‹ Mémoires de l'Académie de Stanislas (volume 3)Chapitre 11 sur 61 · IV · texte numérisé non relu

IV

La chevalerie sous les ducs paladins.

Le règne long et pacifique du duc Ferri III, la popularité que ce prince conquit par Taffranchissement des communes, son triomphe sur la félonie de ses vassaux, affermirent le pouvoir ducal et portèrent une atteinte redoutable au prestige et à l'influence du corps de l'ancienne chevalerie. A la mort de Ferri III, survenue en 1 303^ Thi^baut II«

(I ) M. Beaupré, De h prison de Ferri 111, p. 48.

son fih et son successeur, résolut de poursuiyre

l'œuvre commencée par son père. Les chroniqueurs représentent ce prince comme « fort enclin à suivre «conseils que disoient que luy duisoil estre le cmaistre (i).» Son naturel impérieux &*accomodait mal des prérogatives de la noblesse et lui commandait de briser le corps de la chevalerie. Il se crut assez fort pour porter un grand coup et publia une ordonnance a défendant à tout chacun noble, i ayant chastel et fief, d*armer ost et ferroierie de a guerroiement sans qu'il (le duc) Tait consenti (2),» Ce n'est pas tout. Thiébaut avait surtout à cœur d'abattre cette souveraine juridiction des Assises qui rendait sesarréts, non par délégation et au nom du prince, mais en \ertu de prérogatives innées et au nom des juges-chevaliers» Aussi Tordonnance relative aux guerres privées fot-elle bientôt « en- « suivie d'aultres et fut dit que li jugement des « sieurs qu'estoient di chevalerie ne seroit tenu, ne u gardé, si comme avoienl voulu faire ès reigne « d'avant^ que li jugement ayt dû estre mins en la

(1) Y. Uémmes de Florentin le Thienial. rAgpe de Thiébaut 11^ Bib. publique de Naney, mss. n* 27. Ces MémoÎTes

ont été publiés dans le Recueil des documents sur Tliistoire de Lorraine, 1868, â« part., p. 60.

(2) Ibidem, — Voy, aussi Coupures de Bouroon, même mis., et Doouroenissur THist. de Lorraine, 1868, part., pp. 53 et 68,

» boche du duc qui seroit, ne sans qu'à U juge- » ment ayt mis son sel et vouloir ; ce qui fut fait en 0 Tan 1303 (1). o Âinsii non-seulement Thiébaut entendait que les jugements du tribunal des Assises seraient rendus en son nom, mais il prétendait même que ces jugements n'eussent de force exéeutoire qu'après avoir été revêtus de la sanction ducale.

Ces ordonnances étaient un véritable coup d'Ëtat« Ëlles opéraient dans la constitution traditionnelle de la Lorraine une révolution radicale en frappant ' au cœur le corps de Tancienne chevalerie, seule institution qui fit coatre-poids au pouvoir du prince.

Les réformes audacieuses décrétées par le nouveau souverain répandirent parmi la noblesse une stupeur qui se changea bientôt en courroux (2}« L'affranchissement des communes» les innovations opérées sous le règne de Ferri III avaient affaibli cette flère aristocratie ; mais elle restait assez puissante encore pour défendre les armes à la maia ses derniers retranchements.* Les seigneurs, après quelques conciliabules, décidèrent de réunir toutes leurs forces pour offrir au duc une bataille rangée. L'armée ducale et celle des chevaliers se heurtèrent dans les environs de Lunéville. La victoire favorisa

(1) Ibidem. — C'était la reproduction aggravée despréteotiODS de Ferri lU.

(2) c Furent grandement esbahis et eourroces > (Thterriat^

ibidem].

le duc Thiébaut; c'est à peu près tout ce qu'on sait de celte rencontre. Dom Calmet ajoute que le duc

punit les vaincus, « les uns par l'exil, les autres par » la destruction de leurs châteaux^ et tous par la » réduction de leurs privilèges dans de justes bori nés (1). »

Quoi qu'en dise Dom Calmet, les vaincus de Lunéville ne paraissent pas avoir été très-rudement chà* liés. C'est sans doute aux seuls chefs de la rébellion que s'étendit la peine de Texil» qui d'ailleurs fut de courte durée. Quant au démantèlement des forteresses, il n'est pas vraisemblable que cette mesure ' ait été exécutée, ni mémequ^elle ait été prise. Gomment supposer que les seigneurs aient laissé saccager, sans combattre, des châteaux, qui, même après le désastre de Lunévitle, pouvaient être facilement défendus? Le duc Thiébaut II, suivi par la chevalerie, combattit dans les rangs français à la bataille de Mons-en-Puelle, donnée le 18 aoât 1304, c'està-dire quelques mois après la rencontre de Lunéville. Si ce prince, peu de temps après avoir réduit la révolte de ses vassaux, s'est mis à leur tète pour aller guerroyer au loin, c'est que son triomphe n'a-

(1) ûom Calmet, ffist,,U III, col. 237. La prise d'armes de la chevalerie et 8a défaite à Luoéville datent de la fin de i303, ou peuUétre du commencement de 1304. Il nous est impossible d'assigner une date plus précise à cet épisode si intéressant des apnales de Tancieime chevalene lorraine*

tait pas été suivi des représailles terribles et gêné* raies doot parle Dom Calmet ; c'est qu'après 1^ ba«* taille une réeoneiliation» au moins passagère, «fait uni le vainqueur et les vaincus.

Dans notre opinion» le principal résultat de la vicloire de Thiubaut fut d'assurer rexécutton 4es ordonnances relatives aux guerres privées et aux

jugements des Assises. Thiébaut profila en outre du succès de ses armes pour publier quelques ordon^ nances nouvelles dirigées également eontre la che^ Valérie. Ainsi, il défendit aux seigneurs d'assigner le champ pour les duels sans son consentement, et leur interdit de punir de mort ou même de bannir leurs vassaux avant d^avoir reçu son approbatiooé Une autre ordonnance disposait que le gentilhomme convaincu d'avoir entrepris contre la personne ou les prérogatives du prince, traiterait avec lui du rachat de sa vie» ou paierait six mille livres de petits tournois et perdrail bou fief (!)•

En 1306, deux ou trois années seulement après le soulèvement malheureux tenté par la noblesse^ cette même noblesse fut convoquée dans la bout**

gade de Colombey (2) à Teilet d'établir délioitive-

(1) Coupures de Bournon^ règne de Thiébaut It; BIbK de Nancy, in«s. n* 27. Recueil de Doeumenti, Naney^ 1869.

(2) Coluiiibey, aujourd'hui chel-lieu de canlou du déparle* ment de la Meurthe» à 16 kilonèires su sud de Toul«

ment lespriocipes qui devraient régir, daas la suite. Tordue de succMion au Mme ducal. Nous danne» roos sur cette assemblée et sur ses décisions des détails dont l'élendue aura une double excuse. Ils nontreront d'abord, sous la forme et avec la force d'un exemple frappant, quelle était dans la via du petit peuple lorraiû, l'importance du corps de Tanciennc chevalerie et son rôle comme pouvoir législatif, lis feront voir ensuite que, malgré sa victoire, le duc Thiébaut ne se crosait pas assez fort pour ehercher ailleurs que dans ses ennemis de la veille les juges de la question de succession ; que, par conséquent, la défaite de Lunéville avait encore laissé intactes les prérogatives traditionnelles de rassemblée des seigneurs. •

L'assemblée de Colombey décida que, quand le fils aîné d'un duc viendrait à mourir avant son père, les enfants (garçons ou filles) de ce fils prédécédé devraient succéder à l'aïeul, de préférence à leurs oncles. En un mot, pour nous servir d'un terme juridique, rassemblée de Colombey établît la représentation en ligne directe en faveur des enfants des deux 9^^^ appartenant à cette ligne.

Cette décision est très-importante et caractérise fldèlemetit le rôle des assemblées de Tancienne che- Valérie.

Il ne faut pas voir en effet dans la résolution prise à Colombey le résultat <!' une délibération rendue à la hâte par quelques grands du pays, dans une eir-

constance urgente» C'était une loi fondamenlale,

délibérée et faite par le corps de l'ancienae cheva^ lerie dans un moment où elle n'était pas nécessaire.

Quelle était en effet la composition de la famille ducale lors de rassemblée de.Golombey? Ferri, le fils ainé du duc régnant, dont la mort seule eût ouvert Tapplication de la loi nouvelle, était dans la fleur de son âge ; né le i 5 avril 1282 (1), il avait épousé en juin 1304 (2) Isabelle d'Autriche. Il avait donc vingt-quatre ans et n'était marié que depuis deux ans seulement. Deux autres fils de ïhiébaut existaient encore en 1306 ; Mathieu, dont le mariage avec Mathilde de Flandre eut lieu en 1311 (3), et Hugues, qui épousa en 1317 (4) Marguerite, dame de Beaumcz et de Boubert.

