CHAPITRE PHEMIER
|r« Période 1048 - 1431
Formation et caractère du régime féodal en Lorraine.
Le corps de Tancienne cbevaleric lorraine, que les chroniques mosellanes nous moutreat déjà si puissant sous les premiers ducs héréditaires, n'est pas sotii tout constitué des profondeurs nébuleuses do moyen âge. Il importe d'étudier sa formatioQ progressive, de chercher à découvrir, dans la succession des faits qui ont précédé sa naissance, queU ques-unes des causes qui peuvent ej^pliquer sa longue prépondérance.
Les faits essentiels, les éléments constitutifs du régime féodal en Lorraine» comme dans tous les pays qui subirent ce régime, peuvent se réduire à trois :
1" La nature particulière de la propriété territo-* riale ;
2** La fusion de la souveraineté avec la propriété, c'est-à-dire Tattribulion au propriétaire du sol» sur les habitants de ce même sol, des droits qui constituent ce que nous appelons aujourd'hui la souveraineté ;
3*" Le système hiérarchique d'institutions législatives, judiciaires, militaires, qui liait entre eux les possesseurs de hefs 4 en formait une société générale.
Pour bien comprendre le développement progressif de la féodalité, il faut donc étudier : i"" l'histoire de la propriété territoriale, c'est-à-dire l'état des terres ; 2^ l'histoire de la souveraineté et de la condition sociale, c'est-à-dire l'état des personnes ; 3*" Thisloire du régime politique, c'est-à-dire l'état des institutions.
Tel est le plan qu'a tracé et la marche qu'a suivie rilldstre auteur de V Histoire de h miUsation- en France. Avant de constituer un ensemble systématique, de recevoir un nom spécial et de fouraîp une longue carrière, le régime teodal a traversé une phase de formation laborieuse. Il est le résultat d'une multitude de faits divers, de diverses dates, de diverses origines. Tous ces. éléments sa modifient
et se combinent de mille manières, avant de revêtir une forme nettement saisissable. M. Guizot a étudié
et présenté Thistuirc de la forraalioii progressive du régime féodal en France. Nous renvoyons à son ffistorre de la cmlisation pour Texamen des ftiits généraux. Nous insisterons seulement sur quelques faits pins particuliers aux contrées mosellanes.
Nous passerons rapidement sur le premier élément constitutif du régime féodal : la nature parti* culiére de la propriété territoriale. — En eiiét» cette propriété présenta le même caractère entre le Rhin et la Meuse que dans tout l'empire des Francs. Les bénéficesy furent» comme ailleurs, de diverses na* tures. Les uns étaient amovibles^ et le donateur pouvait les reprendre à son gré ; d'autres étaient concédés pour un temps déterminé, et cessaient à une échéance fixe ; d'autres fois encore, la concession était viagère et s'éteignait avec la vie du bénéficiaire ; enfin, les bénéfices étaient souvent héréditaires. — Un même bénéfice pouvait se présenter successivement avec, les quatre caractères qui vien* nent d^étre signalés. Les chartes des viif , ix* et siècles prouvent que les bénéfices mosellans acquirent promptement le caractère de propriété héréditaire. Il est même probable qu'un grand nombre des premiers bénéfices étaient eux-mêmes héréditaires, et que la propriété bénéiiciaire ne passa pas successivement de Tétat d'amovibilité arbitraire à
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l'état de concession temporaire^ puis iriagère, et
enfin à Télal de fief héréditaire. Le nombre des alleux parait avoir été très^onsidérable dans les pays raosellans. En effet, presque toutes les donations faites aux églises, du vui^ siècle au xiu% consistent en terres allodiales. Dom Galmet rapporte dans ses Preuves plus de cinquante de ces actes de donation. On peut, en les parcourant, vérifier la véracité de notre assertion.
Les chartes contemporaines de ravènement de Gérard d'Alsace prouvent qu'il n'y avait plus en Lorraine, dès 1048, que deux sortes de propriétés: la propriété bénéficiaire héréditaire, c'est-à-dire le fief, et la propriété allodiale.
