‹ Mémoires de l'Académie de Stanislas (volume 3)Chapitre 4 sur 61 · RÉPONSE OU PRÉSIDENT AU RÉCIPIENDAIRE · texte numérisé non relu

RÉPONSE OU PRÉSIDENT AU RÉCIPIENDAIRE

MoNSisim»

Vous avez dit bien vrai l Oui» l'éloquence est une royauté (1) : tous, nous réprouvions en vous éeoutant. Cei empire pacifique, mais irrésistible, que vous venez de peindre, vous venez de Texercer en même temps sur cette intelligente assemblée. Les applaudissements qui vibrent encore dans ce salon, digne théâtre des fêles de l'esprit, ont sanctionné le choix de notre Compagnie heureuse de vous accueillir dans ses rangs. Dès longtemps votre place était marquée au milieu de nous par Topinion et par nos

(1) M. YolUod venait de lermiofir sou ditcours par ces mots : Dans le cabiaet de M. Dupin se trouTaieot deux bustes^ celui du roi Louis-Pliilipp^ et celui du « roi Berryer^ » comme il disait, unissant dans un commua hommage l 'éloquence et la rojauté. C'est qu'en effet l'éloquence est une royauté : celle-là surfit ani réfolulions; sans armée^ sans budget, elle fait re» connaître en tout lieu son empire

cœurs. En vain vous reprocberiez-vous de ne pouvoir nous offrir aucune œuvre. Votre œuvre à vous, Monsieur, c'est vous-même. C'est une carrière de 40 ans» signalée parles succès du Barreau , et par d'éminents services dans les conseils du département et de la cité. D'autres nous présentent des paires riches d'aperçus ingénieux ou élevésr de recherches savanes, de fécondes découvertes. Vous, Monsieur, vous nous apportez simplement... la parole. Mais la parole n'est-elle pas la mesure la plus certaine de la valeur d'un homme?

11 peut arriver qu'à l'aide de secours étrangers, et des mille moyens prêtés à Tart d'écrire par la civilisation moderne^ un auteur, compulsant, imitant, raccommodant^ compose un ouvrage pour ainsi dire supérieur à lui. Ce même homme, surpris loin de sa bibliothèque et de ses notes, sommé à l'improvisle de défendre ses idées, ne retrouverait peut-être pas le quart du talent qu'il a mis dans son livre.

Il en est bien autrement du véritable orateur.

Son œuvre n'est pas distincte de lui-même : elle consiste avant tout dans la force intime concentrée en son âme par la nature et par le travail ; elle consiste dans son langage dont le plus soigné de ses discours n'épuisera jamais les ressources; dans sa voix, dans son regard, dans son geste; ce sont là autant d'armes, qui lui demeurent toujours inhérentes, et qu'il tient toujours prêtes. Avec elles^ le

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lutteur de la parole se porte partout tout entier, opposant à tous les besoins^ à tous les combats» soo armure vivante.

Aussi sa gloire, qui rappelle celle de l'athlète ou du guerrier, est-elle, de toutes les gloires» la plus attachée à la personne^ la plus incontestable» la plus flatteuse.

11 est regrettable sans doute que. pareil au chanteur illustre^ au soliste éminent» dont les accents les plus expressifs s'évanouissent dans l'espace, l'Orateur ne laisse parfois nul témoignage palpable de son mérite : mais» lors même que ses discours se ^nt envolés, les émotions qu'ils ont provoquées subsistent ; l'enthousiasme de ses auditeurs les propage; mille récits renouvellent perpétuellement ses victoires. Peu à peu se forme de lui» de son style» de son àme» un portrait que les années n'effaceront pas. Souvent même elles Tembellissent. Le mystère créé par 1 absence d'œuvres écrites intéresse à une renommée que semble menacer l'oubli : chacun travaille pieusement à V;[ soustraire ; le péril ne sert qu'à redou* bler son éclat, et Téloignement étend autour d'elle non pas un nuage qui la voile» mais une auréole qui la transfigure.

