AG
Ïl nous reste maintenant à examiner les faîts qui ont conduit à penser qu'en l'absence du suc pancréatique, les matières grasses cessent d'être digérées, et, conséquemment, aborbées dans le tube intestinal.
L'expérience peut s’exécuter par deux méthodes différentes : ou bien, en utilisant la particularité que présente le canal du pancréas dans certains animaux, tels que les Lapins, par exemple, chez lesquels il s'ouvre plus ou moins loin de l'estomac, de manière qu’on peut examiper ce qui arrive aux aliments avant leur mélange avec le produit de cette glande; ou bien, en liant les canaux pancréatiques sur des animaux auxquels on donne ensuite à manger des corps gras.
Relativement au premier mode, voici comment on opère. Après avoir fait jeuner un Lapin pendant vingtquatre ou trentc—six heures, on ingère dans son estomac, à l’aide d'une seringue et d’une sonde de gomme élastique, 15 ou 20 grammes de saindoux fluidifié préalablement par une douce chaleur ; puis, on donne à l’animal de l'herbe ou des carottes, pour aider à faire descendre la graisse dans l'intestin. Le Lapin étant tué, au bout de trois ou quatre heures, on lui ouvre le ventre aussi rapidement que possible, et l’on constate alors que la graisse n’est émulsionnée qu'à 35 centimètres après l'ouverture du canal cholédoque, au point où le suc pancréatique s’est déversé dans le duodénum, et que à seulement les vaisseaux chylifères blancs, laiteux, commencent à se montrer, pour continuer plus ou moins bas
Le
dans l'intestin, Cette expérience très-élégante, ajoute M. Bernard, est à l'abri de tout reproche, parce qu’elle n'exige aucune mutilation préalable.
J'ai répété à plusieurs reprises l'expérience dont il s’agit : or je dois à la vérité de dire qu'elle ne m'a pas semblé plus concluante que les précédentes. D'abord ce serait se tromper que de croire qu'après une abstinence de vingt-quatre ou de trente-six heures, les Lapins ont l'estomac vide. Par l'effet d’une particularité fort singulière, l'estomac du Lapin ne se désemplit jamais complétement, méme après un jeùne de plusieurs jours. J'ai, de plus, remarqué qu'il conserve encore une partie des aliments anciens après l’arrivée de nouvelle substance, de sorte que l’ordre de leur sortie n’est pas toujours conforme à celui de leur entrée. Ainsi, par exemple, des Lapins uourris de tiges de carottes pendant huit jours, puis de pain et de pommes de terre exclusivement pendant trois jours, ayant été mis à mort, j'ai trouvé leur estomac distendu par une matière verte, qui évidemment proverait des tiges herbacées de carottes, et au milieu de laquelle on distinguait une petite quantité de pain et de pomme de terre mächés. Quoi qu'il en soit de cette dernière particularité, il résulte de la précédente que ni l'estomac, ni aucune partie du tube digestif ne se trouvant en état de vacuité au début de l'expérience, les résultats de celle-ci ne sauraient plus offrir rien d’exact et de précis. |
Quant aux chylifères, s’il est vrai que, chez le Lapin,
ils ne commencent généralement à se remplr d'un chyle blanc et opaque que vers l'endroit où s’insère le canal pancréatique, je ne puis voir là qu'un simple rapport de coïncidence, dont on peut aisément se rendre compte de la manière suivante.
J'ai remarqué que, chez cet animal, la partie supérieure de l'intestin grêle est habituellement vide ou à peu près, et mérite ainsi, plus que chez aucune autre espèce, que je sache, le surnom de jejunum dont on l’a gratifiée ; or, on comprend que les chyhfères qui aboutissent à cette partie ne pouvant y puiser que peu ou point de substance adipeuse ou autre à l’état de division, ne contiennent qu’une lymphe transparente ou peu chargée des particules hétérogènes qui, mélangées à la lymphe, constituent le chyle proprement dit. Au surplus, un effet analogue se produit quand l'animal a êté soumis à une alimentation exempte de graisse. IL s'en faut aussi que ce soit toujours à 3 ou # décimètres au-dessous du pylore que ce changement dans l’état des chylifères se manifeste ; je l’ai vu avoir lieu beaucoup plus bas, c’est-à-dire bien au-dessous du point où le canal pancréatique s’a+. bouche dans l'intestin, et là seulement où là matière chymeuse commence à stationner.
L'expérience que nous venons d'examiner, étant loin. d'être démonstrative, voyons maintenant si l'autre méthode conduit à des résultats plus positifs.
M. Bernard pense qu'après la ligature des canaux pancréatiques, les corps gras ne sont plus digérés ; mais ilne
| — A64 — cite à l’appui de cette opinion aucun fait particulier, aucun détail qui mette à même de l’apprécier. Or, quelques essais que j'ai tentés ne me permettent pas de l'adopter. Je ne citerai que le suivant.
Après avoir pratiqué sur un Chien la ligature du principal conduit pancréatique, j'opérai dans la glande même plusieurs déchirures, et je finis par la traversèr dans toute sa longueur par une espèce de séton formé de plusieurs doubles de fil. En agissant ainsi, mon but était, non-seulement d’intercepter plus ou moins complétement l'arrivée du fluide pancréatique, mais aussi de déterminer dans son organe sécréteur une inflammation permanente qui, en le dénaturant, le rendit impropre à remplir le rôle attribué au produit normal. Quoique l'animal eüt beaucoup souffert de l'opération, au bout de quatre ou cinq jours, il était déjà assez bien rétabli pour manger un peu de laitage et de viande chargée de graisse. Or, à partir de ce moment, j'ai vainement cherché dans ses excréments la présence de matière adipeuse ; jamais je n’en ai rencontré que des quantités insignifiantes, et telles que j'en trouvais dans les fèces d’un autre Chien soumis au même régime. Au bout de trois mois environ, l'animal étant devenu hydropique, je l’assommai, aprèsun repas copieux de matière grasse ; et, l'ayant ouvert immédiatement, je trouvai ses chylifères remplis d’un chyle blanc et opaque, offrant, en un mot, tous les caractères d'un chyle graisseux. Quant au pancréas, il était le siége d'un abcès en pleine suppuration. Cette expérience pouvant se passer de commentaires, je n’y insisterai pas.