SECONDE PARTIE
Je àwù que M"^ de La Fayelle a rendu un
mauvais service à la littérature et. à la morale, en ouvrant — discrètement encore — la porte par où devait entrer dans le roman la théorie de la passion souveraine. Four préciser ce grief, j'ai besoin de revenir à Corneille et de prendre le caractère de Pauline comme personnification d'une doctrine sur le pouvoir et le devoir de la volonté à l'égard de l'amour.
La doctrine qu'il est facile de dégager du rôle de
Pauline est celle-ci : Le devoir est appelé à gouverner la vie tout entière» les sentiments aussi bien quQ l'a conduite ; le mariage crée des liens qui ne permettent plus au cœur de disposer de lui-même ; dès qu^une femme a donné sa main et sa foi à un honoéle homme, le cœur peut et doit suivre; audessus des inclinations involontaires» il y a en nous une force libre qui doit s'appliquer à les \aincre dès. qu'elles se portent sur des objets illégitimes, à combattre tout ce qui, sous une forme quelconque.
tend à les entretenir; c'est surtout par la défiance de soi-même et par la fuite du péril que celte force doit 8*exercer ; et si malgré ces précautions, la fortuue je lie une âme en des rencontres périlleu&es pour sa vertu, il y a des grâces d'état qui assureot sa victoire dans un combat qu'elle n'a point cherché.
La femme de Polyeucte ne croit pas qu'une fidélité légale la mette en règle avec son devoir d'épouse ; elle sait que Polyeucte a droit à son cœur ; elle sent aussi que ce cœur, pour ne pas retourner à son premieramour, a besoin d^ine garde vigilante, et dès qu'elle aperçoit le danger, dès qu'elle sait que Sévère vit et Taime toujours, sa résolution est prise de le fuir.
Moi, fliM, qm je roToia un si pnluaiil vahiqQeiir £1 m'expose h des >eux qui me pereeni le cœor. MoD père, j« sais fèmne el je sais ms faiblesse ;
Je sens dcjà ihoq comif qui [>our lui s'intéresse
El poussera sans doute eo dcp;t do mn foi
Quelque soupir indigae el île vous el de moi.
le ne le Terrai ppiot. ^
Mais Félix insiste^ et Pauline mettra sa vertu d e-
pouse sous la garde de son obéissance de fille.
Cti>\. k mot d'obéir, puisque vous comniaudez
E3le voit donc Sévère; et dès le début* tranchant dans le vii et donnant comme la uole tonique de l'entie-
tien délicat où elle est engagée malgré elle, elle déclare à celui qu'elle a tant aimé ^'eUe en aime
m autre. .
Ovi» j« raînie, Sé?&r«, et «'«s lus iNtinl d*eimei.
Est-ce un mensonge t non, c'est une vérité profonde»
c'est la liberté qui s'affirme et ne souttre pas que la passion conteste son empire. Elle aime Polyeucte puisqu'elle veut Taimer. Elle a déjk toute la v«rtu de l'amour; elle n'en a pas encore les joies, les effusions spontanées, et ce que j'appellerais volontiers la dévotion sensible, bile les aura» et avant le dénouement, avant cette grâce suprême de la conversion qui est le prix de sa vertu, elle aura conquis, elle aura créé en elle-même un senti* ment chaste et passionné qui lui permettra de dire t Mon Polyeucte. »
Au pôle opposé, nous trouvons une autre doctrine, dont la formnle est à peu près telle : La loi du cœur, c^est-à-dire la toi de la passion, est ta loi su* préme. Ën vertu de celte loi, si entre deux âmes qui se sentent ou qui se croient faites Tune pour l'autre, il n*y a d'autres obstacles qu'un devoir, cet obstacle est nécessairement brisé, et il l'est légitimenieiil, au nom du droit divin d es a ffmi tés sympathiques. Par conséquent, cet obstacle qui ici s'appelle le mariage, est chose déraisonnable, tyrannique, et — je n'invente rien — impie; car il va
contre la force des choses, conlre le droit du cœur,
CiOiitre Tordre de la Providence mauiiesté par la passion» Enfin tant que cet obstacle subsiste dans la loi religieuse et dans la loi civile, Tètre en qui il s^iucarne — te mari, puisqu'il faul l'appeler par s(hi uum — est de trop dans le monde, et ne fait que son devoir en s'allant pendre, noyer, ou jeter dans quelque fente de glacier. Je pourrais citer, sans sortir de notre siècle et de notre pays, tel roman célèbre où le mari — fort honnùteraent, dirait Molière — accepte cette théorie, et la met en pratique.
J'ai bâte de le dire : H"^ de La Fayette ne va pas jusqu'à cet excès de logique. Si rapide que soit une pente, il faut du temps pour ladescèndrc jusqu au fond. Mais dès qu'on admet que la passion peut plus que la volonté soutenue par la grâce, on est sur cette pente qui conduit au bas du glacier. Et M"* de La Fayette y est, je veux dire qu'elle y Oiet son héroïne de prédilection.
Klle se fait une idée fiiusse et abaissée de la liber* té, du devoir, delà vertu; — de la liberté, car elle donne à entendre que les inclinations échappent à son contrôle et sont plus fortes qu'elle ; — du devoir et de la vertu, car elle croit qu'il est permis de donner sa foi à quelqu'un, et en même temps de garder son cœur pour Toflrir ou le laisser prendre à quelque autre, et que si le bonheur domestique est troublé par ce partage, la plus austère vertu s^en peut du moins accommoder, Elle entre