‹ Mémoires de l'Académie de Stanislas (volume 3)Chapitre 55 sur 61 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Si j'osais comparer les petites choses aux grand» (je veux dire le roman à la tragédie), et appliquer une formule maiUémaùque auxceavresde Timagination, je dirais que M""* de La Fayette est à da Scudéry comme Racine est à Corneille.

Ce que Racine a donné à la tragédie, personne ne Tignore : — pour la forme, une perfection continue, une sâreté de goût, m sentiment délicat do la mesure en toutes choses, une pureté de lignes et une harmonie de contours qui font de lui le Raphaël de la poésie ; car en mon particulier, comme dirait M^^"" de Scudéry, j'avoue qu^une visite aux Sianze duVaticanet une lecture d'Ândromaque, d'Iphigénie ou d'Atfaalie, me laissent des impressions fort sem*blables; ^ pour le fond, une analyse des passions beaucoup plus délicate et plus vivante qu'elle n'ar* vait été dvauL lui. Corneille procède plus souveut

qu'on ne voiidrait par maximes générales, par formules scola&tlques et disiiaclions subtiles qui ralentissent et refroidissent Taction : Racine, dès qu'il a pris possession de lui-même* à partir d'Andromaque, laisse de c6té la dissertation ; ses personnages ne songent point à soutenir des thèses ni à poser devant le public ; tout entiers aux intérêts de leur passion, ils ne disent et ne font rien qui ne soit la révélation très-involontaire et très-sincère des sentiments de leurcœur ; et comme chacun d'eux est un type en même temps qu'un individu, les renseignements psychologiques qu'ils nous apportent sans le savoir, ont une valeur générale, sans aucune . apparence abstraite et scientifique.

D'un autre côté, le niveau moral a visiblement baissé ; le souffle tragique a perdu en puissance vivifiante et salubre ce qu'il a gagné en grâce et en séduction ; l'idée du devoir, toujours sur le premier plan dans Corneille, se retire au fond de la scène; la passion remplit tout ei ne lutte plus guère qn^avec elle-même, du moins chez les personnages principaux ; la leçon morale ne ressort plus avec uu relief qui ne permette point de passer sans lajroir; le vers lui-môme est devenu moins fort parce qu'il exprime des âmes moins trempées; et peut-être que Racine s'en doutait un p^u, lorsqu'il disait avec une généreuse sincérité: «M. Corneille fait des verscent fois plus beaux que les miens. » En somme, ce qui arrive dans la vie réelle est arrivé dans le drame ;

les caractères perdent ce qu'ont gagné les passions ; et, derrière la noble décence du langage» nous voyons poindre cette doctrine de Tirrésistible souveraineté des inclinations, et particulièrement de Tamour, qui deviendra plus tard tout le Credo du drame romantique.

Dans le roman, le progrès littéraire et psycholo* logique est plus sensible encore : de Scudéry, qui est bien de Técole de Corneille, n^est qu'un disciple souvent maladroit ; elle amplifie les défauts du maître et ne lui ressemble que de bien loin par ses grands côtés. Le tragique, s'il sacrifie souvent au goût contemporain, s'en dégage à toute heure par dUrrésistifcles élans; le romancier en subit l'influence avec délices, et l'exprime avec une fidélité diffuse. Au contraire, M'"*' de La Fayette (qui peut*-étre comme M"* de Sévigné avait pour Corneille des préférences de jeunesse) est aussi près de Racine que. le roman peut l'être de la tragédie, et la prose de la poésie. L'air de famille, déjà très-apparent dans quelques parties de Zàide, devient dans la Princesse de Clèves tout à fuit frappant pour l'œil le moins attentif ; et cette parenté très-glorieuse pour le romancier n'a rien dont le poète doive rougir.

J ai regret d'ajouter que le déclin moral est le même; ce n'est pas dire assez: s'il n'est pas plus marqué, il est plus dangereux. Dans la tragédie, la dignité du vers héroïque^ la grandeur des person-

nages^ la sévérité des eontenaiices théàtfaica» ie

lointain idéal de la bcène rendent la peoie moios glissante, à moins que de gaité de cœur on ne descende dans le genre détestable de la tragédie bourgeoise et du drame réaliste. La fiction roma*

nesijue est beaucoup plus près du spectateur par le détail où elle entre, par la prose qu'elle parle, par la qualité des personnages qu'elle choisU, par le droit qu'elle a de prendre des sujets cooteoiporains. Comme ta comédie, c*est toujours jusqu'à un certain point la vie réelle qu'elle prétend représenter; et tandis que nous pouvons à la rigueur ne voir dans la tragédie qu'une œuvre d'art, nous trouvons tou- • jours dans ie roman une doctritip et une conclusion implicite que nous pouvons accepter ou couibaUre« mais dont nous ne pouvons contester la tendance praiique.

C'est surtout par ce c6té psychologique et moral

que les romans de M'"' de Fayette nous intéressent* et c'est de ce double point d.e viio que

nous les voulons principalement considérer. Disons cependant quelques nu>ts du progrès signalé pka haut.

C'est un progrès, ce n'est pas une Iranslbrmatioa brusque. H"^ de La Fayette ne se dégagera pas tout d'un coup et ne se dégagera jamais entièrement des traditions de TAstrée, et du Cyrus, et de l'hdtei de Uauibuuillet. ban^ Zaïde suïioui, leur inlluence est manifeste; la fiction est conçue et les événements

86 développent d'après les principes jusque-là consacrés. « Ce sont tovjoors des pâmons exlraordi*

