VU
n Au loin sur le Gitcbe-Gumee, sur le grand lac limpide, avec sa ligne de cèdre, d*écorce de cèdre tressé, pour s'emparer de Nahma, Testurgeon, de Mihne- Nahma, le roi des poissons, dans sa barque de bouleau qui bondit, tout seul est parti Hiawatha.
n A travers Teau claire et transparente, il pouvait voir, au-dessous de lui, les poissons nager bien loin dans les profondeurs; il pouvait voir la Sahwa dorée (la perche) qui semble un rayon de soleil dans Tonde, le Shawgashee, (le crabe) pareil h une araignée sur le fond du lac, sur le fond blanc et sablonneux.
tt A la poupe était assis Hiawatha avec sa ligne de cèdre. Dans son aigrette de plumes, la brise du matin se jouait comme elle fait dans les branches des pins. A Tavant, avec sa queue dressée, était Adjidaumo (l'écureuil); sur sa fourrure, la brise matinale se jouait comme elle se joue sur l'herbe des prairies.
n Sur le sable blanc du fond reposait le monstrueux Hishe-Nabnia, reposait Testurgeon, le roi des poissons. Par ses ouies il aspirait Feau ; avec ses nageoires il la battait et Tagitait ; avec sa queue, il balayait les couches de sable.
n n reposait là, dans son armure, avec un bouclier sur chaque flanc pour le défendre, une cuirasse d*os sur le front, et, au-dessous de ses flancs, sur son dos et ses épaules, d'autres cuirasses hérissées de pointes. Il était orné de ses peintures de guerre, raies jaunes, rouges, azurées, plaques brunes et noires. Et il reposait sur le fond du lac, faisant jouer doucement ses nageoires de pourpre, tandis qu*au-dessus de lui, dans sa barque de bouleau, s'avançait Hiawatha avec sa ligne de cèdre.
n Saisis mon appftt, s*écrie Hiawatha à travers les espaces qui se déroulent au-dessous de lui, saisis mon appât, 6 esturgeon ; viens du fond des eaux ; voyons lequel des deux est le plus fort. Puis il laissa tomber sa ligue de cèdre à travers Teau limpide et transparente, et vainement attendit une réponse ; longtemps il resta attendant une réponse, et répétant avec une voix de plus en plus forte : Saisis mon appât, 6 roi des poissons !
n Tranquille reposait Nahma, Testurgeon, battant pa« resseusement Teau avec ses nageoires, levant ses yeux vers Hiawatha, écoutant son appel et ces cris, tout son inutile tapage, jusqu'à ce que fatigué de ses clameurs, il dit à Kenozha, le brocheton ; à Maskenozha, le brochet : Prends Tappât de ce brutal, brise la ligne d*Hiawatha.
« Dans ses doigts, Hiawatht sentit la ligne flottante s agiter et se raidir. Quand il ¥0111111 k retirer» elle tira tellement en sens contraire que la trarque de bouleau se dressa debout dans les ondes comme un tronc de bouleau avec Adjidaumo, Técureuil» perché et gambadant au sommet.
n Plein de mépris fut Hiawatha quanJ il vit le poisaao monter à la surfine, quand il vit Huskenosha, le broefacA, s'approdier de plus en plus de lui, et il lui cria à travers les eaux : Esa i esal honte à vousl vous n*étes que Ke«* oocha, le brochet, vous n*étes pas te poisson qu*il mt fiillaiti vous n'êtes pas le roi des poissons.
