DISCOURS OC RÉCEPTION
Messibubs,
J'ambitionnais depuis longtemps 4'honneur de vous appartenir, mais j'hésitais à le solliciter, n'ayant pas , malgré quarante années, d'études et de travaux, un titre écrit qui fût digne de vous être présenté. — C'est un des malheurs de celui qui exprime ses pensées par la {rarole seule que ce caractère fugitif des œuvres qui lui ont coûté quelquefois le plus de temps S'il n'emprunte pas le secours de cet art auxiliaire qui iixe par i'écriture tachygraphique la parole improvisée, à peine un écho lointain répèle sa voix : les recherches se perdent dans le labeur incessant du lendemain, les mots s'envolent, l'impression s'efface; heureux, si un magistrat bienveillant en a conservé le souvenir, et si, plus indulgents encore, vous tenez compte, sur son témoignage, des efforts plus que des résultats.
Et pouriani, de quoi puis-je vous parler dans ce remerciement public, sinon de cet art oratoire qui a fait mon occupation de cliaque jour ; qui, sans produire aucune oeuvre littéraire» vit cependant de l'étude assidue des lettres, et qui, touchant à toutes les questions de philosophie^ de politique, d'art-, de science, d'industrie que soulève l'infinie diversité des iuieréU humains, semble tenir par toutes ses racines au vaste et fertile domaine que vous cultivez ?
Aussi bien, la parole, un instant dédaignée, a repris parmi nous tout son empire, et dans ce temps de discussions, où le premier droit est le droit de la raison, il n'y a plus personne qui méconnaisse Timporlance de l'art de parler. Il exerce son pouvoir partout où les hommes sont réunis, à l'église, à Técole. au palais, dans les assemblées où se dé«> battent nos intérêts de chaque jour, et le premier rang dans l'enceinte législative appartient, souvent ' non au politique le plus habile, mais à l'orateur le plus éloquent.
De cet art nécessaire , l'attribut le plus essentiel est la faculté d'improviser • faculté singulière, qui, en apparence insoucieuse des mots, produit la pensée au dehors, sans préparation visible, dans l'ordre et sous la forme que lui donnent ordinairement le travail et la réflexion, mais avec plus de mouvement, de coloris cl de vigueur.
— 3ULVI
Oû dirait que le langage resserré et et) quelque âortâ c€jii]^iioé par le lemps, a flm da teHiei, ei que la parole, arrivant à Tauditeur à Tinstant même oîi eUa vient d'éclore dans la pen&ée de l'orateur» lui apporte je ne sais quel parfum de jeuneiae*
C-est rimprovisation qui relève une discussion épuiflée» qui, io pliant à toua les ÎDcidents, en sui**
vanl avec souplesse tous les détours, donne au dis-
oouns fion actualité, en laissant à l'oratenr toutes aes ressources* Car Féloquence n^est pas tout entière dans les phrases, mais bien daus l'intonaiion, dans le geste, dans la physionomie» Si l'orateur apporte son éloquence toute préparée, s'il se borue à lire un discours écrit, ou, ce qui est pis, à réciter un dis^ cours appris, Taccord de la pensée,- de la parole et du gesie u'eiiste (dus, ,et ua de ses principaux moyens de fiiire impression lui éoluppe.
L'imprévu le trouble ; il ne peut pas proâter de rinspîration qui jaillit des événonents, il ne peut pas étudier et accroître l'émotion qu'il a foit naître. Pour que Torateur ait Joute sa puissance, il laut cependant que l'auditoire soit associé à raction et prenne un rôle dans le drame oratoire ; il faut qu'un courant électrique, lien mystérieux desAmes, s'établisse eoti-e celui qui parie et ceux qui écoutent ; que IWaleur, juge attentif de l'effet produit, puisse glisser légèremeni sur Tidée qui déplaît, insiaAar sur celle qui réiiasit, s'arrêter avaat de laisser naître la fatigue ou la satiété; il ne le peut
4fM par cette promptitude d'appréciation et cette iacîiaé de laogage qui coustiiueiit le talent de l'im* provisateur.
