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Où, je le demande, dans quelle partie de ses interrogatoires, Jeanne a-t-elle avancé une semblable chose? comment ne cite-t-on pas textuellement un passage aussi important, aussi décisif ?... Elle se borne à dire, et tous les documents authentiques sont là pour l’attester, que Domremy ne faisait qu'un avec Greux (est eadem cum villa de Grus), ce qui signifie simplement, je le répète, que les deux villages ne formaient qu'une même paroisse.
Est-il supposable, d’ailleurs, que celle qui ne puisait scs inspirations que dans le sentiment religieux, se soit préoccupée de la condition politique du lieu qu’elle habitait? Que pouvait lui faire que Domremy dépendit de telle ou telle prévôté; qu'une partie füt du Barrois et l'autre de la Champagne? Était-ce à de semblables considérations que ses actions étaient subordonnées ? Obéissait-elle, enfin, à la raison politique ou bien aux voix d’en haut qui lui dictaient sa conduite ?.…
S'il y a, dans la question, un côté moral, c'est bien ici, ce me semble; et il est absurde de chercher, dans les réponses de Jeanne, ce qui n’y est pas, ce qui ne devait pas y être, parce que cela ne pouvait se présenter à sa pensée.
u Au temps de Jeanne d’Are, ajoute-t-on plus loin (4), u les habitants de Domremy étaient généralement re- “ gardés comme Français, sujets du roi de France, et
(1) Jeanne d'Arc était-elle Franç vise ? p.13et 15.
“ l'élément barrois y était à peine compté. n — « Tous “ les habitants, à l'exception d'un seul, étaient d’ardents “ royalistes. n — u Îl n’y avait qu'un bourguignon, au- “ quel Jeanne aurait voulu faire ôter la tête. n
Oui, au temps de Jeanne Dare, comme bien longtemps après, les habitants de Domremy élaient regardés comme Français, sujets du roi de France; ils l’étaient en effet, puisqu'ils habitaient cette partie du Barrois qui relevait de la couronne. C'est ce qui explique comment Jeanne pouvait, et avec raison, appeler Charles VIT son roi (1). S'ensuit-il que Jeanne et ses concitoyens fussent Champenois ?.… | |
‘Je prouverai, dans un instant, que les habitants de la portion barroise de ce village étaient beaucoup plus nombreux qu'on ne le prétend; mais je veux d’abord faire une observation qui montrera la valeur des autorités que mon adversaire m'oppose, en les représentant comme bien autrement dignes de foi que les u chroniqueurs informes n et les poëtes du xv° siècle.
J'ouvre d’abord l'ouvrage de M. Berriat-Saint-Prix (2), et je lis dans une note : “ Avant d'aller plus loin, pré- “ sentons deux observations : 1° Les habitants de Dom- “ remy, à l'exception d'un seul, étaient d’ardents roya-
(1) Voir, ci-dessus, le rapport de M. Berger de Xivrey, p. 274, en note,
(2) Jeanne d'Arc, ou coup-d'œil sur les révolutions de France au lemps de Charles VI et de Charles VII, etc., p. 183.
n listes. n L'auteur renvoie, pour appuyer son assertion, à l'Histoire de Jeanne d'Arc, par l'abbé Lenglet du Fresnoy. Je trouve, en effet, la mème chose dans cet écrivain ; mais j'y vois, en même temps, à la page précédente, un passage qui doit être, comme il se rencontre dans ce livre, mis en regard de celui qu'on m'objecte ; le rapprochement est piquant et instructif :
u Cette fille (Jeanne) na- “ quit.… à Domremy, gros n hameau sur la Meuse, de » la paroisse de Greux, dio- “ cèse de Toul... Mais ce Ha- 41 MEAU ÉTAIT DU BARROIS, sous “ la mouvance de la France, “ frontière de Champagneet “ de Lorraine. (P. 2.)
u Les troubles du royau- " me, qui agitaient toute la “ France, avaient pénétré “ jusqu’à Domremy ; mais, “à l'exception d'un seul “ habitant, tout le reste de “ ce hameau était zélé pour “ le roi, quoique tous les “ villages des environs fus- “ sent partisans des Anglais “ et des Bourguignons.… « (P. 3.)
Ainsi, d'après un des écrivains cités par M. Berriat-
Saint-Prix, accepié, à titre d'autorité, et commenté par M. Renard, Domremy était du Barrois ; mais ses habitants étaient à peu près tous attachés à la cause du roi, ennemis des Anglais et des Bourguignons.
Ces deux circonstances, qu'on veut représenter comme incompatibles, le sont-elles réellement, ct la seconde prouve-t-elle que la partie barroise de Domremy ne
—+ 304 — renfermät qu'un individu sujet du duc de Bar? Rien n'est moins fondé (1).
Ce prince, pour des raisons politiques qu'il est inutile d'exposer ici, avait été obligé d’embrasser le parti des Anglais contre le roi Charles VIT; mais tous ses sujets, ceux surtout qui habitaient la partie du Barrois relevant de la couronne, et qui, placés sur les marches de ses Etats, étaient en relations journalières et, par suite, en communauté d'idées avec les gens du royaume, devaient-ils nécessairement parler et agir dans le même sens que leur souverain? Les réponses de Jeanne établissent le contraire, puisqu'elles nous apprennent qu’un seul manifestait ses sympathies pour la cause bourguignonne. Îl parait même que, malgré sa condition de vassalité vis-à-vis du due de Bar, le seigneur du château de l'Île allait jusqu'à offrir l'abri de ses murailles aux gens de Domremy attaqués par les Anglais ou leurs adhérents. Quelle conséquence tirer de ce fait? Démontre-t-il que u l'élément barrois » existait à peine matériellement à Domremy, et peut-on soutenir que les habitants de ce village, et Jeanne Darc avec eux, étaient devenus Champenois pour s'être dévoués à la cause de Charles VIF (2)?..
(1) « Les Barrois étaient restés attachés au parti français, » dit M. Heuri Martin, dans un passage cité plus loin,
(2) 11 ne paraît pas, du reste, que la qualité de Champenois entraioät nécessairement avec elle celle de sujet fidèle du roi de France. Entre autres exemples du contraire, ne suffit-il pas de
Des documents statistiques, qui sont peu du goût de mon adversaire, me permettront maintenant d'établir, et cela sans que le patriotisme des habitants de Domremy (1) puisse en recevoir la moindre atteinte, que,
ed
citer celui du trop célèbre Pierre Cauchon, l’assassin juridique de Jeanne Darc, lequel, fils d'un vigneron, était né dans un village des environs de Reims. (Etudes biographiques sur les hommes célèbres nés dans le département de la Murne, par M. Edouard de Barthélemy.)
(1) Voici un échantillon de la manière de discuter de M. Renard. Après avoir relevé une observation faite par moi au sujet de la citation qu’il a empruntée à M. Berriat-St.-Prix, il s’écrie : « Que » veut dire ici M. Lepage ? En serait-il à souhaiter, dans l’intérêt » de sa cause, qu'il y ait eu à Domremi plus d'un Bourguignon, » c'est-à-dire, au temps dont nous parlons, plus d’un ennemi de » la France, afin d'en venir à prouver plus facilement que des » Barrois pouvaient s’y trouver Ÿ... Je m'arrête. Il me suflit de » rappeler qu’il y a en effet, comme je le disais tout à l'heure, un » côté moral dans la question.
» Restituons aux habitants de Domremi l'honneur entier des dé- » clarations de Jeanne d'Arc, et défendons-les en son nom contre » ceux qui voudraient aujourd'hui leur enlever cette qualité de » Français qui leur a coûté si cher et qu'ils ont portée si haut ! »
Cette tirade est magnifique, sans contredit, malheureusement elle a un tort : celui de ne rien signifier, de me faire dire, surtout, ce que je n'ai pas écrit.
Les habitants de Domremy, une partie du moins, étaient Barrois et attachés au parti français; et je ne ‘vois pas comment ils peuvent se trouver déshonorés de cette qualification. Y aurait-il plus d’houneur pour eux à être nés Champenois ?.. Ces choses ne se discutent pas.
À un autre endroit, M. Renard veut presque me représenter
du temps de Jeanne Darc, avant même, comme aprés, la portion barroise de ce village était plus considérable qu'on veut bien le dire.