Ainsi prrandissent encore» dans les souvenirs et dans l'admiration de notre province» ces deux princes du Barreau lorrain, dont vous venez, Monsieur» en généreux émule» de rajeunir l'impérissable image. Et notez que celui des deux auquel on donne-

rait peut-être la préférence, si la perfection souffrait des degrés» est précisément celoi duquel il ne nous reste pas un seul plaidoyer complet.

De même. Monsieur, bien que vous sl^&l négligé de recueillir les y6tfe$, on connaîtra longtemps encore après nous l'histoire et les caractères principaux de Totre parole. Animé, dès.la première jeunesse^ par Testime affectueuse et, pour ainsi dire, prophétique de M. Fabvier; soutenu par ses exemples et par ceux de son glorieux rival, vous vous ' êtes appliqué à concilier avec fe culte de la forme, précieuse tradition du passé, la recherche consciencieuse de la vérité, la solidité du raisonnement, la vigueur de l'argumentatioa, la connaissance et Tintelligence profondes du Droit* Ces mérites, cachet de la plaidoirie moderne, distinguent notamment notre loyale et brillante école Nancéienne dont les représentants sont venus en si grand nombre au-* jourd'hui pour applaudir et partager le triomphe d'un maître respecté.

Mais, au-dessus de la logique et de la science, il est (comme vous Tavez dit) tout un ordre de qualités supérieures, non moius nécessaires et qui ne s'apprennent pas : coup d'œil prompt et sûr, qui, plongeant jusqu'au fond d'une cause, marque le point décisif et démasque le piège; élans pathétiques succédant aux éclairs de Tironie gauloise ; subites illuminations; répliques écrasantes, changeant tout de face au fort de la bataille ! Avec quelle aisance

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vous miriez €66 dons souteftins, oe n'est pas devant

vous, Monsieur, que j'oserais le dire, bien que tout Président ait droit» à ce qu'il semble, d'imposer las

plus rudes épreuves à la modestie d'un nouveau confrère. Je renvoie là dessus à tous voa audîtaura» à vos clients. Ten appelle surtout à ces iUuatres mailres du Barreau parisien, qui, aoeourus à iSancy ou à Bar avec la douce es|iérance d'une facile vie* toire, s'en j^odI retournés, sinon toujours vaincus, du moins toujours bien guéris de leur sécurité, et tout surpris de reconnaître, à leurs dépens, que, sans attendre ni encouragements n^inistériels ni secours d'aucune commission , ces bons LorraioB s'étaient permis déjà de décentraliser [éloquence.

Quant au soin du style, à votre respect pour la langue, il est superflu d'eu parler après les pages lumineuses que nous venons d'entendre sur Tlmprovisation, et qui, je le sais, furent elles-mômes presque improvisées.

Nul sujet assurément ne s'accordait mieux avec les mœurs d'une cité où les fêtes oratoires sont presque journalières, grâce à l'impulsion partie de ces chaires qui, depuis quatorze ans, nous oui été si légitimement rendues, et que nous entourons d'une afiluence trop fidèle, pour que jamais Ton puisse songer, je ne dis pas à nous les ravir, mais à n en pas . com pléter le nombre.

Vous avez envisagé l'Improvisation au point de vue de ses procédés secrets et de ses triomphes

publics : c'était votre hi&toire que vou^ racontiez, lie permettez-vous d'y ajouter d'abord une préface? Je voudrais remonter jusqu'au principe moral de cette faculté dont vous avez décrit les prodiges. Vous avez déroulé sous nos yeux les vagues du lleuve ; il peut être intéressant d'en rechercher la source. •