L'héritier présomptif Ferri n^avait point encore d'enfants. Oa ne connaît pas d'une manière précise la date de la naissance de Raoul, Tatné des enfants qu'eut plus tard Ferri ; mais il est certain que Raoul n'était point encore né lors de rassemblée de 1306. En effet, à la mort du duc Ferri, en 1328, la

(4) Nous avons trouvé cette date dans l'ouvrage de Jean Mussey, euré de LoDgwy, imprimé ea 17 12 et portant pour litre: - La Lorraine ancienne et moderne. Dom Galmet, qui l'avail trouvée soit dans ce livre^ soit dans celui du P. Benuisi i'icartj la donne également, Bist. de Lorr., T. lil, col* 253,

(2) Dom Galmet; ibidem^ col 254.

(3) Dora Galmet, ibidem, col. 250.

(4) Dom Calmet, iàidm^

mambùumie fut confiée par les Etats à sa veuve, Isabelle d'Autriche. Raoul était donc alors mineur. Or, si Raoul était mineur en 1328. il est évident qu'il est né postérieurement à 1 306.

La composition de la famille ducale, en 1306» sera mieux comprise par le tableau généalogique qui suit :

TaiiBAoi a, doe. 1303 - 1313.

l'RfiiiT, né en 1982,

duc, 13! 8 ^ L3i'8; marié

en laui à Isabelle d'Âu< tridie.

Mathiiu , marié en 1311 à llâUlilde de Flandres.

HuGi'f*, marié en 1317 à Margaerite» dame de Beaomez et de Bonbert*

Bé 1806. /

Ainsi, lorsque l'assemblée de Colombey se prononça pour la représentation en ligue directe» rien oe faisait pressentir une application plus ou moins prochaine de ce principe. Il y a plus ; l'éventualité qui donnait lieu à Tapplication du principe consacré

en 1 306 ne se présenta jamais dans la succession ducale.

Si donc on ne peut voir dans la résolution prise à

Colombey le résultat d^une décision imposée par l'urgence des circonstances» il est impossible de lui dénier le caractère de véritable loi.

Ce caractère ressortira avec plus d'évidence encore du texte même de la déclaration de Colombey. On la trouve au nombre des pièces originales recueillies par le père Vignier. Elle y figure sous le titre de : AUestation des hauts hommes et vassaux du duché de Lorraine par laquelle il appert la coutume être que..., etc. Cette pièce est d'un intérêt capital pour notre sujet. Nous la reproduirons intégralement :

In nomine Damini, amen.

Nos, Otto, Dti gratia Tullensis epiacopus, adurûr versorum notituim dedudmus per pressentes,

Quod spectabiles et nobiles viri^ Reinaldus de Bupgmdia, comes MontisbelUgardi ; Johannesy DairAnus de Salmis ; Jo/iannes, Dominus de Bayon ; Johannes, Dominus de PuUegneio ; Petrus, Dominus de Remouilla ; Vichardus de Amancia, Eugardus de Germiny et alii quamplures nobiles et vassali ducatus Lothariï^iœ,

In prœsentia illusttis Domini Theobaldi ducis tharingiœ,

Et mstra et aliorum fide dignorum constituti pef fidem qua dicta dtifii tenebantur, asserebant et publics,

protestati sunt ;

Jus este et Âiomuetudmem w ducalu LotAarmgim,

a tmpore ctf/'m non exstat tmmoria hactennsobserva-' tm, %ti fguûiies fiUum primogenitym dum Lotbaria^ giœ qui pro iemporc fuerit mori corUiyerit aide pa^ irm, relictis liberis legttùms, mascylù vel femùus, mo vel pluribus, illœ vel illi in ducatu Lotharingiœ, prw omnibus ulus ipsius dmis Aœredibus, debeant suceedêre loco patris ;

Et hanc consuetiidinem quotiascumque in aiUea se cam ùbtukrit in dicto ducatu obseruaiam, promise^ runt dicii nobiles^ quantum in us est manu tenere et iwiolabiliter observare.

In cujus rei testimomum, nostrorum et prœdictO" nm nobilùm sigilla prœsentibus suni appensa.

Nos igitur nobiles antedicti confUemur publiée pnsscripta mmia et smffula esse vera et in eorum

testimonium sigilla nosira prœsentibus sunt appensa^ Àctum Cobmàara fèria VI, prowima post festum Jï. Bartholomœi apostoli. An. DominiMCCCVI {1).

Nous iFoyons, par le tette de cette pièce, que le comte de Moaibéiiard» Jeau de Salm, Jean de Bayon^ Jean de Pulligny, les sires d'A^mance, de Germiny,

et un grand nombre de seigneurs [alii quant plures) se rassemblèrent k Golembey» le 2& août i306« Se réunirent-ils de leur autorité privée? Non, ils se

(i) Voy. Vignier^ La véritable origine des très-illunlres ttuûion» d'Ai$ac€,jdeJMÊirain€, atc^ pp* 1^9 et 150.

— iiO —

réunirent parce que le duc les convoquait et qu'ils lui devaieal aide et assistance : per fidem qua dtcto duei tenebw/Uur. FauMI considérer leur décision comme l'œuvre de quelques particuliers» et» à ce titre, lut refuser l'autorité qui émane d'un véritable pouvoir législatif? Non, car si les chevaliers réunis à Colombey agissaient en leur nom personnel, ils agissaient également à titre de maudalaires. Ils avaient reçu le mandat de leurs pairs absents : Et nostra et aliorum fide diqnorum comtituti. Ils représentaient la chevalerie entière, c'est*à-dire la nation elle-même, dans ces temps si durs pour nos pères, oii l'aristocratie, propriétaire du sol et des hommes, pouvait seule participer à Teiercice du pouvoir lé* gislatif. ^

Peut-on , du moins, ne voir dans la décision de Colombey qu'une loi véritable, mais dépourvue de force exécutoire? Pas davantage, les chevaliers, après avoir proclamé le principe, se sont engagés à le faire respecter : pramisemnt dicUnobiles quantum in eis est manu tenere et inmolabiliter observare. Voilà la formule exécutoire qui assure main-forte à la loi, voilà le principe sortant du domaine de la spéculation. Les chevaliers, qui ont seuls la force, la mettent au service du droit quMls viennent de créer, Et quand ils ont apposé leurs sceaux au bas de la loi nouvelle, ils n'oublient pas de la promulguer ; ils la font porter à la connaissance de tous, par l'éyéque de TouK ainsi que nous Tavons

VU en tête du texte rapporté, texte qui semble être UD mandement de promulgation de la loi faite à Colombey (!)•

(1) Chevrier (/oc. cit.) place ù Ncufchâleau l'assemblée de 4306; c'est uoe erreur dans laquelle Ta probablemeot fait UMtber le Mémorial de Louis d'flaraaoourt. Ce cbrooîquear dit, eo eflet : < Eo Tao que millième fusl 1306, furent ehefa» liers et nobles ett la ville de Neufcha$tel appelés en assemblée à telle ûû que décision fuât qu'en ensuyvant Tus et costumée que furent à point de aouvenance d'hommes viTants en la du» ciliée^ 11 fils masles dl susdiet Ois aîné d'iceluy qui feut duc,

elc » (Mémoires de Louis d'Haraucourt ; bibl. de Naney;

m», n** i7). Nous n'hésitons pourtant pas à affirmer que l'assemblée de 1306 se tint à Colombey et non i Neufchâteau, Le îexle rappoili' par Vignier mérite tuule créance. lia été copié sur un document original. Entre ce texte précis, authentique et le fraiment des «chroniques de Louis d'Haraucourt, il n'y a point d'hésitation possible. — Haraueourt parait d'ailleurs aYoir altéré le texte de la déclaration de Colombey sur un point beaucoup plus grave. Il semblerait, d'après lui, que la représentation en ligne directe fut établie seulement au profit des fils du fils atné prédécédé. Le teite de Vignier Tétend au contraire for»

meiiement aux ûlies ; masculis vel feyjîïnîs,.. illœ ml illi

Remarquons en passant que le texte de la déclaration de Ckn lorobey est un excellent argument en faveur des historiens dont Ja trilique n'admet pas l'existence de la loi salique en Lorraine. Naus ne sommes pas un partisan du système de la masculinité. Nous reconnaissons donc facilement que la déclaration de Colombey, qui finit loi, suivent nous, implique rexclusion du droit absolu des mules. (Voy. Digot^ De la niasculinilé du dachc de Lorraine, if em. de l* Académie de S(an,, année 1853, p. 478.)