En 1534, Jean de Bourlémont déclare tenir en fief du comte de Bar u la fort maison de Donremey, le pourpris n et les appartenances et la moitié de ladite ville, c'est » ascavoir des la pierre en envers lou moustier si comme “ li mur la porte, et toutes les appartenances qui appar- “ tiennent à cely partie don ban et don finaige de Donn remey (1)... n |
En 1397, Jean de Bourlémont reconnait tenir en foi et hommage du duc de Bar les choses ci-après u mou- “ vans de li à cause de sa chastellerie de Gondrecourt et “ en ressort d'icelle. Et premiers la maison et forteresse n appelée Lile... Item audit Donremey environ vingt et n cinq conduis (ménages) de personnes lesquelz doient » chascun an.., pour chascun cheval trayant.., un veassel n (vaxel) de froment... Item, y a en ladite ville dix “ conduis de personnes qui doient.. quatre soulz de n fortz.. Îtem, ung four bannaul en ladite ville (2)... n
comme un mauvais citoyen, comme un mauvais Français, pour oser soutenir que Jeanne Darc a reçu le jour dans le duché de Bar; je suis plus coupable envers elle que ceux qui l’ont brûlée 1. (p. 52.) ;
Si, comme l’a dit M. Berger de Xivrey, un peu de passion était excusable dans cette polémique, la passion même devait avoir des bornes, et il me semble que mon adversaire les a franchies,
(1) Trésor des Chartes, lay. Gondrecourt, 1, n° 112.
(2\Id.,n°4111.
Ainsi, en 1334, la partie barroise de Domremy comprenait, outre la maison forte, la moitié du village ; et, en 1397, la population de cette même partie se composait de vingt-cinq, peut-être même de trente-cinq ménages.
D'après une information faite, de 1500 à 1504, par le clerc juré de Gondrecourt, sur les droits seigneuriaux appartenant au duc de Lorraine et de Bar dans l'étendue de cette prévôté (1), on voit qu’il y avait trente conduits dans la portion de Domremy qui en dépendait.
Les titres postérieurs sont plus explicites encore et renferment des particularités qui méritent d’être signa-
(4) Information faite par Jean de Gondrecourt, procureur du Bassigny, des droits seigneuriaux de René, duc de Lorraine et de Bar, en la ville et prevosté de Gondrecourt, les mouvances, justices, etc., commencé le 27 decembre 1500, en consequence da mandement dudit prince, du 27 aoust 1499, et finie le 4° septembre 1504. (Copie collationnée le 4er mars 1699.)
« Monsieur le comte de Salmes, Madame la Ringreve et les en- » fans de Monsieur de Montagu tiennent le chatel et forte maison, » ensemble les appartenances et dependances de Dompremy sur » Meuze...; et n’y a pour le jourdhuy que tranfe conduits qui sont » redevables envers lesdits seigneurset dame des droitures et re- » devances qui sensuivent... » (T. d. C., lay. Gondrecourt 5, n° 4, et Archives de Bar, reg. 86 ancien et 102 nouveau.)
Le dernier novembre de cette même année 1304, Henri, comte de Salm, pour lui et les seigneurs ses comparsonniers, donne au roi de Sicile, duc de Lorraine, un dénombrement dans lequel il déclare posséder au village de Domremy « environ de vingts à | vinglz quaire mesgoies (ménages) d'hommes, » un moulin, un battant, etc. (T. d. C., lay. Gundrecourt 3, n° 19.)
Îées. Ainsi, les dénombrements donnés, en 1574, par Jacques de Saint-Blaise et Jean, comte de Salm, mentionnent expressément, comme comprises dans leur seigneurie, c'est-à-dire, dans la seigneurie barroise, les rues dites du Jardin du Moulin et du Chäteau de l'Ile (A4).
Or, il résulte de renseignements qui m'ont été fournis par une personne connaissant parfaitement les lieux, que la rue du Jardin du Moulin n'était autre que la rue actuelle du Moulin, dans laquelle le contrat d'acquisition de 1818 place la maison vendue au département des Vosges (2).
M. Renard termine la seconde partie de son mémoire par une éloquente péroraison, dans laquelle il m'accuse de n'avoir pas compris ce qu'étaient les habitants de Domremy, de vouloir enlever Jeanne Darc à la France par une porte dérobée, etc. ; puis il s’écrie : u Comment! “ celle qui s'est dévouée, sacrifiée pour nous, aurait pris “ ses inspirations dans un pays qui n'aurait pas été le “ nôtre et qui se scrait trouvé même ennemi; la patrie » qu'elle a sauvée ne serait pas la sienne! n
ee 2 ee ee ee ne creme ee me mms
(1) Les dénombrements fournis par Jacques de St.-Blaise et Jean, comte de Salm (T. d. C., lay. Gondrecourt 4, n°: 20 et 21), sont conçus dans les mêmes termes que celui d'Oger de St.- Blaise, dont j'ai donné des extraits (V. Jeanne Darc est-elle Lorraine P p. 51, en note). Îl ya, aux Archives de Bar (reg. n° 40 ancien et 87 nouveau), un second dénombrement donné par Oger de St.-Blaise, le 20 mars 1600.
(2) Voir ci-dessus, p. 292.
Eh quoi! parce que je soutiens que Jeanne Darc est née dans la partie barroïise de Domremy, j'offense ses concitoyens, je veux ravir à la France une de ses gloires les plus pures! Eh quoi! Jeanne Dare, u la vierge marntyre, élue de Dieu, n comme vous le dites vous-même, aurait eu besoin de vivre sur tel point plutôt que sur tel. autre du territoire, pour y puiser ses inspirations!... Eh quoi! Celui qui lui confiait une mission providentielle, ne pouvait la prendre aussi bien d’un côté que de l’autre des limites qui partageaient le village de Domremy en deux souverainetés distinctes! Il fallait, de toute nécessité, qu'elle fût Champenoise pour avoir le droit de sauver la France!
IT. Jeanne Darc était-elle Champenoise? Telle est la dernière question que se pose mon honorable adversaire, et je n’ai pas besoin de dire qu’il la résout affirmativement. Reste à examiner quelle est la valeur des preuves qu’il fournit à l'appui de cette assertion.
J'ai expliqué précédemment comment Jeanne Dare pouvait, avec raison, appeler Charles VII son roi; comment elle pouvait dire que Domremy ne faisait qu'un avec Greux; je crois avoir prouvé, en même temps, que les deux villages n'étaient pas, en totalité, des mêmes ressort et juridiction.
On m'objecte maintenant les lettres patentes de Charles VII, par lesquelles il anoblit Jeanne Darc et sa famille, et exempte d'impôt les habitants de Greux et de
Domremy. Et pourquoi me les objecte-t-on ? parce qu’il y est dit que ce dernier village dépendait du bailliage de Chaumont (de baillivia Calvi Montis).
Le fait est vrai, et c'est par erreur que je l’ai contesté (1). Oui, au temps de Jeanne Darc, Domremy était du bailliage de Chaumont ; il en était, non pas seulementavec Greux, mais, — et c'est ce qui anéantit l'argument de mon adversaire, — il en était avec toute la prévôté de Gondrecourt, bien que celle-ci appartint au Barrois mouvant.
Je trouve l'attestation de ce fait dans plusieurs actes des xiv° et xv° siècles, parmi lesquels je me bornerai à citer les suivants :
Dans des lettres de reprises données au roi de France en 1523, Edouard, comte de Bar, confesse... u que le » bailliage de Bar ressortit à Sens et la prevosté de Gonn drecourt à Chaumont (2)... #
Le 9 octobre 1482, le roi Louis XI écrit en ces termes au bailli de Vitry : u Nostre cousine la duchesse de Lor-
. (4) Jeanne Darc, etc., p. 317.
(2) Rapport et procès-verbal de Monsieur Bournon, président en la Cour des Grands-Jours de Saint Mihiel, fait et représenté à Son Altesse en Conseil, au mois de juin 4601, de ce qui s'est passé en l'an 1570 touchant les régales du Barrois (Cartulaire de Lorraine, reg. France pour les régales du Barrois).
Ce document, fort curieux, fait parfaitement connaître la position des ducs de Lorraine vis-à-vis des rois de France, à raison du Barrois mouvant.
