‹ Mémoires de l'Académie de Stanislas (volume 3)Chapitre 6 sur 61 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

PltOiNONCÈ AUX FUiNKHÂILLES DE M. GUILLEMIN

Par son PitÉsiDBifT, M, I. DUCHESNE.

HBSSiBims^

Un nouveau deuil» dès longtemps commencé dans tous les cœurs» mais par là plus amer encore» nous réunît en ces lieux où tout semble parler d'adieux et de séparation (i), pour honorer les restes funèbres d'un confrère éminent et bien-aimé» que nous n'aurons pas même le bonheur d'accompagner jusqu'au séjour de son éternel repos.

Du moins, en ce moment où son âme, affranchie de ténèbres cruelles et indignes vient de remonter au foyer de la lumière, c^est pour moi, — qui fus son ami» une consolation» de rappeler, au nom de

(I) Ces paroles élaicnl prononcées à la gare du chemin de fei, avant le départ du corps pour Pool-à-MoussoD, où avait lieu l'iriiumation.

FAcadémie de Slanislas» les lifres d'honneur conquis

soit par celle iDlelligence longtemps si radieuse et si élevée^ soit par ce cœur toujours si affectueux et

si tendre.

M, Goillemin nous appartenait depuis dix-huit

ans: illustre par son enseignement historique dont notre beau Lycée conserve fidèlement le souvenir et les traditions, il se promettait, en venant à nous, de consacrer les loisirs de son rectorat aux études qui avaient fait sa gloire et qui* continuaient à faire son bonheur. Déjà, dans son Histoire du Cardinal de Lorraine, en peignant les passions religieuses du XVI* siècle, — il avait lait planer^sur les plus sauvages tableaux, les maximes d'humanité, de tolérance, honneur de notre époque. — Bientôt, dans une de nos séances les plus mémorables, — proclamant la nécessité d'élargir enfin les vieux cadres classiques * de THistoire ancienne, pour la mettre en harmonie avec le savoir moderne et avec nos découvertes contemporaines, — il ressuscitait d'avance sous vos yeux les sociétés primitives de la haute Asie; il évoquait du milieu des sables iNinive et Babylone ensevelies depuis 3,000 ans; — il tirait de leur poussière ces rois superbes, si terribles dans les récits enflammés des poètes hébreux, — ces arts précurseurs des arts de la Grèce, — ces villes immenses où les peuples se mêlaient comme des fleuves. Justifiant ainsi la Bible par les témoignages de nos voyageurs, il réalisait raccord tant cherché de la science et de la ioi»

— hxvn —

Conciliant par le caractère non moins que par respr'rt, il apportait dans les débats de notre Compagnie la modération que donne la hauteur des vues; il y joignait sans efforts une franche aménité, gage de cette bonté inaltérable que chacun a toujours trouvée en lui, mais dont ses amis seuls ont pu pénétrer tous les trésors.

Pardonnez, messieurs, si ma douleur personnelle redonble à Fimage encore présente des cordiales relations qui nous unissaient I Je revois les Jours heureux où tous deux, nouveau venus dans notre Lycée, frères par les sentiments et par les travaux, nous prolongions ensemble d'intimes entretiens dont aujourd'hui plus que jauiais je me sens incapable d'exprimer la douceur

Cher confrère, vous qui, tour à tour mon collègue et mon chef, — étiez toujours demeuré pour moi le plus simple et le plus ouvert des amis, — agréez rhommage suprême d'une voix qui vous élait bien connue : — Vaillant soldat de Pétude, — ah I vous ne méritiez pas de tomber danb rouibre, — avanl rheure, — loin du chjimp de bataille honoré par vos brillants débuts ! — Aujourd'hui, du moins, transfiguré par les malus libératrices de la mort, vous nous apparaissez de nouveau avec les traits dont nous déplorons la perte durant vos dernières années : — Nous vous revoyons avec votre éloquente parole, avec \otre physionomie généreuse et loyale, votre affabilité digne et charmante.

Puisse la compagne de votre vie, providence infa* ligable de vos longues souffrances, — puissent vos deux jeunes enfants, joie de votre cœur tant que Dieu Ta permis, — trouver espérance et courage non -seulement dans la sympathie unanime qui^ presse autour de vous, sous la neige, toute une cité affligée et reeueiliie, — mais surtout dans la pieuse conviction que votre àme, eniin rendue à elle-même, veille ardemment du haut du ciel sur tous ceux que vous avez aimés I

MâMoinet dont la société â voté l'impression.

L'AMRITA'"

DOUZIÈME MÉDITATION OHIENTALB

PAa M. L. UËUPOL.