Or, quand les bénéfices acquirent rhércclilé, le duché lui-même était bénéficiaire. Quand le duché acquit Fhérédité, les bénéfices la possédaient depuis près de cent cinquante ans. On comprend dès lors que les ducs viagers durent avoir peu d'autorité sur une aristocratie turbulente, guerrière, et déjà en possession du sol par droit de succession.
L'association des propriétaires du sol, des bénéficiers, put donc se constituer fortement et facilement sous des ducs viagers, dont l'autorité était incapable de s'imposer par la force.
Ainsi, dans le premier des éléments constitutifs du régime féodal, la nature de la propriété territo* riale, on rencontre dans les contrées lolharingiennés une cause particulière de la prépondérance de
la noblesse» l'hérédité acquise aux Irénéficiers a\ant de l'être au duché.
Passons au second élément, la fusion de la propriété a^ec la souveraineté.
H ne s'agit ici que de la souveraineté du possesseur de bénéfice, dans ses domaines, sur les habitants.
Cette souveraineté ne tire évidemment pas son origine de la société romaine. DansFemptreromain, il n'y avait qu'un maître gouvernant seul, soit par lui-même, soit par les délégués qu'il choisissait. Un maître, des ageiils et des sujets, c'est là toute Torganisation sociale de la Gaule romaine*
La souveraineté féodale irest pas sortie non plus de ces bandes germaines qui envahirent l'empire des Césars. Rien n'était moins propre à constituer , la fusion de la souveraineté et de la propriété que la vie errante des conquérants. Le chef de bande ne possédait sur ses compagnons aucun droit de souveraineté: la délibération commune, l'indépendance personnelle, l'égalité des droits, tels étaient les principes nouveaux apportés par les Francs sur le sol de la Gaule, principes aussi différents des principes de la société romaine que de ceux de la société féodale.
Ce n'est pas ici le lieu de discuter les différents systèmes mis en avant par les publicistes de toutes les écoles. Nous dirons seulement, avec M. Guizot, que la fusion de la souveraineté et de la propriété
s'est accomplie sous l'influence des uicBurs propres à la tribu germaine. Les Germains vÎTaîent sous deux modes d'organisation suciale très-différciUs : la tribu et la bande, — la tribu, société sédentaire, formée de propriétaires voisins, ftvant do ^odntt de leurs terres et de leurs troupeaux ; — la bande, ^société errante, formée de guerriers réunis autour d'un chef pour aller chercher fortune au loin et vivant de pillage^
Que ces deux sociétés coexistassent chez les Germains et y fussent essentiellement distinctes. César, Tacite, Ammien Marcellin, tous les monumenls, toutes les traditions de Tancienne Germanie en font foi.
Ce sont les bandes qui se sont jetées sur les Gaules et se les sont partagées. Mais elles apportaient avec elles l'idée d'une organisation sociale diiiérente « de la leur, IMmage de leurs frères de Germanie vivant d'une \ie sédentaire et conslitués en tribus^
Chacun des conquérants régna en souverain dans le lot de terre qui lui était échu par le sort. Mais les bandes germaines, une fois fixées sur notre territoire, tentèrent d'y Uaiisplanter les institutions, les habitudes de la première patrie. Le modèle du régime qu'elles essayèrent d'adopter, fut l'organisation delà tribu. Le chef de famille propriétaire groupait autour de lui et retenait sous son autorité la famille d'abord et, ensuite, les colons qui exploitaient ses terres» les uns libres, les autres jouis-
sant d'une demi-liberté ; mais les uns et les autres
descendaient d*ancieaaes populatious vaincues (i).
Sans doute, la part de la conquête, la part de la force devint le principe dominant dans la fusioo de la propriété et de la souveraineté qui est Tun des grands caractères du régime lèodal. MaU rorganisatioo de la tribu germaine n'est pas complètement» étrangère à cette fusion.
La société féodale s'imposa entre le Rhin et la M6use comme dans le reste de Tancienne terre des Gaules, et elle était arrivée sous Gérard d'Alsace à la plénitude de son développenieni. Cependant la situation géographique de la Lotharingie produisit deux cous, queuces qu'il importe de signaler.