n Vers le fond du lac, en se dandinant, descendit et plongea le brochet tout honteux, et Nahma, le puisant esturgeon, dit à Ugudwash, le poisson-soleil : Prends Tappàt de ce grand fanbron, brise la ligne de Hiawatha*
n Avec lenteur, vers la surface, oscillant et brillant comme Timage de la lune argentée sur les eaux, s*éleva Ugudwash, le poissonnsoleil ; il saisit la ligne d*Hiawatha, de tout son poids se balança à Textrémilé et fit tourbitlonner les flots. La barque de bouleau tournoya circulaîrement, pirouetta au milieu des remous bouillonnants, jusqu'à ce que les cercles ondulants atteignissent le sable des rives lointaines, jusqu'à cequelesgkieulsel les joncs frémissent sur les bords lointains. «
te poisson-soleil est congédié par Hiawatha dans les
mêmes terne» et de ta même manière que le brochet* EofiD TesturgeoD accepte le défi du pécheur et quitte le bmà des eaux. La lutte d^Hiawatha, et son triomphe sur lepoiasoD gigantesque, sont riches en incidems merveilleux et fenguement racontés. L*esturgeon engloutil le jeune Indien, le canot et récureuil. Hiawatha, sans se laisser effrayer, profite de ce qe*il se troure dans les entrailles de son ennemi pour le frapper au cœur. Gelui-d «a rendre l'àme sur le riyage ; survient une troape de mauves ; avec leurs becs, elles déchirent les flânes du monstre et délivrent Hiawatha, lequel, en reconnaissance de ce bienTail, déclare que les mauves seront désormais appelées kayoshk, c*est-à-*dire, les nobles dépéeeuseê. Puis il annonce à Nokomis sa victoire, et lui dit de ne pas chasser ses libératrices qui ont déjà commencé à déchiqueter l'esturgeon. Pendant trois jours et trois nuits, ks oiseaux et la vieille Nokomis travaillent à dépouiller Tammal de sa chair. Les mouettes travaillaient le jour, el Nokomis la nuit. Enfin il ne resta plus sur le sable que le squelette de Nahma.
o Sur les rivages de Gitche-*€rumée, du grand lae limpide, se tenait Nokomis, la vieiUe Nokomis ; elle montrait l'Ouest avec son doigt ; par dessus les ondes
elles montraii TOuest et les nuages empourprés du soleil couchant.
n S*abaissant avec majesté, le soleil rougi enflammait la route qu*il suivait dans le ciel ; derrière lui il meUait le firmament en feu ; telle en se retirant une troupe de guerriers incendie la plaine sur ses pas ; du côté de TEst, la lune, soleil des nuits, resplendissant de tout son édat, sortait tout à coup de sa retraite, poursuivait rapidedément ces traces sanglantes, poursuivait cette fuite enflammée.
n Et Nokomis, la vieille femme, montrant TOuest avec son doigt, parla en ces termes à Hiawatha : Là-bas demeure le puissant Perle-filumey Megissogown, le magicien. Manitou des richesses et des cauris, gardé par ses serpents de feu, gardé par le noir étang de poix. Vous pouvez voir ses serpents de feu, les kenabeek, les grands serpents, se roulant, se jouant dans les ondes ;.vous pouvez voir le noir étang de poix, se prolongeant bien au delà des serpents, jusqu*aux nuages empourprés du soleil couchant,
n Ce fut Megissogown qui tua mon père par ses détestables ruses et par sa malice, lorsque celui-ci descendit de la lune, lorsqu'il vint sur la terre pour me chercher. Plus puissant que tous les magiciens, il envoie la fièvre du fond des étangs, il envoie les fièvres pestilentielles, il envoie les exhalaisons empoisonnées, il envoie les brumes blanches du sein des terres marécageuses, il envoie parmi nous la maladie et la mort.
Il Prenei Totre arc, 6 Hiawatba, prenez tos flèches à pointes de jaspe, prenez votre niasse de guerre, pnggawangun, et vos gantelets, minjekahwun, et votre barque de bouleau pour passer la mer, et Thuile de Mishe-Nahma pour en oindre les flancs, de manière à ce que vous puissiez traverser rapidement le noir étang de poix. Tuez ce puissant magicien, sauvez la nation de la fièvre qu*elle respire au milieu des marais, et vengez le meurtre de mon père.
n Aussitôt mon Hiavratha revêt tout son attirail de guerre ; il lance sa barque de bouleau pour traverser la mer; de sa main il en caresse les flancs et dit, plein de courage : 0 Gheemaun, mon fidèle compagnon, o mon esquirde bouleau 1 élancez-vous vers ce point où vous voyez des serpents de feu, où vous voyez le noir étang de poix.