Le nom même de \ Improvisation ne nous donne sur son essence» sur sa cause intérieure, aucune lumière : bien plus, il pourrait nous égarer loin de la vérité. Ne semble-t-il pas signifier « Parler sans s'y être attendu, » donc, « sans préparation? » Voilà un sens fait pour séduire l'orgueil et pour enchanter la paresse de bien des prétendants au titre envié d'orateur K. Mais» sans les réfuter par lesmécoaiptes et les sots accidents qu'entraîne leur méthode, avertissons^les qu'ils commettent une déduction téméraire : de ce que Ton prend la parole sans s^y être attendu» s ensuit-il qu'on ne se trouve pas préparé ? Non, sans doute ; et Tune des armes de l'Improvisateur véritable» c'est l'incessante énergie^ la vigilance infatigable avec lesquelles sa pensée» prévenant tout appel, s'exerce sans relâche sur les matières les plus diverses. Reconnaissons-le toutefois : le terme « Improvisation » est tellement superficiel qu'il devient presque faux : il ne désigne cette mystérieusiÊ opération que par sa condilioii la plus extérieure. Né parmi les Italiens modernes» chez qui la * légèreté a trop souvent égalé la fécondité d'imagination» il se ressent de son origine. Je lui préférerais

la vieille expression romaine adoptée par nos voisins d'Angleterre: « Parler d'après la circonstance » . Et pourtant, là n'est pas encore indiqué le principe que nous cherehons. Les Grecs, peuple artiste et original par excellence, sont allés plus loin : ils disent : « Parler sur le champ daprès sai-^mémè, » c'est-à-dire « d après son caractère, ses conviciions». Mais c'était au Français, au peuple sincère et sérieux

entr'e tous (quoi (ju'il en diselui-même, Messieurs), c est à lui qu'il appartenait de créer ici une expression toute populaire d'une profondeur et d^une justesse surprenantes : a Parler d'abondance, » c'est-à* dire parler, parce que nous sentons en nous un tropplein de pensées et d'émotions qui nous oppresse, et qui enfin, débordant à un moment donnée s'ouvre passage par le discours.

Si telle est» Messieurs, l'essence de l'improvisation, ridée de non-préparation se trouve lui être non-seulement étrangère, mais absolument opposée. Longtemps, bien longtemps l'âme a dû ramasser en silence les flots de la parole encore à l'état d'idées ou de sentiments» avant qu'un des mille accidents de la vie, tout d'un coup, en détermine l'expansion. Mais l'imprévu n'existe réellement qu'au dehors : le dedans, qui seul nous importe, était préparé, même sans intention. La surprise n'a été qu'apparente.

Les conditions de l'Eloquence instantanée sont donc celles de toute éloquence : connaissance pro^

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l^ondû du sujet, émotion prafonde du cmr» Car» pout întéresm par la parole, il faudra toujonrs ce» deux choses : savoir, et sentir.

Tout improirisateur a commeiicé par accumuler une provision de faits, de Dotions, de jugemeols, d'kupresaiona perBonnelles recueillies dans les circonstances les plus diverses^ et passiounément élaborées. En raison même de ses peines» il s'est épris de ses richesses ; il a maintes fois éprouvé le besoin de les répandre, et c'est précisément parce qu'il les aime qu'il ne veut pas les garder pour lui seul. De là» lorsqu'il les expose au grand jour, cet accent à la fois séduisant et dominateur, où retentissent, m£|lés dans des proportions diverses selon les caractères et les occasions, rattachement aux idées pour elles-mêmes, la joie de se sentir lait pour les propager, la fierté d'instruire, de charmer, de maîtriser les autres hommes, le bonheur de les éclairer en les améli(Nrant,

I^s mouvements du cœur accompagnant fidèlement ceux de l'intelligence, c'est l'àme tout entière à mi œuvre attachée. Aussi ce langage se distinguet*]l par une spontanéité et par un élan qui entraînent. « Cela coule de source l » disons-nous : autre image populaire, dont la beauté pittoresque est pleine de vérité; car c'est du cœur que dérive cette abondance, ce débordement naturel de la par rôle ; et voilà bien la source dmne que nous voulions découvrir*