— Il» —

AiliSL, le ca^'ps de la clieyalem, on tout au moios ses mandataires, réuaîs en grand nenbre {et aU

quam plures) àColombey, en 1306, établit le principe de la représentation dans l'hérédité au trône. L'ancienne chevalerie était doïic investie du pouvoir législatif dans les usages constitutionads de la Lorraine. La décision prise par l'assemblée de Goloail)ey n'est pas ie seul exemple que nous eussions pu citer pour montrer les attributions législatives de ce corps > illustre dont nous cherchons à retrouver le passé* Si nous avons plus spécialement porté notre attention sur rassemblée de Golombey, c'est qu'elle nous en a paru digne pour plusieurs motifs, liln eiïet, doqseulement Tobjet de la délibération des seigneurs avait en lui-même une grave importance,; mais il faut remarquer surtout que la question tranchée, ou plutôt la loi faite par l'assemblée^ n'avait aucun caractère d'urgence ou de nécessité. Si donc, dans ces circonstanceSi Finlervention de la noblesse parait avoir été conforme à la tradition, aux usages constants^ aux moeurs politiques du pays, c'est qu'on peut affirmer hardiment que le corps de l'ancienne chevalerie était investi du pouvoir législatifs^

Le vainqueur de Lunéville, Thiébaut II, mourut en 1 3 i 2. Son règne n'avait duré que neuf années. Nous venons de voir qu'en 1306, alors que lelrioniphe du pouvoir ducal sur la noblesse était encore de date bien récente, la chevalerie s'^lait assemblée à

Coioaibey, et, en vertu de ses antiques prérogatives» avait promulgué une loi importaole. Ce ftiît montre bien que le duc Thiébaut n'avait pas, comme on Ta 4it, réduit à merci la noblesse de son duché. En convoquant les seigneurs à Colombey, Thiébaut oéda-t*^iià un mouvement de générosité qui lui in-terdisait de dépouiller entièrement les iraincus de leurs priviféges T Dolt'On penser, au contraire^ que la victoire de ce prince n'était pas assez complète pour lui permettre de s^arroger tous les droits qui étaient autrefois le partage incontesté des vaincus ? Nous ne saurions nous prononcer sur ce point. Quoi qu'il en soit, il est certain que, à Theure de la mort, le duc Thiébaut rapporta spontanément Tordonnance rendue au commencement de son règne et qui était dirigée contre la juridiction des Assises. On trouve en effets dans un codicille daté du 2 mai i3i2, onze jours avant sa mort, les dispositions suivantes : «Nos Thiebaus.... as fait ordenemens et « establissemens que toutes les mauvaises costumes « qui estoient eslevées en mon tans fussent rappelées «et mises à néant. •• éspecialement que li juge* « mens des éhevaliers soit tenus et gardés si comme « il fit jusques à tant mon père, et que li uns ou li « d*tti ne puissent mettre lor jugement en la boche a du duc que sera » (1).

(t) VipÂtf, là vértttMe origine, etc., p. 252. L'orlbographe du passage dté adù èire altéiée par le P. Vigaier.

Les coDceMions contenues dans le codicille de

Thiébaui rendirent plus exigeants les nobles qui eu avaient profité. -Ce prioce avait à peine fermé les yeux que son fils, le duc Ferri lY, eut à combdiUe une nouvelle prise d^armes de la noblesse. En effet, quelques seigneurs se refusèrent à reprendre du nouveau souverain les fiefs qui relevaient du duché» Jean, comte de Dachsbourg, et Louis, comte de Kéchicourt» 15e mirent à la téte des mécontents. Mais ils s'attaquèrent à un adversaire redoutable. Ferri IV, que l'on a surnommé ie iMiteur, tant il fut âpre au jeu des batailleb, marcha sur eux et les atleignit entre i'abbaje de Uesse et Lorquin. L'armée des seigneurs essuya une défaite complète. Ceux qui avaient trempé daos la sédition lurent trop heureux d'obtenir leur pardon en prêtant humblement le serment de loi et hommage (!)•

Ce fut ia dernière prise d'armes de la chevalerie. La lutte n'est cependant pas finie entre elle et le pouvoir ducal ; mais elle revêt désormais un caractère pacifique, et le sang ne coulera plus. Les expéditions lointaines entreprises par les ducs mettent un terme à la lutte intérieure. Les chevaliers se pressent autour de la bannière ducale^ pour prendre leur part de toutes les aventures où les ealraine le génie batailleur des souverains de la Lorraine. ^. ,

(1) Yoy. Benoit, Origine de la numn de Lmraine, 5M.

^ Dom Cainiet^ Ilist, de Lorr., U lll, p. 255.

Corps de fer, trempés dans les combats, tous ces

vieux ducs lorrains semblent taillés sur le modèle des paladins de la Table ronde, loyaux, dévoués* religieux, ces tiommes tout d'uoe pièce, si amoureux des périlleuses rencontres et des grands coups d*épée, sont des types qiA n'ont point leurs pareils* Us sont toujours en quête de renommée. Le repos leur est odieux. Us guerroient parlout, et leur étendard aux trois alérions se montre tantôt aux colonnes dllercule, tantôt en Calabre, tantôt en Brelagae, tantôt aux confins de la Lithuanie.

Ferri IV, Raoul, Jean I"', Charles II, puis les ducs angevins, Kené Vf Jean 11, furent agités d'une lièvre ardente de combats. La politique avait peu de part dans leurs entreprises. La conquête fut rarement leur but. Si le plus pur sang de la noblesse lorraine coula dans ces luttes prolongées, il serait injuste de croire que Tintention des ducs était de décimer les rangs de la chevalerie, ils guerroyaient par goût, par habitude. Les règnes les plus courts sont char-* gés de combats. Prenons par exemple celui de Ferri IV, auquel nous sommes arrivés. Nous croyons Ferri se lancer dans la querelle de Frédéric-le-Beau et de Louis de Bavière qui se disputaient l'Empire. Fait prisonnier à la bataille de Muhldorff (1322) Ferri ne recouvra la liberté que pour se lancer dans de nouveaux hasards. L'humeur guerrière quil'avait poussé en Allemagne le porta de même à suivre le comte de Luxembourg contre Févéque de Liège.

Peu après, il se ligue avec le comte de Bar et l'arcbevéque de Trêves contre la ville de Metz.* Puis il apprend que Philippe de Valois a résolu de rétablir le comte de Flandres chassé par les cités flamandes. 11 court aussitôt à Arras, avec la fleur de sa chevalerie, pour se joindre à Tarmée française. La mort, qui \e surprit dans le triomphe de Cassel (1 328) imposa seule un terme à ses aventureuses expédi«* ttons*

Le fils de Ferri lY, Raoul, était mineur è la mort

de son père. Lie testament de Ferri, rédigé en 1315, ne contenait aucune disposition relative à la main* bournie. En pareil cas, la chevalerie, comme nous ravonsvQ, avait toujours décidé la question de régence. Elle se rassembla selon Tusage et cooOd la mainbournie à la veuve du feu duc, Isabelle d'Autriche. Un vieux chroniqueur nous donne, sur cette assemblée, les détails suivants : « En Tan que fust € millième i329, Monseignor le duc estant allé de « vie à trépas, Monseignor son fils, à qui la duchié « venoit, n'estant à poinct pour la régir, et n'estant « pas dict qui serait mainbourg, lurent en la plaine ff qu'est proche Nancei, entre la susdite ville et cer^ « tams chaste! qu'a nom Saulrupt, ajournés gentilsc hommes, chevaliers et escuyers par le sire Ma- « thieu, sire de Teinlru, Hue, sire de Remigni, les c sires du Ghastel, de Bafnemont et Yademont, et a feut la mainbournie acquise et baillée comme estoit

— ii7 —

< d^aocieimeté, «s et costume, «ofii que reigièreut

« en présence de puissante dame et haute princesse ft Isabelie qui accepta la maiobournie du aieu fils t Raoul, que fusi anèiiée de conseils el bons avise-

< ments que pourraient lui parfouniir révéreudia*

< sime père évesque Tonias Boilémont de Toul qui c estoit à rassistance et que signa ainsi que firent « aulires présens » (i).

ÂiQsi cette assemblée se composait de a gentils* c hommes, chevaliers et escuyera • c^est-ànlire dea membres de la chevalerie* Quelques prélats y ac«> compagnaient sans doute l'évéque de Toul. Mats sMls figurèrent à rassemblée, ce lut en qualité de cheva* Vers et non en qualité de prélats. L'évéque de Toul lui-même, Tlioaias de liourlémont, était d'une famillct de la chevalerie.