Quand la vieillesse extrême enireyoii la barrière

Qu il faut franchir, laissant a d'autres la carrière, Les groupes de rivaux, les rangs de spedateurs, Les kariers attendus par les triomphateurst

(i) Rédià €0 sa volaaM ivée ooics expliet Uîm, eet j^Mftt paèmei lerfiraient d'inlrodielioii à.rétaile de It liuértiiire tMierite, ét ca mottde mytlérien qu'ils déyoileot soos bien des aspects ; ei Taoïeor det

Médilaiiuiis OTienlalts s'esiinierail forl heureux s'il ublciKiil da public un peu de TiodulgeDce avec laquelle l'Acadcaiie de Slâoislas a daigné, pcodant dix ans» accociiiir la lecture des parties successives de celle œuvre» corollaire de irevtai plus sérieii eoirepris avec M. £». Boreonf» ptr exemple : Gramiitire oo Mélliode pour éuidier l« iiDgoe HMcrile, PicliOBoeire eiiucrii-fmçBia, S^etm oa Choix de Horceiax stnscrili (texie, traucriplloo, Iridaclion, iDalyie et eommenlaire) ; dernièremeat eaBo, aa ipécimen dee Purftnat, présenté de la mènte'nitiiière, d*après l'ounafe pablié pir M. fréêMc Sleaxler, à Berlia, ea I8S9.

mo. 1

Rien n'est plus qa*Qn désfert» d*où diaqoe alhlële passe

De la mobile arène à riamiuable espace, De la lutte au repos, de ce qui va iioir A ce qui restera Téternel avenir :

On n'est plus de son siècle, on n'a plus de famille ; Cest UD peuple nouveau qui s'essaime et fourmille; On ne reconnaît plus ni ses mœurs ni sa foi; La langue est transformée, et tout aulre esl la loi ; Plus de contemporains ni de fermes attaches ; Tous les anciens soleils sont devenus des taches; 'On marche sans amis, on tombe sans parents. Au milieu des rieurs et des indifférents; Témoin de ce qui croule et de ce qui se fonde, Mais ruiuQ soi-même, on n'est plus d*aucua monde : Alors, cessant tfavoir des projets à nourrir» On regarde le ciel el l'on voudrait mourir.

Las d'esprit et de corps, de travail et d'étude, Fatigué de la terre et de la solitude. Un- brahmane aspirait aux loisirs mérités Par cent ans de vertu, cent ans d'austérités. Si, les yeux presque éteints» il cherchait la lumiâre En promenant la vue autour de' sa chaumière, Nul sourire du cœur n'éclairait l'horizon Où Termite accablé respirait en prison, Sans entendre jamais ces deux mots : Aimet espire. De l'épouse au mari, de l'enfant à son père. Aux débris d'un autre âge il survivait tout seul, Et sembUiil des deux mains retenir le linceul Qui, des êtres chéris enveloppant la cendre, De ses doigts dans le vide aspirait à descendre*

Comme un arbre où temba le foudroyant éclair.

Et qui n*est plus nourri par le sol ni par Pair, Deboat résiste eocor, bien que chaque heure enlève La racine à ses pieds et de son bois la sève, L'écorce de son tronc, h feuille y ses rameaux, L'ascèle n'avait plus d'ici bas que les maux ; Nulle âme du dehors ne visitait son âme ; Il n*aurait pas pu dire, ainsi que cette femme A qui l*on conseillait d'oublier son amant Et de porter ailleurs son volage serment ; « Chut ! Gt-elle aussitôt de sa voix la plus tendre, il dort là dans mon cœur et pourrait vous entendre. » Dans le Cfjeur du bràhmano il n'habitait plus rien Que le iidèie amour d un pauvre petit chien.

— « ÂUonSi mon camarade, il faut quitter la terre^ Nous y sommes de trop, lui dit ijs solitaire; Abandonnons ensemble, hôtes rassasiés, L existence où le sort nous avait conviés ; De ce triste festin j ai bu, jusqu'à la lie, Eli y mêlant mes pleurs, la coupe trop remplie. Viens, mon vieux compagnon 1 Sans nous décourager Do voyage suprême affrontons le danger : Le ciiemin est bien long et bien rude, sans doute ; Hais nous serons heureux au terme de la route. Vers ce divin repos que rien ne peut ravir, L*un Tautre nous aidant, mettons- nous à gravir. Vois*tu l'Himalaya, dont la colonne immense Cesse à peine de croître où le ciel pur commence, Et qui, bravant Teffort du nuage orageux, Là*haut sommeille en paix sous un tapis neigeux T

Hé bien, mm gliîdd» maumi eeue nuÊsé snpérbe Porte son front plus haut qu un modeste brin d'herbe, Autant k mont Mérou la surpasse eu. grandeur i En majesté sublime, en céleste splendeur. Cest au sommet sacré de celle âpre montagne, Qu*avec toi seul pour garde» et ma foi pour compagne, Après avoir souffert an long siècle, je Tais Chercher parmi les dieux 1 oubli des jours mauvais.