— Jii —
“ raine nous a fait exposer que pour la place, terre et “ seigneurie et prevosté de Gondrecourt le Chastel en n Bassigny, à elle appartenant, tenu et mouvant de nous n à cause de nostre bailliage de Chaumont, elle nous est » tenue faire foi et hommage (1)... n
Cet état de choses subsista jusqu’en 15714, c’est-à-dire, jusqu’au concordat passé, le 6 avril de cette année, entre le roi Charles IX et le duc Charles III. Par ce traité, le roi accorde au duc de Lorraine v que tant luy que tous n ses descendans.. puissent jouyr et user librement et “ paisiblement de tous droicts de regalles et de souve- » raineté es terres du bailliage de Bar, prevostez de La » Marche, Chastillon, Conflans et Gondrecourt, tenuz et “ mouvans dudict seigneur Roy, et dont ledict seigneur n Duc luy en a faict et porté la foy et hommage lige, fors n toutesfois et excepté que pour le regard des sentences n et jugemens donnez par le bailly de Bar ou par le baïlly n du Bassigny, esdictes terres mouvantes dudict seigneur n Roy, les appellations ressortiront immediatement en la » court de Parlement de Paris, sinon que pour les petites “ causes n'excedans la somme dont les juges presidiaulx n ont accoustumé de congnoistre, desquelles appellations, n soit dudict baïlly de Bar, ou dudict baïlly du Bassigny, “ en ce qui est mouvant dudict seigneur Roy, ressortin ront au bailliage et siege presidial de Sens, nonobstant
(1) Cart. de Lor., reg. Gondrecourt.
» que celles qui provenoient cy devant de la prevosté “ de Gondrecourt ressortissent AuparAvanT au bailliage n de Chaulmont, dont la congnoissance et ressort luy est n ostée et attribuée, au cas susdict, ausdicts juges de » Sens... n
Le concordat, sur lequel j'ai dù insister pour des motifs que je développerai bientôt, établit, de même que les deux titres cités plus haut, que les lettres patentes de Charles VII ne prouvent rien, puisqu'elles ne séparent Domremy ni de la prévôté de Gondrecourt, ni du bailliage de Chaumont, auquel cette prévôté a ressorti jusqu'en
Les lettres d'exemption accordées aux habitants de Greux et de Domremy ne constituent pas un titre « plus important » ni u plus décisif » que les précédentes; elles se bornent à dire, en effet, que Greux et Domremy sont du bailliage de Chaumont en Bassigny, dont Jeanne Darc est native.
Ïl y a un seul point sur lequel mon adversaire aurait pu insister, parce que là seulement il semble qu'il y ait une difficulté à résoudre. Comment, en effet, se demandera-t-on, si les habitants de Domremy n'étaient pas d'une seule et même juridiction, c’est-à-dire, si les uns étaient sujets du duc de Bar et les autres du roi de France, ce dernier a-t-il pu les affranchir tous indistinctement de l'impôt?
La raison en est simple, et, bien que M. Renard ne doive pas être disposé à l’admettre, elle n’en est pas moins fondée.
Il suffit d’avoir quelque peu étudié l’histoire de Lorraine pour savoir que, de tout temps, les rois de France * cherchèrent à s'arroger, sur certaines parties de cette province et du Barrois, des droits qui ne leur appartenaient pas légalement, Quoi qu’en dise mon adversaire, la Couronne était fort u chatouilleuse, n« plus que chatouilleuse même ; elle était envahissante ; elle soulevait continuellement, soit par elle-même, soit par ses officiers de Champagne, des prétentions exorbitantes, tant sur les sujets que sur les domaines des ducs de Lorraine ; et ces prétentions, ce n’est pas seulement avant, mais encore après le concordat de 1571 qu'elles se sont produites ; c’est là un fait tellement connu, que je ne chercherais pas à le démontrer si je ne tenais à ne laisser aucun doute dans l'esprit de M. Renard. |
Interrogeons l'histoire de la commune de Neufchàiteau, laquelle, comme on le sait, setrouvait, avec Montfort et Chatenois, dans la même situation vis-à-vis de la France que les localités du Barrois mouvant; nous y voyons les officiers du roi s'arroger, en 1547, le droit d'imposer des subsides sur les habitants, et les taxer à une somme de 648 livres tournois. La régente Marie de Blois est obligée de porter ses plaintes à Philippe de Valois, lequel, pour ne pas mécontenter une princesse dont le mari venait de mourir pour la France sur le champ de bataille de Crécy, défend à ses officiers de finance de rien demander à l'avenir des Neufchâtelois.
— Ji4 —
Ouvrons le Mémoire de l'envoyé de Lorraine (1), et nous y rencontrerons, en grand nombre, des faits de la même nature.
u Le Roy René, ayant appris que les fermiers des droits n d’issue foraine du royaume vouloient exiger de noun veaux droits de ses sujets sortans du royaume avec n des denrées ou marchandises, s’en plaignit au Roy n Louis XI, qui donna un ordre daté d’Amboise, le 13 “ may (sans marquer l’année), portant défenses ausdits n fermiers de rien innover... n |
u .… Entre autres vexations que faisaient alors aux
(4) Mémoire de l'envoyé de Lorraine, touchant les droits de souveraineté de Son Allesse Royale Monseigneur le Duc de Lorraine, en qualité de duc de Bar, dans le Barroismouvant.
Voir aussi le Rapport de Rournon, cité plus haut, et l'ouvrage de M. Troplong intitulé : De la souveraineté des ducs de Lorraine sur le Barrois mouvant, et de l'inaliénabilité de leurs domuines dans cette partie de leurs états. M. Troplong cite un très-grand nombre de faits, dont le premier remonte à l'année 1288, et qui attestent l'esprit d’envahissement de la Couronne.
On peut y ajouter le suivant, mentionné dans un titre du 2 février 14460 ; je me borne à en donner l'intitulé : « Lettre missive » de Jean de Gondrecourt, clerc juré dudit lieu, au conseil du roi « René, au sujet des droits de francs fiefs et nouveaux acquets que « les officiers du roi de France à Chaumont voulaient lever sur les « gens d'église de la prévôté de Gondrecourt. » (T. d. C., lay. « Gondrecourt 1, n° 173).
C'est aussi à l'année 1460 que remonte la sentence de l'élection de Langres, dont j'ai donné le texte dans ma première dissertation. oo
n Barrisiens ces fermiers de France, ils voulaient leur » faire payer le droit pour les denrées qui, sortant du * Barrois pour aller en Lorraine, passoient par acci- » dent. sur certaines terres de France qui sont in- » termédiaires aux duchez de Bar et de Lorraine. Les » Régens (Christine de Danemarck et Nicolas de Vaudé- “* mont) s'en plaignirent au Roy Henry Il, qui, par lettres “ patentes du 15 février 1550, réprima cette injuste » prétention... #
En 1551, les baillis de Sens et de Chaumont prétendent, u pour soulager d'autant leur propre bailliage, » comprendre les habitants du Barroïs mouvant dans l’imposition ordonnée par le Roi pour la solde de 50,000 hommes de pied. Sur ce, plainte des régents de Lorraine, et lettres patentes du Roi (16 mars 1552) qui u cassent et annullent tous les départemens et impositions faites par les baillis de Sens et de Chaumont. »
Des faits analogues se reproduisent en 1575, 1581, 4582, 1604, 1616 et 1623 (1), et viennent attester
(1) Voir le Mémoire de l'envoyé, p. 60, 62, 66,68, 71, 72. De tous ces faits, je n’en citerai qu'un seul ; il suffira, je l'espère, pour édifier complétement M. Renard. En 1579, le duc de Lorraine ayant ordonné la réformation de la coutume de Bar, le procureur-général, informé de ce fait, en interjeta appel (le 7 août 1581), prétendant « que les coutumes des baillinges du ressort du Parlement ne pouvoient être rédigées par écrit, sinon par comman- dement et autorité du Roy, et en vertu de lettres patentes de S. M. adressantes à tels des présidents et conseillers du Parlement
quelles étaient les prétentions des officiers du roi dans les terres de la mouvance. Îl n’est donc pas étonnant que les mêmes choses aient eu lieu au commencement du xv° siècle, c’est-à-dire, bien antérieurement à la rédaction des concordats.
Voici, du reste, un exemple qui prouve combien la question de juridiction, sur laquelle on veut s'appuyer, était obscure, même pour ceux qui se trouvaient le mieux en position de la bien connaître : vers l’année 1500, les habitants de Greux, adressant une requête au roi de France, à l'effet d'obtenir le maintien de leurs franchises, s'expriment ainsi : u Voz humbles, obeyssans et naturez » subgectz les pouvres manans et habitans de vostre vil- * laige de Greux on bailliaige de Chaumont et prevosté ” d’Andelo, sur la riviere de Meuze, on pucHiÉ DE Bar, “ joindant à la duchié de Lorraine (1)... n
M. Renard s'étonne que j'aie osé contester la valeur du témoignage de Charles Du Lys, u un des descendants les » plus distingués de la famille de Jeanne d'Arc, et qui “ écrivait en 1612. n
Cette fois, c'est M. Lebrun des Charmettes, historien non suspect à mon adversaire, qui se chargera de ré-
qu'il lui plairoit de commettre...» La cause fut solennellement plaidée à la Grand’Chambre du Parlement, laquelle rendit, le 4 décembre 1381, un arrêt à l'avantage du duc.