Fklèlft à votre «QcaiioB el A ipos études» vous ave» peint féloquenee «'armant de tous les prestiges de l'art, de rinstruciioDy du génie pour régn^ sur les aucMoims les plus imposanis. Mais, si elle se passe de soldais et de budget, elle sait aussi i>e passer de chaire et 4e trilMme : ce théâtre, il est vrai, rehausse soa

mérite et sa splendeur; il lui assure le retentisse- Bieoi et la gioire; mais lui est-il indispensable? Nttllenient* Des esprits animés, des cœurs sincères, que dis-jeî un seul C(f ur bien pénétré d'une seule I idée, d'une seule affection, c'est tout ce qu'elle demande. Eh bien ! ces conditions, elle peut les trouver» elie les trouve joumeHeœetit dans tous les rangs de la société, dans les situations les plus ordinaires de la vie. Ëlie possède là un domaine imneiise, à peine eotrevu pourtant, parce qu'il lui manque la radieuse lumière dont s'environne Télo- (fuenee publique, mais non moins opulent, non moins divers, et plus intéressant peut-être, par son humilité môme.

Consentirez vous. Monsieur, à descendre avec moi sur ee terrein encore inexploré? Daignerez- vous honorer d'un coup d'csil rapide ee que noue appela* lerons, s'il vous plait, X Improvisation intime et prioéet * Transportons-nous loin des enceintes bruyantes

où se pressent les multitudes attirées par le grand soleil de la parole : Téloquence qui nous occupe a pour siège roiwbie des foyers où s'abritent nos lamiiles; elle se cache dans les plis discrets de nos correspondances ; elle s'enferme parfois dans les plus pauvres demeures.; tout au plus se permet-elle la demi- publicité de nos salons. Elle peut rencontrer pour héros les héros mêmes de Téloquence publique (et ils nous touchent alors autant qu'ils nous éblouissaient naguère) ; mais ses représentants habituels sont les hommes de toutes les classes» volontiers des plus ignorées. Son personnel est donc innombrable, et tous nous y figurons.

Oui, Messieurs, H nous arrive à tous d'improviser, comme à M* Jourdain de a parler en prose, » sans le savoir, et nos Improvisations n'en sont que plus réelles. Si nous les ignorons, c'est que dans ces bons

moments où une des fibres les plus sensibles de notre cœur a été touchée, tant qu'elle vibre, nous cessons de nous observer. C'est aussi qu'à ce terme technique d'improvisation, nous attachons, malgré nous, des idées de discours public, de calculs oratoi* res, de développements habiles et d'estrades pom* peuses^ qui n'ont rien à voir ici.

Sans éclat, mais non sans puissance, l'éloquence secrète intervient de toutes parts dans notre vie ; elle auiine, elle ennoblit nos relations les plus familières; nos conversations les plus inconnues. « L'éloquence, » a dit La Bruyère, « peut se trouver dans les moin-

« dres entretiens ; elle est rarement où on la cher- • che; elle est souvent où on ne la cherche pas. & Yojez dans cette chambre silencieuse : c'est un père, un ami, un chef ; c'est une épouse; c'est une mère. 11 s'agit de relever un courage abattu, de ramener un cœur égaré ; de réprimer une fougue imprévoyante, de faire entendre Tappel de la tendresse, de l'ordre, du devoir. .Tout se passe sans bruit ; les

choses du cœur ne sont jamais bruyantes. Mais ce calme lui-même lait retentir bien plus fort dans une conscience attentive les conseils de raflfection, les maximes de Thonneur. Le monde n'a rien vu, rien entendu, et pourtant il y a eu là une àme persuadée^ guérie, entraînée ; donc il y a bien eu éloquence» « Car, » (c'est encore La Bruyère qui parle) ^ a si la « logique est un art, Téluquence est un don de fdme, t lequel nous rend maîtres du cœur et de l'esprit f des autres, x» ^