« naires et subites, des ressemblances incroyables de « visages, des méprises prolongées et pleines d'à- « ventares, des résolutions formées sur un bracelet cou un portrait entrevus* Ces amanis malheu^ « reux quittent la cour pour des déserts horribles « oit ils ne manquent de rien ; ils passent les après^ a dinées dans les bois, contant aux rochers leur « marlyre, el ils rentrent dans les galènes de lenrs « maisons où se \oient toutes sortes de peintures. « Us rencontrent à Timprotiste sur le bord de la s a mer des princesses inforlunées, étendues et com-» i me sens vie ; qui- sortent du naufrage en habits •< magnifiques et qui ne rouvrenllaiiguissamraentles « yeux que pour leur donner de ramour(l)«» Ajoutez que ces aventures, où le dieu du hasard descend si souvent de sa machine, s enchevêtrent les unes dans les autres comme dans la ClêHe ; que chaque nouveau personnage est tenu de conter son histoire; que chaque progrès du récit fait lever un épisode auquel U faut s'arrêter, si bien qu'à tenir les ûls croisés de ces intrigues, à suivre Faction principale à travers ces longues et fréquentes parentbèses^resprit se fatigue à peu près comme il ferait à résoudre quelque problème très-compliqué. Il ne semble pas que

(I) Saiote-Beuve, PortraiU de (enme\W* de LaFayette| p. 933*

— Miles romans soient précisément faits pour cela ; et ce n'est que justice de reconnaître qu'à cet égard les grands romanciersde notresiècle» W. Scott, Manzoni^ G. Sand» Dickens lui-môme^ malgré la multiplicité de ses personnages, entendent mieux l'art de la composition et les exigences du genre. Tout le monde sait avec quelle*, clarté merveilleuse, avec quelle ampleur presque épique^ avec quel respect pour la vraisemblance romanesque les événements se déroulent et s'encbainjenldanslvanhoe ou dans Quentin Durward. L^unité d'intérêt, plus difficile & conserver dans les cinq cents pages d'un roman que dans les cinq actesd'un drame, y subsiste toujours ; les personnages secondaires et les faits épisodiques y tiennent leur place modeste, et servent, comme il convient, à introduire dans le récit la variété et le mouvement, sans jamais rompre le fil ni amoindrir Fimporlance de l'action principale. L'œuvre toute entière, quelle que soit son étendue, reste dans la mémoire du lecteur comme un tableau, dont un seul regard découvre l'ordonnance.

Zdide demeure donc, comme Clélies un roman romanesque et climplexe, et la Princesse de Clèves, fort supérieure comme œuvre d'art, ne sera cepen* >dant exempte ni de quelque invraisemblance dans les aventures ni de quelque confusion et de quelque obscurité dans la marche du récit» rajoute (et c'est un autre trait de ressemblance} que les dissertations n'en sont pas entièrement bannies. Le lecteur qui les

rencontre dès les premières pages peut craindre

qu'elles ne lui tiennent, jusqu'au dénouement, trop fidèle compagnie. Deux cavaliers parfaitement in«connus l'un à l'autre, l'un fuyant depuis quelques jours le commerce des humains» l'autre menant depuis plusieurs années la vie érémitique, se rencontrent sur le rivage de la mer^ entrent en propos» et ce propos tout d'abord prend forme de thèse. «Vous « pouvez juger par le lieu oii je demeure, dit Terd mile, que je ne cherche pas de conversation. Ta-* a voue néanmoins que je suis sensible au plaisir de « voir une personne comme vous. — Pour moi, re* «partit l'autre, je fuis tous les hommes^ et j'ai tant « sujet de les fuir que si vous le saviez,.... vous ju*

« gériez qu'après tous les malheurs qu'ils m'ont

a causés, je dois renoncer pour jamais à toute sorte « de société. — Si vous n'avez à vous plaindre que des « autres, répliqua l'inconnu, et que vous n'ayez rien « à vous reprocher, il y en a de plus malheureux « que vous, et vous l'êtes moins que vous ne pence sez. Le comble des malheurs, c'est d'avoir à se « plaindre de soi-même, c'est d'avoir creusé les abi- « mes où on est tombé.... — Jevoisbten^ reprit Con* « salve, que vous ressentez les maux dont vous me « parlez ; mais qu'ils sont différents de ceux qa'on* « ressent, quand, sans l'avoir mérité, on est trompé, c trahi et abandonné de tout ce qu^on aimait davana tage. » Là-dessus ils-partent, et l'on voit bien que la question, qui n'est point insoluble ni abstraite,

restera indécise dans le cas particulier, cbatitiii des 4eux argumentants tenant à honneur d'être 1 homme le plus malheureux qui soit au monde.

La suite du récit ne tiendra pas, grâce à Dieu« les menaces du début. La psychologie — car» pas plus que M"* de Scudéry, M"" de La l ayette ne comprend le roman sans une étude des passions se fondra de plus en plus dans le récit et dans le drame, au lieu de s'en séparer sous forme de dissertation abstraite. Mais il était curieux de yoir cette femme d'esprit en* core tenue, à ses premiers pas, par les lisières d'une tradition dont elle va bientôt s'affranchir.

Le vrai et immédiat progrés lilléraire, la décisive supériorité de H"** de LaFayette» il les faut chercher dans le style, et c'est à elle-même qu'il en faut demander le secret et comme la formule. ËUe avait coutume de dire « qu'une période retranchée d'un « ouvrage valait un louis d'or, et un mot vingt | « sols.v A ce compte, ce que Ztndê vaut de plusqoe Clélie en louis d'or et en livres tournois est incalculable ; et cette façon de compter est la bonne. M™" de l-.aFayetle a clé pour elle-même cetélagueur habile qu^on souhaiterait à M'^** de Scudéry ; nou pas qu'elle ait d'abord étalé son histoire en un ma- • nuserit de dix volumes, puis opéré par condensations successives jusqu'à la réduction voulue ; mais elles eu d'ernblce le sentiment du ne quid niniis, la saiote horreur du narré qui ne finit pas, du dialogue oiseux, du mot qui ne vu point au fait. Sa pliiase t^i

dégagée ; sonréett coule et court de source, non avec réiioceknt esprit de Lesage et de Voltaire, ni avec le charaw limpide deFénelon, ni avec les saillies éblouissantes et l'adorable brusquerie de M'""^ de Sétigné» mais aiwe une simplicité sobre et rapide qui a de la grâce sans mollesse, de rélégauce sans affectation, de la sensibilité sans fadeur, et au besoin de la passion sans violence.

