A UN POËTE LORRAIN
PAR M. CLESSE.
Cuique suun.
Une toute petite pièce de vers, fleur charmante et parfumée, comme celle qu’en passant on cucille au bord du chemin, se reproduit si souvent à mes yeux, qu'elle semble me demander un regard plus attentif et réclamer par mes soins ses titres d'origine.
« Je n’ai jamais jeté la fleur
» Que l’amitié m'avait donnée,
» —; Petite fleur, même fanée, —
» Sans que ce fût à contre cœur. » (1).
De toutes les plantes modestes qui émaillent les campagnes, les bois et les jardins, il n’en est pas qui prête plus au symbolisme de nos pensées et surtout de nos affections que la Violette. Si, chez les Grecs et les vieux Celtes, elle décorait la couche de la beauté, si elle est
(4) Œuvres de Mistriss Caroline Southey, humble et douce muse de l'Angleterre. Sonnet.
encore pour les Allemands la fleur indispensable à leurs funérailles, elle a toujours été pour le Français, d’un esprit aussi délicat que malin, l'emblème du véritable talent, de l'homme de bien, quand la modestie est leur partage. On trouve l'éloge de la violette dans tous nos poëtes, et,
parmi les poëtes lorrains, on cite avec plaisir ce quatrain de Reboucher (1) :
« Modeste en ma couleur, modeste en mon séjour, » Franche d’ambition, je me cache sous l’herbe ;
» Mais, si sur votre front je puis me voir un jour,
» La plus humble des fleurs sera la plus superbe. »
Reboucher, ce bel esprit du siècle dernier, répandait ses poésies fugitives à pleines mains. u Poëte négligé et n malheureusement trop facile, il aurait fait de bons vers “ s’il en avait moins faits. » Aussi, Chévrier a-t-il l’air de s'étonner, que son bouquet sur la violette ne soit pas u sans idée, n C’est à peu près tout ce que trouve de passable ce critique, sur quatre mille vers que Reboucher a semés partout comme des feuilles aux vents.
D'après l'autorité de Chévrier (2), sans doute, l’auteur de la Biographie historique des hommes marquants de l'ancienne province de Lorraine (5), répète, en note,
(1) Reboucher (Claude-François), né à Nancy en 1687, mort en 1748.
(2) Chevrier. Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres de Lorraine, 11, 254.
(3) Michel. Nancy, 4829, p. 4335.
que ce même quatrain fut adressé pour bouquet à Mee de*** par notre aimable conseiller. Enfin, aujourd'hui même (1853), le savant historien du parlement de Metz, M. Emmanuel Michel (4), le reproduit et l’attribue au même personnage.
Il est pénible d'enlever à la pleïade lorraine le plus léger fleuron, quel qu'il soit, de sa couronne. Reboucher n’est point l'auteur du madrigal français sur la violette.
Dans sa Bibliothèque Lorraine (2), D. Calmet a consacré avec justice un article à cet homme d'esprit; mais la citation française du fameux quatrain, insinue -t-clle que ce quatrain est né sous le ciel lorrain ? Je ne le pense pas. Un peu de perspicacité rend bientôt évident que Reboucher n'est, comme le président Bourcier, que simple traducteur. Je ne vois là qu'un thème en vers latins : en tête l'original; au-dessous les imitations. Un peu plus de clarté dans D. Calmet n'aurait point induit en erreur Chévrier et les autres historiens.
On sait que, le premier janvier 1641 (3), plus de 40 ans avant la naissance de Reboucher, M'° de Rambouillet, Julie Lucine d’Angennes (4), la fille de l’incomparable
(1) Biographie du Parlement de Metz, p. 443.
(2) D. Calwet. Bibliothèque lorraine col. 786.
(3) Histoire de la Littérature française, par M. Demogeot, 1852. Selort d’autres, le jour de la fête de M'i° de Rambouillet. (4) Le second prénom est souvent tronqué : tantôt Lucile, tantôt Lucie-Julie, M'l° d’Angennes, née vers 1607, mariée en 1645, morte en 4671, fut dame d'honneur de la Reine Marie-Thérèse,
= AT. = | Arthenice, trouva sur sa toilette deux cahiers de vélin, dont chaque feuillet avait reçu, du pinceau de Robert (1), l’image des vingt-neuf plus belles fleurs de la nature, et, des meilleurs poëtes de l'époque, des madrigaux sur chaque fleur. On sait encore que ce chef-d'œuvre de galanterie (2), connu sous le nom de Guirlande de Julie (3), était un présent fait par M. le duc de Montausier à celle que, quatre ans plus tard, il devait unir à ses hautes destinées. Mais, ce que tout le monde ne sait pas apparemment, c’est que la miniature qui représente la violette est suivie du madrigal gratuitement attribué à Reboucher. | Des soixante-une pièces qui composent la quirlande, deux seulement sont mises sous le voile de l'anonyme : celles de la violette et du lis. Cependant depuis longues années ce voile est tombé. Dès 1729, Le P. Le Petit, dans la vie (4) du véridique (5) et pieux duc de Montau-
et gouvernante du grand Dauphin. Elle était belle-sœur du comte de Grigaan, qui depuis épousa M!'e de Sévigné.