« Cheemaun s'élance en bondissant, et le noble Hiawatha entonne son terrible et mélancolique chant de guerre ; et au-dessus de lui, Taigle de la guerre, le keneu, le grand aigle de guerre, le roi de tous les oiseaux qui portent des plumes, criait et battait des ailes à travers les cieox.
n BientAt il atteignit les serpents de feu, les kenabeek, les grands serpents ; ils gisaient immenses sur les eaux, étincelants, glissant dans les eaux; ils gisaient enroulés, en travers de la route, avec leurs crêtes droites et enflammées, exhalant des brouillards et des vapeurs ardentes, en sorte que nul ne pouvait aller au delà.
« Mais Tmlrépide Hiawatha éleTam b toîx, leur paria ainsi: Laissex^mot passer » ôKenafcecck, lainei^moi continuer mon voyage ; eux, répondirent en si£9ant d*iiD air superbe, répondirent avec leur soufle embrasé: En arrière 1 en arrière i 0 Shawgodaya t retourne vers la vieiHe Nokoinis, cosur timide i
a Alors Hiawatba, plein de furem*, éleva soo puissant are de frêne, il sabit ses flèches armées de pointes de jaspe et les lança coup sur coup sur les reptiles; chaque retentissement de la corde de son arc fut un cri de guerre et un cri de mort. Chaque sifflement de flèche fut le chant de mort d*on kenabeek.
a Se vautrant dans une eau sanglante, tous les serpeais de feu flottaient morts, et parmi eux Hiawallia bisait voile sans danger et s*éeriait en sautant de joie : En avant, 6 Gheemaun, mon fidèle canot I En avant vers le noir étiing de poix !
n Alors il prit Tbuile de Nahma, en frotta la proue et les flancs de son esquif, tes enduisit bien avec cette huile afin de pouvoir rapidement traverser le noir étang de poh.
n Pendant toute la nuit il fit voile sur le lac, il fit voile sur eette onde paresseuse, couverte de la poussière des âges, noire de joncs pourris» encombrée de glaïeuls et de feuilles de lis, inunobile, sans vie, triste, eSrayaDte, éclairée par la lumière tremblottante de la lune, scintil-' lante de fenx-foUets, de ces feux qu^allument les esprits des morts, lorsque fatigués de leurs courses errantes, ib dressent leurs camps nocturnes.
f) Partout Tair réfléchissait le blanc éclat de la lune, partout Teau réfléchissait la noirceur de lombre, et autour de lui les suggema, les roôsquitos, chantaient leur chanson de guerre, et les wahwah-taysee, les mouches de feu, agitaient leurs torches pour Tégarer, et la dahioda, la grenouille*taureau, élevait sa tête sous la lumière de la lune, fixait sur lui ses yeux jaunes, coassait, puis s^enfonçait sous les eaux. Eh même tçmps^ de tous les points de cette région marécageuse, répondaient des sifflements sans nombre ; et shuh-shuh-gah , le héron, sur le rivage couvert de roseaux, saluait au loin la venue du guerrier.
n Ainsi Hiawatha s*avançait vers TOuést, vers le royaume de Megissogwon, vers la terre de Perle-plume,^ jusque ce que, descendue à son niveau, la lune le regardât avec surprise, jusqu*à ce que, pâle et hagarde, die le regardât en face avec surprise, jusqu'à ce que le soleil fit sentir ses feux derrière lui, jusqu'il ce qu'il brulàt ses épaules, et que devant lui, sur la côte élevée, il aperçût le brillant wigv^^am du Manitou des coquilles, du plus puissant des magiciens.
n Alors, une fois encore, il frappa de la main Glieemaun, et dit à son esquif de bouleau : En avant 1 le ca^ not frémit dans toutes ses fibres, et avec un grand bond de triomphe il sauta à travers les eaux, il sauta par dessus les glaïeuls et les joncs, et par-dessus, sur le rivage, il déposa à sec Hiawatha.
n Aussitôt Hiawatha prit son arc de frêne, en appuya
un bout sur le sable de la rive, avec son genou fit fléehir le milieu, et donna plus de roideur à la corde fidèle ; il prit une flèche à poinle de jaspe, et la lança contre le wigwam brillant ; il envoya la flèche sifllante, il l'envoya conune un héraut, comme un porteur de son message, de son audacieux et superbe défit : Sortez de votre demeure. Perle -plume! Hiawatha auend votre présence.