(1) Voir Pièces justificatives n° 3.
pondre pour moi : u Un auteur moderne (1), dit-il (2), » semble insinuer que Jacques d’Arc (le père de Jeanne) “ descendait d'une famille noble. ; mais il n’appuie cette “ assertion sur aucune preuve, et il n’est pas croyable “ que, si la famille de Jacques d’Arc eût été anciennement “ noble, il n’en eüt été rien su lorsque le roi accorda des “ lettres de noblesse à la Pucelle. Or, ces lettres portent » expressément, en parlant de la Pucelle, de ses père et “ mére et de ses trois frères : u Nonobstant que, comme » dit est, ils ne soient point de noble extraction, et soient
(1) Qui avait sans doute copié Charles Du Lys, lequel s'exprime ainsi : « Jeanne Darc... nasquit au village ou hameau de Domp- » Remi, paroisse de Greux, en France, où elle fut baptisée, si » tué sur la rivière de Meuse, frontière de Champagne (notez » qu'il ne dit pas en Champagne), au ressort de la prévôté d’An- » delot, bailliage de Chaumont en Bassigny, élection de Langres et » diocèse de Toul. Mais d’autant qu’on dit communément Toul en » Lorraine, sucuns (parmi lesquels, comme je le ferai remarquer tout à l'heure, Jean Hordal, descendant de la famille de la Pucelle) » ont écrit qu’elle étoit Lorraine, dont ils se trompent, » pour ce qu'il est notoire que ledit diocèse de Toul a son étendue » et ressort, partie sur la France, partie sur l'Empire et partie » sur la Lorraine (ajoutez : et le Barrois).. Cette Pucelle, donc, » non-seulement née et baptisée à Domp-Remi, paroisse de Greux, » en France, du diocèse de Toul, en ce qui est de France, a été » appelée la Pucelle de France, mais encore est originaire de « France par ses ancêtres, provenus du village de Sefonds, près » Montirandel, en Champagne, où nasquit Jacques Darc, son père, > DE BONNE, RICHE ET ANCIENNE FAMILLE DUDIT LIEU. .«
(2) Histoire de Jeanne d'Arc, T. !, p. 259.
…— 318 — “ peut-être même d'autre condition que de condition n libre. n (.. non obstante quod ipsi, ut dictum est, ex nobili genere ortum non sumpserint et forsan allerius quam liberæ conditionis existant.)
L'écrivain qui est convaincu de s'être trompé, d'une manière si grossière, sur un point aussi important que l'origine même de sa famille; cet écrivain, je le demande, est-il digne de foi (1)?
Au reste, voici un auteur qui, de même que Charles Du Lys, descendait de la famille de Jeanne Darc, et qui, on peut le dire, en était un des descendants les plus distingués »; voici Jean Hordal, conseiller du duc de Lorraine, docteur en droit et professeur à l'Université de Pont-à-Mousson, qui écrit, en 1612, une histoire de la Pucelle, et qui l'intitule ainsi : u Heroïnæ nobilissimæ « Joannæ Darc LoTHARINGÆ vulgo Aurelianensis puellæ n historia.
Hordal répète encore l'épithète Lotharingæ dans la dédicace de son livre, et, plus loin, dans la lettre, en forme d'hommage, adressée à François de Lorraine,
(4) Charles Du Lys était, comme on le sait, conseïller du roi et avocat-général à la Cour des Aides. Il appartenait donc, à ce titre, à l'administration fiscale dont les exigences injustes envers la Lorraine et le Barroïs sont si fréquemment signalées dans le #émoire de l'envoyé. Il devait, en outre, en raison de sa position, partager quelque peu les idées du Parlement de Paris, souvent si disposé à faire bon marché des droits du duc de Lorraine. (Voir, à ce sujet, l'ouvrage de M. Troplong, cité plus haut.)
marquis de Hattonchatel, etc., seigneur de Domremy, etc., il dit encore : u Virilem hanc puellam pietate illusn trem, armis nobilem, castimonia singularem, Gallon rum saluti, LOTHARENORUX decori... n
Ainsi, voilà deux écrivains, appartenant tous deux à la famille de Jeanne Darc, qui font naître celle-ci, l’un en France (et non en Champagne), l'autre dans les états du duc de Lorraine. Lequel croire, si ce n’est celui dont les paroles n’ont donné lieu à aucune réfutation ?
La contradiction que je viens de signaler, prouve que, dans une question comme celle qui nous occupe, les documents authentiques, les monuments écrits, doivent être préférés au témoignage des historiens, surtout lorsqu'ils n'ont pas été contemporains des événements qu'ils racontent.
Aussi, quoi qu’en dise M. Renard, je n'ai pas été u injuste, » je n'ai pas u manqué de mesures en récusant les écrivainsqu'ila prétendu m'opposer. Je rends parfaitement hommage à leur talent ; mais je ne puis accepter leurs paroles comme des articles de foi, surtout quand on vient leur emprunter des phrases auxquelles ils n'ont attaché que fort peu d'importance, puisqu'ils ne traitaient pas, d'une manière spéciale, de l’origine de Jeanne Darc. Et l'eussent-ils fait, que j'aurais osé les combattre, si j'avais eu à faire valoir des arguments plus solides que les leurs.
Libre à M. Renard de croire aveuglément au premier auteur qui abondera ou paraîtra seulement abonder dans son sens ; pour moi, je ne connais qu’une chose en his-
toire : c’est la vérité, et quand j'ai la conscience de la dire, je ne crains d'offenser personne. |
Je ne pense pas qu'il me soit nécessaire de prendre à parti, l’un après l’autre, tous les auteurs sur le témoignage desquels s’appuie M. Renard, sans les citer textuellement, et parmi lesquels il s’en trouve que je pourrais certainement récuser sans être argué d'injustice ; je me bornerai à en interroger quelques-uns.
Prenons d’abord M. Michelet. Suivant lui (1), le duc de Lorraine Charles IL u avait toujours été très-hostile à n la maison de France ainsi qu’à celle d'Orléans ; n mais, “ en 4419, il avait subitement changé de dispositions » dans un sens favorable à la cause de Charles VIL. n — u Les pauvres gens des Marches avaient l'honneur d’être » sujets directs du roi (M. Renard a eu soin de souligner “ ce passage), c’est-à-dire qu’au fond ils n'étaient à per- “ sonne, n'étaient ménagés de personne, qu'ils n'avaient n de seigneur, de protecteur que Dieu. »
Et voilà ce qui prouve que Jeanne Darc n'était pas née dans le Barrois !..
Du reste, M. Renard avoue, et nous pouvons l'en croire, que M. Michelet, aussi bien que M. Quicherat, s'est u laissé aller, sur les origines de Jeanne d’Arc, au “ courant de l'opinion La plus généralement accréditée, —lant la prévention à cel égard est ENCORE ENRACINÉE !.…..n
(4) Jeme borne à reproduire les passages cités par M. Renard.
Mais, de la part de M. Quicherat, c'était u pure distraction, n et il s'est bien vite empressé d'en revenir.
Vous verrons tout à l'heure ce que pense cet écrivain, à qui M. Renard prête de si étranges distractions ; examinons auparavant ce que dit M. Henri Martin.
Je lis dans la première édition de son Histoire de France (1) : u Il y avait au village de Domremy, sur la » Meuse, près de Vaucouleurs, pans Le pucHÉ pe Ban, une “ jeune fille appelée Jeanne d'Arc... De même que ses “ parents et amis, bonne française et dauphinoise, elle » attribuait seulement à la domination des Anglais le dé- “ plorable état de son pays..." -
Dans sa seconde édition, M. Henri Martin est moins explicite ; mais ilne formule pas le moins du monde une opinion qui me soit défavorable. Je laisse à M. Renard le soin de le citer et de l'interpréter : u M. Henri Martin dit, “ en parlant de Vaucouleurs et des villages champenois “ de la frontière: u Le voisinage de l'étranger, de la terre » d'Empire, redoublait en eux la vivacité du sentiment “ national, comme il arrive presque toujours chez les “ populations des frontières. On ne se sent, on ne se “ connait soi-même que par l'opposition avec ce qui “ n'est pas soi. n Îl (M. Henri Martin) ajoute, à ce sujet, n que, depuis l’origine des guerres civiles qui avaient “ précédé l’invasion anglaise, les ducs de Lorraine et de
(1) Tome Vil, p. 47.
n Bar, de tout temps rivaux, avaient soutent les deux “ partis opposés ; que les Lorrains s'étaient faits Bour- “ guignons et adhérents des Anglais, tandis que les Barn sois étaient demeurés attachés au parti français. n
Quelle conclusion tirer de ce passage, si ce n'est, comme je l'ai dit moi-même, que Jeanne Dare et les habitants de Domremy, quoique Barrois, pouvaient être et étaient réellement attachés à la France ?