(4) Nicolas Robert, peintre inimitable des fleurs, fut attaché à Gaston de France, époux de Marguerite de Lorraine.
(2) Mot de l’érudit Pierre-Daniel Huet, Evèque d’Avranches.
(5) L'abbé Rive en a donné une notice particulière très-exacte et très-étendue.
(4) Vie de M. le Duc de Montausier, ctc., écrite sur les Memoires de Madame la Duchesse d'Uzès, sa fille, par N° (le père Nicolas Le Petit, jésuite), 1729. Réimprimé en 1751, in-412, sous le titre de Mémoires de 3E. le Duc de Montausier, etc.
(5) « Le Roi disait un de ces matins : En vérité, je crois que
sier, signale déjà Desmarëts comme ayant composé ces fleurettes ; et c'est en effet au fameux auteur des Visionnaires et des Délices de l'esprit, que tous les cultoristes, les alcovistes, etc., de l’époque ont attribué ce madrigal élégant. Les seize poëtes habitués de l'hôtel de Rambouillet, parmi lesquels on compte le grand Corneille, auraient-ils pu garder longtemps le secret sur celui d’entre ‘eux qui seul dérobait son nom aux yeux de Julie ?
Déjà, en 1680, M"° de Sévigné y fait allusion, quand elle pose en contraste la passion pour les grandeurs de M°° de Fontanges, avec le caractère angélique de M°° de la Vallière : u de cette petite violette qui se cachait sous n l'herbe, et qui était honteuse d’être maitresse, d’être n mère, d'être duchesse. n À ce propos, un éditeur des lettres de M*° de Sévigné (1) ajoute en note que c'est une heureuse idée d'avoir fait à la plus modeste des femmes l'application de ces jolis vers, dont Desmarëéts avait orné la guirlande de Julie d’Angennes.
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» nous ne pourrons pas secourir Philisbourg : mais enfin, je n'en » serai pas moins Roi de France. M. de Montausier,
Qui pour le Pape ne dirait Une chose qu’il ne croirait,
» lui dit : Il est vrai, Sire, que vous seriez encore fort bien Roi de » France, quand on vous aurait repris Metz, Toul et Verdun et la » Comté et plusieurs autres provinces dont vos prédécesseurs "» se sont bien passés. » (Lettre de Madame de Sévigné du 5 août 1776.) |
(1) Lettres, éditées par M. de Monmcrqué. Paris, 1818, 13 vol, in«42, T. VIN, p. 55.
Après la mort de ces époux illustres, dont les noms et les vertus retentirent avec tant d'éclat dans la bouche de Fléchier (4), la Guirlande de Julie tomba entre les mains de M. le duc de la Vallière. Sous le n° 3247 du catalogue (2) des livres de sa riche bibliothèque, se trouvent d’amples détails sur ce précieux manuscrit (3), parmi lesquels on fait remarquer que le plus beau, le plus connu et le plus souvent cité des madrigaux qui le composent, est celui de Desmaréts sur la Violette. u Ce fut lui qui composa ces jolis vers pour la guirlande de n Julie de Rambouillet, » dit positivement Chaudon dans son Nouveau Dictionnaire historique ; enfin, la Biogra- ‘plne universelle les cite aussi, dans l’artiele que M. Weiss a consacré à Desmarêts de Saint-Sorlin (4).
(1) Oraisons funèbres. — (2) 1°e Partie, 3 vol. — (3) Le plus beau des deux manuscrits, de format in-folio, écrit en lettres romaines par Jarry, fut acquis au prix de 44,510 fr. par Mme Ja Duchesse de Châtillon, fille du Duc de la Vallière, à la mort de Jaquelle il passa chez M®°la Duchesse d'Uzès, sa fille. Aujourd'hui, il se trouve entre les mains de M. le Duc d'Uzès, descendant par les femmes du Duc de Montausier ; le second, in-8° et sans ornements, écrit en lettres bâtardes par le même calligraphe, et relié par le fameux Le Gascon, se trouvait dans la bibliothèque de M. J.-J. de Bure, qui a été mise en vente le 1e* décembre 1853.