Quand nom eateodons à la tribune nationale une de ces magnifiquee haranguai ^ut eupoaent un
vaste système de finances ou de politique, quand les iprobtèmea les plus ardus sont expliqués avec une lucidité si parfeite que chacun les comprend et ctvoit en avoir trouvé la solution, les i<lées sans doute ont été mûries par une longue méditation, les faits ont été longtemps étudiés, pesés avec soin, examinés sous toutes leurs bces ; mais, et c'est là ce qui caractérise l'orateur, la forme est improvisée, les mots arrivent à leur temps, à leur place, dans Tor*dre nécessaire, avec l'énergie ou les adoucissements que demandent la disposition des esprits, les passions et les préjugés même de l'auditoire.
Il se lait alors dans l'orateur un mystérieux travail ; son atienliou est concentrée tout entière sur le sujet qu'il traite, sur renchainement et TexpreS" sion des idées ; et en même temps» une fiMmlté critique s'éveille en lui, un travail de correction, seaibiable à celui que fait l'écrivain dans son cabinet, s'opère instinctivement et presque à son insu : il entend une voix iniérieiire: Ce mot à été dit» ne le répète pas.,. Celui-ci est trop vif y il faut ladouar**. Voilà celui gu'ii faut employer, parce qu il amènera la phrase queiu vas prormo0r^^» Oo dirait
que l'esprit se dédouble, ^)rûblèrae psychologique jusqu'à présent inexpliqué» et que» pendant qu'il est absorbé par son objet principal, une attire fa*culté veille sur lui pour diriger sa marche et prévenir ses écarts* Tout cela se fait d'ailleurs avec une prodigieuse rapidité : Torateur lui-même n'en a pas toujours conscience, comme le musicien, qui, posant les mains sur les touches harmonieuses, commande sans le savoir par un acte de volonté les mouvements de chacun de ses doigts.
La lutte grandit l'orateur. Voyez celui qui se lè?e
au milieu de la Chainbie des Guaimunes d^Àngleterre : c'est Brougham, le prince du barreau, le chef de l'opposition parlementaire, qui demain ira s'asseoir sur le sac de laine du iord-chancelier* D'après le portrait laissé par un de ses contemporains (1)^ il ressemble à un prédicateur en plein vent : il est grand, il est courbé, il est laid : il hésite comme s'il était embarrassé de savoir ce qu'il va; dire, et il y a dans sa lèvre supérieure un tremblement qui vous donne Tidée qu'il est transi de crainte. Tout à coup, l'orateur se redresse de corps et d^esprit, son front se relève, son œil étincelle, sa voix éclate et tonne : il saisit dans les rangs opposés l'adversaire qui l'a provoqué, il l'écrase, il le broie dans ses larges maïas, et le rejetant tout
(1) Aitic fragments, London, 1825.
mutilé sur son banc, parmi ses amis éperdus, étouffant les favorables murmures de son propre parti, il domine, orgueilleusement la Chambre mattrisée*
Quelle cause secrète a opéré cette miraculeuse transformation ? L'ardeur du combat, le travail soudain de Tesprit surexcité, les mouvements sympathiques et les frémissements de l'assemblée.