Tout récemment, Paris perdait un orateur également illustré par la tribune et par le barreau ; ses dernières paroles à ses quatre enfants inclinés près du lit funèbre sont demeurées un secret entre eux et le mourant : on sait seulement qu'il leur recommandait Tonion, le courage, le soin de sa gloire, et qu'il ajoutait avec un sourire: a Je vous parle bien «longuement, mes amisl Que voulez*vous7 Je «meurs en avocat!» Mais ne croiriez-vous pas sans peine. Messieurs, que ce discours suprême où Ut Marie résumait toute une vie de travail, de

lottes gënérettMs et de patriotisme* égaU peut*6tre

sa plus célèbre improvisation ?

Voyez encore» daos cette salle riante et parées

c'est un cercle élégant de convives, d'hommes du monde : on s'eatretient un peu de tout pour que chacun ait son tour. On associe^ selon les préceptes de nos aïeux, le sérieux et la gaUé. On raisonne sans argumenter : on plaisante sans jeux de motsu Proposées comme en passant» les questions &e Irai-* tent avec une précision rapide ; on discute pom s'éclairer; devant la dispute, on s'arrête* Mais soudain un œil a brillé; une bouche émue s'est ouverte: sur un mot, un des causeurs a senti une conviction s'éveiller en lui : son imagination s'enflamme. Il parle. On s'est lu. Un élounement sympathique prolonge le silence. Enfin; « Bravo I... 11 improvise n répète l'assemblée en riant; et de tous ceux qui badinent ainsi^ pas un peutr-être ne se figure avoir dit juste.

Serait-il vrai. Messieurs, que cette branche gracieuse de l'éloquence, la Cmversaiian, si amou«» reusement cultivée par nos ancêtres, si riche sous leurs mains en fleurs imprévues, se flétrisse aujourd'hui négligée par leurs enfanU? Est-il bien vrai que nous ayons perdu le secret de ces causeries solides et charmantes, expansives et réservées tout ensemble, d'où Tin^provisation s'élançait dans toute sa verdeur et son énergie? Hélas! convenonsen ; le cigare^ nos cercles disputeurs, nos raisonne-

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ments ereiix e4 stérile» sur la politique, en éloi^ gnant les femmes, ont mn k Ja coaveMtioo se& juges les plus fiosj ses plus précieux raodéraleurSé Privée de cette aimable présence, qui était à la fais une inspiration et une sauvegarde, elle risque de n'èlrc plus ce cordial échange d'idées, auquel présidai! une déférence réciproque e4 Teolbousîasme eommun du beau et du vrai. Ne devient-elle pas dans bien des lieux une arène glacée où dee amours-propres bargneux s'attaquent sourdement par de prétentieuses dissertations, des commérages puérils^ de vulgaires équivoques, et de vaines cOd* testalions toujours prèles à dégénérer en querelles?

Hàtons-nous de le proclamer ici, Messieurs; Nancy et son Académie n^auront pas été complices de cette décadence: elles l'ont combattue; elles luttent encore, et de la plus vaillante façon, par l'exemple. Je sais, tout près d'ici, de nombreux salons que rien encore n'a pu transformer en taba*

gies : nous posscJons même des tabagies spirituelles, courtoises, où la plus baute raison s'unit à la plus exquise politesse, et où se fait jour, en dépit dé brouillards presque germaniques, le rayonnement inespéré de la grâce française. Dans toutes ces réunions. Ton peut se rendre en se disant : ^ Quel bonheur ce soir t on causera Je vais donc en-^

tendre improviser ! »

De son ancien rôle de capitale, notre ville conserve, elle conservera toujours^ je Tespère, ce culte du

bon goût, ce sens de la vraie distinction qui est inséparable de la bienveillance et de la simplicité « enfin ces traditions de pur et noble ian< gage, qui firent si longtemps les délices et le juste orgueil de nos pères.

