‹ Mémoires de l'Académie de Stanislas (volume 2)Chapitre 60 sur 85 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

LA DIGESTION DES CORPS GRAS NE S'EFFECTUE PAS DANS L'INTESTIN PAR L'INTERMÉDIAIRE DE LA BILE OU DU SUC PANCRÉATIQUE.

Considérées au point de vue de la digestion, les matières alimentaires sont généralement classées par les physiologistes de notre époque en trois catégories, savoir : les matières protéiques ou albuminoïdes, les matières amylacées et les matières grasses. Dans ces derniers temps aussi, on avait admis que, de ces trois classes, la première seule est digérée dans l’estomac par l’action du suc gastrique, tandis que les deux autres seraient élaborées hors de ce viscère par la salive, la bile ou le suc pancréatique. |

— Aik —

Déjà, dans le dernier mémoire que j'ai eu l'honneur de présenter à l’Académie des sciences (1), je crois avoir démontré combien cette opinion est dépourvue de fondement, en ce qui concerne les matières amyloïdes. J'ai fait voir, en effet, que la fécule, sous quelque forme qu'elle se présente, subit dans l'estomac exclusivement toutes les modifications qu'elle doit éprouver dans le travail digestif. Or, je me propose aujourd’hui d'établir qu'il en est encore de même pour les matières grasses, et qu'ici, comme en tant d’autres circonstances, la nature sait concilier la multiplicité des résultats avec la simplicité des moyens. 7”

C’est, comme on sait, à la bile qu'on a attribué pendant longtemps la propriété de digérer les corps gras en les émulsionnant. De toutes les vertus chimériques dont l'imagination des auteurs s'était généralement complu à gratifier ce fluide, celle-là est même la plus constante ; toutefois, à différentes époques, il s'était rencontré quelques esprits sévères qui avaient élevé des doutes légitimes sur son intervention comme agent essentiel dans la digestion en général, eten particulier dans celle des corps gras (2). Sans revenir sur les discussions qui se

(1) I est intitulé : Recherches sur la digestion des matières amylacées, et a été inséré dans les Mémoires de l’Académie de Nancy, 1853; il s'en trouve aussi un extrait dans les Annales de physique et de chimie, 1855.

(2) On ne lira pas sans intérêt, à cette occasion, le passage suis

— A5 — sont élevées à cet égard, je dirai de suite que la question me semble aujourd'hui tranchée par une expérience sans réplique. Je veux parler des fistules biliaires, que je suis parvenu à établir sur des Chiens, dont l’un a conservé l'état de santé le plus complet pendant cinq ans, bien qu'il perdit la totalité de sa bile par cette voie anormale. Or, je me suis assuré par l'analyse chimique

vant d’un auteur qui fut ridiculisé pour avoir combattu les préjugés de son époque. — Hecquet, De la digestion, t. 11, p. 201 : « Il se présente, dit-il, un furieux doute contre la bile, qui rabattrait bien de son crédit et de l'inquiétude qu’on se donne à son sujet. Est-il aussi certain qu’on le pense communément, que la bile soit une liqueur si précieuse, un baume fait pour préserver le chyle * et le sang ? L’antiquité, qui a senti la plupart des vérités essen-

tielles à la médecine, n’en avait pas si bonne opinion, et peut-être

a-t-0n un peu trop légèrement prononcé en faveur de cette liqueur. On ne voudrait point ici décider contre le préjugé public ; mais, comme elle ne perdra rien de sa dignité par un nouvel examen, si elle est bien établie, il est permis de la renfermer dans de justes bornes, si on lui a plas accordé qu’il ne lui appartient. Peut-être donc la bile n’a-t-elle pas une aussi belle destination que celle qu'on lui attribue; du moins le lieu de sa décharge parattrait-il assez peu propre à illustrer cette liqueur. Elle tombe dans les intestins, qui sont l’égout du corps, où du moins il ne se porte rien que d’imparfait, et le seul endroit où se font des dépurations et de vraies sécrétions, c’est-à-dire des séparations du pur d'avec l'impur ; aussi n’a-t-il pas d’autres parties dans le corps où il se fasse des résidences et où il s’amasse des émpuüretés. La bile ellemême ne serait-elle donc pas un résidu de suc qui aurait besoin de dépuration et de sécrétion ? »

— A46 — que, chez ces animaux, les matières grasses contenues dans les aliments disparaissaient, comme d'habitude, pendant leur passage à travers le tube digestif (1).