Remarquons que rassemblée ne se réunit pas au palais ducal, mais dans une plaine, à la modo dos Germains.

Cette assemblée de l'ancienne chevalerie est la

seule que nous connaissions sous le règne de Raoul. Le duc Raoul n eut point de démêlés avec la noblesse et donna à la Lorraine la paix intérieure. 11 fut pourtant un des plus fougueux batailleurs de son siècle, et, àTexemple de son père, il entraîna sa chevalerie dans une suite d'expéditions où, comme Ferri IV, il finit

(I ) Mémorial de Louis d'Haraucoiirt, BiU. publ. de Nsney ; m». n« 27, et Documents sur THut. de Lorr. 1868.

par trouver la mort. Raoul est le type de ces ducs paladins qai occupèrent, jusqu'à Réné II, le trône de Lorraioe. Le héraut d'armes^ du Boulay, rappelle « le parangon des princes Lorrains. » Il commença par guerroyer contre le comte de Bar. Mais bientôt les grands champs de bataille le réclamèrent. La guerre de cent ans venait de s'ouvrir par la défaite de l'Ecluse, sinistre présage de plus sinistres revers. Raoul n'hésita pas à courir, avec sa chevateriei au secours de Philippe de Valois, son oncle et suzerain (1). A peine était-il ^rrivé au camp français, qu'une trêve fut conclue. Mais Raoul avait quitté la Lorraine pour combattre et n'entendait pas y rentrer sans avoir accompli quelques actions d'éclat.

Au moment oii fut signée la trêve avec les Anglais, Alphonse de Castille adressait un appel désespéré aux princes chrétiens. L'Espagne était inondée sous un nouveau lloi musulman : une innombrable armée pressait Tarifa, et menaçait de s'avancer promptement vers le nord.

Le chevaleresque Raoul saisit une si belle occasion. Il prend congé de Pliilippe^ et voilà qu'une petite armée lorraine chevauche à travers la France, chevauche à travers TEspagne, par plaines, par monts, de jour, de nuit, et arrive assez tôt aux con-

(I) Le duc Raoul avait épousé Marie de Blois^ fiUe de Guy de ChatillOD, comte de Blois» et de la sœur de Philippe de Valois.

fins de l'Europe pour prendre sa part de coups de

lances et de glorieuses victoires.

Raoul quitte TEspagne après la bataille de Tarifa et vole en Bretagne où la valeur des chevaliers lorrains allait trouver un emploi. Beau-frère de Charles de Blois, Raoul embrasse sa cause. Il assiste à la reddition de Chateauceaux et au siège de Mantes.

S'il faut en croire quelques Iiistoriens, Raoul, avec la fleur de sa chevalerie^ entra en lice dans un combat où deux cents chevalier français luttèrent contre deux cents chevaliers Bretons. Il survécut à cette périlleuse rencontre et ne retourna en Lorraine que pour batailler contre les antagonistes héréditaires de sa race, Févéque de Metz et le comte de Bar.

Le coâur des preux d'autrefois battait vite sous leurs cuirasses de fer ; la vie du duc Raoul fut partagée entre Tamour et les combats. Dans une de ses guerres en Lorraine, Raoul assiégea le château de Vandières, défendu par la châtelaine. Il prit le castel et la dame, qui s'appelait Alix de Ghampey. Mais le véritable captif était Raoul, qui fut : « moult amou- € reusement aheuris de la dicte dame et avoit bien « raison, car ne fusL oncques en nos pays tant belle, «et qu'autant «gentil corsaige et scavoir (1). » Un jour îlaoul la quitta pour aller combattre contre les Anglais. Ce jour là, Alix entra dans un cloître. C'é-

(i) V. Mémorial de Louis d'Harauoourt^ Règne de Raoul Bibl» publ. de Nancy^ inss. n* 87.

tait pour o'6a plus sortir dt plaurer éteroeUm^ la mort de son bel tmy. Raoul trouva une fin digae de lui dans la fune&le bataille de Crécy :

I Si mourast j n^eii soit reproaché :

« Trouvé (tiet le plnt approudié a Des Anglais... (I). »

Telle fut la vie de ce paladin auquel la cbevalerie

lorraine fit collège sur tous les champs de bataille de TËurope*

L'héritier de la couronne ducale était un enfant encore au berceau (2). liais le duc Raoul, dans sou ^ testament, avait tranché d'avance les difficultés que pourrait soulever la tutelle de son fils en désignant comme régente la duchesse sa veuve. Marie de Blois était une femme jeune encore, douée de grâce et de cœur^ mais faible quoique obstinée; peu capable, au demeurant, du rôle difficile que lui avait assigné ia confiance du duc Raoul (3) . L'ancienne chevalerie

(1) Ëpitâphe du due Raoul. Vigaier, La vérUaàie origine, etc., p. 167.

(2) Sur râge du duc Jean I*% au moment de la mort de m père, voy. M. Digot, hisL de Lorr.,X, H, p. 237 et suiv.

(3) Dom Galmet représente, au contraire, Marie de BloU comme une ferame c habile dans Fart de gouverner, hardie, entreprenante et capable des plus grandes choses. » Si ce langage peut être considéré comme vrai au jour où Marie prit en main les affaires de TEtat, la conduite de la n^gente parvenue au pouvoir dément son apologiste*

n'aiiit pas i(Bansjbiuidé son coneoun h Raaul et k

F erri IV, pour les périlleuses ayeotiires où les pous^ laieot leurs instincts bataîUeurs. Mais, toul en prodU guant soa sang et sa fortune pour faire honneur à la reoommée du prince» elle demeurait intraitable

sur le chapitre de ses privilèges. Le gouvernemeut

passait des mains d'un rude soldat à celles d'une

jeune femme a\ec la perspective d'une régence qui devait durer environ quatorze ans ; c'était, pour la chevalerie, une occasion unique de tenter la résurrection de son ancienne prépondérance. Elle n'y faillit pas. Divers passages des chroniques attes* tent les etiorts des seigneurs pour imposer à ia régente la reconnaissance de leurs privilèges. Les chroniques sont malheureusement assez confuses sur ce point. Aussi n'est-il pas facile de démêler quelles étaient^ ai| juste, les prétentions de la noblesse, par quels moyens elle les fit valoir, et jusqu'à quel point ' ses leatatives furent couronnées de succès. 11 parait certain que, dès les premiers temps de la régence» les chevaliers hrent entendre des doléances, contenues en apparence, mais appuyées probablement par la sourde menace d'une prise d'armes. Il semble que la duchesse ait cédé, au moins en paroles, mais sans réaliser entièrement ses promesses (i). Peu de temps après, elle épousa en secondes noces Ferri, comte de Liuanges, et dut, aux termes du

. (1) Voy» M Digo^, /Ji6t, de lurram, t. Il, p. 251).

testament de Raoul, partager la régence avec Eberhard ou Errard II, comte de Wurtemberg, Mais ce prince, vivant éloigné de la Lorraine, prit peu de part à l'administration du duché qui, en îàii, demeura presque entièrement aux mains de Marie de Blois. La duchesse, après son nouveau mariage, se crut assez forte pour retirer à Tancienne chevalerie quelques-unes des concessions qu'elle lui avait faites. Les nobles se souvinrent alors que Marie n'était pas seule régente et s'adressèrent au comte de Wurtemberg. Eberhard accueillit les remon* trances des délégués de la noblesse lorraine et engagea la régente à y déférer elle «même. La duchesse parait avoir tout d'abord repoussé avec hauteur et obstination toute idée de concession. Enfin les ins* tances, et peut-être les menaces, du comte de Wurtemberg la contraignirent à céder. Elle fit expédier . des lettres dans lesquelles elle rappelait et confirmait, au nom de son fils, les privilèges de rancieone chevalerie (1).

(I) «Ce fut au susdit comte de Warteniberg que s'adres-

c seront Messieurs de raocienne chevalerie, à telles fins que c d'obtenir confirinatioD» par lettre du prince, de eertoins privi- € léges dont leurs ayeui s'étaient, d'andeuneté, fait donner

« ieiUes. Ce que la ducliesse mainbourge avait prétendu faire c refus. De ce survint querelle entre elle et le comte qui, c pour ce que la duchesse avait pris second mari, avait pris c grande autorité. Messieurs de la chevalerie eurent ce qu'ils € demandaient, > (Coupures de Bournon, règne de Jean I*/ ;

Le comte de Wurtemberg se rendit à la cour de

France^ en 1353, et ût hommage au roi, au nom de son pupille, le jeune duc Jean I*, de tous les fiefs que les ducs de Lorraine tenaient de la couronne de France (1). Ëberhard prit à cette époque uoe part assez active aux affaires de Lorraine. Ce subit souci des soins et des devoirs de la régence peut être attribué à Tintérèt personnel du régent*

En effet, il est certain qu'en 1353 la fille du comte de Wurtemberg, la princesse Sophie, était

déjà fiancée a\| duc Jean I" à peine âgé de sept ou huit ans (2) .