n Aussitôt, du wigwam brillant, sortît le puissant Megissogwon, haut de stature, large d*épaules, avec un aspect sombre et terrible, de la tète aux pieds revêtu de coquillages, armé de toutes ses armes de guerre, peint conmie le ciel du matin, tout rayé de rouge, de bleu et de jaune, poruint sur sa tète les plumes flottantes d*un grand aigle qui se dressaient en Tair ou se balançaient çè et là.
n Je vous connais bien, ô Hiawatha, lui cria-t-il avec une voix de tonnerre, avec un accent de profonde moquerie. Hâtez-vous de battre en retraite, ô Shandodaya ! Hâtez-vous de retourner parmi les femmes ; retournez vers la vieille Nokomis , cœur timide i Je vais vous tuer là, où vous êtes, comme autrefois je tuai son père.
M Mais mon Hiawatha répondit, sans être déconcerté et sans rien craindre : De gros mots ne frappent pas comme des masses de guerre ; une voix fanfaronne n*est pas une corde d*arc, des railleries ne sont pas acérées comme des flèches, les actions valent mieux que des pandes ; les actions sont plus puissantes que les vanteries.
n Alors commença la plus grande bataille que le soleil ait jamais éclairée, dont les oiseaux de guerre aient jamais été témoins. Elle dora pendant tout un jour d'été, depuis le lever du soleil jusqu*à son coucher ; car les flèches d*Hiawaiha frappaient sans lentamer Tarmure de coquilles ; sans Tentamer tombaient les coups qu*il portait avec ses gantelets, sans renlamer tombait la lourde masse de guerre ; elle pouvait fendre en deux les rochers, mais ne pouvait briser les mailles de cette magique cotle d*annes formée de coquillages.
Il Enfin, au coucher du soleil, appuyé sur son arc de Tréne, blessé, haletant et découragé, avec sa puissante masse de guerre brisée, avec ses gantelets déchirés et rois en pièces ; Hiawatha, n'ayant plus que trois flèches inutiles, s*arré(a pour se reposer sous un pin dont les branches étaient chargées de mousses pendantes, dont le tronc était tout cuirassé de mocassins de la mort (dead-mead*smoccason leather), de champignons blancs et jaunes.
n Soudain, du haut des branches qui s'étendaient audessus de lui, chanta mama (le pivert) : 0 Hiawatha, dii-il, dirigez vos flèches à la tête de Hegissogown, frap* pez la toufie de cheveux qui la couronne, frappez à leurs racines les longues tresses noires ; là seulement il peut être blessé, n
Le lecteur prévoit maintenant l'issue de la lutte. Iliawaiha lance successivement et avec bonheur ses trois
flèches. La dernière porta le coup falaly u el le paissant Megissogown vit les yeux de feu de Panguk, vil les yeux de la mort briller sur lui, entendît sa voix rappeler dans les ténèbres. it
Délivré de son ennemi, Hiawaiha appelle le pivert, et, pour le récompenser de son service, il teint avec du sang la pcUte touffe de plumes qui surmonte la tète de .Foiseau ; et depuis ce jour, selon la tradition indienne, le pivert porte cette aigrette rouge en souvenir du service qu*il a rendu.
Hiawatha ensuite dépouille Megissogown de sa cuirasse de coquillages, il emporte toutes ses richesses, coquilles, fourrures d*animaux, baudriers, carquois.... Quant à son corps, il le laissa sur le rivage, a les pieds sur le sable, la face dans Teau, tandis qu*au-dessus de lui tournoie et crie le keneu, le grand aigle de guerre, décrivant des cercles toujours plus étroits, volant et s*approchant de plus en plus, n
Puis, à travers Tétang de poix, à travers les cadavres des serpents, chargé de ses trophées, il regagne sa de- i meure avec des cris et des chants de triomphe. Sur le rivage se tenaient la vieille Nokomis, Ghibiabos et Kwasind, et tout le peuple qui raccueillit avec des chants et des danses, s'écriant : u Honneur à Hiav^atha ! il a tué le grand Perle-plume; il a tué le plus puissant des magiciens, celui qui envoyait la fièvre brûlante, qui envoyait le brouillard du fond des marais, qui envoyait la maladie et la mort parmi nous, n
— ÎJ3 — La l^ende ajoute que le soutenir de Mama fut toujours cher à Hiawalha, que celui-ci, eu signe d*ainitié, orna son calumet avec la petite aigrette pourpre que Foiseau portait sur la tête. Quant aux richesses de Megissogown, et aux trophées de la bataille, il les partagea également entre tous les membres de sa nation.