Les Francs s'établirent en plus grand nombre ep deçà de la Meuse qu'au delà.
2^ La part d'influence des institutions germaines sur l'organisation féodale fut plus sensible en deçà de la Meuse qu^au delà.
En effet, les contrées situées entre le Rhin et la Meuse furent le premier théâtre des invasions germaines. Le passage continuel des bandes conquérant^, le voisinage de la Germanie assuraient la soumission du pays. Le Rhin, qui séparaiiia terre barbare de la terre gallo-romaine, cessa après la conquête d'être une barrière et devint une voie facile
4e communieation. Il est certain que les contrées
(1) laicite^ De mer. Gem^, ch. w, vam, xlil
iroisines de la rWe gauche du Rhin comptèrent
beaucoup plus d'habitants appartenant à la race franque que la Neustrie ou la Bourgogne, par exemple.
Quant à la part d'influence que put exercer» dans
ces mêmes contrées, l'organisation de la tribu germaine sur la société féodale, elle nous semble considérable, bien que, croyoub-nuiis, elle n'ait pas été remarquée jusqu'ici.
Il est nécessaire d^établir cette proposition par quelques développements. Nous en tirerons une conséquence importante au point de yue de la prépondérance de Télément aristocratique dans la Lotharingie.
Les éléments qui régirent, en Allemagne, Torganisation de la souveraineté féodale, furent tout autres (^u'en France.
En Allemagne^ c'est la tribu agricole qu'on
aperçoit au berceau de la société féodale ; en France, c'est la bande guerrière.
En Allemagne, la souveraineté du propriétaire, du chef de famille, dans ses domaines, n'est pas exclusivement celle du vainqueur sur les yaincus, du maître sur les esclaves ou demi-esclaves. La majorité des écrivains allemands voit dans Tancienne organisation féodale un reflet du régime patriarcal. Chez nous, rien de semblable. Le chef-propriétaire est entouré d'une population ennemie, étrangère par la race, les mœurs, la langue. Ce sont des
Gallo-Rornains, les ennemis d'hier, qui cullivent ses domaines. Àu contraire^ le chef d'outre-Rhia est entouré d'hommes qui, colons ou esclaves, libres ou uoQ libres, sont Germains comme lui et parlent la langue du maître. Entre loi et les hommes de la glèbe règne une cerlaine communauté d'habitudes, de traditions, de sentiments, tandis que tout sépare le chef franc établi dans les Gaules et la population vaincue.
Aussi, en Âllemagne, la souveraineté domestique du chef de famille propriétaire fut moins tyrannique, la condition des coluiis moins mauvaise qu'en France. Tout, du moins, porte à le croire ; les vrai-semblances morales, les textes des écrivains latins et les débris de la vieille poésie germanique.
L'établissement de la souveraineté féodale en Lorraine fut-il celui de la bande qui conquiert ou celui de la tribu qui s'agrandit?
Une solution radicale dans un sens ou dans l'autre serait fausse a notre avis.
Oui, la Mosellane subit l'invasion comme le reste des Gaules, mais les Germains qui s'y fixèrent ap* pat tenaient plutôt aux tribus qu'aux bandes.
Oui* les Gallo-Romains de la première Belgique furent vaincus [)ar les Germains, mais rétablissement de ces vainqueurs fut moins l'asservissement d'un peuple par un peuple que la fusion de deux races. Quand la situation géographique, les mœurs, les traditions du pays ne le prouveraient pas, en
laudrait-il d'autres preuves que la prééminence de
la langue des \ainqueurs sur la rive gauche du Rhin? Aujourd'hui encore J'allemaiid est parlé dans une grande parlie de la Lorraine (1). S'il eu est ainsi, est*ii téméraire de penser que les ancêtres des hommes qui parlent cette langue sont la plupart des Germains ? Est-il téméraire de penser que des tribus germaines, chefs et colons, sont venues» dans les premiers siècles d'invasion, s'établir par grandes masses sur un sol voisin, que les deux races se sont fusionnées, que dès lors la part de l'esprit de coaquèle est moins graiiJe en Lorraine qu'en France dans l'établissement de la souveraineté féodale ?