En présence d’un pareil fait, le doute n'était plus pôssible ; aussi un grand nombre de physiologistes renoncérent-ils à la doctrine classique qui attribuait à la bile la fonction spéciale de digérer les graisses. Malheureusement, cette erreur était à peine détruite, qu'une autre erreur prenait sa place, et que le suc pancréatique succédait aux prérogatives de la bile. Or, l'espèce de parenté organique qui existe entre les glandes qui sécrètent ces deux humeurs est loin, ce me semble, de légitimer une tclle substitution. On sait, en effet, que le pancréas est, en quelque sorte, une dépendance du foie, ou, autrement dit, son organe complémentaire. Leur liaison anatomique est même tellement étroite que souvent, dans les différentes espèces zoologiques, ils s’abouchent dans l'intestin

(4) Voyez mon Essai sur les fonctions du foie, etc. Nancy, 1846, et le Mémoire complémentaire, publié en 1851, sous le titre de : Inutilité de la bile dans la digestion. Dans ce second Mémoire se trouvent les détails de l’autopsie du Chien, qui a véca cinq ans avec unc fstule biliaire. Or, cette autopsie, faite avec le plus grand soin, en présence des Professeurs de l'École de Médecine de Nancy, a démontré, de la manière la plus évidente, qu'il n'existait aucune espèce de communication entre les voies biliaires et le tube digestif, contrairement aux assertions hasardées par certains auteurs, qui ont cru pouvoir critiquer sur ce point, mes travaux, sans même prendre. la peine de les lire.

— AAT —

par un conduit commun, ou que, quand cette confusion n'a pas lieu, leurs canaux s'ouvrent généralement à une si faible distance l'un de l’autre, qu'on ne saurait méconnaître l'intention manifestée par la nature d'opérer immédiatement le mélange des deux produits. On est done en droit de penser qu'à ces rapports anatomiques correspondent des rapports fonctionnels non moins intimes, et que, par conséquent, si la bile ne joue aucun rôle actif dans la digestion des graisses, il doit en être de même pour le fluide pancréatique.

Il est encore une autre observation générale qui domine en quelque sorte la question, c’est que, soit qu'on les considère dans les différentes phases de leur évolution dans le même animal, soit qu'on les examine dans les différents degrés de la série zoologique, on voit que la nature a toujours mis le développement des organes en rapport avec l'importance des fonctions, donnant tantôt aux uns des proportions tellement grandes, que le type primitif semble disparaitre, et tantôt, au contraire, amoindrissant ces mêmes organes au point de n’en plus accuser, pour ainsi dire, que la trace. Si donc le suc pancréatique était réellement destiné à agir sur les matières grasses, pareille disproportion devrait se manifester dans son organe sécréteur, selon que l'animal est voué à un régime dans lequel abondent les substances adipeuses, ou que, au contraire, les aliments dont il fait usage ne renferment que peu ou point de graisse. Les Carnassiers comparés aux Herbivores proprement dits nous offrent précisément

— A8 — ccs deux extrêmes; car, s’il est vrai qu'il n’y ait pas de matière végétale, même parmi les herbacées, qui ne puisse céder à l'éther une trace d'un corps gras quelconque, toujours est-il que cette quantité, souvent infinitésimale, ne saurait être comparée aux masses de tissu adipeux qui se rencontrent dans la nourriture d’origine animale. Le pancréas étant donc à peu près sans but chez les Herbivores devrait être, par conséquent, réduit aux plus faibles proportions; tandis que, chez les Car- ‘nassiers, au contraire, il devrait atteindre un développement relatif tout à fait extraordinaire; or, rien de semblable n’a jamais été observé. Loin de là, c’est que, chez certaines espèces qui se nourrissent essentiellement de matières végétales, le pancréas est relativement plus développé que dans les espèces correspondantes qui vivent de matières animales ; comme on le voit, par exemple, en comparant cette glande dans les Oiseaux de proie et dans les Granivores (1).