A mon âge, on n a plus Toeil sûr ni le pied ierme. Peut-être néanmoins arrWerais-je an terme, Si ce rude trajet m'imposait seulement La nécessaire loi d aller résolument ; Grâce au bâton noneux dont la vigueur me portCi Et grâce â (oi de qui raniH>ur me fait escorte, Je toucherais au but : mais comment et par où 1 Qui donc se flatterait de voir le mont Mérou ? Gelni-là seul y croit^ le cherche et lé devine. Dont l'âme est un rayon de la clarté divine, Et dont la vie austère a longtemps combattu Pour atteindre au sommet de la pure vertu. Je n'ai jamais manqué de foi ni de constance, J'ai tâché d'être bon et j'ai fait pénitence : Essayons donc, ami, de trouver devant nous Ce monlau pied duquel demeurent à genoux, Sans pouvoir en gravir la merveilleuse pente. Les plus sages mortels que la science enfante ; * Aux huaibles quelquefois ce rocher sourcilleux Prête un flanc moins ardu qu'au savant orgueilleux. »

Et, faisant ses adieux au monde, â la nature,

Le hardi pèlerin cherchait à 1 aventure,

Au travers des forto, des TaHonSy des haulenrs»

Des champs par la rosée enivrés de senteurs, La base indétinie ci la ligne indécise Qne prenait le Méroa pour sa première assise. Après avoir marche jour et nuit, niais en vain, 11 trouva devant lui tout-à-coup un ravin. Dont ia profonde ornière et les grèves sauvages Du torrent de la vie attestaient les ravages. L*ascèle osa franchir ce gouffre, où le passé De ses flots en courroux n*avaît plus rien laissé Qu^une plainte, une voix qui murmurait encore Dans les concavités de labime sonore.

Cet obstacle vaincu, le moine et son ami De fatigue et de soif succombaient à demi ; . Leurs regards inquiets ne voyaient qu'une terre Muette» nue, étrange et pleine de mystère.

Un bel arbre joudain parut naitre à leurs yeux. Croître et se revêtir de fruits délicieux.

Pendant que s'abaissnit, voulant être saisie,

La branche là plus riche en divine ambroisie.

0 céleste vertu des sucs de VAmriia !

Quand du moine et du chien le palais s'humecta

De 1 immortalité contenue en ce germe,

Chacun d*eux aussitôt se releva plus ferme,

Plus alerte, plus jeune ; et, plein d'enchantement,

Aperçut du Mérou le vert escarpement.

Du moine, a cet aspect, le cœur bat, ia main tremble,

La voix frémit : « — Allons, dit-il, montons ensemble t

11 s'avance ; et le chien, comme un tr^pi s^échappant.

Le précède joyeux et Tanime en jappant.

La foi les guide : ils vont sous ces heureux auspices, Sans que leur pied trébuche au bord des prédpices; Ib arrivent enfin au faite solennel Qui forme le parvis du bonheur éterneL

Menant jusqu'au soleil ses colonnes hardies. Un temple est là debout, aux formes arrondies :

Cesl le palais d'Indra, le séjour enchanté Promis à qui fut bon jusqu'à la sainteté. Talent, savoir, génie, habileté, puissance. Grâces, vigueur, richesse, éclat de la naissance, Qu'importe cette écume avec si peu de miel ! La bonté, douce et pure, a seule accès au ciel. Le moine est en extase ; et sa bouche flétrie Se reprend à sourire au seuil de la patrie. ModesteinenL il frappe, écoute, frappe encor, £ntend la porte entin rouler sur ses gonds d'or. Aussitôt devant lui quel spectacle admirable ! Il voit des Apsaràs la plialange adorable,* Sous les yeux des Açwins» des Rishis, des Dévas» Danser en souriant au chœur des Gandharvas.