J'ai nommé U"^ de Sévigné, et je crains d'avoir marqué d*un trait trop appuyé la différence du style des deux marquises. Pcui-èire n'y a-t-il làautrecliose que la différence essentielle du roman, qui est un genre littéraire, à la lettre qui n'en est pas un lorsqu'elle ne tourne *pas à i'épitre. Peut -être M'"* de Sévigné, s'il lui eût pris ianlai&ie d'écrire une nouipelle, eût bridé sa plume et adouci ses couleurs. Ce que nous savons bien, c'est que M""^ de La Fayette quand elle se résigne — trop rarement pour nos plaisirs — à écrire pour la poste, éclaire sa prose si sage d'un gai rayon de folie, et ressemble, que c'est merveille, à Marie de Rabutin en personne. Ëeoutez-la défendant contre son amie sa paresse épistolaire : « Hé bien l hé bien, ma belle ; qu^ayez-^vous « à crier comme un aigle : mes journées sont vern- « plies; quand Bayard a couru tout le jour pour € mua service, éerirai-jeT Encore faut-il lui parler. « Quand j'ai courù, moi, et que je reviens, je trouve c M. de La Rochefoucauld que je n'ai point vu de « tout le jour; écrirai-je? M. de La Rochefoucauld

« et Gourville sont ici ; écrirai-je? — Mais quand ils

«sontsorlis? — Ah! quand ils sont sortis, il est onze

< heures^ etje sors» moi ; je couche chez mes voi« « sins à cause qu'on bâtit devant mes fenêtres ; mais c laprès-diner J'ai mal à la tête ; mais ie matio, j'y

< ai mal encore, et je prends des bouillons d^herbes « qui m'enivrent. Vous êtes en Provence, ma belle; c TQs heures sont libres, et votre tète encore plus ; € le goût d'écrire vous dure encore pour tout le € mondes il m'est passé pour tout le monde ; et si « j'avais un amant qui voulût de uaes lettres tous les c matinsi je romprais avec lui » Quinze jours après elle revient sur ses migraines : a Voici ce que a j'ai fait depuis que je vous ai écrit; j'ai eu deux « accès de fièvre; on me purge une fois; on me « purge deux; le lendemain de la deuxième, je me c mets à table ; ah I ah I j'ai mal au cœur, je ne « veux point de potage ; mangez donc un peu de « viande ; non, je n'en veux point ; mais vous, maa « gérez du fruit ; je crois qu'oui ; hé bien, mangez- « en donc ; je ne saurais, je mangerai tantôt ; que « l'on m'ait ce soir un potage et un poulet ; voici le c soir; voilà un potage et un poulet; je n'en veux « point ; je suis dégoûtée, je m'en vais me coucher, c j'aime mieux dormir que de manger^ Je me cou- « che, je me tourne, je me retourne, je n'ai point i de mal, mais je n'ai point de sommeil Etes-

(i) LeUre à M"» deSévigné, du 30 juin 1673.

a Y0U8 malade? nenni ; ètes-vous plus faible? oenni.

a Je suis dans cet élat trois jours et trois nuits ; « je redors présentement» mais je ne mfl^e que par « machine comme les chevaux^ en me frotlant la t bouche de vinaigre ; da reste, je me porte bien, 0 et je n'ai pas même si mal à la tète. » Qu'on rapproche de ces fragments la lettre de M^^' de Scudéry à M"* de Robiaeau sur son voyage à Rouen, et l'on prendra, si je puis dire, sur le fait, Taffranchissement définitif de la piose française.

Nous ne retrouverons pas dans Zdide ces allures capricieuses et ces brillantes fantaisies de style. Au dix -septième siècle, tous les romans sont graves, excepté le Roman Comique, et ceux de M"* de La Fayette le sont plus peut-être que ceux de de Scudéry. Mais il m'a paru curieux de montrer par un exemple comment, en un quart de siècle, la langue française

prend possession J'elle-mùme dans tous les Ions et sous toutes les formes, en prose comme en poésie, dans la conversation écrite ou parlée comme dans les pages laites pour le public, et comment, à cet heureux moment littéraire, elle retrouve la gaieté libre et Tentrain gaulois du seizième siècle, en y ajoutant une distinction de manières et une pureté da contours que le seizième siècle n'avait pas connues*

(1) Lettre i M"* de Sévigoé, du U juillet 1673.

Du Cyrus et d« la Clélie à ZOde et à la Primme

de Clèveê il y a donc un progrès manifeste du cAté du style et de Tart de la eomposition. Le progrès

psychologique, ai-je dit, n'est pas moindre; avec M"" de La Fayette le roman pénètre dans le vif et rialioie des passions ; l'analyse des sentiments n'est plus réservée pour les conversations abstraites, elle entre dans le tissu même du récit et en constitue l'élément le plus dramatique.

Pour appuyer ce^ jugement sur un exemple, je détacherai du roman AtZdide un court épisode qui» à mou sens, a plus de valeur et de portée morale à lui seul que tout le reste, de ces longues et trèsromanesques aventures.

L'histoire d'Alphonse et Bélasire est l^histoire d'une âme jalouse racontée par elle-même. Destinée i un dénouement tragique, elle commence d'une façon assez piquante. Alphonse Ximénès, d'une illustre maison de Navarre, avait éprouvé tout ce que rinconslance et la perfidie des femmes peuvent faire souffrir de plus douloureux. Sans avoir de parti pris contre le mariage, il ne veut plus eiUcndre parler de ces dangereuses passions que la beauté allume, et si jamais il se marie, ce ne sera point avec une belle personne. Sur ce cba-

piire, il est inflexible et la beauté dans une femme est pour lui une fin de non-recevoir, comme pour M. Jourdain la roture dans un gendre. « Monsieur, « dit Gléante, l'honneur d'èlre voire gendre est une c Taveur glorieuse que je vous prie de m'accorder. — « Avant que de vous rendre réponse, Monsieur, je c vous prie de me dire si vous êtes gentilhomme*. — « Monsieur, je suis né de parents qui sans doute ont « tenu des charges honorables ; je me suis acquis « dans les armes l'honneur de six ans de service, « et je me trouve assez de bien pour tenir dans le « monde un rang assez passable ; mais avec tout a cela... je vous dirai franchement que je ne suis «t point gentilhomme. — Touchez là. Monsieur, ma « ûlie n'est pas pour vous, d Alphonse dirait de même : Senor, permettez-moi de vous demander si votre fille est belle. — Senor, une telle question fait souffrir la modestie paternelle ; néanmoins, si j'en dois croire la voix de la cour et de toute la Navarre, il est vrai que ma liile a quelques attraits. — Touchezlà, Senor, je ne serai point votre gendre.