Quand l'orateur sent qu'il devient maître de son auditoire, quand l'émotion de la foule réagit sur lui, les paroles, d'abord froides et glacées, deviennent pressées et brûlantes. C'est alors qu'il trouve des mots inspirés, des aperçus, des arguments que la méditation solitaire ne lui aurait jamais fonrnis : il est soulevé par une force surnaturelle ; ses pieds ne touchent plus le sol, il plane, et l'éloquence, comme le ferait la poésie, l'emporte sur ses ailes puissantes*
Souvent, pour lui donner cette vigoureuse impulsion, il sufût d'une résistance inattendue, d'un mot qui rirrite, d'une interruption imprudente. (In jour, pardonnez-moi ce* souvenir personnel, j'avais en face de moi, à la barre d'une Cour voisine, un des maîtres de la parole judiciaire^ Betbrnont, à qui une mort prématurée n!a pas laissé remplir toute sa destinée, mais qui a été certainement un des plus beaux talents de la tribune et du barreau, homme complet qui maniait avec une égale facilité les chiffres les plus arides et les sentiments les plus élevés et les plus touchants. Dans
un moment où il me semblait commettre une
erreuFi j'tllai&riDterrompre. — Ne [interrompez pas, me dit ^ii^emeut mon voisin qui le conneissait bien, ne rinterrompez pas, il s'élancerait jusquau eielt
Voilà le véritable orateur. €e qui troublerait un parleur vulgaire ne fait que Texciter ; la discussion Fexalte, la contradiction double ses foree$ ; il bondit devant Tobstacle et le franchit d'un saut hardi, comme le torrent des montagnes s'amoncelle en rougissant devant le rocher qui Tarrete, le surmonte avec fracas, et tombe dans la plaine en cas* cades élincelaut de tous les feux du soleil.
La France paraît exceller dans ces joutes oratoires. L'esprit français est habile à concevoir Tidée à peine indiquée, il en saisit vite le c6té vulnérable, il est prompt à la riposte, et il a pour instrument une langue claire, rapide, fiicile. Aussi, combien de grands improvisateurs notre pays a produits! Tant qu'ils «ont engages dans la mêlée, la passion poli- ^ tique peut nier leur valeur : mais la justice vient enfin pour tous, et4'œil est ébloui quand il regarde^ depuis les premiers temps de la Révolution jusqu'à
nos }mn, cette ^alne ininterrompue d-orateurs
célèbres.
Notre Lorraine a pris sa part dans ces triomi^iee* Après avoir donné à nos assemblées politiques les Régnier, les Boulay, les Jacqueminot, jurisconsultes habiles ijui ont pris une part trop peu connue à lâ
rédaction de& premieirs projets du Gode citil, elle
montre avec orgueil à la tête des orateurs de la Restauration» Hercule de Serres» Tun des fondateurs du gouvernement parlementaire en France, dévoué à la royauté qu'il combattait» essayant une première et vaine tentatire pour défbndre la dynastie qu'il avait tofnjours servie sans sacrifier la liberté qu'il aimait» délaissé, repoussé par ceui qu'il venait sauver, et allant mourir sous le ciel de Fltalie» dans les ennuis et les langueurs d'une inutile ambassade.
A la môme époque brillaient parmi nous deux hommes inséparables dans nos regrets» et auxquels il n'a manqué qu'un théâtre plus Vaste pour être rangés parmi les plus illustres :
M. Bresson» capitaine de grenadiers républicains au siège de Mayence, jeté au barreau par un accident de la tie militaire» la défense d'an camarade accuse ; adversaire inflexible, orateur véhément, imposant la conviction par une logique irrésistible^ et terminant sa carrière oratoire par cette admirable plaidoirie pour son frère, qui a fait oublier pendant huit jours au Paris de 1830 ses agitations politiques» et qui sulTuait à elle seule pour la renommée d'un orateur ;
M. Fabvier, entraîné dès sa première jeunesse par les devoirs et les traditions de sa famille dans toutes les misëfès de réoiignition; obtenant ïi vingt ans dans un concours public une cfa^ùre de littéra- Idire à Londres» esprit gradewt» et ehamvant» et
plein de séductions, qui avait trouvé pour arriver
au cœur de ses auditeurs des sentiers ignorés; qui s'emparait d'eux à leur insu au point de leur faire vouloir et sentir ce quMI sentait et voulait lui-même ; leur arrachant au banc de la défense des pleurs et des sanglots, et reproduisant, par une sorte de prodige oratoire, la même émotion^ le même attendrissement, quand il fut appelé au redoutable ministère de l'accusation :
Tous deux sortis des deux camps opposés» s'alliant bientôt dans un commun et généreux effort contre les colères politiques qui prétendaient servir la justice, rivaux pendant vingt-cinq ans, liés par une inaltérable amitié» et allant finir ensemble leur vieillesse honorée sous la pourpre de la magistrature suprême ;
Tous deux déjà loués dignement devant vous, * mais que j'ai osé rappeler encore une fois» parce que c'est un devoir pour les derniers survivants de la génération qui les a enlendus de . raviver le souvenir de leur incomparable talent, et de transmettre à nos descendants ces noms qui soui Thonneur de la province !