n Ce que la corde est à Tare, la femme Test à rhomme ; elle le fait plier et cependant elle lui obéit. EUe Tattire et cependant elle le suit. Chacun sans Taulre est inutile.
n Ainsi, en lui-même, disait et pensait le jeune Hiawatha, vivement travaillé par des sentiments divers; tour à tour insouciant, passionné, espérant, craignant, et toujours rêvant à Minnehaha, à Taimable Onde souriatUe, dans la terre des Dacotahs.
n Epouses une fille de votre tribu , lui disait sous Ibrme de conseil, la vieille Nokomis r N'allez pas h TEst, n*allez pas à TOuest chercher une étrangère que nous ne connaissons pas. Pareille à la flamme de Tàtre domestique est la plus laide des ûlles de noire pays; pareille à la clarté des étoiles ou de la lune est la plus belle des filles de rétranger.
n Aiusi parlait la vieille Nokomis pour le dissuader.
— 5i — et mon Hiawatha se bornait à répondre : Obère et vieille Nokomis, très-aimable est la flamme do foyer ; mais j*aime mieux la clarté des étoiles, j'aime nûeui la darté de la lune.
« La vieille Nokomis lui répétait gravement: N*améDe pas ici une fille paresseuse ; n*amène pas ici une femme inutile, des mains maladroites, des pieds inertes. Amène une femme avec des doigts agiles, un cœur et une main qui agissent ensemble, des pieds qui courent volontiers pour accomplir les ordres qu*on leur donne.
tt Hiawatha répondait en souriant : Dans la terre des Dacotahs, vit la flUe du faiseur de flèches, Minnehaha, ÏOnde souriante^ la plus belle des femmes. Je la conduirai à votre wigwam ; elle s*empressera d'accomplir vos ordres. Elle sera pour vous la lumière des étoiles, la lumière de la lune, la lumière du foyer ; elle sera pour mon peuple la lumière du soleil.
n Essayant toujours de le dissuader, Nd^omis disait: N'amène pas à ma hutte une étrangère de la terre des Dacotahs. Orgueilleux sont les Dacotahs (1). Souvent il y a guerre entre eux et nous ; il y a des querelles non encore oubliées, et de vieilles blessures qui sont encore douloureuses et ouvertes.
(i) Les Dacotahs s'étendent snr les deux rîTes du Missouri. Leur caractère féroce n'a pas changé, ils sont toujours rancuniers conU*e les blancs, également féroces envers les hommes de leur couleur, et même entre eux. (Revue de» Deux^Monde» d'avril 18S8 ; article de M. Armand Nondot).
-SS- II Uiawallia répondait en riant : Pour cette raison, à défiiut d*autres9 je voudrais épouser la beHe Daeotab, afin que nos tribus pussent être unies, afin que les vieilles querelles pussent être oubliées, et les vieilles blessures guéries pour toujours.
n Ainsi partit Hiawaiba pour la terre des Dacotahs, pour la terre des belles femmes, franchissant les marais et les prairies, marchant à travers les forêts interminables, à travers le silence non interrompu, n
Chaussé de ses mocassins magiques, le jeune Indien dévore Tespace ; son cœur cependant va pkis vite que ses pieds; sans s'arrêter, il voyage jusqu*à ce qu*il eiHtende le tonnerre des cataractes de Minnehaha qui Tappèlent au milieu du silence. Sur la Usière de la finrêt, à travers Tombre et la lumière, il aperçoit un UïHipeau de daims; il abat Tun d*eux d'un coup de flèche. Puis il le charge sur ses épaules, et se présente devant le vieux faiseur de flèches. Assis devant la porte de son wigwam, celui-ci fabriquait ses flèches tandis que, à ses côtés, la belle Onde scurianie tressait des nattes de glaïeuls et' de joncs.
