérables. Cette ressource était surtout précieuse dans certains endroits sauvages, où des moines seuls avaient pu s'aller établir, poussés par le double zèle de l’austérité et de l'humanité. Il y a plus : elle était pleinement nécessaire dans des lieux inhabitables, tels, par exemple, que le col du mont Joux *), où furent jetés
*) Mont Joux (Mons Jovis), mont de Jupiter. On sait combien avait été répandue la vénération pour « Jupiter hospitalier.»
par saint Bernard de Menthon, - après des siècles d’abandon, ou de simples souvenirs mélés d’abus, depuis l'invasion des Barbares, -- les fondements de l’hospice . qui existe encore de nos jours. Mais, dans des régions même ordinaires, la vue du clocher du moustier était partout de bon augure ; cavaliers et piétons s’y dirigeaient volontiers, dans l'espérance, rarement trompée, d'y obtenir, pour leur nuitée, non-seulement l'abri, mais le souper. Ainsi, d'étape en étape, on trouvait là des postes de secours presque certains, eüût-on à traverser l'Europe entière ; et les affectueuses assistances que rencontrait en Orient un pèlerin de la Mecque, elles se présentaient en Occident, quoique sous une autre forme, devant les pas d'un pêlerin de Compostelle.
Au reste, il n'y avait pas besoin, répétons-le, d’être en voyage, pour solliciter le bienfait d’être nourri, en tout ou en partie, de cette manière. Sans être admis à la table des maisons religieuses, on pouvait très-bien participer au contenu de leurs chaudières, lequel se distribuait aux pauvres des alentours. Nos Vies des Saints, pendant près de mille ans, fourmillent d’allusions à ce Charitable ordre de choses.
L'habitude, formée chez le peuple, d'aller u chercher la soupe » à la porte des couvents, prit surtout une extension gigantesque en Espagne, où le clergé, devenu, vers la fin, propriétaire de près d’un tiers des biens du royaume, exerçait naturellement des largesses prodigieuses. On se plaignit même quelquefois d’un tel ré-
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gime, comme favorisant le far-ntente et devant augmenter à la longue le nombredes paresseux. Cependant, qu'y faire? et comment restreindre les eaux d'un fleuve qui avait prit son cours ? La suspension, voire le simple ralentissement de sa marche, aurait encore soulevé plus de blâmes. L'Eglise espagnole pouvait-elle se dispenser d'agir en proportion de sa colossale opulence !
En France, depuis la fin du moyen âge, —-et sous l'empire du système des commendes, par où le revenu des biens ecclésiastiques recevait un emploi souvent mondain, —— on avait beaucoup perdu l'usage de délivrer ainsi des pitances ; mais des époques de disette extrême et de misères inouïes le firent remettre en vigueur.
Grâce aux ravages sans exemples que lui fit subir la scélératesse d’un Machiavel toujours vanté, la Lorraine eut le douloureux honneur d’être le théâtre de ce réveil. Réduite par les horreurs inexprimables des Suédois de Richelieu, à présenter un spectacle de désespoir qui n'avait pas eu d'égal depuis le siège de Jérusalem par Titus *), elle eut pour seuls consolateurs deux hommes d'énergique bonté : l’un, tiré du nombre de ses enfants, —— le B. Père Fourier; —- l’autre, né dans les
*) Ita ut Hierosolymam, dit un écrivain du temps, sola Lotharingia calamitate vicerit.
Ld
rangs des adversaires des Lorrains, mais qui n’était l’ennemi de personne, —-- saint Vincent-de-Paul. —- Or ces deux apôtres de la charité (dont le second fut l’imitateur des œuvres du premier, et sut réaliser à Paris la plupart des pensées conçues à Mattaincourt), rétablirent l’un et l'autre la pratique des distributions de vivres, principalement de vivres cuits. Eh ! comment auraient-ils pu avoir une autre idée, s'étant trouvés en face de ces faims âpres et poignantes qui en sont à regarder comme un supplice trois quarts-d'heure de délai ! —- Quoi qu'il en soit, l'œuvre, sous ce rapport, après avoir pris naissance à Mirecourt, à Toul, à Saint-Mihiel, s’alla continuer aux bords de la Seine par les soins des Lazaristes. Pratiquée sous leur toit, elle n’y subit plus d'interruption pendant cent ans et davantage, et ne cessa qu’au milieu des grandes perturbations de la fin du XVII! siècle, c’est-à-dire, après le pillage de la maison de Saint-Lazare.
Une fois tombé en désuétude pendant la Révolution française, ce mode de secours resta quelque temps oublié. A Paris il ne se remontra qu’assez tard, et encore ce fut d'abord sous l'apparence d’une fantaisie individuelle. À peine s’il y a trente ans, aujourd’hui, qu'un philanthrope modeste, l’homme au petit manteau bleu, --- dont les débuts prêtèrent à rire, comme de simples excentricités, -— vintse placer au coin du Pont-Neuf, et y
dresser pour les pauvres sa marmite en plein vent. Quelques années après, s'établit avce le mème but, mais non plus dans la rue, un premier fourneau charitable ; et l'on jugea qu'il y avait justice historique à le mettre sous les auspices du souvenir de saint Vincent-de-Paul.