Ce talent est-il un don de la nature? Estait un
produit de l'art? Il est certain que Ton n'apprend pas plus à devenir un grand orateur qu'un grand écrivain. L'éloquence vient du cœur, et les qualités de l'esprit qu'il faut y lyouter se perfectionnent.
— XXXUI —
mM ne s'aeqotàreot poioi par Téiiide. La mémoifa
qui enchaîne les faits, la perspicacité qui tire de leur rapproehMaent des réaullaU inaperçQS, la lucidité qui rend les idées visibles et en quelque sorte matérielleft, rimaginaiioa qui coiore le tangage et lui donne le mouvement et la vie, le goût qui le corrige et répure» sont des richesses que la nature prodigue à ses favoris seuls. — Mais expliquer ses pensées avec méthode» exposer en termes faciles une série de déductions, répondre même sur<-le^ champ à uoe objection inattendue^ improviser, en un mot» comme cela devient chaque jour plus nécessaire dans notre organisation sociale» oui, grâce à Dieu» cela s'apprend et se vulgarise.
Dans la démocratie turbulente et processive d'Athènes» tous les citoyens étaient appelés chaque jour àcomparaitre devant les juges ou le peuple assemblé ; la loi ne leur permettait pas de se faire représenter par un patron ou un défenseur ; chacun de*^ vait payer de sa personne et bien peu le pouvaient faire : la faculté d'improviser n'était pas encore généralement acquise et n'appartenait qu\à un petit nomiure d'esprits d'élite. Les rhéteurs alors, étudiant avec soin les mœurs et les caractères du pauvre et du riche» de l'enfant et du vieillard» se façonnaient à revêtir tous les personnages; ils tenaient bon* tique ouverte de discours variés» et ils vendaient de la rhétorique toute faite, pour tous les âges et toutes
les conditions. Aux Etats-Unis d'Amérique au con* m9 c
traire» le goût est moins délieat; le peuple» moins
amoureux de la forme, lient plus à la solidité des idées qu'à Télégance des phrases ; il admet le mot trivial si le mot trivial est énergique, et il aime le gros sel deTOuest qui ne ressemble pas au sel attique. L*usage de la parole publique peut donc dire familier à tous les citoyens; i art d'improviser s'enseigne théoriquement» et son étude couronne l'éducation, souvent trop hâtive et incomplète, du jeune Américain.
Cette étude est un des besoins de notre temps et de notre pays : il faut la préconiser et la faire entrer bientôt dans le cercle agrandi de rinslructton popu* laire.
le serais presque tenté d'indiquer d'avance un
moyen technique de la préparer et de la rendre facile. Quand nous lisons une page de Cicéron ou de Tacite, la pensée de l'auteur nous apparaît dans une lumineuse transparence ; nous en voyons clairement l'ensemble» les détails» Tenchalnement» tout ce qui en fait la force et la beauté. Mais pour la faire passer dans notre langue» il nous faut encore un grand et difficile effort ; il faut acrouiniûder à une forme française Tidiome étranger» il faut plier notre ordre grammatical à l'ordre logique des idées, que l'auteur a préféré ; il faut chercher longtemps» et quelquefois chercher vainement « le terme "qui rendra le mieux le type que nous avons sous les yeux. C'est eiactement le travail
que fait celui qui commence à improviser : il voit dans son esprit sa propre pensée ,comme il «ivoit la pensée de Tauleur dans une langue étrangère ; il en a un type idéal quHl veut atteindre ; il ne lui manque pour cela que les mots rangés dans un certain ordre. La lutte à haute voix que le traducteur engagera contre sou modèle, dans laquelle il échouera dix fois, mais que dix fois il recommencera jusqu'à ce qu'il en sorte à peu près satisfait^ est donc la meilleure et la plus efficace préparation. C'est une mine toujours ouverte que doit exploiter avec persévérance celui qui veut se former à Fart d'improviser.