tt Le vieillard était assis là, se rappelant les jours où, avec des flèches pareilles à celles qu*il fabriquait en oe moment, il avait tué le daim a le bison dans la prairie, percé Toie sauvage, le wawa à la voix aiguë, alors que sa course ailée remportait vers le Sud. Il se rappelait
— scies grandes guerres, et eomment on venait pour acheter ses flèches ; car on ne pouvait combattre sans ses flèches. Ah ï l'on ne trouverait plus sur la terre de nobles guerriers comme ceux de ce temps-Ib. Maintenant les hommes sont tous comme des femmes; ils ne savent que se servir de leurs langues.
«t Quant fc Y Onde iouriemiej elle pensahà un chasseur d*une autre tribu et d'un autre pays, jeune, grand et beau, qui, un matin, dans la saison du printemps, était venu pour acheter des flèches h son père ; il s'était assis et reposé dans le wigwam, longtemps s'était arrêté à la porte, avait regardé derrière lui en s'éloignant. Elle avait entendu son père en faire l'éloge, faire l'éloge de son courage et de sa sagesse. Reviendrait-il de nouveau aux sources de Minnehaha pour acheter des flèches? Elle laissait seà mains tomber immobiles sur sa natte ; ses yeux devenaient rêveurs.
«1 Au milieu de ces pensées, tous deux entendirent un bruit de pas, entendirent un frôlement à travers les branches ; et, tout à coup, Hiawatha, le front et la joue en feu, et portant sur ses épaules le daim qu'il venait de tuer, sort du bois et se présente devant eux. Aussitôt le vieux faiseur de flèches lève gravement les yeux de dessus son ouvrage, met de côté la flèche non encore terminée, fait signe au voyageur de passer le seuil, et, se levant pour aller b sa rencontre, il lui dit : Vous êtes le bienvenu, Hiawatha.
Il Aux pieds de YOnde sourianle^ Hiawatha jette son
fardeau^ jette le daim à la peau Tauve ; et la jeune fille lève les yeux sur lui, lève les yeux de dessus sa nalte^de jonc, et lui dit avec un regard et un accent pleins de douceur : Vous êtes le bienvenu, ô Hiawatba.
ft Le wigwam était spacieux, fait de peaux de daim tannées et blanchies. Sur les rideaux étaient dessinés et peints les dieux des Dacotahs. Si haute était la porte, que pour entrer Hiawatba se baissa à peine. A peine si sa plume d*aigle effleura le haut de la porte lorsqu'il passa dessous.
n Alors se leva YOnde souriante^ la belle Minnehaha ; elle laissa de côté sa natte inachevée ; elle apporta des aliments et les mit devant son père et son hôte ; elle mit devant eux de Teau puisée à la source voisine, elle leur servit des aliments dans de la vaisselle de terre, elle leur servit à boire dans une coupe de tilleul. Elle écoutait pendant que son hôte parlait, elle écoutait pendant que son père répondait ; mais pas une fois elle n'ouvrit les lèvres, elle ne prononça pas une seule parole.
n Oui, comme dans un songe, elle écoutait les paroles d*Hiawatha , alors qu'il parlait de la vieille Nokomis, nourrice de son enfance, alors qu'il parlait de ses compagnons, Chibiabos le musicien, et Kwasind Thomme très-robuste, et du bonheur, de l'abondance qui régnaient dans la terre des Obiways, dans cette terre aimable et paisible.
If Hiawalha conclut en disant : Après bien des années de guerre, bien des années de lutte et de sang versé, la
paix 8*e8t faite entre les Obiways et la tribu des Daeotahs. Puis il ajouta» en parlant avee lenteur : Pour que cette paix puisse durer toujours, pour que nos mains puissent être plus étroitement serrées, et nos ccaurs être plus unis, donnez-moi pour femme cette jeune fille, Minaehaha, YOnde souriante^ la plus aimable des femmes de Dacotab.
tf Le vieux faiseur de flèches resta un moment sans répondre, fuma quelque temps en silence, regarda sévèrement Hiawatha, regarda tendrement YOnde souriante, et fit cette grave réponse : Oui, si Minnebaha le désire; que votre cœur parle, Minnebaha !