De ses brillanlcs scclh s désertant la cohorte, Une vive déesse accourt près de la porte Et profère ces mots : « — Etranger, que veux-tu f *» — a De beaucoup de souffrance et d'un peu de vertu Je demande ie prix, dit-il ; ma vie austère A largement payé ses dettes à la terre ; Ne me condamnez point à l'exil des maudits, Et laissez'-moi i accès de vos saints paradis* » Au gré de celte voix suppliante et pieuse, La jeune déité réplique sérieuse :

— « Je te connais, vieillard ; je fus du haut des deux Ton étoile; et, cent ans, je t*ai suivi des yeux;

Je sais que, pour finir par t*absorber en Brahme, Sans cesse lu voulus sanctifier ton àme ; Viens donc vivre avec nous, ascète, où t'a porté Sur Taile de la foi l'ardente charité ; Ce ciel n'est pas ^cor la pleine quiétude, / Hais il en est Tespoir, Tavant-goût et 1 étude. »

Le moine franchissait déjà ce divin seuil

Que n'ont jamais passé les remords ni le deuil ; Et, dans toute fortune ayant même constance, Son humble compagnon le suivait à distance, lis marchaient de concert, quand, barrant le chemm, rApsarà tout-à-coup fît signe de la main :

— « Entre, homme vertueux, dans ta voie immortelle, Mais éloigne d'abord ton pauvre chien, dit-elle ;

La loi du pur Atman veut que nos paradis Aux êtres d*nn sang vil demeurent interdits ; Chasse ton serviteur ; et toi, viens, àme sainte. Augmenter la tribu qui peuple cette enceinte. • ^ « Si je me séparais du chien qui m*a suivi, Qui s'est tant dévoué, qui m*a toujours servi, Qui s'est fait mon image et l'ombre de moi-même» Qui représente seul ma famille, et qui m*aimei Je serais un ingrat, un tâche, un criminel^ indigne d'obtenir le repos éternel. »

Ainsi parla le moine eh inclinant la téte, Comme une fleur qu*on jette au moment de la fête,

Par cnprice ou dédain la privant du plaisir D'aller avec ses sœurs où volait son désir.

Et la déesse : « — Eh bien, dit-elle, sur la im^

Va donc irwot U vie obscure et solitaire ;

Retourne à la aouffraneel > — r AUona.maD pmr^ <4ii#P#

Hurmura le vieillard, que ton sort soii le mien ;

J*aurat ?u du bonheur sur fuoi briller l aurpira»

Et je Tais à la nuit me résigner encore;

Descendons 1... Ab l des sucs de rioimortalilé

Si du moins mon palais n^étail pas humecté»

Si ramrita des dieux vers mes mains défaillantes

N'avait point abaissé ses branches attrayantes.

Je n*irais pas bien loin ; non 1 dans quelque sentie

Je mourrais tout à Theiire, et mourrais tout entier;

Mon chien me pleurerait, âme fidèle et tendre

PutSi mourant à son tour sur moi viendrait 8*étendre» »

— « Rompez avec la mort, la terre et les deniers, Répondit la déesse, et tarissez vos pleurs ; Voire exil est fini, Tépreuve eat terminée ; Dès cet instant pour vous commence la journéo Qui se prolongera de piai^rs en plaisirs Jusqu^au terme absolu des éternels Msirp ; Oui, sans craindre du sort la moqueuse ipcops(paee« Oubliez parmi nous votre préexistence.

Vous qui de Taniritas avez bu la liqueur, Et pris d*assaut ciel à )a forc^ du cœur. »

A ces mots, TApsarà fait un rapide geste ; Soudain au paradis, d*un bond joyeux et preste. Déjà le chien s'élance ; et, hardi conquérao^i Il y va pteétr^r, kirsqti^ s'é^aporant Sa forme se dissipe et se perd dans l'espace, Comme un pqin^ bi^^c sq nràle au^iiiiUdga q^ {^^f

Le moine, autour de soi, d'un coup d'oeil étonné, Cherche son camarade.... 0 réveil fortuné ! Si do chien qui n'est plos, il ne voit nul vestige» A sa place il contemple.... Ineffable prodige ! fioohear que le ciel garde aux élus triomphants ! Il tient là, sous ses yeux, sa femme et ses enfants ; Ses frères et ses sœurs, sa incre avec son père, Ses aini3f 99 famille ; 4 oe groupe prospère. Ce qu'il avait chéri, ce qu*il croyait perdu. Ce qui sur le Mérou lui vient d'être rendu, Tout ce passé d'amour, désormais sa couronne, L'appelle et lui sourit, l'approche et Tenvironne, L'enlève en l'éireignant, et pour réterniié Le transporte au séjour de la félicité (i).

(1) Voir, d«QS les Mimùirw 4» VÀ^vtMmû dê Slanitlai, volume de ripnée I8<ll, pafe il, à !• aote S 4e ma^seconëe IféiMialion oriefitaje, celte légeade raconlée lommtiremeM eo proM«

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