Enfin, et ce fait est, sans contredit, très-significatif, chez les Poissons, le pancréas manque généralement, à de rares exceptions près. Il est vrai que, dans un bon nombre d'espèces, cette glande parait remplacée, sous le rapport physiologique, par des cœcums pyloriques plus ou moins nombreux; mais, en admettant même cette substitution, qui n’est pas acceptée par tous les

(1) Cuvier, Anatomie comparée, t. IV, p. 593.

zoologistes, toujours est-il que ces appendices ne renferment que de simples mucosités, en tout semblables à celles qui sont sécrétées par les parois intestinales dont ils ne sont qu’une exsertion. Quoi qu'il en soit, il y a dans la classe des Poissons, non-seulement un certain nombre d'espèces, mais des ordres entiers qui sont même absolument dépourvus de ces pancréas rudimentaires; tels sont notamment le Tuyau de plume, plusieurs Coffres, plusieurs Bandouillères, 1x plupart des Gobioides et des Labroïdes; parmi les Malacoptérygiens abdominaux, il n’y a que les deux familles des Salmones et des Clupés qui en soient pourvus. Les Cyprins en manquent tous; les Siluriens de même, ainsi que les Ésoces, sauf les Mormyres ; enfin, les Malacoptérygiens apodes, les Lophobranches et les Plectognates, n’en montrent non plus aucune trace (1).

Or, s'il est de règle, en anatomie comparée, d'apprécier l'importance d’un organe d’après sa constance dans la série zoologique, on doit en conclure que le pancréas est une glande d’un ordre très-secondaire, et que, par conséquent, à son produit ne saurait être confiée la haute fonction de digérer les corps gras, qui, chez un grand nombre d'espèces, constituent une partie considérable de l’alimentation.

Les arguments divers que je viens de produire ont, à

Re mo eel

(4) Cuvier, ibid.

mes yeux, une valeur d'autant plus grande, qu'ils puisent leur force dans leur simplicité même. Si donc ils devaient être renversés par des expériences plus ou moins directes, il faudrait à celles-ci un caractère de netteté et de précision, que sont loin de présenter les faits invoqués jusqu'ici contre eux ; ce dont on pourra juger par l'examen détaillé dans lequel nous allons entrer.

En 1849, un physiologiste haut placé dans la science, M. le professeur Bernard, publia un Mémoire fort remarquable dans lequel il cherche à établir expérimentalement que le fluide pancréatique est destiné, à l’exclusion de tous les autres fluides intestinaux, à modifier d'une manière spéciale, ou autrement dit, à digérer les matières grasses neutres contenues dans les aliments.

Les faits sur lesquels ce célèbre expérimentateur appuie sa proposition sont de deux ordres. Les uns ont pour but de démontrer que le suc pancréatique agit sur les corps gras d'une manière qui lui est propre; tandis que les autres tendent à prouver qu’en l'absence de ce liquide spécial, les matières grasses ne sont ni digérées ni absorbées. Nous allons examiner les uns et les autres

successivement.

Pour étudier l’action du suc pancréatique sur les corps gras, l’auteur commence par s'en procurer sur des animaux vivants. À cet effet, il ouvre l’abdomen à des Chiens en voie de digestion, retire le duodénum et une partie du pancréas, met à découvert le plus volumineux des conduits de cette glande, et, après l'avoir incisé, y intro-