Mais c’est de bien meilleure heure dans les provinces, — en Lorraine du moins, — qu'avait reparu le système de gratifier ainsi aux pauvres d’une nourriture tout apprêtée. Dès l'hiver de 1812, où grande était la cherté des grains, la loge des Francs-Maçons de Nancy, qui comptait alors à ses réunions de la place Saint-Georges les principaux fonctionnaires du pays et presque tous les habitants notables de la ville, avait imaginé de donner à ses aumônes ce mode d'application, comme le plus directement utile. Profitant des idées d’un savant économiste anglais, qui avait cherché par humanité tous les moyens de diminuer autant que possible le mal-aise des pauvres, elle fit confectionner des soupes à la Rumfort, dont la ration revenait à deux sous, et qui, distribuées gratuitement, produisirent une surprise et une satisfaction générale. C'était des potages épais, odorants, nutriüifs, consistant en un certain mélange de pain et de légumes, de farineux surtout, que l’on mitonnait avec de la graisse. On en avait confié la préparation aux Sœurs de la maison de Saint-Charles, chez qui les pauvres
allaient les prendre, sur des bons à eux délivrés par le bureau de la Loge.
L'expérience, ayant paru heureuse, fut renouvelée dix-huit ans plus tard, à une époque non moins difficile à traverser. C'était durant l'hiver de 1830 à 1851, qui suivait un grand ébranlement politique. Veuve alors de la plupart de ses délégués de 1812, et devenue moins riche en membres influents et bien posés, l'association maçonnique n'avait plus jugé pouvoir se mettre avec fruit à la tête de l’œuvre, et cette fois la chose n'eut point de patronage particulier. Des gens du monde, commissaires bénévoles, s'étaient chargés de l'organiser ; ils y donnaient leur temps et leur argent, et le public les secondait par ses souscriptions. On achetait, — pour les répandreen aumônes, au lieu de monnaie, — des bons de soupes, coûtant dix centimes chacun (13).
Aujourd'hui, par suite d’un concert d'efforts troisième et définitif, les distributions d'aliments cuits sont mises en pratique de nouveau; mais elles reparaissent mieux montées que jamais : elles recommencent, avec perfectionnement et sur une plus grande échelle. C'est la jeunesse enrôlée sous les bannières de saint Vincent-de- : Paul qui maintenant assume la direction de l’entreprise.
En réduisant les portions à la mesure qui correspond au prix d’un sou, on s’est mis en état de pouvoir offrir plusieurs sortes de mets à la fois *); or cette faculté de
*) Riz, pois ou lentilles, haricots ou pommes de terre. Ordi
nairement, par jour, trois choses à choisir.
choisir, laissée aux indigents, est pour eux non-seulement une chose commode, mais surtout une marque d’égards. On a d’ailleurs eu l’heureuse idée de transformer en réfectoire la chambre placée au voisinage des marmites, afin de laisser aux gens secourus l'option entre le droit d’emporter les rations dans leur famille, ou celui de les consommer sur place ;' par là, on présente aux heureux du monde la facilité de se procurer un plaisir, charitable et chrétien, dont l’occasion leur manquait souvent : celui de servir eux-mêmes les pauvres. En somme, Jancy s’est distingué par la manière dont il a monté ce système; et ses deux fourneaux fonctionnent avec une régularité qui fait comprendre pourquoi l'on est venu, de Metz et de Strasbourg, en étudier la marche afin de l’imiter. |
Avec l'impulsion maintenant donnée de toutes parts en France, et moyennant le concours du jeune personnel discipliné dont à présent disposent partout les associations pieuses, — la distribution gratuite des vivres, — des vivres préparés et servis à chaud, — est un fait qui va probablement se répandre de lieux en lieux, jusqu à devenir peut-être universel ; — et qui tend aussi (pourquoi ne pas le dire) à ne plus guère cesser aucun hiver ; car lé retour des temps les plus prospères ne sera jamais tel, n'ira jamais si loin, qu’il fasse disparaitre la gêne de
| — 167 — tous les malheureux, par conséquent le désir de conserver les genres d'assistance dont on se trouvera mis en possession.
Une fois devenue permanente, la nouvelle sportule, —- quoique préservée de bien des abus par son caractère religieux d’une part, et judicieux de l’autre, —- n’aurat-elle pas à la longue, sous la pression des modernes exigences européennes , quelques-uns de ses anciens inconvénients ? |
Il est hors de la tâche de simples « récapitulateurs du passé n d’examiner cette question d'avenir.
Jouissons du présent, lequel est louable ; et remercions-en, après Dieu, les hommes qui, parmi nos concitoyens, ont su, en payant si largement, si activement leur dette, donner à l’exercice de la bienfaisance la forme la mieux appropriée aux tendances de notre époque et à l'état présent des mœurs françaises.
NÔTES,
se.
(1) w On la voit résister et survivre.”