Peu de temps après les fiançailles de sa fille, Eberhard de Wurtemberg reconnut sans difficulté les privilèges de Tancienae chevalerie que Marie de Biois avait tenté de supprimer. En juillet 1353, Tanoée même de Thommage à Pans, Ëberhard, comme tuteur de son futur gendre, prêta sur les évangiles (probablement à Nancy) le serment solen*

Bibl. publ. de Nancy, mss. Èl, et Recueil de Documents sur miât. de Lorraioe, 1868.)

(i) Le teite de Fhommage prêté par le comte de Wurtemberg au roi est à la Bibliothèque impériale, Coiiect. Dupuy, TOI. 204-â05, fol. id.

(S) c Pour cause de mariage de nostre cher et aimé seigneur, Jean, duc de Lunaiiie et Man his, et de Sophie, nostre fille. » (Sernent du duc de Wurtemberg à Nancy, voy. Uogévilie, 1. 1^ p. 290

nel à% < guider toutes ks libertés de la dodiié, des c nobles.*, el de toutes bourgeoisies et commuoes. » Ces engagements pris au nom d'un mineur* furent

respectés par lui (1).

Ces privilèges n'étaient donc pas perdns. Ils

étaient amoindris peut-être, mal définis, non spécifiéSy plus ou moins altérés par les luttes entre le pouvoir ducal et la chevalerie; mais 1ê$ racines de Tiostitution étaient tellement profondes et vivaces que si les ducs avaieal pu l'abattre un moment^ ils n'avaient pu la détruire* C'est ce qui apperattit manifestement au siècle suivant.

Toutefois» avant d'arriver à la victoire complète

et (Jcfinilive de la chevalerie, il importe de voir comment elle a été préparée et de reprendre la suite des événements^

£n 1360» le duc Jean ayant atteint Tàge de quatorze ans fut déclaré majeur et prit en main les

rênes de l'Etat. Il était, comme ses ancêtres, épris de gloire et avide d'aventures. On le voit» dès i3$3i à peine sorti de l'enfance, se lancer dans une croi-

(i) Le texte du serment est rapporté par RogéviUe» t. PS p. S9. Il en existe un Vidimus au Trésor des chartes de

Nancy. Regislie U. 307. Le imn de la duchesse co-régenle, Ferri de Linanges, approuva et signa de son scel les lettres de serment du comte de Wurtemberg (juillet 1353). Yoy* Rogéville, p. 30.

stde eotrepriae par la chetalerie teutoaique contre

les peuplades presque barbares encore de la Lithua* aie. Peu de temps après» le voilà qui court en Bre» tagne, avec sa noblesse, au secours de Charles de Vim, son onde materneL 11 comlMit à la bataille d'Auray avec la vaillauce familière à tous les prin-* ces de sa race. Mais la fortune trahit ses armes. Il est Dût prisonnier en même temps que le brave DagueacHn (29 septembre 1364). ^La comtesse de Mûûtibrt obtint promptement pour lui une liberté Irien nécessaire» car les routiers commençaient à &ire des incursions en Lorraine» et menaçaient le pays d'une dévastation systématique. L'archiprêtre et ses bandoB de pillards occupèrent plusieurs fois le duché et finhrent par se retirer, à demi vaincus par les armes, à demi satisfaits par de grosses ran-^ çons. Peu après, le duc Jean fut encore appelé sous les drapeaux de la France. 11 s'agissait de mettre à la raison les Flamands révoltés^ ou plutôt il s'agissait de savoir « qoi remporterait dans la conduite « des choses humaines de la noblesse déjà sur son « déclin ou de la bourgeoisie dont le flot commen-a çait à monter (1), » Le duc Jean prit avec la chevalerie lorraine une part glorieuse à la bataille de Hûosbeck (27 novembre 1382) et revint dans ses Etats, qu'il ne devait plus quitter désormais pour

(1) M. de Sainl-Mauris, Etudes sur VHist. de V ancienne Lorraine, 1. 1*', p. 204.

aller gueirojer au loui. Ce corps de fer fui attaqué

par un mal inconnu qui le .mina sourdement et le

condamna au repos. L'àme ardente de ce prince soldat dut bien souffrir pendant la longue maladie qui le conduisit au tombeau, il succomba dans la fleur de la ne, vers la fin de l'année 1390.

Les premières années du règne de son fils, le duc

Charles II, sont occupées par les expéditions loiataines* Le souverain s'efiace, en quelque sorte, ou n'apparail que de loin en loin pour montrer en première ligne le paladin en quête de renommée. Cest un curieux spectacle a de voir le chef d'un petit Etat, perdu pour ainsi dire au milieu de TEi^rope, se lancer dans une croisade contre lunis, entreprise parles Génois sous le commandement du duc de Bourboni faire le siège de Carthage, battre et rançonner les infidèles, délivrer de l'esclavage nombre de chrétiens; puis à peine de retour, aller en Hongrie guerroyer contre les Turcs, prendre femme chemin faisant, la mener à Nancy, et bientôt après se hasarder de nouveau dans de lointaines régions (1). »

Charles n'avait pas paru sur le champ funéraire de Nicopolis : mais, profondément touché du désastre des chrétiens, il jura de tout tenter pour les venger* Il rassembla sa chevalerie et se porta non sur

(1) M. de Saiat-Mauris^ Mtudei Aisiorigues sur l'ancienne Lorraine, U I*% p. 209.

Ja Hongrie, où la lutte était suspendue, mais en PrussOi au secours des chevaliers ieutoniques. «Des ff batailles où figurent des armées de deux cent « mille hommes» un roi barbare vaincu et fait pricsonnier; une autre victoire remportée au retour a sur un duc allemand, tels auraient été, d'après « une chronique manuscrite, les exploits hyperbo* « liques qui signalèrent cette courte campagne (1) . )^ D'anlr^â guerres marquent encore le règne de

* Charles IF. Il ne nous apparlient pas de les raconter. Nous n'avons pas à insister non plus sur le rôle que joua le duc de Lorraine dans les troubles qui déchiraient la France. Disons seulement qu'il reçut d'Isabeau de Bavière Tépée de connétable en 1428, mais que, peu de mois après, il se retira dans sa capitale où il ne s'occupa désormais que du gouvernement de son duché*

L'autorité du pouvoir ducal était alors à son apogée. Plus de cent ans s'étaient écoulés depuis le jour où la plaine de Lunévilie avait vu la défaite de Tarmée des seigneurs. Les ducs qui, dans cet intervalle^ ont occupé le troue de Lorraine, furent emportés par le vertige des combats, et promenèrent leur bannière sur tous les champs de bataille du inonde chrétien. Ou ne saurait prétendre que leurs lointaines expéditions avaieut pour but de distraire la noblesse des

(1) M. de Saiat-MuunSj il/idem, p. 210.

affaires intérieures, de s'assurer ainsi la paii au dedans, au prix de la guerre au dehors. Si pourtftilt telle n'a pas été la cause de leurs guerres sans trêve, fel en flit Peffet. L'ancienne chevalerie, toujonw remuaute, trouva dans des combats sans cesse renouvelés un aliment pour son activité batailleuse. £ile embrassa toujours et partout, en face de Té- Ifanger, la cause de ses ducs, n en résulta que les dissensions intérieures s'apaisèrent et que Tftitorité ducale s'affermit de plus en plus. C'est pourtant alors, c'est après la mort de Charles II, que le corps de Tancienne chevalerie lorraine conquit pacifique*ment et d'un seul coup tous les privilèges que, pendant des siècles, elle avait vainement demandés à Ja force. Sa victoire eut la rare fortune d'être la victoire du peuple aussi bien que celle de l'aristocratie. On va voir désormais chaque nouveau duc, à son avènement, jurer solennellement de maintenir les privilèges de la chevalerie et, avec eux, les franchises de la bourgeoisie. Les députés des bonnes villes vont s'asseoir à côté des prélats et des chevaliers pour délibérer avec eux sur l'intérêt de la chose publique. Quelles furent les causes de ce grave événement? Quels en sont les incidents? Le sujet mérite une attention spéciale et nous arrêtera un instant.

Victoire définitive de la chevalene lur le pouTOir ducal.