C'est de la sorte à peu près qu'il répond à son père, lorsque celui-ci, « souhaitant de le marier par <K cette cliiiuere si ordinaire à tous les hommes de « vouloir conserver leur nom, » lui parle de Béla-

sire, fille du comte de Guénarre, comme d'un parti considérable par son bien et par sa naissance. « Vous faites lé , répond Alphonse, « un souhait inui tile ; j'ai déjà oui parler deBélastfe ; je sais que pêr«

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« sonne n'a pu lui plaire ; je sais aussi qu'elle est

« belle, et cela seul sutiii pour m'ôlerla pensée de « Tépouser. » Mais le père, homme prudent et sage, ne se [jLiie pas d'une si l)C'lle raison^ et insiste doucement : a Yoyez'ia, je vous en prie^ et si j'étais « aussi assuré que vous lui puissiez plaire que je « suis persuadé qu'elle vous fera changer de résolu- « tion de n'épouser jamais une belle femme, je 0 ne douterais pas de votre mariage. » Alphonse, làdessus^ se rend au désir de son père» et les deux jeunes gens, se rencontrant pour la première fois chez la reine, se surprennent à ' demander en même liiuips à leurs voisins le nom Tuu de l'autre. Leur première conversation est parfaitement dégagée et libre, comme de deux personnes de mérite qui se connaissent de réputation et qui^ ne songeant point à mettre leur cœur de la partie, laissent le champ libre à leur esprit. Aussi Alpliouse « troi^ve la pera sonne de Bélasire très-charmante, et son esprit « beaucoup au-dessus de ce il en avait pensé. » Il le lui dit et lui avoue gaiment que st elle n'avait pas sa beauté contre elle, il serait tenté de lui plaire. Ce compliment, de forme assez nouvelle, plait à Bélasire, qui de son côté est aussi la plus éloignée du monde de songer à l'amour. Ils se revoient sou* vent, et ne se parlent en rien de Téloignement qu'ils ont l'un pour l'autre; et c'est sur ce pied que leur intimitié commence, toute d'esprit d'abord et de vive causerie et de confiance..., j'allais dire de

camaraderie amicale. « Je la priai un jour de me c dire les raisons qu'elle avait eues de refuser si « opinîàtrément ceux qui s'étaient attachés à lui a plaire. — Je vais vous répondre sincèrement» me 9 dit-elle : je suis née avec aversion pour le mariage ; « les liens m en ont toujours paru très-rudes, et j'ai • cru qu'il n'y avait qu'une passion qui pût assez « aveugler pour faire passer par dessus toutes les « raisons qui s'opposent à cet engagement. Vous ne « voulez pas vous marier par amour, ajouta-t-elle, a et moi je ne comprends pas qu'on puisse se niarier

< sans amour et sans amour violent ; et bien loin « d'avoir eu de la passion, je n'ai jamais eu d'incli- « nation pour personne; ainsi, Alphonse, si je ne suis c point mariée, c'est parce que je n'ai rien aimé. — a Quoi ! Madame, lui répondis*je, personne ne vous « a plu? votre cœur n'a jamais reçu d'impression? €t il n'a jamais été troublé au nom et à la vue de « ceux qui vous adoraient? — Non, me dit-elle, je ne « connais aucun des sentiments de l'amour. — « Quoi ! pas même la jalousie? — Non, pas même la « jalousie. — Abl si cela est, Madame, je suis per-

< suadé que vous n'avez jamais eu d'inclination « pour personne. »

On devine ce que vont devenir les résolutions du jeune sloiciea si fort brouillé avec la beauté. Le plaisir de rencontrer un cœur si neuf et si sincère, la gloire d'une conquête où nul n'a pu réussir, l'agrément d'un esprit où il retrouve tout le sien, enfin

(quoiqu'il u*en veuille pas convenir) celte beauté même qui devait meltre l'amour en fuite, en voilà plus qu'il n'en faut pour le vaincre, et le voici

embarqué sur la mer dangereuse. I.e cœur de Bélasire a pris le même chemin ; aussi sincère à avouer une inclinaliôD qu'elle Tavait été à décrire son indifférence» elle' apprend elle-même à Alphonse le progrès (|u il fait dans son cœur. Cependant ils n'osent pas du premier coup se livrer au sentiment qui les attire Tun versTautre, retenus, lui par sa théorie, elle par sa défiance générale des hommes et du mariage ; et comme ils ne se cachent pas plusieurs raisons d'hésiter que leur inclination, ils commencent plus d'une fois à dresser un contrat de rupture. Mais ils n'en peuvent jamais exécuter l'article premier qui est de se dire adieu ; ou du moins, «t leurs « adieux étaient si tendres qu'aussitôt qu'ils s'étaient « quittés, ils ne pensaient plus qu'à se revoir. » Ces liésilalions cl ces retours sont décrits en quelques pages exquises, parfuQiées de jeunesse, et tout imprégnées d'une sensibilité délicate et honnéfe ; on sourit en les lisant, et Ton aime surtout celte loyale Bélasire qui ne joue au feu ni avec son cœur ni avec son amant^ et qui, suivant un beau mot de notre temps, appartient de toute son &me à la lignée des sincères.