= AL — duit un petit tube d'argent de 3 millimètres de diamètre sur 5 de longueur, qu'il assujettit par des ligatures. Les viscéres étant réintégrées dans l'abdomen, celui-ci est recousu, avec la précaution de laisser sortir dehors l’extrémité libre du tube d'argent. Or, si l'animal a eu trop à souffrir pendant cette douloureuse opération, il ne s’écoule rien par le tube, et l'expérience est manquée : ce qui est arrivé plusieurs fois à M. Bernard lui-même, dont on connait toute l'habileté comme vivisecteur. L'animal a-t-il moins souffert, il ne tarde pas à suinter par la canule quelques gouttes d’un liquide filant, visqueux et à réaction légèrement alcaline. L'écoulement en est d’abord très-lent ; car, dans les circonstances les plus favorables, et sur des chiens de forte taille, il n’en sort qu'environ 15 à 16 grammes dans les douze premières heures qui suivent immédiatement l'opération : ce qui, en moyenne, ne fait pas 16",5 par heure. Toutefois, la scène ne tarde pas à changer : à ce fluide visqueux, mais si rare, des premières heures, succède un liquide aqueux, filant, toujours alcalin, dont l'abondance est telle qu’en une heure, on peut en recueillir jusqu’à 16 grammes. Or, le produit visqueux, agité avec des corps gras, forme une émulsion d'une certaine stabilité, tandis qu’à mesure que le liquide devenu plus abondant, renferme une moindre proportion de principe mucilagineux, il perd plus ou moins cette propriété. Aussi, M. Bernard n'hésite-t-il pas à appeler normal le fluide visqueux; tandis qu’il considère comme morbide celui qui vient ensuite ;

attendu que les modifications qu'il a subies sont, dit-il, le résultat de l’inflammation qui s'est emparée du pancréas (1). . <

Voici maintenant, contre ces faits, ou plutôt contre l'interprétation qui leur a été donnée, des objections qui me paraissent graves. D'abord, cette distinction du fluide pancréatique en normal et anormal me semble tout à fait arbitraire ; et je crois que l’on serait tout aussi fondé à

renverser la proposition et à qualifier d’anormale à portion très-visqueuse qui s'écoule dans les premiers moments, c’est-à-dire, lorsque l’économic tout entière se trouve encore sous l'influence d’une opération aussi douloureuse, immédiatement après que l'organe qui le produit a été violenté de toutes les manières, et alors même qu'un corps étranger, traversant la cavité péritonéale, vient d’être engagé dans son conduit excréteur dilacéré. On peut, du reste, consulter à cet égard un habile physiologiste, M. Colin, professeur à l'Ecole vétérinaire d’Alfort, qui a fait, sur la sécrétion pancréatique, dans un grand nombre d'espèces zoologiques, des expériences extrêmement intéressantes. Or, selon lui, le pancréas est une glande dont l'action se trouble et se suspend sous l'influence de l'irritation la plus légère. C’est peut-être, dit-il, la glande la plus sensible de l’économie. Est-il done étonnant, d’après cela, que le suc pancréatique

(4) Le mémoire de M. Bernard a été inséré dans les Archives de Médecine pour 1349.

— À53 — prenne une consistance insolite en de telles occurrences ?

M. Bernard reconnait que le suc pancréatique qu'il considère comme normal doit, en grande parte, sa viseosité, et, par suite, sa propriété émulsive à une proportion plus ou moins grande de matière particulière, qui ne parait être que de l’albumine plus ou moins modifiée. Mais, ne pourrait-on attribuer la présence de ce principe à une cause morbide, analogue à celles qui l’introduisent parfois dans la salive et jusque dans l'urine ?

u Ce qui me porte à croire qu'il en est ainsi, dit M. Colin, dont je me plais à invoquer le témoignage, ce sont les résultats de plus de vingt-cinq expériences sui-— vies dans toutes leurs phases chez le Taureau, la Vache, le Bélier, le Cheval, l’Ane, le Porc et le Chien. Chez les grands ruminants, par exemple, la sécrétion persiste quelquefois pendant une semaine entière avec des caractères réguliers; les animaux mangent, ruminent, et, plus tard, guérissent à merveille, après la chute du petit appareil adapté à la fistule. Or, à part les petites quantités de sue recueillies pendant les premières minutes de l'expérience, tout le reste ne se prend point en masse, et donne seulement quelques flocons albumineux, sous l'influence de la chaleur.

u Le degré de coagulabilité du fluide pancréatique, ou plutôt la proportion d’albumine que ce produit renferme, me parait tenir à plusicurs circonstances. Les premières quantités recucillies se prennent souvent en masse, mais alors l'écoulement cest peu abondant; les quantités qui

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