Nous avons vu que rassemblée de Tancienne che-

\alerie réunie, en 1306, à Colombey, sur la convocation du duc Thiébaut il, avait établi une loi desiioée à régir la succession ducale. Aux termes de la loi votée à Colombey, si le fils atné d'un duc venait à mourir avant son père, laissant des enfants légitimes, garçons ou filles, ces enfants devaient succé* der au duché, à l'exclusion de tout autre héritier, et même de leurs oncles (1). Ainsi la loi salique n'avait pas prévalu dans le duché de Lorraine, et la fille orpheline du fils aîné d'un duc recueillait la succession de son grand-père, à Texclusion des propres fils du duc de ciijus. S'il en est ainsi, on doit admettre a fortiori que la fille dVn duc de cujus lui succède à Texclusion des frères de celui-ci et de leur descendance.

Le duc Charles II avait eu deux fils qui moururent en bas âge. A l'époque où, quittant la France souillée par rét|*anger et pa^r la guerre civile, le duc.de Lor-

(I) ... HeUctis liberis îegitimis, masculis vel fœminis^ t/te vel »//t..« deàeant succédera loco patris. F. tupra le texte de la loi de Colpinbey.

raine se retira dans ses Etats, il ne lui restait que

deux filles : Isabelle et Catherine. Jusqu'alors, Thérédîté ducale s^était transmise de màle en mâle, sans inlerruption, comme sans obstacle. Pour la première fois, depuis ravènement de la maison d'Al- •sace, une femme se trouvait héritière de la couroune ducale. Restait à savoir si la loi de Golombey recevrait son application, si la jeune Isabelle succéderait sans rencontrer de compétiteurs. La sollicitude pa* ternelle du duc Charles II redoutait Tavenir. Il craignait qu'à sa mort Tanciennè chevalerie ne s'em*

parât du pouvoir, ou, du moins, n'exigeât, pour prix de son concours, d'e&orbitantes concessions. Il craignait surtout que sa fille ne trouvât un rival redoutable dans sou neveu, le comte Antoine de Yaudémont, héritier de la couronne selon la loi salique (1). Aussi la pensée dominante de ses dernières années fut d^assurer à sa fille la transmission paisible de son héritage. C'est probablement sous Fempire de cette préoccupation quMl renonçait, en 1418, à prendre part désormais aux événements qui s'agitèrent en France. En effet, dès la fin de Tannée 1418, nous voyons le duc Charles négocier un pro-

(1) Antoine était fiis du eorole Ferri de Vaudémont* lué à la

bataille d'Azaincourl en 1415. Ferri était le frère de Charles 11, duc régnant, et le second fils du dernier duc^ Jean, mort en 1390» A la mort de Charles II» Anloine derait donc représenter la deaceadance masculine direde du duc Jean ami aUuh

jet d'union pour sa fille qui pourtant était à peine nubile. Le fiancé était la Jeune héritier du duché de Bar, René, comte de Guise, alors âgé de près de onze ans (1).

Cest ce prince qui devint si célèbre sous le nom de René d'Anjou et qui, pendant un demi-siècle^ promena par la France et par l'Italie ses espérances et ses infortunes. Le 20 mars 141 9, le duc Charles et le cardinal Louis, duc de Bar, grand-oncle de René, se rencontrèrent au château de Foug, et arrêtèrent les principaux articles qui devaient servir de base au futur mariage. Louis s'engageait à déclarer son petitneveu héritier du duché de Bar et du marquisat de Pont->à-Monsson ; il promettait, en outre, d'exiger de « tous les nobles, féaux, vassaulx» hommes, « subjects et communautés des bonnes villes de tous « ses pays » le serment de reconnaître René comme duc de Bar, et de lui obéir comme à leur seigneur droiturier. De son côté, Charles s'engageait à faire prêter a serment à tous les nobles, féaux, vassaulx, c hommes, subjects et communautez de tous ses « pays, de tenir et obéir, après son trépas, à ladicte « demoiselle et à son mary, à cause d'elle, comqae « à leurs droicturiçrs seigneur et dame au cas que « (lui Charles) n'aurait hoir masle de son corps, né f et procréé en lèal mariage » (2) .

(1) a était né au château d'Angers, le 10 février 1408.

(2) Le traité île 1 oug est imprimé dans D. Calmet, Hist. de

Quelques mois après la signature de ce traité, le cardinal Louis convoqua solennellement à Saint- Mibiel les états du duché de Bar, et fit à son neveui en leur présence, la cession du duché, ainsi qu'U avait été convenu par le traité de Foug. D'un consentement unanime, les trois ordres ratifièrent la déclaration du cardinal, et René de Guise fut proclamé duc de Bar (i) le 13 août 1419. Enfin, le 1* octobre 1420, fut célébrée l'union de René et d*Isabelle. Cette union n'était pas seulement celle de deux enfanls d'auguste race. C'était aussi l'union de deux nobles pays que la nature avait rapprochés, mais dont la fcodalitc avait fait des frères ennemis. Le duché de Lorraine et celui de Bar allaient passer sous le même sceptre^ et leur antagonisme séculaire devait désormais être remplacé par une fusion complète et conforme à leurs intérêts comme à leurs vœux réciproques.

L'ancienne chevalerie parait avoir vu sans déplaisir le mariage de René et dlsabelle. ËUe en facilita jfnème les arrangements. Le 23 octobre 1420, Charles remit au cardinal de Bar un acte aux termes duquel il s'engageait à rendre au jeune duc René, dès qu'il atteindrait l'âge de quinze ans, les pajs et les forte-

Lorraine^ t. YI, Preuves, col. iSi. Voy. uo travail de M. Digot, intitulé X Delà maseuliniié du Duché de Lorraine^ inséré dans

les Mémoires de l* Académie de Stanislas^ aimée 1853. (i) Yoy. M. Digot^ Mémoire cité.

resses dont, eo qualité de beau-père et de tuteur, il avait le gouvernement* Quelques-uns des principaux seigneurs de l'ancienne chevalerie se constituèrent f pleiges et fidéjusseurs, et avec ce propres debleurs c et principaux répondans » du duc de Lorraine. Us s'obligeaient, au cas ou Charles faillirait à sa promesse, d'ailer tenir otage dans le château de Clermont/ en Ârgonne, à la première bonimation de Kené (1).

Lcâ chevaliers qui cautionnèrent ainsi le duc de Lorraine ne furent pas mis à Tépreuve de choisir entre la prison ou la violation d'uiie parole jurée, Charles exécuta fidèlement les conventions faites» et Ton ne voit même pas que la chevalerie ail demandé la récompense du service rendu. La noblesse sentait que rheure n'était pas encore venue de iormuier ses exigences. Tant que le trône serait occupé par le mâle soldat qui eut nom Charles II, le pouvoir ducal serait assez fort pour briser toute résistance. L'avenir semblait, au contraire, plein de promesses pour les projets des seigneurs. Le jeune comte de Yaudémont ' n'affichait pas encore ouvertement ses prétentions à recueillir Théritage de Charles II ; mais il paraissait certain que, le jour où le duc fermerait les yeux, Antoine invoquerait la loi salique et les intérêts du

(1) Voy. le texte des lettres (Idéjussaires dans Dom Galmet, Bist,, u VI, Preuves, col. 119 et suivantes; elles sont signées de vîDgt anciens chevaliers.

pays pour disputer le trône à la duchesse Isabelle. Alors le corps de Tancienne chevalerie deviendrait l'arbitre de la querelle. Alors il pourrait dicter ses conditions et conquérir, peut-être sans combat, les prérogatives politiques et judiciaires que les deraierâ souverains avaient opiniàtrément refusé de consacrer.