Enfin, leurs irrésolutions se fixent, leurs doutessont

rassurés; a Bélasire me promit qu'elle consentirait à « notre mariage, sitôt que ceux dont nous dépea-

« dions auraient réglé ce qui était nécessaire pour « l'achever. j> Voilà donc un roman qui ânil? Non» c'est un amour qui commence. Et pourtant je dois prévenir que jusqu'au dénouement il n'y faut point chercher d'aventures. On n'y trouvera ni père bar* bare^ ni rival obstiné» ni enlèvement» ni lettre qui se trompe d'adresse» ni rien de ce qui recule au dixiciiic volume le mariage d'Arlamène et de Mandane^ de Clélie et d'Ârons. Le malheur des deux amants sera ici un effet sans cause appa* rente» un phénomène invraisemblable» inexplicable, impossible. si nous ne savions à quel point le cœur de l'homme est ingénieux à se tourmenter et à faire nattre des maux réels en rêvant des maux imagi« uaires.

Qui donc a troublé ce ciel si pur? et quelle influence malfaisante est veiiuc se mettre entre deux âmes qui sont si parfaitement Tune à l'autre? c'est le monstre aux yeux verts dont parle Sliakspeare, c'est f insecte dont parle S. François de Sales» qui s^engendre de la pomme la plus délicate et la plus meure^ de laquelle néanmoins il gaste et corrompt la substance^ — la jalousie. Elle seule crée et conduit ce drame d'autant plus poignant et profond quMl est tout intime. « Un jour» mon malheur fit « que je la priai de me dire tout ce que sesamants « avaient fait pour elle... Elle me nomma tous « ceux qui l'avaient aimée ; elle me coula tout < ce qu'ils avaient fait pour lui plaire ; elle me

« dit... que le comte de Sare qui Tavait aimée « jusqu'à sa mort ne lui avait jamais plu* Je ne sais « pourquoi, après ce quMIe me disait, j'eus plus « de curiosité pour le comte de Sare que pour les c autres. • Cette curiosité est de mauvais augure ; c^est le petit nuage qui appaiaissant le matio dans un coia du ciel annonce au montagnard Forage de la joiirnùe. Le voyageur novice 1 aperçoit à peine, et ne s'en inquiète guère; mais bientôt on le voit grossir, et s'assombrir et envelopper enfin rhoriw)n tout entier, a Je la priai de me redire encore tout « ce qui s'était passé entre eux ; elle le fit, et quoi- « qu'elle ne me dit rien qui me dût déplaue, je fus « touché d'une espèce de jalousie. »

Cela est bien fou d'être jaloux d'an mort ; ce qui est plus fou encore quand on s'appelle Alphonse Xinienès et qu'on a l'honneur d'être aimé de la personne la plus sincère qu'il y ait en Espagne, et qu'on a sa parole qu'elle n'a jamais aimé personne» c'est de conserver dans son cœur l'ombre d'une hésitation et d'un doute. Et parce que cela est bu, cela est vrai. Et il est vrai aussi que rentré chez lui plus chagrin que de coutume-^ il dormit peu ; le

monstre aux yeux verts y mettait bon ordre, A partir de ce moment le petit nuage va grossir à vue d'œil, et la raison n'y verra plus clair, et les raisonnements du jaloux ne seront plus que des déraisonnements : '« Je n'eus point de repos que je ne la « visse le lendemain et que je ne lui fisse encore

« raconter tout ce qu'elle m'avait dit le jour précéc dent, il était impossible qu'elle m'eût conté « bord toutes les circonstances d'une passion qui « avait duré plusieurs années; elle me dit des choses «qu'elle ne ai avait point encore dites; je crus « qu'elle avait eu dessein de me les cacher. Je luis fis « mille questions, et je lui demandai à genoux de « me répondre avec sincérité. Mais quand ce qu elle « me répondait était comme je pouvais le désirer, je a croyais qu'elle ne me parlait ainsi que pour me « plaire : si elle me disait des choses un peu avan- K lageuses pour le comte de Sai'e, je erojais (|u'elle

« m^en cachait bien davantage. Enfin » Enfin

Alphonse Ximenès était un homme à enfermer, et il le sentait. Il prenait une belle résolution de ne plus parler à sa fiancé de ce rival défunt et imaginaire ; mais il trouvait toujours (les jaloux sont de la famille des scrupuleux, que les confesseurs connaissent si bien) qu'il avait oublié de se faire expliquer quelque circonstance ; et « sitôt qu'il avait a commencé ce discours, c'était pour lui un laby- « rinthe, il n'en sortait plus. »

Dans ses longues^insomnies, il en repassait incessament tous les sentiers, tantôt accusant Bélasire, tantôt se maudissant lui-même du mal qu'il lui faisait par ses soupçons insensés» finissant toujours ^ parla résolution de lui parler une dernière fois, et remportant de cet éclaircissement définitif plus de trouble et d'obscurités qu'auparavant. Jamais

cependant mère indulgente ne traita avec plus

de douceur et de patience enfant plus déraisonnable. Longtemps elle travaille à le guérir, en se prêtant avec une résignation affectueuse à toutes les explications qu'il lui demande et lui redemande. AJors même qu'elle commence à se lasser du rôle qu'il lui fait jouer» elle ne veut point désespérer de son bon sens« et en même temps qu'elle lui fait voir à

quelle triste issue sa jalousie va concluire leur aaiour, elle lui démontre sa déraison avec une parfaite évi« dence : «Alphonse, lui dit-elle un jour, je vois bien «que le caprice que vous avez dans l'esprit va dé- « truire la passion que vous aviez pour moi ; mais il « faut que vous sachiez aussi c[u'elle détruira infailli* « blement celle que j'ai pour vous. Considérez, je vous « en conjure, sur quoi vous me tourmentez, et sur « quoi vous vous tourmentez vous-même : sur un « hpmme mort, que vous ne sauriez eroirc que j'ai « aimé, puisqueje ne Tai pas épousé, car si je Tavais « aiméi mes parents voulaient ce mariage et rien ne «s'y opposait,)» Â quoi il répond mille sottises: que ce qui le désespère, c'est précisément d^avoîr un mort pour rival et de ne pouvoir plus lui ôler l'espérance qu'il a sans doute eue d'être aimé; que siBéla* sire ne Ta point épousé, c'est qu'à la vérité riuclination qu'elle avait pour lui n'était pas assez forte pour vaincre sa répugnance au mariage, mais que son cœur apucepeudaat être louché; qu'à la vérité lui, Alphonse, n'en est pas sûr^ mais qu'il n'est pas