Voici Anquetil, maintenant : u À Domremy, dit-il, »“ village près de Vaucouleurs, en Champagne, sur la “ frontière de Lorraine (et du Barrois ?), parait une fille » de dix-sept ans, nommée Jeanne d'Arc, ÉLEVÉE DANS “ UNE AUBERGE, OU chez son père, saRDiINIER !...n Cette citation me dispense de discuter.
Je ne m'attendais pas, je l'avoue, à voir mon adversaire invoquer le témoignage de Dom Calmet, c'est-à-dire, de l’écrivain qui, en « exhumant n la Chronique de Lorraine, a le plus contribué à égarer l'opinion publique au sujet de l’origine de Jeanne Darc. Eh bien! M. Renard reeourt à Dom Calmet lui-même, et notez qu'il ne eite ni la grande Histoire de Lorraine, dont chaque ligne renvoie à la Chronique; ni la Bibliothèque lorraine, où Jeanne figure parmi les personnages marquants de notre province; ni la Nouce de la Lorraine, enfin, où Domremy est placé dans les prévôtés de Gondrecourt et de Ruppes. Non; ce n'est aucun de ces ouvrages, ordinairement consultés, qu’interroge M. Renard : il va u exhumer », à son tour, un petit Abrégé de l'histoire de Lorraine, où se
trouverñt cependant consignés des füts rapportés par la
si peu digne de foi.
__ u La Pucelle d'Orléans, si célèbre dans l’histoire, dit # l'Abrégé de Dom Calmet (4), était originaire de France, n ñée à Dom-Remi sur Meuse. Avañt son départ pour la » France (et elle habitait ce pays !), ellé fit son pélerinage n à St.-Nicolas, et eut l'honneur de saltter le duc Charles, # qui lui fit donner de l'argent et un cheval pour son “ Voyage.n
Tandis qu'il était en veine de compilation, M. Renard aurait pu interroger, outre M. l'abbé Rohrbacher (2),
(2) Voici les passages de M. l'abbé Rohrbacher (Histoire universelle de l'église catholique, t. XXI°, p. 276 et suiv.), auxquels M. Henard veut, sans doute, faire allusion. On y verra qu'ils ne renferment absolument rien de concluant pour ou contre la thèse que je soutiens :
« Dans l'ancien diocèse de Toul..., sur les frontières de la » Champagne, de la Bourgogne et de la Lorraine, entre les villes » de Neufchâteau et Vaucouleurs, sur la rive gauche de la Meuse, » est le petit village de Domremi.. C'est une contrée calme, riante » et féconde.… Le petit village de Domremi, baïgné par la Meuse, » eomtuniquait par un pont au château de l'Isle, placé immédia- » tement sur la rive droite. Comme, à cette époque, la rive droite » de la Meuse était Lorraine et la rive gauche France, le village de » Domreni, avec son château de l'Isle, était en même temps » France et Lorraine. Quoique l’église de Domremi eût dès lors uu » curé, elle dépendait néanmoins de la paroisse de Greux.…
» Cependant la division qui mettait la France en guerre avec » elle-même, pénétrajusque dans les paisibles vallées de Ja Meuse.
— 39324 — une foule d’autres historiens (4), et il aurait vu que presque tous « se sont laissés aller au courant de l'opinion la plus généralement accréditée, » et ont subi le même u entrainement n que MM. Michelet et Jules Quicherat.
C'est ici le lieu d'examiner l'opinion de ce dernier, à qui M. Renard accorde, et avec justice, une grande autorité dans la question. Pour ma part, je suis tout disposé à accepter son arbitrage et à me soumettre à son jugement. Ce jugement, qui étonnera sans doute beaucoup mon adversaire, il a été porté, et le voici, avec ce qu'il a de favorable et de défavorable pour la thèse que je soutiens :
Suivant M. Quigherat, j'ai mal interprèté le sens de l'enquête de 1460, en en rapprochant le texte du plan de M. Jollois, et il faudrait en tirer une conclusion toute opposée à celle que j'ai cru pouvoir en déduire (2).
» On s’y passionna, comme ailleurs, pour ou contre le parti de » Bourgogne, qui vendait la France à l'Angleterre, et le parti » d'Orléans ou d’Armagnac, qui voulait que la France demeurât » aux Français. De ce dernier parti étaient tous les habitants de » Domremy, excepté un seul...» ;
(4) On lit dans la Biographie universelle de Feller : « Jeanne » d'Arc naquit, en 4410, à Domremy, près Vaucouleurs, en Lor- »rainen .. = |
« Au village de Domremy, dans le Barrois, dit M. Lavallée » (Histoire des Français, t. II, p. 117), vivait une jeune fille, » nommée Jeanne d'Arc, née en 1409, de parents pauvres, ver- » tueux et attachés au parti royaliste...»
(2) Voir les explications que j'ai données dans la note p. 24; elles répondent à quelques passages de la lettre de M. Quicherat.
S'ensuit-il que Jeanne Darc puisse être considérée comme Champenoise ? non. Elle n’est pas non plus Lorraine. En énonçant les deux circonstances qui entraient, au moyen âge, dans la considération de la patrie .: le lieu géographique et le ressort, on doit dire qu'elle était BARRISIENNE ET SUJETTE DU ROI DE FRANCE (1).
C'est aussi ce que j'ai cherché à établir.
(4) L'opinion de M. Quicherat se trouve exprimée dans la lettre suivante, qu'il m'a fait l'honneur de m'adresser le 3 novembre 1852, et que je lui demande la permission de publier ici : |
« .… Je prendrai la liberté, Monsieur, de vous signaler une mé- » prise où vous à fait tomber la carte dont vous vous êtes servi » pour étudier la configuration topographique de Domremy. Cette .» carte, si jene me trompe, est celle qu'a dressée M. Jollois; elle » est très-bonne ; mais avoir vu le pays vaut encore mieux. Son » défaut, à cette carte, c'est sa dimension : à cause de l'échelle » énorme sur laquelle elle est conçue, la route de Neufchâteau y » a une importance qui vous a fait pcrdre de vue qu'il s'agissait » dans vos titres de la direction de Neufchâteau par rapport à » Domremy, et non de la direction que prend, dans le village, la » route de Neufchâteau ; route d’ailleurs toute moderne et dont il » ne faut pas tenir compte quand on se réfère à l'état ancien des » lieux. Quel est donc le sens de l’enquête de- 1460 ? Que Dom- » remy était partagé en deux parties par un ruisseau ; que celle de » ces deux parties qui était dans le sens de Neufchâteau, c'est.à- » dire, au sud du ruisseau, relevait du duc de Bar ; tandis que celle » qui était dags le sens de Greux, c'est-à-dire, au nord du ruis- » seau, relevait directement de la Couronne. Ainsi, Monsieur, la » conclusion à tirer des pièces même que vous avez produites, » serait pour moi l’opposée de celle à laquelle vous avez cru pou- » voir vous rendre, Jeanne d’Arc est née sur la rive française de
de crois n'avoir laissé sans réponse aucun des arguments présentés par M. Renard, ef j'espère avoir démontré que le Barrois peut revendiquer l'honneur d'avoir donné le jour à Jeanne Dare. Ma démonstration
» Domremy, puisque sa maison est du côté de ce ruisseau qui va » tirant sur Greux.
» Maintenant, Monsieur, parce que j'abonde sur ce point avec » votre adversaire, ne croyez pas que j'approuve sa prétention de » faire de Jeanne une Champenoïse. Parce qu’on est d’un pays qui » s'est trouvé rattaché momentanément au gouvernement de Cham- » pagne, on n'est pas Champenois pour cela, du moins à mon » idée. Toutefois, je ne dirais pas davantage que Jeanne ait été » Lorraine. On a pu le dire par ignorance ou par à peu près, » comme on dit tant de choses en eonversation ou dans les livres; » mais ceux qui tiennent à la précision historique n'admettront » pas qu'on attribue à an pays étranger à la France une persenne » néo dans un pays qui, au contraire, était attaché à la France. » Jeanne élail Barrisienne, et peu importe que le Barrois, depuis » sa mort, ait fait partie de la Lorraine, elle n'a pas été témoin » de ect état de choses, ni n’en a pu ressentir l'inflnence. Mais il » ya plus, elle appartenait à une parcelle du Barrois qui, ancien- » nement, était encore plus française que le Barrois lui-même, » dont les traités postérieurs ne changèrent point la condition, » par conséquent qui n'appartint jamais aux ducs de Lorraine, et » qui était sortie des mains des ducs de Bar deux générations » avant la naissance de la Pucelle.