L’hospitalité complète demeure pratiquée, par exemple, dans les parties de la Hongrie qui sont demeurées peu visitées. On la retrouve aussi, et plus pleinement encore, en Suède (bien entendu hors de la sphère des grandes routes) ; car, n'ayant au-delà de Jui que la Laponie, ce pays n'est le chemin naturel pour aller nulle part; et comme Îles voyageurs n’y ont jamais été en nombre assez considérable pour que leur passage aït pu devenir abusif ni épuiser les ressources locales, toute la bienveillance antique est restée conservée envers eux. Dans la première maison venue, ils peuvent s'arrêter pour deux ou trois jours : ils y seront traités en frères.
(2) u Maints vestiges excellents, qui gardent un certain prix.
Même quand les passants sont devenus trop nombreux pour que l'usage puisse se maintenir de les défrayer totalement, ne croyez pas que l'hospitalité disparaisse tout à fait : elle continue, à leur égard, dans une certaine mesure. On reçoit d'eux, il le faut bien, une indemnité pour les vivres qu’on leur fournit ; mais, longtemps encore, leur couchage, s'il n'exige pas trop de frais, reste gratuit. Dans tous les cas, on continue à leur rendre une foule de services secondaires non payés. — C'est ce qui a eu lieu, par exemple, en 1844, de la part des habitants de Trèves, à l'égard des milliers de pèlerins venus pour l'exposition de la Sainte Robe ; et c’est ce qu’on voit souvent dans certaines bourgades fort peu
riches, où tout à coup chacun se prête à des dérangements étonnants, pour la réception d'étrangers amenés là par des circonstances extraordinaires (une fête patriotique, un grand désastre, etc.).
Au reste, depuis même qu’il a fallu que l'hébergement des VOYae geurs devint une complète industrie, plusieurs traces des procédés dont nous parlons se sont conservées, quoi qu’on en dise, dans les auberges même. Aussi leur a-t-on laissé longtemps le nom d'h6telleries, et on leur donne encore à présent celui d'hôtels. Non, ce n est pas sans quelque raison, à tout prendre, que saint François de Sales (homme indulgent, c'est vrai, mais homme judicieux aussi ), estimait comme une profession demeurée charitable encore la profession des hôteliers.
Etudiez l'aubergiste véritable, l'aubergiste de la vieille roche : il se fait rembourser ses dépenses, — c’est tout simple ; — il perçoit même un bénéfice, — cela doit être, puisqu'il a des : charges à supporter et des risques à courir ; puisque d’ailleurs tout travail mérite salaire, et que tout honnête commerce requiert un boni, à l’aide duquel Je marchand puisse élever sa famille ; — mais n'importe, cela ne détruit pas chez lui le sentiment de l’obli. geance. Les gens que notre homme reçoit ainsi, — et auxquels il pourrait très-bien, hors du chapitre de ses fournitures, ne faire aucune attention, — il s’y intéresse, il veille sur eux ; il leur donne, dansle besoin, divers secours non rétribués. En un mot, il continue d’être leur hôte: le terme est resté plus juste qu'on ne croit. — Combien de gens, tombés malades dans une auberge, y ont été bénignement laissés en possession de la chambre qu'ils n'avaient pourtant dû occuper que vingt-quatre heures..! y ont été nourris, médicamentés, soignés, veillés même..! sans que l’hôtelier sût bien si jamais ils pourraient acquitter leur carte payante.
Tant pis pour l'observateur superficiel à qui ces nuances échap-
pent! Son inattention, peu bienveïllante, et même peu équitable, ne les empêche pas d'exister,
(5) u Avec toutes les habitudes de l'âge d'or. W
Cette sensibilité, cette bonté native des races de la vieille Italie, peuples. si foncièrement différents des Romains (comme la chose fut visible encore lors de la guerre italique, où la vertu acheva de succomber sous la force), nos livres ne la font pas ressortir. On aurait aisément pu, néanmoins, en juger depuis longtemps, si l’on y avait pris garde : un peu, d’abord, rien que par Cicéron, bien plus honnête homme que ses compatriotes du Forum; et beaucoup surtout par Virgile, le vrai type du Péninsulaire d’autrefois.
Un des écrivains contemporains dont la réputation a subi les plus extrêmes vicissitudes, — naguère porté au pinacle et qu’au jourd'hui l’on est presque censé ne plus pouvoir oser lire, — a présenté là dessus des aperçus justes, quoique poétiques, quand il a jeté si vivement l'intérêt sur l’un des échantillons les mieux conservés. de la bonne vieille race italique ; sur les honnêtes Valaques, doux et serviables habitants de cette « pauvre petite Italie du Nord » qui mériterait si bien de vivre heureuse dans son exil sur les bords du Danube, où la transplauta, il y a dix-sept cents ans, la main puissante de Trajan.
(4) u Les moins anciennes en date, sont celles qui soulagent l’homme simplement malade.
Il est aisé d'en concevoir le pourquoi. Autrefois l'individu sé rieusement souffrant ne s'écartait guère du logis. S’il était possesseur d'hommes, il se faisait traiter chez lui, où ses esclaves le soignaient ; et s’il était serviteur, il ne s’écartait pas non plus, car le plus gros des secours nécessaires à sa guérison lui était fourni,