sur au^i du coatraire, et que cette iocertitude le rend le plus malheureux bomiDe du monde. — Il y a sans doute dans ces discours de quoi pousser à bout la plu^ inaltérable patience ; mais Bélasire aime« et ne veut point encore renoncer à guérir son cher malade. Après avoir vainement argumenté* et vainement donné sa loyale parole qu'elle n'a janiais aimé ni le comte de Sare ni personne^ elle

consent à une dernière explication, rcncclne etdefi* nitive ; elle pr4>met à son. amant une sorte de confession générale, elle la lui donne*. Cette narration était faite d'une manière qui devait guérir tousses caprices; c*est pourquoi elle produit un effet tout contraire, et il va sans dire que les mêmes scènes recommencent. Ët là-dessus» Bélasire^ comme ua médecin qui ne veut s'avouer vaincu par la maladie qu^après avoir essayé de tous les traitements^ elle s'avise de lui faire honte de sa jalousie devant son meilleurami, un certain DomMannque, le plusbon-* nëte homme qu'on pût voir. Celui-ci s'étonne d'un tel excès de déraison et lui en fait sur-le-champ des reproches mérités. &lais ce nouveau régime trompe les provisions du médecin. Comme un malade qui se guérirait d'une migraine par une fluxion de poi- Iriue, Alphonse cesse de craindre le rival enterré, et se forge un rival vivant; et comme il sent tout le ridicule de cette inconstance dans la jalousie, comme il y a en lui à côté du moi insensé un autre moi raisonnable que la folie du premier fait.rougir«

il cache dans son cœur ce nouveau poison» jusqu'à ce qu*il y ait produit tous ses ravages. Bélasire, sans songer à mal, continue donc à vojr Dom Hanriqiie que son amant lui-même a voulu, en des temps meilleurs, lui donner pour ami, et prend je ne sais quel mélancolique plaisir à s^affliger avec lui de ce caprice qu'elle ne peut guérir* L'espèce de confidence que ce chagrin établit entre eux n'échappe pas à l'aveugle clairvoyance d'Alphonse; il s'imagine que Bélasire a voulu lui prouver que « la' jalousie qu^on a des vivants est plus cruelle « que celle qu'on peut avoir des morts, » et il la prie à genoux de lui rendre son ancien rival, promettant qu'il n'en aura plus peur. Bélasire qui ne s'allendait point à ce nouveau trait ne peut revenir de sa surprise : a Que voulez-vous dire, Alphonse? s'écrie-t-elle. Vous avez perdu la raison ou vous voulez me tourmenter à dessein. Vous ne me persuaderez pas que vous puissiez croire que j'aie pensé à vous donner de la jalousie^ et vous ne me persuaderez pas aussi que vous en ayez pu prendre. Quoi? je voudrais qu'après avoir été jaloux d'un homme mort que je n'ai point aimé, vous le fussiez d'un homme vivant que je iraimc pas! ... Alphonse, vous me donnez un déplaisir mortel de me faireconnattre le dérèglement de votre esprit: je vois bien que c'est un mal incurable, et qu'il faudrait qu'en me résolvant à vous épouser, je me résolusse en même temps à être la plus malheureuse

per&oune du monde;... laissex-moi seule, je vous en conjure, vos parolelet votre vue ne feraient qu'augmenter ma douleur.)» Là-dessus elle se retire sans vouloir'rien entendre.

On juge bien qu'Alphonse, désespéré, bourrelé de remords^ revient dès le lendemain demander ftou pardon. Ce qu'on necroirait pas, c'est qu'en s'accusant et en promettant d'être plu9 sage, d'une même haleine, il conjure qu'on lui sacrifie Dom Manrique et qu'on cesse de le traiter en ami. £lle, sagement et noblement, s'y refuse : « Je ne dirai rien de vôtre folie à Dom Manrique, lui dit-elle ; mais je ne changerai rien à la manière dont je vis avec lui. S'il avait de l'amour pour moi, je ne le verrais de ma vie, quand même vous n^en auriez pas. d*inquié« tude; mais il n'a que de Inimitié; vous savez vous-même qu'il a de l'amour pour une autre ; je l'estime, je l'aime ; vous avez consenti que je Taimasse ; il n'y a donc que de la folie eT du dérèglement dans le chagrin qu'il vous donne. Si je vous satisfaisais, vous seriez bientôt pour quelque autre comme vous êtes pour lui. Ainsi ne vous opiniàtrez pas à me faire changer de conduite ; car assurément je n'en changerai point. »

Les choses en sont là. Comme nous disons en notre patois politique, quand une situation est aussi tendue, le siatu quo ne peut durer; il faut absolument qu'Alphonse cesse d'être jaloux ou quelielasire se dégage. Après avoir reculé les limites eon-

nues dala patience honiame, cette aimable personne

renonce à poursuivre une entrefTrise impossible; et dans un dernier entretien^ que je me reprocherais d'abréger et que je n'ose citer tout entier, ëlle loi fait connaître, avec une fermeté triste» le parti douloureux qu'il la réduit à prendre; en même temps, comme pour mieux lui faire connaître le prix du cœur qu'il a si follement perdu, elle lui annonce qu'elle lui a sacrifié ûom Maiirique et qu'elle vient de le prier de ne la voir jamais.