Tous les genres d'éloquence ne demandent pas
d'ailleurs 1 improvisation. Le discours académique ne s'y prête pas: il veut surtout la correction du langage et cette élégance travaillée à laquelle Timprovisation ne peut pas atteindre.
J'en dirais autant, si je Tosais, de Téloquence religieuse. La gravité des matières que traite l'orateur, la rigueur des termes qui n'admettent point d'équivalents» l'autorité sacrée au nom de laquelle il parle, l'absence de tout contradicteur, tout me semble exclure l'improvisation. Elle ne devient possible que quand le genre se transforme, et- substitue l'enseignement de la morale à l'enseignement du dogme.
On raconte, il est vrai, que Rossuet improvisait
ses sermons; mais je demande la permission de ne pas le croire sans réserve. Son secrétaire» qui l'a dit et sur la foi duquel on le répète, explique le triple travail qu'il faisait (1).
Quelques jours à Favauce, il jetait d'abord sur le le papier sou dessin, son texte, ses preuves, sans se préoccuper des paroles ni du tour de rexpression. Puis, dans la matinée du jour qu'il devait parler, il faisait sur ces matériaux encore informes une méditation profonde, sans rien écrire parce que son imagination, disait-il, allait plus vite que sa main. Eulln, ajoute Texact chroniqueur, « maître de toutes. « les pensées présentes à son esprit» il fixait dans sa a mémoire jusqu'aux expressions dont il voulait se « servir. Puis, se recueillant laprès-dinée, il repasa sait son discours dans sa télé, le lisant des yeux de « l'esprit comme s'il eût été sur le papier, y chaua géant, ajoutant et retranchant comme Von fait la « plume à la main. » C'est là sans doute un grand et énergique labeur, mais ce n^est point Fimpro* visation avec sa spontanéité, ses difficultés et ses périls.
Ce qui est certain, c'est que Bourdaloue allait, de paroisse en paroisse, récitant les sermons dont notre petite église de Malzévitle avait eu la primeur, et tenant en parlant les yeux fermés, comme pour rete*
nir ses idées fugitives, parce que, dit Fénélon, sa
(1) L'abbé Le Dieu, 1. 1, p. iOO et 117,
mémoire iravmUait trop (i) ; — c'est qae Mastillon
n'abandonnait pas aux hasards de l'improvisation C6a discours si élégants, si harmonieux, si achevés que Voltaire les relisait souvent, et les comparait pour la perfection du style et le fini des détails aux tragédies mêmes de Racine.
Le Professeur s'adressant à un auditoire quelque* fois rebelle, qui a ses caprices et ses passions, qui a besoin d'être maîtrisé pour être conduit et dirigé, n'a pas de trop de toutes les ressources de Timprovisation et de l'art.
Dans une de ces leçons dont le souvenir est resté présent à ceux qui les ont entendues, le professeur éminent que vous étiez fier, il y a quelques jours encore, de compter parmi vos membres, M. Ville* main, dans sa chaire de la Sorboniie, venait de nous indiquer le sujet qu'il allait traiter, les œuvres et l'éloquence de saint Jérôme. Une sorte de tumulte s'élève *, on a cru reconnaître au fond de la salle, là-bas^ à la porte d'entrée qu'il ne peut franchir, on a cru re** connaître, on a reconnu M. de Chateaubriand, alors dans tout Téclat de sa gloire et de sa popularité. Son nom est dans toutes les bouches; l'assemblée tout entière est debout; mille vivats le saluent, mille bras le saisissent, l'enlèvent, le transportent pardessus la loule frémissante jusqu'au premier banc, en face du professeur visiblement ému. Comment
(1) Fénelonj Dialogue sur Nlopuence»
— XXXVMI —
parler maintenant de saint Jérôme devant le poétique historien de Jérôme et d'Ëudore? Comment satisfaire à Fattente de cette jeunesse ardente qui était bien loin alors de &aint Jérôme et du désert. L'épreuve était périlleuse, mais le stimulant était énergique. Jamais le professeur ne fut mieux inspiré; jamais l'austère et grave éloquence des Pères de TEglise ne fut mieux exposée ; jamais le chantre des Martjrs ne fut caressé par de plus délicates louanges, et bientôt rassemblée électrisée mêlait dans ses acclamations enthousiastes le poète et Torateur.