If Et TaimaUe Onde sourianle parut plus aimable encore, tandis qu^elle restait là sans consentir, sans refuser» et lorsque, s*avançant vers Hiawatha, elle prit doucement place auprès de lui, et quand elle dit, et rougit en disant : Je vous suivrai, ô mon époux.
n G*est ainsi qu^Hiawalha courtisa, c*est ainsi quHl gagna la fille du vieux faiseur de flèches, dans la terre de Dacotah.
n II quitta le wigwam emmenant avec lui YOnde souriante; la main dans la main, ils s*en allèrent »semble à travers la forêt et la savane ; ils laissèrent le vieillard debout et, solitaire à la porte de son \wgwam. Ils entendaient les cascades de Minnebaha qui les appelaient dans réloignement , qui leur criaient de loin: Adieu rOncfe souriante.
n Et le vieux faiseur de flèches retourna à son travail.
B*as8ii au soleil devant da portCi murniuront en lui-même et disant: Voilà comment nos filles nous abandonnenti celles que nous aimons» et celles qui nous aiment, juste au moment où elles ont appris à nous aider; alors que nous sommes vieux et que nous nous appuyons sur elles, vient un jeune hommes avec son panache pimpant, aveo sa flûte de roseaux; un étranger se promëde è travers le village en jouaoi) de la flûte; il fait signe à la plus belle de nos filles, elle le suit là où il Tentraine, aluuh* donnant tout pour un éu^nger. u
Le chant se termine par un tableau du voyage de Hiawatha avec sa fiancée, à travers les forêts et les plaines, et des soins tout Tratemels que le jeune homme prodigue à YOnde sowrianie pendant ce long et pénible trajet.
M Vous allez entendre comment Pau-Puk-Keewis, comment le beau Yenadoze dansa aux noces de Hiawatha ; comment Taimable Chibiabos, le plus mélodieux des musiciens, chanta ses chansons d*amour et de tendresse; comment lagoo, le grand hâbleur, le faiseur de récits merveilleux, raconta ses histoires d*aventures extraordinaires, afin que la fête fût plus animée, afin que
le temps s'éeouIAt plus gaiement et que les hôtes fussent plus satisfaits.
n Somptueuse fut la fête que donna Nokomis pour le mariage d'Hiawatha. Tous les vases étaient en bois de tilleul blaneet artistement poli, toutes les cuillers étaient en corne de bison, noire et artistement polie.
n Nokomis avait envoyé dans tout le village des messagers avec des baguettes de saule, en signe d*invitation, en signe de réjouissance; et les conviés s'assemblèrent, revéttis de leurs plus riches vêtements, revêtus de robes en fourrures et de colliers de wampum, tout resplandissants sous leurs peintures et leurs aigrettes de plumes, magnifiques sous leurs bracelets et leurs franges.
n D*abord ils mangèrent Teslurgeon (nalma), et le brochet (maskenozha), péchés et cuits par la vieille Nokomis. Ensuite ils se régalèrent de pémican (1) et de moelle de buffle, de cuisses de daim et de bosses de bbon, de galettes jaunes de maïs et de riz sauvage des rivières.
n Mais le gracieux Hiawalha et Taimable Onde sou-rianlCf ainsi que la vieille et attentive Nokomis, ne goûtèrent pas des aliments placés devant eux ; ils ne firent que veiller aux besoins des autres, que servir leurs convives en silence.
u Et lorsque tous les hôtes eurent fini, la vieille Nokomis alerte et affiiirée, puisant dans une grande pocbo
(I) Vitnde.de daim grillée el hachée.
de loutre, remplit les calumets en terre rouge, avec du labac venu des terres du sud, et mêlé d*écorce de saule rouge, d*herbes et de feuilles parfumées.
tt Puis elle dit : 0 Pau-Puk-Keewis, dansez-nous vos joyeuses danses, pour nous réjouir ; dansez la danse du . mendiant, aQn que la fête soit plus animée, que le temps passe plus gaiement et que nos hôtes soient plus satisfaits.