Alphonse avait tout fait pour rendre ce dénouement inévitable ; il en reçoit cependant un coup qui met sa raison et sa vie en danger. Revenu à luimême, il . mesure avec désespoir la profondeur de l'abtme où il s'est précipité de galté de cœur ; il tente d'inutiles efforts pour ilechir, non la colère dé Bélasire, mais sa résolution; il passe, en mi Espagnol, les nuits sous ses fenêtres, à jamais guéri, comme il croit, de la maladie . volontaire qui lui a coûté si cher. Mais il faut, pour Ten guérir, un remède plus violent encore ; il faut qu'après l'avoir conduit à la folie, elle le conduise au crime, a Je crus un jour avoir entendu ouvrir ses fenêtres dans le temps que je m'en étais allé ; le lendemain, je crus encore . la même chose ; enfin je me flattai de la pensée que Bélasire me voulait voir sans que je la visse et qu'elle se mettait à la ieuèlre lorsqu'elle entendait que je me retirais. (Il ne se flattait pas ; Bélasire veillait oomme lui ; elle u avait pu dclaclier son cœur de

celui pour qui elle aiait iant souffert ; eUe le mait

malheureux, elle le jugeait pénilent, elle allait pardonoer* «Je résolus de faire semblant de m'en aller à Ffaeure que J'avais accoutumé, et deretoumersur mes pas pour voir si elle ne paraîtrait point. Je fis ce que j'avais résolu ; j'allai jusqu'au bout de la rue comme si je me fusse retiré. J'entendis distinctement ouvrir la fenêtre; je retournai en diligence ; je crus entrevoir Bélasire ; mais en m'approchant Je vis un homme qui se rangeait proche de la muraille au-dessous de la feiièlie, comme un homme qui avait dessein de se cacher... Je crus reconnaître DomManrique; je m'imaginai que Bélasire Taimait, qu'il était là pour lui parler, qu'elle ouvrait ses fenêtres pour lui... » Ce lui est assez pour Tattaquer, et le blesser morleiiement. Ou sort de la maison au bruit des épées ; Manrique, à la lueur des flambeaux, reconnaît Alphonse, qui transporté de fureur lui reproche à haute voix de s'être fait aimer de Bélasire et veut continuer le combat. Mais lui, regardant son ami « avec des yeux trempés de « lairnes: Je suis bien malheureux, dit-il, de vous « donner toujours de Tinquiélude ; la cruauté de

< ma destinée me console de la perle de la vie que « vous m'ôtez. Je me meurs, et l'état où je suis « doit vous persuader de la vérité de mes pa*» « rôles. Je vous jure que je n'ai jamais eu de pensée « pour Bélasire qui vous ait pu déplaire ; Tamour

< que j'ai pour une autre, et que je ne vous ai pas

« caehé, m'a fait sortir cette nuit; j'ai cru être épié,

«j'ai cru être suivi, j'ai marché fort vite, j'ai < tourné dans plusieurs rues, enfin je me suis arrêté

a où vous m'avez Irouvc, sans savoir que ce fût le « logis de Bélasire« Voilà la vérité, mon cher Âl- « phonse; je vous conjure de ne pas vous affliger a de ma mort; je vous la pardonne de tout mon « cœur, continua*t-il, me tendant les bras pour tt m'erobrasser. Alors les forces lui manquèrent, et a il tomba sur les personnes qui le soutenaient* »

Voilà donc le ciernier terme où vient aboutir cette passion funeste. Ce n'est pas assez qu'Alphonse ait dclruii son propre bonheur et le bonheur de son amante ; il la compromettra par un éclat scandaleux, il tuera son ami, et tout aussitôt il saura, il verra que tous deux lui ont été fulcles jusqu'au dernier moment, et, si je puis dire, jusqu'au dernier excès; et cet ami achèvera de l'accabler par la magnanimité de son pardon, et celte amante ne lui laissera pas ignorer qu'au moment où il devenait assassin, elle allait lui dire : Revenez, j'ai trop présumé de mes forces, je ne puis vivre sans vous. Après tout cela il faut bien être de son avis quand racontant sa déplorable histoire à un autre malheureux, trahi dans son amour et dans ses amitiés, il lui dit en terminant : « Croirez-vous encore, seigneur, que vos « malheurs soient comparables aux miens ? »

Ce court récit me paraît de toute façon un chefd'œuvre. Je ne parle pas du stjle, dont vous avez pu admirer la distinction exquise et la sensibilité délicate; je parle seulement de Télude morale. Quelle aimable et touchante figure que celle de Bélasire ! L'auteur, il est vrai^ ne s^est pas étendu par une longue description sur les charmes de sa personne ; il ne nous a pas dit qu'elle a injlaiment de l esprit, qu'elle est bonne et raisonnable, qu'elle est compatissante et qu'elle est sincère. Il fait mieux, il nous la montre ; nousTeniendons parler et nous la voyons agir ; nous vivons avec elle» et ce commerce, qui dure quarante pages à peine^ nous laisse de ce caractère doux et fort une impression plus vive et plus nette que dix volumes ne nous en laissent des caractères un peu effacés et vagues de la Clélie. Puis avec quel art celte sagesse aimante et loyale fait ressortir en leur ôtant toute excuse la déraison et la misère (rAlphonse. Donnez à son amante un gviùn de coquetterie^ jetez-la dans ces entretiens galauts de Capoue où se complaît la vertueuse Clélie, faites-lui dessiner quelque carte de Tendre, en un mot mettez dans sa conduite ou dans son langage quoi que ce soit qui puisse porter ombrage aux plus exigeantes susceptibilités d'un fiancé, la peinture de la jalousie

perdra la moitié de sa valeur, et la leçon morale la

moitié de sa force.

Celte peinture est impitoyable et laisse uae impression douloureuse, que je crois très-salulaire. Alphonse a raison : la jalousie est un labyrinthe ; plus on y avance, plus on s^y perd, et Ton n^en peut sortir que par un violent effort. En vain, on nous donne un flambeau ; il y a dans la jalousie comme une force d'obscurcissement qui rend toute lumière inutile ; on ne s'en sert que pour prêter aux objets des couleurs fantastiques et fausses. En vain, on vous donne un fil ; vous ne le saisissez que pour vous enfoncer davantage dans Tînextricable dédale, jamais pour revenir sur vos pas. En vain, on vient vous prendre par la main pour vous ramener au grand jour, au ciel libre et pur; vous brisez celte main bienfaisante et le cœur fidèle qui la conduit. Tout remède se tourne en poison ; toute démarche innocente en preuve d'inconstance, toute explication . loyale en déguisement coupable ou en aveu involontaire.