L'improvisation est plus utile encore dans cette nouvelle application de Part de parler que notre temps a vu nattre, dans ce professorat libre et familier par lequel des hommes dévoués veulent initier les masses populaires aux merveilles des sciences et des lettres^ les Conférences, excellente institution si la triste politique et l'esprit de parti qui gâte tout ce qu'il touche ne l'envahissent pas, champ fécond où la semence largement répandue peut produire de riches et inépuisables moissons. Là, les auditeurs, ouvriers pour la plupart, esprits neufs et avides d'instruction» associant à leurs tardives études (chose digne d'éloges et d'une sérieuse attention) leurs femmes et leurs familles, accueillant avec une égale et insatiable curiosité une dissertation morale ou littéraire, une (iiscussiou économique, une leçon de physique ou de chimie, sont merveilleusement accessibles i toutes les émotions
extérieureb, et disposés à subir raseendant de l'orateur. Pour leur parler la langue qu^iis ftimeni» il faut avant tout la clarté, cette principale et maitresse qualité de celui qui parle en public : mais il faut aussi le trait imprévu qui réveille et soutient TatlentioD, le mot heureui qui flatte rassemblée et conquiert ses sympathies, la souplesse d'esprit qui tour à tour produit, reçoit et répercute les senti* ments des auditeurs* e'est-à-dire l'improvisation et toutes ses richesses.
C'est surtout dans les luttes judiciaires et politiques que l'improvisation prend toute son importance. Différentes par leur nature, par leur objet et par leur auditoire, elles demandent des qualités diverses et peut-être opposées, mais elles ont le même besoin de Timprovisation et elles en font le riième usage.
Quand le juge va prononcer sur la fortune, la liberté, l'honneur d'un citoyen, quand l'assemblée délibérante va décider du sort de l'Etat, il n'est plus temps d'attendre le résultat de la réflexion, d'aligner des mots, et, la plume à la main, d'arrondir ses périodes. Frappez fort et vite; rendez coup pour coup à l'adversaire qui vous presse ; ne laissez pas un sophisme sans réfutation, pas une erreur sans redressement. D'un coup d'oeil rapide^ jugez la situation. D'où vient le doute? Pourquoi hésite*t-on? — Votre première argumentation a été insuffisante. A vos amis incertains
et irrésolus, apportez de nouvelles lumières : montrez4eun sous une nouvelle forme» qo^avec
eux est la justice et la vérité. — Voici un groupe de vos adversaires qui parait ébranlé: enccure un effort, ils vont céder et se rendre. Trouvez sur-le-champ l'argument qui décide , le mot qui entraîne. Il n'y a plus qu'an dernier scrupule à vaincre, un nuage à dissiper, un noble intiment à faire vibrer, et l'assemblée tout entière est à vous !
C'est là qu'est le triomphe de l'orateur, c'est là que se manifeste toute sa puissance» et que Tadmiratioii publique^ proclamant sa victoire et sa supériorité, lui décerne de légitimes honneurs.
Dans le cabinet de M. Dupin, qui lui aussi fut un riide et grand improvisateur, se trouvaient en face l'un de Tautre deux bustes, celui du roi Louis-» Philippe, et celui du « roi Ëerryer » , comme il disait» unissant dans un commun hommage l'éloquence et la royauté. C'est qu'en efTet l'éloquence est uoe véritable royauté : celle-là survit aux révolutions ; sans armée, sans budget, elle fait reconnaître en tout lieu son empire, elle règne même dans les républiques, et projette sur le monde entier son impérissable éclat.