Nul incident ne signala les premières années qui

suivirent le mariage de René et d'Isabelle. Le août 1 424. la duchesse de Bar donna naissance à un fils. Le 11 janvier de l'année suivante, Charles II, toujours inquiet de l'avenir, fit un testament par lequel il prenait de nouvelles mesures pour assurer à sa fille lar transmission de la couronne ducale (1). Ces deux événements portèrent dans l'àme du comte de Vaudémont un dépit qu'il ne sut pas dissimuler. Il laissa échapper des paroles imprudentes bientôt rapportées au duc Charles. Le duc voulut alors tenter UB coup d'autorité. Il somma son neveu d'expédier et de sceller sans délai des lettres dans lesquelles il promettait, pour lui et pour ses descendants, de n'élever aucune prétention au duché tant que les princesses Isabelle et Catherine, ou leurs enfanb»;

(1) Voy. le testament de Charles II dans Dom Calmet, ffiti.^

U VI, Preuves, col. 124 et siiiv. Le duc Charles 11 avait diclé, le 7 février iàOSy un premier usUmeut que nous avons vu eo original aux aiehives de PEmpIre* Il est classé J. n* 2.

seraient en vie. Vainement le duc Charles réitéra

cette sommation. 11 n'obtint d'Antoine qu'un refus

significatif. i L'attitude d'Antoine» qui se posait ainsi en prétendant, nécessitait une mesure énergique. Le duc Charles envoya une petite armée^ commandée par Jean de Rémicourt, mettre le siège devant Vézelise, capitale du comté de Vaudémont. Ën même temps» il fit appel à l'ancienne chevalerie. Le 13 décembre 1425, cent quarante-quatre membres delà haute noblesse, réunis à Nancy, signèrent une déclaration solennelle qui dut apporter quelque calme aux inquiétudes paternelles de Charles IL La déclaration des gentilshommes est digne d'attention. Le préambule expose que des enfants nés du mariage de Charles U et de Marguerite de Bavière, deux tilles seulement subsistent : Isabelle» duchesse de Bar, et Catherine, marquise de hàde ; que le comte Aiitoine de Vaudémont « ayt pourchassié et pourchasse de jour en jour « d'avoir la duchié, princerie et seigneurie de Lor- « raine 9 comme héritier d'iceluy » ; enfin que « la «costume généralle et ancienne de tout temps c passé 1» reconnaît le droit des filles à succéder au trAne. En conséquence les gentilshommes signataires de l'acte font savoir à tous que par les présentes» ils ont < promis juré et cranté par les foid et sermons < de leurs corps et sur leurs honours, comme bons «loyaulx gentilshommes et vrais subjectz dudict » duchié » de reconnaître après le décès de Char-

les II, la duchesse Isabelle et ses enfants, et, à leur défaut» Catheriae ou ses enfants. Les gentilshommes Ibrminenl leur déclaration par une stipulation assez carieuse : ils s'engagent au cas où, René étant mort» la duchesse Isabelle se remarierait sans le consentement de Charles II, sUl était encore en ^ie, au sans celui des trois états, si Charles était défunt, à refuser obéissance à Isabelle, et à tenir Gatberiiite sa sœur puînée u pour vraye dame et duchesse (1). »

Jamais le corps de Tancienne chevalerie n'avait de si bonne grâce prêté son concours au pouvoir ducal. Il ne paraft pas que ce concoiut^ précieux ait été acheté par Charles il au prix de concessions quelconques. Sans doute les chevaliers pensèrent que le moment n'était pas venu, et que l'avenir leur

(4) Le président Bourcier, dans son opuscule anonyme intitulé Nature du duché de Lorraine, a contesté l'authenticité de oelte piftce (p. 63, éd. de 1730). £Ue existe en original aai Archives de l'Enîpire J. 933 4. La plupart des sceaux des Qlievaliers lorrains y auot encore appendus*

En supposant l'authenticité de l'acte (elle* est aujourdlioî dèiiiontiée), le président Bourcier fait remarquer qu'il est sans valeur en ce qu'il ne pouvait changer la loi fondameataie du duché. Mais il omet à dessein de parler de la déclaration de Coiunibey qui était bien la loi fondamentale. Peu imjioi (e que les ét^ts n'aient pas été régulièrement assemblés. D'aiileursi à cette époque^ la nation n'avait pas encore conquià tous ses droits. Les étals n'étaient pas régulièrement convoqués, la chevalerie luttait seule pour la conservation des intérêts publics.

réservait encore une occasion plus propice. Presque toutes les chroniques lorraines passent légèrement sur Timportante déclaration de 1425» Parmi leS^ anciens historiens, Florentin le Thierriat est à peu près le seul qui lui consacre quelques réflexions. Il suppose à ia conduite de la noblesse un motif singulier qui doit être signalé. Selon cet auteur, la noblesse prootamà le droit héréditaire d'Isabelle dans la crainte que le duc Charles ne voulût laisser la couronne à l'un de ses bâtards. C'est cette crainte seule qui aurait diclé la déclaration de 1425. Thierriat dit en en effet que les nobles < n'avoient faict a chose semblable qu'à telle fiti que ne fût plus grand < maU d'autant que le dict seigneur Charles avait en « prétention de faire estât à sien bàlard qu'avait de « la du Maix (i)... et pour nouvelle excuse lesseia giieurs de l'Eslat disoient encore que valoit mieux « que la duchié avint à sa fille tant belle et tant a bonne princesse qu'estoit sa naissance en bon et

{\) Alix ou Alison May ou du May, fille d'un chantre de la coilé£^ale Soini^Georges. Sa mère veadail des légumes dans une échoppe Toisise du palais ducaL Cette fille acquit on empire absolu sur Charles 11^ mais abusa peut-être de son ascendant. A la mort de Charles, une populace furieuse fit subir à la favorite les derniers outrages. Voy. la Chronique de Lorraine daos le Recueil des documents sur l'Hist. de Lorraine, t. V, pp. 30 cl 31. — Chevrier, t. 1«% pp. ^235 et 236. — Voy. aussi le testament de Charles II dans Dom Calmet, t. VI, Preuves, ooK 124 et suiv. etc.

a léal mariage qu'à petits bastards sortis de niau- « vais lieux (Ij. » Cette opinion ne parait pas soutenable. Peut-èlic le vieux duc, en cas de mort de ses deux filles légitimes et de leur descendance, aurait-il tenté de frustrer son neveu au profit d'un bâtard. Mais« du vivant d'Isabelle et de Catherine, Charles ne pouvait, songer à laisser le pouvoir i sa descendance illégitime. La déclaration des chevaliers a évidemment pour but d'évincer le comte de Vaudemont, et non un bâtard de la du May. Tbierriat estime d'ailleurs que les chevaliers, en déclaraat Isabelle héritière, ont faussement interprété la coutume du pays. Selon lui» la Lorraine est fief masculin et devait^ à la mort de Charles IL échoir à son neveu, et- non à sa fille : « Et ne peuta on dissimuler que les dicts delà clievallerie en ça « se méprirent par trop ; car ne pouvoit la duchié « esli'c à Madame Isabeau, non plus qu'aux dicis t bastards^ mais bien de droict et usance estoit eu a dévolu légitime de M. de Yaudémont que seul « avoit droict de masle et fief masculm, tel qu'est « la duchié de Lorraine (2). » Nous ne rallumerons pas la question, jadis brûlante» de savoir si les femmes pouvaient succéder au duché de Lor«

(i) Mémoires de Florenlin le Thieniat, règne de Charles IT, Bibl. pub. de Nancy^ mss. u'' â7> et Recueil de documeAts sur l'Hist. de Lorraine, 1868.

(S) Idm, tM.

raine (1). Laissons sur ce point au chroniqueur la

responsabilité de son opinion.

La déclaration des seigneurs n'arrêta pas la guerre que Charles II dirigeait contre le prétendant. L'armée ducale bloqua Vézelise qui capitula en 1428. . René vint en personne mettre le siège devant le château de Vaudémont. Mais les hautes tours du donjon défièrent toutes les attaques des assiégeants.

 celle époque» le pauvre royaume de France était tombés! bas qu^un prodige seul semblait pou* voir le relever. Charles VU n'était plus que le roi de Bourges, c'est-à-dire une espèce de prétendant» un insurgé d'Outre-I^ire que frappaient des condamnations sous la forme légale. C'est alors que la vierge annoncée par les prophéties de Merlin surgit des marches de Lorraine et délivra le royaume des lys.

Les historiens français ont trop méconnu le caractère profondément lorrain de Jeanne d'Arc (2). II ne sera pas inutile de rapcler ici qu'avant de partir pour sa mission^ la bergère de Domremy

(1) Voy. sur cette question un excellent Mémoire dû à la plame du regrettable M. Aug. Digot. Bien que ce travail ait

pour tilre : Mémuii e sur la masculinité du Duché de Lorraine^ l'auteur conclut en faveur du droit des femmes. Ce travail a été publié dans les Mém» de l'Acad, de Sim,, année i8ô3.

(2) Voy.^ sur le caractère lorrain de Jeanne d'Are, M. P. G. de Dumast, Philosophie de l'histoire de Lorraine, p. 19 et suiv. ; Nancjy i850. — • Voy. aussi Jeanne d'Arc est-elle Lot* mne? par M. Lepage«

accomplit un pèlerinage à Saint-Nicolas de Port, le sanctuaire le plus vénéré du duché* Elle se présenta ensuite devaiU Charles II, puis sortit, armée et équipée par lui, du palais ducal de Nancy (1). Trois ans après, la vierge lorraine avait conquis pour Charles MU, la France» et pour elle, le martyre.