Oserai*je dire. Messieurs» que votre influence n'est pas étrangère à ce résultat? Il me siérait mal aujourd'hui de vanter Turbanité fraternelle qui tempère vos discussions, et rend si douce la tâche de vos présidents; mais, puisque nous parlons de l'improvisation, puis-je oublier combien de fois je rai vue étinceler dans vos entretiens? Je renonce à compter tous ses représentants parmi vous : mais, si je voulais signaler un type actuel de l'improvisateur tel à peu près que le rêvait l'antiquité, c'est-à-dire élevé, par les éludes les plus infatigables et les plus variées, à la hauteur de tous les sujets; toujours capable de soutenir la parole, et, du reste, toujours heureux de la prendre ; impatient d'associer tout le monde à une instruction qu'il élargit sans relâche ; libéral semeur d'idées ; apôtre habile de concorde et de progrès universels ; consacrant la souplesse de son esprit, la persévérance de sa volonté au bien d'une ville qu'il a si puissamment contribué à transformer ; puisant dans la conscience de son désintéressement, dans la candeur de ses enthousiasmes, un secret d'éternelle jeunesse ; si j'avais à découvrir un tel homme, c'est parmi vous, Messieurs, que je le chercherais.

Desoendons maintenant de ces classes privilégiées jusqu'à celles que mille institutions généreuses a*oni pu encore affranchir de la misère et de Tignorance. Dans ces ténèbres» notre improvisation ne s'éteint pas. Loin de là, les souffrances mèmés, Teffort sans témoin contre les servitudes de la vie, T héroïsme à huis clos, alimentent mystérieusement dans une foule de cœurs les sources d'une éloquence douloureuse» qui se dissimule en face de Tindifférence ou d'une banale curiosité» mais qui aime à s'épancher devant une respectueuse compassion.

L'indigente mcve de famille, lorsqu'elle vous confie ses long sacrifices» ses courtes joies ; l'ouvrier» Farlisan, lorsqu'ils essaient de faire comprendre au visiteur le jeu de la machine à laquelle est enchainée leur existence obscure; le soldat, le villageois retraçant leurs combats» soitavec l'ennemi» soit avec les éléments, trouvent dans leur lutte contre une langue rebelle des inspirations qui font sourire» mats dont l'audace naïve intéresse. Au modeste tribunal de nos juges de paix^ nos bons paysans (soutenus» il est vrai» par leurs deux fidèles génies» l'obstination et la ruse)» apportent une richesse d'arguments» une faconde rustique» dignes parfois d'un plus vaste théâtre, ajoutons « dignes souvent de meilleures causes. » Vous-même» Monsieur» n'avez-vous pas jadis, dans votre cabinet, entendu certains clients illettrés vous expliquer leur plainte avec des images, des mouvements dont votre (aient

qui s'assimile tout en le transforuiant» n'a pas dédaigné de profiter ?

Mais, dans toutes les conditions, les improvisateurs les plus aecomplU, ce sont les femmes* Sand s'inquiéter, grâce au ciel, des préceptes dé rliélorique» éclairées seulemeat par leur esprit naturel et plus encore par les «nerTeillenses déiicateMea de leur cœur, elles répandent dans leurs entretiens, dans leurs lettres, de fraîches et touebantes beautés» aux" quelles n'atteindraient jamais tous les raliinements de Tétude. Sans être appelées ati rôle d'orateurs, elles en ont, chacune dans le cercle de ses relations, la puissance et les succès. Elles les doivent à la remarquable persistance de leurs idées et surtout de leurs a£fections : leur enquise sensibilité, le recueillement de leur vie concentrent mieux les impressions dans le fond de leurs âmes: aussi, quand vient rexploeion^ la parole, mûrie dans ce silence actif qui occupe tant d'heures de leurs journées et que nous prenons trop souvent pour une indolente rèterie, s'échappe, aussi pleine de pensées, aussi habile, aussi péné-» trente que celle des hommes les plus exercés. EUed rauimeut, elles la multiplient^ pour ainsi dire, par une action k la fois sobre et nuancée, passionnée et modeste, qui n'appartient qu'à elles!