Si donc on admet que cet établissement fut plutôt celui de la tribu qui s'agrandit ou se déplace que celui de la bande qui conquiert; si Ton admet qu'il ressembla plutôt a l'état de choses constitué en
(I) n est constant que^ au moyen âge^ l'idiome germanique avait envahi une vaste partie du sol lotharingien : il a depuis
reculé devauL le français dans un cei taia nombre de lieux, et notamment aux environs de Dieuze, où les villages ont euxmêmes changé de noms et portent aujourd'hui des dénomtna» lions françaises. — Guiliauine-le-Brelon qualifie de bilingues les Lorrains qui combattaient dans les rangs confédérés à la bataille de Bouvines, en :
Excitât ex alia Lotharingos parte bilingues
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Philippidosj lib. v. 381, dans le Recueil des Historieos des Gaules et de la France^ t. XVli^ p. 248.
Allemagne qu'à Tétat de choses imposé en France^
ii faut admettre aub^ïi i^ue la condilioa des colons mosellans, iraincos ou absorbés dans la race enva-* hissante, fut à peu près seinblable à la condiliun des colons germains qui partagèrent avec eux le service de la glèbe. La domination du chef garda les traditions relativement douces de la tribu germaine» 11 serait ridicule de dire qu'elle fut patriarcale, mais il ne serait pas juste de la représenter avec le caractère tvrannique qu'elle cuL trop souvent eu Fraucc.
11 nous serait iacile de faire étalage d'un grand nombre de chartes du \i au x siècle à Tappui de notre opinion. Mais la production des pièces justificatives augmenterait trop sensiblement ces développements préliminaires déjà bien longs. Mous dirons seulement que l'examen attentif des chartes montre la condition des colons ou serfs mosellans moins mauvaise en fait qu'on ne le croit généralement. Les diplômes délivrés par les seigneurs^i pour constater les dons de terres et d'hommes qu'ils font aux églises, jettent une grande lumière sur la condition des personnes. Ils mentionnent en effet presque toujours le service que les serfs devaient à leur ancien mattre et qu'ils devront désormais au nouveau. Or ces diplômes prouvent que non-seulement le^pouvoir du maître n'était pas absolu» mais encore que le serf, une fois ses redevances payées» n'était plus soumis à aucune obligation. Le service dû par les serfs variait à rinfini.Tel devait tant de jours de
corvées, tel un cens en argent, tel un cens eu nature (1). filais ce service était toujours limité. Les redevances dues par certains serfs étaient quelquefois très^minimes. Ainsi en 698, onze serfs de l'abbaye d'Epternach devaient, pour tout service, une livre de cire chacun pour l'entretien annuel du luminaire de Téglise (2). Presque tous les serfs possédaient un pécule, pecuUum, sortes (Ducange, P sortes). Beaucoup étaient pasteurs de troupeaux qui leur appartenaient eu propre. Un grand nombre vivaient dans des mafi^^^isolésoù leur vie domestique était à i'âbri de tout contrôle et de vexations quotidiennes. Il arrivait même quelquefois que les serfs de ces manses échappaient presque complètement à toute autorité seigneuriale.
Une charte de Gérard, abbé de Saint-Martin-les-. Metz en 950, contient à cet égard des détails curieux. Cette charte énonce que certains serfs de Tabbaye avaient peu à peu cessé de payer les redevances : In quantum ut eorum pene nulla nobis esset notttia seu menrnia. Gérard consulta le testament du roi Sigebert, fondateur de Tabbaye, atin d'y rechercher la nature du service dû par les serfs : Perqtmito
(1) Doin Galmet, Hist. de Lorr:,%. Preuves, /MiMtfii. {% liti toti dénommait annis singulis, tmm quisque eorum
in luminaribus main libram cerœ ad supradicta loca sancto^ rum m ipsa vUia Eptemactw constructat ad Ifativitatem Domini reddere wl dissotvere siudeatu.