Charles II mourut le .25 janvier 1431. A peine eul-îl fermé les yeux que René et Isabelle se jetèrent résolument dans les bras de la chevalerie* Avant même d'en ayoir reçu aucun secours effectif, la fiUe et le gendre de Charles U accédèrent immédiatement aux désirs de la noblesse. Un acte sans précédent connu, sur lequel on ne peut trop appeler l'attention, combla tous ses vœux et l'attacha pour jamais aux liérUiers institués du duc déluiit.

Cet acte est la déclaration souveraine du 30 jan-

(1) Yoy. ta Chronique de Lorraine dans le Reeueil de Documents sur THist. de Loiiaine, t. V, 4860, pp. 44 et 45. Dans les pages consacrées à Jeannej la Chronique a édité bien des erreurs • grossières. Cependant si le témoignage de {'auteur

de la Chronique doit Cire absolument récusé quand il parle

d'événements accomplis loin de luij à Bordeaux ou à Dieppe^ par eiemplSi ce témoignage retrouve toute son autorité quand le chroniqueur raconte les faits dont il a pu^ sur les lieui mêroes^ recueillir une tradition non encore altérée. Le témoignage de la Chronique de Lorraine^ sur le point qui nous occupe^ est d'ailleurs confirmé par deux témoins entendus dans le procis de réhabilitation ; Jean More! de Greux et Louis 4e Martigny.

Tier 1431. Quatre jours après la mort da dac, sa fille et son gendre prennent leur parti sans hésitation. Sur une simple remontrance de la eheta**

lene (1)» ils proclament dans les formes les plus solennelles les droits de la nation, alors confondus avec les privilèges de la noblesse, et qui s'en dégagèrent plus tard sans affaiblir la légitime prépondérance de l'aristocratie lorraine. Ce qu'on doit surtout remarquer dans ce clociiment, c'est qu'il reconnaît et consacre, pour le présent et pour l'avenir, les anciens droits de la chevalerie, souvent méconnus par les ducs paladins» combattus quelquefois à mai a armée, et qui s'élaieiU conservés plutôt en fait qu'en droit et à titre de tolérance* Non-seulement le duc et la duchesse stipulent pour eoi-mémes, non^seulement ils jurent sur les saints évangiles de respecter des privilèges énormes (2] longuement et nettement énumérés; mais encore il déclarent que le serment prêté p^r eux devra Pètre également par leurs successeurs en montant 8ur le trône. C'est un véritable contrat entre la nationi repré'seotée parla chevalerie, et son souverain.

(1) ail a nous été remonstré par la chevalerie ^ûdict duchié

de Lorraine qu'au temps de notre seigneur et père plusieurs DOUveUetéa ont esté faictes audit ducbié (Préambule de la Dé-< clanition de 1431, Rogéville, t. I*% p. 33^ et mieux dans

Digolj Hùt, de Lorraine , t. III, p. 8).

(â) «Concessions exorbiUmles > dit M* Digot^ Ei^t. deLorrme,U Œ^p. il*

Oii doit même remarquer que l'engagement ne fut pas pris devant les étals généraux. Sans doute, cela eût été plus conforme à nos idées modernes; mais il faut bien se garder déjuger les choses. et les faits du quinzième siècle d'après les idées du dixneuvième. En 1431, le pouvoir des états était encore plus mal défini que les attributions de la chevalerie. Dans cette occasion^ la nation tout entière consentit à être représentée par la noblesse qui traita avec le souverain, en apparence pour elle seule, mais en réalité pour la nation tout entière, ainsi que le porte le texte de la déclaration qui sauvegarde «toutes les anciennes coustumes du duché. »

Jamais la chevalerie n'avait remporté une plus complète et plus pacifique victoire. Avant cette date mémorable de 1431, la chevalerie n'avait pu- parvenir à se faire reconnaître comme Tun des pouvoirs de l'état lorrain. 11 n'en sera plus de nièaie. désormais. Cette reconnaissance est biea différente de celle (jui avait élé donnée, en 13o3, par le régent Ëberhard de Wurtemberg. Ce dernier acte, entièrement personnel à son auteur, n'engrfgeait ni son pupille ni ses successeurs. Ici» au contraire, la longueur du document) sa prolixité, son énergie, tout atteste qu'il a été dicté par la chevalerie elle-mèoie, et loyalement accepté par le pouvoir ducal. Cet acte* a une importance égale à celle des constitutions modernes, avec celte différence qu'il les précède de plus de deux siècles et que bien peu de constitutions

européennes ont eu une durée aussi longue que

celle de la charte qui reconoaissait le droit lotharingien, et le consacrait non comme une nouTeauté, mm coQiuie étant aussi ancien que le pouvoir ducal lui*inème.

L'étendue de la déclaration de 1431 ne nous permet pas de la reproduire ; nous nous bornerons à en présenter l'analyse (i). Kené et Isabelle n'ont pas la prétention d'octroyer une charte nouvelle. Ils déclarent qu'ils « veulent entretenir et garder léau* «lement et bonnement la duchié en ses anciennes < coustumes et usaiges, sans les aucunement en- « freindre. » — Ce préambule comprend tout. II s'agit des états aussi bien que de la chevalerie. C'est une déclaration des libertés publiques. Sans doute, elle n''y sont encore qu'en germe ; mais ce germe se développera, même sous les ducs angevins, pour porter tous ses fruits sous René II et ses successeurs.

Le reste de l'acte concerne plus particulièrement la chevalerie dont les droits seraient en effet exorbi* (ants si le texte devait être pris au pied de la lettre. On y Ht : « Toutes et quantes fois que nous et nos « hoirs et ayant cause. voudront aucune chose « demander à ladicte chevalerie. . • Nous et nosdicts

(t) Le texle complet est imprimé^ mais avec des f uites grossières, dans RogéviUe, Die* des Ord., U I"% p. 33 f t suiv. Un texte melUeur a été donoé par M. Digot, Bist. de lorraine, t. Ul, p. 7 elsuivaûtes.

« hoirs en devons laisser jugier par la chevalerie na- « tive dtidit duchié, et aulires nobles flèfea» leurs a pairSi selon Tus et coustume dudit duchië. »

La formule finale n'est pas moins remarquable : « Toutes lesquelles choses dessus dictes et une cha- « cune d'icelles» Nous^ pour iious^ nos hoirs» succes- € seurs et ayans cause, Ducs de Lorraine et Marchis, « avons juré et promis, jurons et promettons par « présentes, léaulement, en bonne foy, et vraies CL paroles de prince et prmcesseï tenir et faire tenir» € terminer, entretenir et accomplir de poinct en « poinct, inviolablement, sans jamais aller» ne ^uf- « frir aller, en quelconque manière que ce soit, à « rencontre de la teneur de ces présentes, ne des « eboses contenues en icelles. »

Les formes, les cérémonies extérieures de ce serment furent aussi solennelles, que les en^gements pris par les souverains étaient sérieux. L'auteur de la Chronique de Lorraine les retrace ainsi qu'il suit

dans son naïf langage : « Tous les nobles à devant a (René et Isabelle) s'en sont allés. Les seigneurs de « Saint-Georges tous lui ont fait bien venant. — € Vos estes uostre duc. Or eu allant 4edan& Mancey € se l'ont tous admené, devant saint Georges se Tont « faict arresler ; de son cheval se l'ont fait démon- « ter; en l'église devant le grand autel se Font a mené ; de lui ont prins le serment de bonnement » entretenir les droicts de Loherègne et le bras séa culier. Lesdits seigneurs de Saiacts-Georges eurent

< son cheval ; se Ven ont mené ; les petits enfiints

f ont crié : Nouël I Toute la seigueurie se l'ont duc c clamé

La victoire de la chevalerie ne pouvait être plus

complète. Désormais les ducs pe pourront régner qu'en renouvelant le contrat qui lie le chef de TËtat à la nation. Cette condition a été fidèlenieiit remplie pendant deux siècles. La chevalerie usera avec modération du pouvoir qui lui a été reconnu. Jusqu'à Charles lY» elle s'appliquera, d'accord avec les ducs, à développer les libertés publiques. Le pouvoir des états sera défini» leur coaipositiou réglée, leurs relations avec les ducs nettement déterminées. Tout cela s'accomplira sans secousses, sansluttes et comme découlant naturellement des droits reconnus de la • nation.

(1) Chronique de Lorraine; p. 32, Nancy^ 4860. Mory d'El- YaQ(^ ajoute que le sermeut devait être expédié ea cinq eiem* plaires sur parcbemm, et revêtus du grand sceau ducal. Une des eipédilions était remise au maréclial de Lorraine^ trois aux baillis de Nancy, Vosge et Allemagne, et la cinquième au due loi-même (Etais, droite et usages en Lorraine^ pp. 12 et 15),

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