Contre cette fièvre et contre ce délire, il y a ua

remède, et il n'y en a qu'un seul : la foi, la foi aveugle, absolue, obstinée ; non pas cette crédulité qui sans examen donne son cœur au premier venu, qui s'embarque à l'aventure sur le fleuve trop rapide de rincliiiiUion, et qui, trahie pour s'olre livrée <:m choix, se tourne en défiance universelle, mais la foi raisonnable qui a regardé à qui elle se fiait, et qui

avant de fermer les yeax a pa «e dire : Je mets ma

main dans une main litlèlc; je me donne à un cœur qui se donne aussi ei ne veut point se reprendre. Ceilc foi là, fille de Testime et condition de Tamilié, doit élre aussi la coodition de l'amour comme elle Test de la paix intérieure et de la paix domestique. Et remarquez que Tacie d'abandon qu'elle impose, on peut le faire» et on sent bien qu*il faudrait le faire ; dans les enir'actes de la jalousie, on sent que lui seul peut donner non-seulement le repos de Tàme, mais la lumière de Tespril, qu'il ne ferme les yeui que du côté des imaginations et des mensonges, et qu'il les ouvre du côté de la vciitc cl du bon sens. « Je voudrais, » dit la jalousie^ a qu'on « m^expliquàt ce mot, ee regard, cette démarche. « dont je suis tourmentée. » Je ne veux pas, dit la foi, qu'on me les explique. Et la foi a raison. Car si on entreprend de vous les éclaircir, premièrement ces explications, même décisives, né nous convaincrunt point : puis je gage que vous y trouverez matière k soupçons nouveaux, qu'il faudra éclaircir encore, et qui en feront naître d*autres jusqu'à l'infini. Au contraire, si vous commencez par croire fermement, généreusement, au prix d'un sacrifice et d'une lutte intérieure, vous connaîtrez bien vile, avec une surprise joyeuse» que les éclaircissements étaient inutiles et que les choses s'expliquaient d'elles-mêmes* Tout au moins» s'il reste quelque chose d'inex-*

pliqué, la lumière patiemment attendue, viendra eu m9 32

6oa temps; souvent plus prompte^ toujours plus

pleine el plus sereine que si vous la vouliez iaire jaillir avant Theure par un violent effort.

Voilà ce que le iiioi raisonnable iie se lassait point de dire à Alphonse. Quand une curiosité malbeu' reuse le poussait à savoir de Bélasire tout ce que le comte de Sare avait fait pour conquérir son cceur, ce moi lui disait : A quoi bon, puisque tu sais qu'il n'a pas réussi ? Tu as longtemps vécu avec Bélasire sur le pied d'une libre et confiante amitié ; tu la tiens avec raison pour la personne la plus sincère du inonde ; elle t'a donné sa parole qu'elle n'a point aimé cette ombre (jui t'inquiète ; tu Tas crue ; car bi tu ne Tavais point crue» tu ne Taurais pas aimée. Si tu la crois encore, que veux-tu de plus? si tu lui fais cette gratuite injure de n'avoir plus foi en elle^ la croiras-tu davantage quand elle entrera dans le détail infini de ce passé qui te fait peur?

Plus tard^ quand Alphonse lui demande cette confession générale écrite dont vous avez vu les effets désastreux, le moi raisonnable lui dit encore : A quoi bon aller jusqu'au bout? Ce qui te sera donné en détail, ne t a-t-il pas été donné mille fois en un | seul mot? et cette promesse elle-même qui t'est faite avec une si généreuse prévoyance ne te dis- J peose-t-elle pas d'en exiger l'accomplissement? Qael j fruit en espères-tu, sinon une nouvelle pâture à la i jalousie insatiable 7 Quand tu verras tout ce que ce prétendu nval a ans de respect et de persévérance

dans sa tendresse» n'en Toudras-tu pas conclure

qu il a sans doute été payé de retour? Quand cette fline sincère que tu tortures à plaisir te dira qu'elle a estimé un homme estimable, ne dénaiureras-tu pas le sens des mots, et ne liras-tu pas amoitr où

elle a écrit esthnel et ne réussiras-lu pas enfin à faire taire ce cri de ta conscience et de ton bon sens, et de ton cœur, qui répète aujourd'hui encore à tes oreilles obstinément fermées qu'on t'aime et qu'on n'a jamais aimé que toi t ^

Ainsi, à chaque nouveau détour, la même voix, de plus en plus affaiblie par la distance, se fait enten* dre de l'entrée du labjiiutbe; elle lui crie de s'arrêter, de revenir sur ses pas, qu'il se perd, qu'il ou^

trage un cœur digne de ses respects, qu'il compromet le bonheur do deux âmes, qu'il est temps d'en finir. Lui continue de s'enfoncer et de s'enténébrer, espérant follement qu'au bout de celle obscurité, il trouyera la lumière. Mais la lumière est derrière lui; il lui tourne le dos, il va à la nuit et à la catas^ trophe.

C'est ainsi que la peinture des passions peut devenir une leçon de morale, très-pratique et très-facile à saisir, quoiqu'indirectement présentée. Mais pour que la leçon soit bonne, il faut que ni Tauteur ni le lecteur ne prennent parti pour les folies du cœur contre le bon sens et le devoir ; il faut que la raison et la conscience aient pour elles non-seule* ment un dénouement fortuit, que chacun peut iou-

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Jour» modifier à sa guise, mais l'esprit, rintention et Facceut du récit. Que si, au contraire, le»iaibtesses du cœur et les capitulations de la conscience eo face du devoir nous sont présentées comme aimables^ comme séduisantes, tout au moins comme inévitables et comme amenées par une fatalité dont le joug est doux à subir, si l'auteur nous donne pour vertu rare et parfaite les dernières hésitations d une ftme prête à faiblir, si le lecteur est à chaque iostant tenté de se ranger du côlé des imprudents qui jouent avec le péril, et de souhaiter pour lui-mèoie leur situation et leur rôle, un effet précisément inverse se produit : la peinture de la passion, au lieu de provoquer les salutaires réactions de la raison et du sentiment moral n'est plus qu'un chant de Sirènes attirant Tàme vers les écueils ; et le dénouement le plus austère îie sauve rien parce qu'il vient trop tard* Voità pourquoi j'ai Tintention de juger avec quelque sévérité la Princesse de Clèves, dont Tétude va nous occuper.

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