» Vous avouerez, Monsieur, qu'il est bien difficile de trouver » dans nos façons actuelles de parler, quelque chose qui exprime » tout cela d’an seul mot ; mais si l'on dit que Jeanuc était Bar- » risienne ct sujelle du roi de France, on énoncera les deux cir- * constances qui entraicnt au moyen âge dans la considération de » la patric : le lieu gfographique et le ressort. »
se base, non sur le témoignage d'écrivains en contradiction les uns avec les autres et souvent avec euxmêmes, mais sur des documents authentiques, incontestables, desquels il résulte, clair comme le jour, que la maison où naquit la Vierge de Domremy était située dans la partie du village de ce nom qui dépendait du duché de Bar.
Je n'ai pas essayé de suivre mon honorable adversaire dans les régions passablement obscures de ses considérations morales ; je me suis efforcé de ne pas comprendre certaines allusions auxquelles je n'aurais pu répondre sans m'éloigner du but et de l'esprit de cette discussion. M. Renard manie l'ironie avec talent; il a surtout le grand art de l'interprétation des textes : il les commente avec une rare habileté, et donne aux mots un sens que personne, à coup sûr, ne saurait y découvrir (1).
Sous ces différents rapports je m'avoue vaincu.
Mais est-ce bien de cette manière que des hommes sérieux, que des hommes voulant consciencieusement s’éclairer sur un point d'histoire, doivent entendre la polémique ? je ne le crois pas. Les phrases les plus pompeuses, les petites personnalités, lors même qu’elles seraient spirituelles, ne valent pas un fait, ne remplacent pas une preuve.
nd
(1) Cest ainsi que les mots ballivia Calvi-Montis, seu ejus ressorlis, se trouvent siguifer bailliage de Chaumont et rRévôTé D'ANDELOT,
Je m'arrète, de peur de me laisser aller à d’inutiles récriminations. Une observation, toutefois, en terminant:
: M. Renard n'a pas voulu, dit-il, raviver les querelles de province à province: il a eu raison ; mais alors pourquoi apporter dans la discussion ce ton passionné qu'elle ne comportait pas? pourquoi surtout donner à entendre que Jeanne Darc aurait à rougir de l'origine que je lui attribue ?
Sans vouloir offenser la Champagne, il faut restituer à la Lorraine une gloire qu'on ne saurait lui contester : c'est d’avoir toujours revendiqué Jeanne Dare, d'en avoir fait un de ses enfants, de l'avoir honorée, de l'avoir constamment placée au premier rang parmi ses plus belles illustrations.
Comment une chose semblable aurait-elle pu se faire ? Comment admettre qu'une erreur aussi grossière aurait pu se propager de siècle en siècle, sans soulever la moindre contradiction ? Comment croire qu'un vol aussi manifeste se serait commis à la face de l'Europe, à la face de la France, à la face de la Champagne elle-même, sans que personne ait songé à protester ?.. Comment cela s'est-il fait ?.. parce que Jeanne Darc était réellement née dans les Etats des ducs de Bar, réunis plus tard sous la domination des ducs de Lorraine; parce que c'était là une tradition constante, unanime, qui ne puisait pas sa source dans des chroniques ridicules ou informes ; parce qu’enfin ce n'était pas un mensonge, mais la vérité! Vérité reconnue dès le xv° siècle; solennelle-
ment proclamée au xvi°, sur le théâtre, en présence de la cour de France ; gravée en caractères ineffaçcables au frontispice du livre de Jean Hordal, descendant de la famille de la Pucelle; vérité acceptée par presque tous les écrivains du xvm° et du xIx° siècle, et qui n'a trouvé pour la première fois de contradicteur qu'en l'an de grâce 1850! .
À M. Renard était réservé cet honneur. Il lui appartenait de prouver à la postérité qu'elle avait été indignement trompée, qu’on s'était moqué d'elle ; il lui appartenait de dénoncer à l'opinion publique le rapt effronté commis par la Lorraine ou le Barrois au détriment de la Champagne ! |
En vérité, on fait jouer à cette dernière province un rôle qu’elle doit être fort peu satisfaite de se voir attribuer; on l'accuse, sans le vouloir, sans y songer, de la plus coupable indifférence, du plus grand manque de patriotisme. Eh quoi! elle aurait donné le jour à Jeanne Darc, c'est-à-dire, au type le plus pur, le plus sublime, et elle aurait laissé passer quatre cents ans sans faire valoir ses droits à cette glorieuse maternité ; elle aurait été à ce point oublieuse et ingrate!.… Non; une telle supposition n'est pas admissible ; le bon sens, la raison Ja repoussent.
Laissons donc subsister les faits, tels qu'ils résultent de l’histoire, de la tradition, de tous les documents dignes de foi : Jeanne Dare est née dans le Barrois, dans une portion de territoire qui, je le répète, fut réunie à la
souveraineté des dues de Lorraine, mais qui relevait de la Couronne ; elle est née Barroise ef sujette du roi de France (1), du prince qu'elle a servi, qu'elle a fait saerer, dont elle a sauvé les Elais en sauvant notre commune patrie.
J'aurais, il me semble, le droit de clore ici ce débat et de terminer, comme l'a fait M. Renard, par une de ces conclusions qui ne laissent pas la moindre prise à la réplique. Mais c'est pour moi un devoir, ne füt-ce que de politesse, de répondre aux écrivains qui ont traité récemment de l'origine de Jeanne Dare, et daigné s'occuper de ma dissertation.
Le premier est M. Pernot (de Vassy), artiste de mérite, dont les charmants dessins sont connus et appréciés de tout le monde.
M. Pernot assistait au Congrès de Nancy; il a dû y entendre les paroles qui ont soulevé l’indignation de
(1) M. Renard dit, en terminant : « Je crois avoir acquis bien » légitimement le droit de cenclure, après Dom Calmet (c'est lui » qui a souligné ces mots), que Jeanne d'Arc était Française, et » Champenoise PAR CONSÉQUENT. »
Conséquence fausse, déduite d'une proposition vraie : Jeanne pouvait, je l'ai démontré péremptoirement, et c'est aussi l'opinion de M. Quicherat ; Jeanne pourait être, et elle était en effet, Frane çaisc et Barroise.
— Jill — N. Bonard, et je m'étonne qu'il n'y ait pas immédiatement répondu, C'était Je ças ou jaraais de provoquer uae disenssion solennelle, et de prendre pour juges du çombet les membres de la docte assemblée.
Cest seulement en 1851, lors du Congrès tenu à Orléans, que M. Pernot a cru devoir protester, Il l’a fait dans un mémoire de quelques pages, qui a eu l'honneur, nous eppremi-il, d'être lu trois fois devant le Congrès, et a été ensuite imprimé à part sous ce titre : Jeawne d'Are Champenoise et non pas Lorraine.
On pourrait croire, en lisant cet intitulé, que l'auteur a rassemblé des preuves décisives, irréfragables. Il n’en est pas tout à fait ainsi cependant, et voici à quoi se réduisent les arguments dont il a tiré yne conclusion si formelle : | |
Domremy, hameau séparé du village de Greux par un faible intervalle, dépendait de la prévôté d'Andelot, du bailliage de Chaumont-en-Bassigny, de l'élection de Langres. Ainsi queGreux, Vaucouleurs, Andelot, Chaumont et Langres, Domremy faisait partie de cette province de Champagne, oubliée par les historiens ctles biographes. u Dès l'an 1335, c’est-à-dire, près d'un sièele v avant la naissance de Jeanne, la seigneuric de Vau- » couleurs, dans laquelle étaient compris Greux et Dom- » remy, avait été achetée à Jean de Joinville par Philippe n de Valois, ct, en 1565, Charles V l'avait de nouveau “ unie à la Couronne et attachée au gouvernement de “ Champagne. C'est un fait établi par l'histoire, et il
=. 99 = n suffit dé consulter toutes les cartes géographiques de n l’ancienne France pour s’en convaincre. n
Après avoir cité ce passage de l'Histoire abrégée de Champagne, par M. de Montrol, M. Pernot passe à l’interrogatoire de Jeanne Dare, et en reproduit pee passages, notamment celui-ci :
u Où êtes-vous née ?
n Au village de Domremy, qui ne fait qu’un avee le village de Greux. » | |
On le voit, c'est toujours Je même point de départ faux, aboutissant au même cercle vicieux dans lequel se renferment nos adversaires : Domremy ne faisait qu'un avec Greux, par conséquent il dépendait, avec lui, de la prévôté d’Andelot, du bailliage de Chaumont et de l'élection de Langres.