Ainsi comprise, Tlmprovisation semble se dérober à toutes les règles, pour ne relever que de la nature. Mais disons mieux : loin de se trouter en opposition avec les règles, elles les remplit toutes, parce qu'elle

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obéit à la seule constaote ei absolue^ la vérité du sentiment.

Si le don d'improviser est tellement commun, oû pluCAt (pour réduire mes prétentioiis et pour

échapper à Taccusaiion de paradoxe)» si les germes de rimprovisation sont ainsi prodigués dans les esprits, s'ils y éclatent si fréquemment, d'où peut venir* me dira-t-on» l'extrême rareté des* hommes capables de porter^ en public, le poids de la panrole improvisée 1

Ah ! Messieurs, c'est que la présence, l'idée seule

de ce terrible public cbange tout : l'iiUimité de la fomille, le demi^jeur des cercles mondains metiail à Taise les plus timides. Mais tout grand auditoire frappie d'un trouble difficile à vaincre : les plus toives lui ont payé tribut. Regardez Démosthène s'enfuyant, pàle de houle, lom de la tumultueuse assemblée, ^u'il doiDptera plus tard ; revoyez notre Berryer, dé^à illustre, montant tout fiévreux ces huit marches redoutables, en comprimant son cceur pour Tempècher de battre l Kobles angoisses sans doute et bien préférables à la stupide sérénité des parleurs médiocres! peurs de héros 1 peurs d'artistes! Oui j mais si l'on y cède, si dans cette agita* tien même on ne puise pas une force nouvelle, on est perdu î... La réunion la plus bienveillante, la plus gracieux» ne vous présente plus que profondeurs menaçantes ; ume brume glacée voile les yeux ; un fréuiissemeni nerveux tourmente les membres ;

on laisse tomber les mots comme dans un rêve ; on croit les prononcer sous une sombre voûte retentissante. 11 s'opère en nous comme un dédoublement

douloureux, lout différent, Monsieur* de celui que vous décrivez si bien ! La moitié qui a commencé à parler, ne pouvant plus reculer, poursuit à travers le brouillard et le silence morne ; l'autre moitié, tremblante, effarée, fixe sur l'assistance muette le regard du condamné sur ses exécuteurs. On se sauverait! on voudrait être mort, et, de fait, on ne vaut guère mieux!

Gomment réagir? comment maîtriser ce corps, cette bête craintive qui regimbe? Quels aiguillons employer? Un seul^ Messieurs, Tàme, le caractère.

Le caractère, voilà bien la force indispensable à l'improvisateur pour sortir, sans désastre^ des phases successives de son long travail. Avant tout, il lui faut se créer une conviction : mais, sur des matières vastes, compliquées, il ne Tachète qu'au prix d*études, de lectures, de méditations infinies.

Il n'éprouve, il est vrai, (jue du bonheur à la répandre: tenir des assemblées sous l'étreinte de sa parole, c'est pour lui un besoin inné, invincible : parfois, si Tàge ne lui permet pas encore cette noble jouissance, il trouve moyen d'en savourer Timage. Voyez ces deux enfants: Tun, debout dans sa chambre devant son pupitre d'écolier comme à une tribune, s'est composé un auditoire avec des statuettes de plâtre ; c'est à ce sénat, en attendant

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mieux, quUl adresse de chaleureuses harangues sur

des catastrophes imaginaires. L'autre introduit sa bonue dans une sorte de petite église qu'il s'est arraiigce : ^ Asseyez^ vous, Colette,» dit-il, «le «sermon sera long aujourd'hui», et il se trausforme à son profit en Bossuet ou en Bridaine.

De ces enfants» Messieurs, le premier sera Yergoiaudy le deuxième, Lacordaire.

