LE BOUCLIER
J'ai lu^ chez un conteur de la vieille Angleterre, Qu'au temps des paladins, quand, superbes et forts, Pour leur dame et pour Dieu cherchant partout la guerre. Chevauchaient, lance au poing, les redresseurs de torts;
Dans un grand bois du nord de notre France,
S'oufrait ufi§ clairière immense; Là conduisaient, parmi les sapins toujours verts. Les chênes, les bouleaux, quatre chemins divers.
Et, juste au centre, une haute statue Par sa fîëre attitude au loin frappait la vue. C'est Charles, l^mpereur et le bon Chevalier :
De sa main droite qu'il relève,
Au carnage il impose ti^ève;
XIUI
La gauche, s'abaissant fera aoo flanc ceint du glaive,
Repoee sur ion baudîer.
Mais cet toi (caprice étrange 1) Par devant brillant d'or, et par dessous d'argent, Présente aux yeux, si de côté l'on change. Couleur diverse et reflet difiérent* — Il advint qu'un beau jour, par deux chemins contraires, Deux Chevaliers, sortant des taillis solitaires.
Aux pieds du colosse d'airain
Vinrent se rencontrer soudain. Les nobles voyageurs s'arrêtent i distance.
L'un derrière, l'autre devant : [tance ! »]
« — Quel chef-d'œuvre ! » dit l'un ; l'autre : a Quelle pres- « — Le beau geste! il commande! — Oui; le bronxe est vivant!» « — J'admire ce haubert aux luisantes écailles. n — Moi, ce cimier royal, étoile des batailles ; « Mais cet écu d'argent, je le préfère encor, a — Pardon, sire étranger; vous voulez dire d'or, a — Un écu d'or! vous ries, je suppose;
« Pensex-Tous qu'ainsi l'on expose
a Semblable trésor en plein vent?
« — Parbleu!... si l'on y risque un bouclier d'argent!... a D'ailleurs j'ai de bons yeux : il est d'or, je vous jure !
€ — Il est d'argent, je vous assure ! m — Pauvre aveugle !» a - C'est vous qui n'y voyez pas clair!» « — Ah ! voyez si le bout de ma lance est de fer ! <t — La mienne vous attend ! » A peine la menace Est jetée, et tous deux ils prennent de l'espace, Du geste, de la voix animent leur cheval Et, pour venger l'affront, fondent sur leur rival. Les lances en éclats ont volé sur l'arène : Alors les combattants, que leur élan entraîne.
XXIY
Dépassent la statue. Ik allaienl reteiiir Glaive en main^ résolus cette fois d'en finir :
Mais chacun, ayant tourné bride.
Reconnut que Fécu perfide.
Quand ils changeaient de place, avait changé comme eux. Et que Tor et l'argent avaient raison tous deui.
Bon Stinislas le Pacifique,
Vous qui veillez sur nos humbles lauriers. Epargnez, pour l'honneur de notre république. De pareils accidents à tous vos Chevaliers !