Cela est tellement vrai, qu'on se croit dispensé de produire aueun titre à l'appui. Je me trompe: M. Pernot cite une histoire de Champagne qui atteste le fait, et cela lui suffit.
Pour ma part, je ne saurais me contenter d’un argument de cette nature, d'un argument qui ne repose sur rien de solide et se-trouve, au contraire, en contradiction flagrante avec les documents authentiques.
__ Si, en effet, Domremy dépendait tout entier de la seigneurie de Vaucouleurs, appartenant à Jean de Joinville, comment se fait-il qu'en 1334, Jean de Bourlémont ait pu rendre ses foi et hommage au comte de Bar pour la moitié de ce village? Si, en 1363, Domremy avait été
uni à la Couronne et attaché au gouvernement de Champagne, eomment se fait-il qu'en 1397, comme en 1334, il dépendait de la prévôté de Gondrecourt, c’est-à-dire, du Barrois mouvant ? Comment, enfin, expliquer le second acte de foi et hommage prêté au duc de Bar par Jean de Bourlémont ?
On invoque toutes les cartes géographiques de l'ancienne France. Et d'abord, s'agit-il de cartes des xiv°, : xv° ou xvi siècles? Alors, il faudrait arguer de faux les dénombrements de 1334 et 1397, ainsi que ceux qui les ont suivis ; car tous contiennent cette phrase : u Je ren connais tenir du duc de Bar le village de Domremy, » mouvant de lui en fief à cause de la prévôté de Gon- . » drecourt.u Ces cartes remontent-elles au xvin° siècle? alors elles seraient en opposition avec tous les pouillés, avec toutes les descriptions de notre province, qui placent Domremy dans le Barrois, bailliage de Lamarche. D'ailleurs, les cartes géographiques, si exactes qu'on les suppose, ne peuvent servir de témoignage, parce qu’elles sont trop absolues, si je puis m'exprimer ainsi, dans un sens ou dans un. autre. Il faudrait, en effet, qu'elles fussent dressées sur une échelle immense, que les villages y fussent figurés en entier, pour qu'on y eüt pu marquer les limites qui les partageaient en deux souverainetés distinctes. C'eût été difficile pour les localités mi-parties, c'était impossible pour celles, et il y en avait un certain nombre, qui étaient tri-parties (1).
(1) On peut voir les noms de ces localités dans l'arrêt de la
Ce qui prouve encore combien l'añofité des doeuments géographiques est eontestable, c'est que, sur une dotaine de cartes de Lorraine dressées au siècle dernivrs, les unes placent Domremy dans cette provinué, tandis que les autres le rejettent en Champagne. La eause de ces erreurs et de ces contradictions viéñt de ce que eB village était situé sur l'extrême frontière des deux Etats ; qu'if avait été longtemps dans une eondition de rmiteyenneté dont les géographes ne tenaient pas assez COMpL6, où qu'ils ne connaissaient même pas.
Si j'insiste sur ce point, c’est que M. Pernot m'a adressé le fac-simile d’un fragment d’une carte territoriale de la éouturné du bailliage de Chaumont, dressée en 1766, et” sur laquelle Domremy se trouve rejeté en Champagne: Gette carte, telle qu’elle est imaginée, trancherait nettement k question; il est seulement fâcheux qu'elle soit démentie, et par les termes même du eoncordat de 15784, lequel détache la prévôté de Gondrecourt du bailliage de Chaumont pour l’attribuer au bailliage et siége présidéal de Sens, et par toutes les descriptions officielles des duchés de Lorraine et de Bar (1).
Cour Souvetaine, qui ordonne l'enregistrement du traité fait, le 85 août 4704, pour le partage des terres de surséance, mi-parties et tri-parties, d’entre les duchés de Lorraine et de Bar et le comté de Bourgogne. (Arrests choisis de la Cour, etc., 2° partie, p. 68 et suiv.)
(1) Voir le P. Benoît Picart, Henriquez, Durival, Maillet, etc.
Un de mies autres adversaires viendra tout à l'heure corroborer mon affirmation.
M. Pernot se retranche aussi dérrière les lettres patentes de Charles VII, portant affranehissement des habitants de Greux et de Domremy. J'ai répondu plus haut à cette objection ; il serait superflu d’y revenir.
Enfin, M. Pernot s'étonne que la province de Champagne se trouve u oubliée par les historiens et les biographes. n Cet oubli n'a rien de bien surprenant : l'histoire nous apprend, en effet, qu’au commencement du xiv° siècle, les comtés de Brie et de Champagne avaient été réunis à la Couronne : dés lors, ces provinces avaient cessé d’avoir une existence propre; leur territoire était devenu, en quelque sorte, territoire français. Il n’en était pas de même du Barrois : bien que son souverain fût vassal du royaume pour une partie de ses Etats ; ceuxci avaient gardé un certain caractère d'indépendance, qu’ils conservèrent jusqu'en 1766, c'est-à-dire, jusqu'à la réunion définitive de la Lorraine à la France.
Si l’on voulait tirer de la circonstance que je viens de signaler uñe conséquence rigoureuse, absolue, il serait permis, jusqu'à un certain point, de soutenir que Jeanne Darc ne pouvait être Champenoise, mais seulement Française ; et cela serait vrai surtout au point de vue politique où s’est placé M. Renard. Mais je laisserai de côté ces subtilités, qui ne doivent pas être introduites dans une discussion sérieuse.
En résumé, les allégations de M. Pernot, en contradiction
formelle avec des faits parfaitement établis, demeurent ce qu'elles sont réellement : de simples allégations sans preuves à l'appui. Ce n'est pas ainsi que les choses se démontrent et que la vérité se fait jour.
Le troisième adversaire auquel j'ai à répondre, est M. Vallet de Viriville, professeur à l'Ecole des Chartes et auteur de plusieurs dissertations intéressantes sur Jeanne Darc. Cet écrivain, se faisant juge de la polémique engagée entre M. Renard et moi, a porté une sentence qui me condamne (1). Son arrêt, duquel il peut fort heureusement être interjeté appel, est basé sur différentes considérations que je vais énumérer, en me permettant d'y joindre quelques observations.
u La nationalité légale de la Pucelle, dit-il, se prouve “ par un document souverain et sans réplique. Ce sont “ les lettres d'anoblissement de 1429, qui la désignent » comme native du bailliage de Chaumont, prévôté n d’'Andelot, et qui ne laissent aucune prise possible à 1 l'opinion de M. Lepage. n |
M. de Viriville a publié lui-même (2) le texte de ces lettres, et sa version, parfaitement conforme, du reste, à
ee ee ee
(1) Athenœum français, numéro du 10 juin 1854. (2) Nouvelles recherches sur lu famille de Jeanne Darc, dite la Pucelle d'Orléans, etc. Paris 1854,
la citation que j'ai déjà eu occasion de faire, est ainsi conçue : u Aarolus… Magnificaturi divine celsitudinis “ uberrimas, nitidissimasque gratias celebri ministerio " Puellæ, Johannæ Darc de Dompremeyo, charæ et div lectæ nostræ, de baïllivia Calvi-Montis seu eus res- " Sorlis....,n DU BAILLIAGE DE CHAUMONT OU DE SON RESSORT ; voilà, comme je l'ai fait remarquer, tout ce que disent les lettres patentes de Charles VII, ce u document souverain et sans réplique ; » quant à la prévôté d'Andelot, j'en cherche vainement le nom, il n’y est pas prononcé.
Ainsi, tant qu'on n'aura pas démontré que les mots : seu ejus ressortis, signifient plutôt prévôté d’Andelot que prévôté de Gondrecourt, les lettres ci-dessus rap- . pelées ne pourront être invoquées en faveur de l'opinion que je combats. |
Après quelques critiques de détail (1) et des observations fort justes sur l'enquête de 1460 (2), M. de Viriville ajoute : u La ligne des limites entre Bar et Champagne, “ qui touchait, en passant, Domremy, resta, jusqu'en * 1571, tellement mobile et incertaine, qu'à cette époque » un nouveau règlement, plus solennel et définitif, fut s l'objet de négociations et d'un traité entre Charles IX, » roi de France, et Charles III, duc de Lorraine et de
(4) J'ai mal transcrit un mot! Les autres erreurs: relevées par M. de Viriville, ne sont pas mon fait, mais celui du vidimus dont j'ai dû me servir, à défaut de la pièce originale.