Mais, pour remplir une telle vocation, pour exercer sur les multitude^ l'empire le plus généreux de tous, mais le plus laborieux, le plus disputé, l'improvisateur , comme le grand artiste , doit s'être d'abord rendu maiUe absolu de sou inslrument. Il faut que sa parole ait été assouplie, domptée par des années d'exercices minulicux, pour «obéir à Timpuision la plus légère de sa pensée. Alors seulement affranchi du soin des mots, il peut ^ engager la lutte.

Et ici l'attendent les épreuves les plus rudes ï Ce n^est plus assez des qualités ordinaires de TOrateur, C'est peu de la logique qui dessine un plan; du bon sens qui, une fois le discours lancé, réprime tout écart de l'imagination, tout attendrissement indiscret du cœur. 11 faut encore la présence d'esprit, la riposte vive, qui, d'un mot, rabat l'objection, ou la relève pour s*en faire une arme ; la souplesse mêlée d'audace qui, au fort de la bataille, selon les incidents, opère de brusques changements de front; le sang-froid qui s'affermit sous l'orage ; l'intrépidité

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qui voH sans troQUe toutes tes résistances et qui

les domine; une ténacité à la fois indomptable et fleiible« qui, cédant pour mieux combattre, s'ouvre une route imprévue et revient au but, comme Taiguilie vacillante, mais obstinée, qui toujours se retourne vers le nord : « Je vous apporte ma conviction, d disait iierryer; «c'est vous qui faites mon discours. 9

Gomment accomplir tous ces prodiges. Messieurs, et sous le feu de mille regards, quelquefois de mille colères^ sans cette énergie de la volonté, plus rare que rintelligeuce et que la bonté du cœur.

Oui, c'est le caractère plus- encore que la supériorité de Tesprit^ plus que Téteadue des lumières, qui a fait les grands/improvisateurs : chacun d'èux voulait une seule ciiose, mais il la voulait avec * une foi profonde, jusqu'à la mort, Démostfaène veut maintenir Findépendance d^Àthènes ; lord Ghatam, la puissance OK^rale et matérielle de l'Angleterre O'Connell veut arracher à cette Angleterre même la liberté religieuse et l'égalité politique pour Tirlande; Berryer (dont le nom se représente sans cesse lorsqu'on parle d'éloquence), Berryer veut assurer à la France, le bienfait si longtemps souhaité d'une monarchie libérale 1 les orateurs de notre grande Kévolution veulent fonder les droits souverains des peuples, que nos soldats sauront , bien défendre; enfin les improvisateurs les plus désintéressés et les plus puissants de tous peut-être,

l«8 ApAtres et les Pères de TEglise* ne parlent, ne * meurent que pour propager dans Tuntvers, cette patrie du chrétien^ le dogme céleste de la fréter*

Dité, principe de tous les progrès à venir I

Et notre Ijorraine» Messieurs, pourquoi a4-elle conquis celte large ^>ari dans les palmes oraloires de ce siècle ? D'où vient qu'ils sont si nombreux dans celle province, dans celle ville surtout, les hommes dévoués qui, comme magistrats, comme

avocats, comme professeurs officiels ou volonlaires, honorent la parole? C'est que celte noble terre donne aux enfants qu'elle produit, ou communique à ceux qu'elle adopte» trois qualités, qui me semblent résumer les côtés les plus heureux du caractère lorrain, et qui sont justement les plus précieuses pour l'Orateur :

D'abord, une persévérance calme, toujours égale à elle*mème, triomphant des difficultés par l'effort soutenu, sans éclat, mais sans faiblesse;

Ensuite une bonté simple et vraie, parfois cachée sous des dehors un peu froids; mais» lorsqu'elle s'exhale en paroles^ n'en trouvant que mieux le chemin des cœurs ;

Enfin, une vertu charmante, qui double le prix de tous les mérites; sans laquelle l'éloquence la mieux douée, privée ou publique, serait nulle à vos yeux : vertu dont j^ai voulu, Messieurs, faire Fftme de ce discours pour le rendre, par là du moins, digne de votre bienveillante attention, la Sincérité! m9 E

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