(4) Philipon-la-Madelaine, dans son Dictionnaire portatif des poëles français, et le professeur E. Constant Dubos, dans les notes de ses jolies Idylles morales sur les fleurs (p. 64 de l'édit. in-8c), attribuent à tort le madrigal sur la violette à Régnier PDesmarèts. Desmarais ou Régnier, né en 1632, n'avait que 8 ans en 1640, lors
‘ Îlest donc bien constant que ce n’est point à Reboucher que l’en doit ce madrigal. La vérification en est encore aujourd’hui possible, puisque les vélins originaux existent, et n’ont point, comme on le craignait, quitté la France.
Alors je me suis demandé pourquoi l'opinion publique Tavait attribué à un poëte lorrain. La réponse, qui ne satisfait qu'imparfaitement l'idée, est entièrement du domaine des conjectures. Je la donne comme un hors d'œuvre qui n’a d'autre mérite que de rappeler la présence à Nancy de celui dont plus tard Boileau même brigua le suffrage (1).
À l’époque où M. de Brassac gouvernait la Lorraine, le duc de Montausier, alors marquis de Salles, entra comme cornette dans la compagnie des chevau-légers du comte, son oncle, et y resta deux années entières, passant la belle saison à la guerre, et les hivers à Nancy. Pendant son séjour en cette ville, où il ne tarda pas à s'élever au grade de capitaine, les charmes, et plus encore les sentiments d'une dame lorraine firent naitre dans le cœur du marquis la passion la plus forte (2). u Ils s’aimaient,
de la composition de la Guirlande de Julie. On a également attribué au Cardinal d'Estrée ce madrigal (Voyez son art. dans la Biogr. univ.). Le Cardinal, né en 1628, n'avait que 12 ans.
(4) Boileau. Epttre à Racine.
(2) « Au milieu des combats n’avez-vous pas aimé.» Epitre de Mue Deshouillières à M. le Duc de Montausier.
p dit son biographe, et firent paraitre assez librement » leur amour pendant une année entière ; mais la fortune “ vint bientôt troubler leur repos, et, par un revers fâcheux, “ cette dame devint prisonnière. Le marquis fit usage du "# crédit que l'amitié et la naissance lui donnaient auprès “ du gouverneur, pour adoucir les rigueurs de la prison n à une personne si chère. Il fut sollicité de la manière n la plus séduisante de faire quelque chose de plus, et la » dame prisonnière ne lui offrit pas moins qu'’elle-même, “ pour prix de la liberté qu'elle le pressait de lui pro- “ curer; mais il fut inaccessible à une tentation si déli- “ cate (1); i fit violence à son cœur, et sacrifia, sans » délibérer, l'amour, la beauté, l'éclat d’une grande al- * liance à la fidélité qu’il devait à son Roi. Sa modestie “ eût laissé dans l'oubli une acuon si héroïque, si la per- “ sonne même qui en avait été l'occasion ne l’eùt publiée “ dans la suite et ne se füt fait un devoir de rendre justice. » à un homme dont la fermeté admirable justifiait les » sentiments qu'elle avait eus pour lui. u |
Avant d’être tracé par Jarry sur l’Album de Julie, le madrigal de Desmarêts (2) aurait-il été déjà adressé par
(1) On reconnaît déjà celui que Mme de Sévigné appela le Semeur de négatives (Letire du 17 novembre 1675).
(2) Quelques modifications ont été faites à ce quatrain; ce qui prouve qu'il a servi de compliment à plus d’une beauté. Le P. Le Petit qui, dans l'avertissement, annonce que le Duc d'Uzès avait bien voulu lui communiquer le manuscrit original, le commence ainsi :
le marquis de Salles à cette dame, qui s'en serait fait gloire? Puis tombé plus tard entre lesmains de Reboucher, celui-ci l’aurait-il offert de nouveau avec ses vers latins (1) à quelque autre beauté nancéienne ?.…
Quoi qu'il en soit, c'est en vain qu'on a essayé de répéter la même idée en d’autres mots : là, les mots abondent; ici la concision fait le principal mérite (2). Le second madrigal même de la Guirlande sur le même sujet, est bien au-dessous du premier.
Fleur sans ambition, je me cache sous l’herbe, Modeste en ma couleur, modeste en mon séjour, Mais si sur votre front, je me puis, elc.
D. Calmet commence ainsi :
Modeste en ma couleur, humble dans mou séjour. Franche d’ambition, je me cache, etc.
Chévrier adopte la même formule ; mais le 4° mot du 2° vers ne lui plaît pas.
Ailleurs, enfin, on lit au 3° vers :
Mais si sur votre sein, etc.
(Bibliothèque de Société, 1771, 1V, p. 169.)
(4) Les vers latins de Reboucher me paraissent inférieurs à ceux de Bourcier.
(2) « Une période retranchée d’un ouvrage, disait Mme de » Lafayette, vaut un louis ; un mot, vingt sous.»