(2) Voir, à ce sujet, les notes, p. 296 et 324.
di — 338 — # Bar. Dès lors, Domremy passa tout enlier sous la do- “ mination des ducs de Lorraine, où il demeura jusqu'au ” retour de cette province à la Couronne. On voit done “ que les documents postérieurs à celte date de 1571 ne “ sauraient avoir aucune valeur dans la question indin quée.n
Cette dernière assertion est grave, puisqu'elle aurait pour résultat de détruire une partie de mes arguments; ñ est donc nécessaire que je l'examine d'une manière toute spéciale. Mais, comme cet examen m'éloignera quelque peu du but principal de la discussion, je vais d’abord consigner ici les conclusions de mon savant contradicteur : |
u En résumé, dit-il, Jeanne Darc est née Française, et “ bien Française, même dans le sens le plus littéral de “ ce mot (1). résulte des divers documents allégués “ dans cette intéressante controverse, que, vraisembla- “ blement, de son temps, la pierre plate mentionnée en n 1459, était placée au sud, par rapport à la chaumière “ de Jacques Darc, père de la Pucelle, entre cette chau- “ mière et la route actuelle de Neufchâteau, et qu'un sn trés-petit nombre d'habitations de Domremy relevaient | » du duché de Bar.
D abord, il n'est pas exact de dire, et je l’ai démontré
+ A9 O0 0 Re — A. uen Am ee eee ce bete © fem eee Li ce D
(1) M. de Viriville n'ajoute pas : « et par conséquent Charepenoise, + comme l’a fait M. Renard.
| — 339 — d'une manière péremptoire, qu'un très-petit nombre d'habitations de Domremy se trouvaient dans la partie barroise de ce village. M. Renard a, il est vrai, avancé ce fait, en paraphrasant un passage de M. Berriat-Saint- Prix, mais j'ai surabondamment prouvé que ce passage n'a pas le sens qu'on lui a donné.
En second lieu, je demanderai à mon honorable adversaire sur quoi il se fonde pour prétendre que la pierre plate mentionnée au procès-verbal de 1460, était vratsemblablement placée au sud plutôt qu'au nord, par rapport à la maison de Jeanne Darc? Il n'y a pas, dans ce document, un seul mot qui autorise cette supposition, et il me semble qu'on pourrait, avec autant de raison, soutenir le contraire (1). Au reste, les vraisemblances ne sont pas des preuves. |
Je crois donc avoir le droit de ne pas me soumettre, sans protester, à la décision de M. de Viriville, par le double motif qu’elle repose, d’une part, sur une simple hypothèse; d'autre part, sur un document auquel on a attribué une portée, une signification qu'il n’a pas.
Je vais examiner maintenant si M. Vallet de Viriville a été fondé à dire que les titres postérieurs au concordat
(1) Voir, à ce sujet, les explications que je donne dans la note de Ja p. 296, et au 2° alinéa de la p. 345.
de 4571 « n’ontaueune valeur dans la question, » parce que l'effet de ce traité fut de faire passer Domremy tout entier sous la domination des ducs de Lorraine.
Mon adversaire base son opinion sur une pièce qu'il a récemment mise au jour (1), et à laquelle il prête une autorité que je crois pouvoir contester : c’est une lettre écrite, en 1771, par M. de La Galaizière, au sujet d’une requête où les habitants de Domremy demandaient au roi la continuation de l’exemption d'impôt à eux accordée par Charles VII en 1429. Voici les principaux passages de cette lettre : |
n.… La paroisse de Greux comprend deux villages, “ celui de Greux et celui de Domremy, qui dépendaient n tous deux alors (en 1429) de la province de Cham- " pagne..… Le village de Domremy, à qui ce privilége “ (Fexemption d'impôt) était commun, a cessé d'en » jouir depuis près de deux siècles, parce qu'il a été “ démembré de la province de Champagne, pour passer “ sous la domination des ducs de Lorraine en leur quan lité de ducs de Bar. |
n Les difficultés qu'avoit fait naître en diverses cir- “ constances la souveraineté des ducs de Lorraine sur le # Barrois, furent réglées par un concordat passé, le 25 # janvier 1571, entre le roi Charles IX et le due de Lor- # raine Charles III. I survint dans la suite de nouvelles
(1) Bulletin de la Société de l'histoire de France, n° 6, juin
n difficultés, et il restait d’ailleurs beaucoup de confusion “ dans les limites de la Champagne et du Barrois. Le roi “ Henri II et le duc Charles commencèrent par faire ré- “ gler définitivement les limites de ces deux provinces, et, “ pour achever de terminer les autres difficultés qui “ s'étaient élevées, Henri III donna, le 8 août 1575, une n déclaration par laquelle, en confirmant et expliquant le » traité de 1571, il conserva au duc de Lorraine tous n les droits de régale et de souveraineté sur le Barrois, et “ en particulier celui d'établir dans cette province toutes » tailles, aides et subsides.…..n |
M. de La Galaïzière était un habile intendant; il servait chaudement les intérèts de la France ; mais il ne savait pas l'histoire du pays dont l'administration lui était confiée. |
Ainsi, il se trompe en disant, d'une manière absolue, que Domremy dépendait de la Champagne en 1429. Il se trompe encore, et son commentateur avec lui, en prétendant qu’au xvi° siècle, ce village u avait été démembré de cette province pour passer sous la domination des ducs de Lorraine en leur qualité de ducs de Bar.n .
Qu'on examine le concordat de 1571 (4) et les traités qui l'ont suivi (2), et l’on verra qu'il n’y est pas dit un mot de localités détachées de la Champagne pour être réunies
(4) Voir ei-dessus, p. 314.
(2) Déclaration donnée par le Roy Charles 1X, le 13 février 1573, pour l'éclaircissement du Concordat précédent, fait entre
à la Lorraine. Le roi accorde au duc “que lui et ses suc- “ cesseurs puissent jouir et user librement et paisiblement n de tous droits de régale et souveraineté ès terres du u bailliage de Bar, prévôtés de La Marche, Chatillon, # Conflans et Gondrecourt.n
Les questions de localité ne furent, comme on le verra tout à l'heure, agitées que dans les premières années du règne de Léopold ; mais les concordats ne font pas mention du moindre démembrement : ils se bornent à spécifier les siéges où seront dorénavant portés les appels des jugements rendus, dans certains cas, par Îles baillis de Bar et du Bassigny. |
De 1572 à 1576, Domremy figure sur les registres de l'élection de Langres, pour les impôts dits du huitième et du vingtième (4); donc, une partie de ce village était resté hors de la domination des ducs de Lorraine.
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ledit seigneur Roy et Charles Ill, duc de Lorraine et de Lu le 25 janvier 1571.
Déclaration donnée par le Roy Henri Il, le 8 aoust 1575, pour l'éclaircissement da Concordat fait entre le Roy Charles IX et Charles III, etc.
Lettres patentes du Roi Henry III, du 3 may 1578, confirmatives de la déclaration donnée par le Roy Charles IX, le 43 février 1573, par laquelle il est défendu à tous huissiers et scrgens royaux de faire aucuns exploits de saisie, etc., dans le bailliage de Bar et terres de la mouvance, fors et excepté les cas de ressort par appel,
(Arrests choisis de la Cour Souveraine de Lorraine et Barrais. }
(4) Voir Pièces justificatives n° 4.
En 1603, ce village se trouvait encore dans la même condition de mitoyenneté qu'avant 1571. Le jugement rendu, à la première de ces époques, par les grenetiers du grenier à sel de Joinville (1), en est la preuve irrécusable.
De quoi, en effet, s'agit-il dans cette affaire? D'un individu de Domremy, nommé Claude Despinal (2), que les officiers du fisc veulent soumettre aux mêmes contributions que les habitants du royaume. Sur quellé raison s'appuie le défendeur pour repousser leur prétention? sur ce que sa maison, assise au bout du village, assez proche du ruisseau mentionné au procès, n'est pas située au royaume, mais, au contraire, en la seigneurie dudit Domremy, pays de Barroïis, el à cause de ce ledit défendeur demeurant en icelle est sujet de M. le duc de Lorraine. |
Ou je m'abuse étrangement, ou ce document oi jusqu’à la dernière évidence, qu'en 1605, il y avait encore à Domremy des habitants de condition différente, dont les uns étaient sujets du roi de France, et les autres du due de Lorraine; que, par conséquent, ni le concordat de 1571, ni les traités postérieurs, n'avaient fait passer ce village tout entier sous [a domination exclusive de nos ducs. |
(1) V. Jeanne Darc est-elle Lorraine, p. 52.
(2) Ou plus correctement, je crois, d'Espinal, du nom de sa
ville natale,