u Alors le beau Pau-PuL-Keewis, le beau Yenadizze, le joyeux faiseur d*espiégleries, que les hommes appelaient k Fol ouragan^ se leva parmi les convives assemblés.
u n excellait dans tous les jeux, dans tous les passetemps, dans la joyeuse danse des patins (shoes of snow), dans le jeu du palet et dans celui de la balle, dans tous les jeux d*adresse et de hasard, dans le jeu de Ncuelle ei des jeions (puga-saingy, dans le jeu des prunes de pierre (Kuntassoo).
u Bien que les guerriers rappelassent Cœur timide , rappelassent poltron (shaugodaya) , fainéant , sauteur, Yenadizze lui, s*inquiétait peu de leurs railleries, s*occudait peu de leurs insultes, car les femmes et les jeunes filles aimaient le beau Pau-Puk-Kee\vis.
Il II portait une tunique de peau de daine blanche et moelleuse, bordée d*hermine, tout ornée de grains de wampum ; il portait des culottes de peau de daim bordées d*hermine et de soie de hérisson ; il avait des mocassins de cuir de chevreuil garnies de soies de hérisson et de grains brillants. Sur sa tête étaient des plumes de
cygne ; à ses talons il avait des queues de renard. Dans une main il tenait un éventail de plumes et dans Tautrc un calumet (1).
u Tout zébré de raies jaunes et rouges , de raies d'azur et de vermillon éclatant, le visage de Pau-Puk-Keewis resplendissait. De son front tombait sa chevelure, lisse et partagée comme celle d*une femme, toute luisante d*buile et nattée. Elle tombait ornée de guirlandes de plantes odorantes. G*est dans ce costume que parmi les hôtes assemblés, au son des flûtes et des chansons^ au son des tambours et des voix, le beau Pau-Puk-Keewis se leva et commença ses danses mystérieuses.
u D*abord il dansa sur une mesure grave, avec des pas et des gestes très-lents, entrant dans le bois de pins, puis en sortant, passant tour à tour sous Tombre et sous la lumière, marchant doucement comme une panthère; puis ensuite, il dansa plus vite, plus vite encore^ tournant, décrivant des cercles, bondissant par-dessus la foule des hôtes, tourbillonnant, pirouettant autour du wigwam jusqu'à ce que les feuilles tourbillonnassent avec lui, jusqu'à ce que mêlés ensemble la poussière et le vent roulassent en tourbillons autour de lui.
u Puis, le long du rivage sablonneux du lac, du grand lac, il courut avec des gestes frénétiques, frappant le
( I ) Sar les costames des Iroqtiois et autres peuplades da Nord et ior leurs goûts d'élégance, voir la Revue de» DewB-Monde», avril Wà$, an. de M. Armand Mondot.
sable du pied, et le faisant follement sauter dans Tair autour de lui, jusqu'à ce que i*air devint un tourbillon, jusqu'à ce que le sable volât et foueuàt autour de lui, comme font les grandes bourrasques de neige à travers le paysage, quand elles couvrent toutes les rives et les dunes de sable, les montagnes de sable de Nagow-wudjoo(l).
tt Ainsi le joyeux Pau-Puk-Keewis dansa la danse du mendiant pour amuser les convives ;.puis revenant à sa place, il s'assit en riant au milieu des hôtes assemblés, il s^assit et s'éventa tranquillement avec son éventail de plumes de dinde.
tt Puis on dit à Chibiabos, à Tami d'Hiawatha, au plus mélodieux de tous les chanteurs, au meilleur des musiciens; Chante-nous, ô Chibiabos, des chants d'amour et des chants de tendresse, afin que la fête soit plus animée, que le temps passe plus gaiement et que nos hôtes soient plus satisfaits.
tt Et l'aimable Chibiabos, avec des accents doux et tendres, avec une voix profondément émue, chanta des chants d'amour et des chants de tendresse, regardant sans cesse Hiawatha, regardant la belle Onde souriante^ il chanta mélodieusement en ces termes :
(1) Dunes du Lac Supérieur.
Ëveille toi^ mon amante chérie. Biche aux yeux doux, doux et ûers à la fois, Evei)le-U)i, l'oiseau de la prairie»
Eveille-toi, fleur suave des bois.
Ton seul regard suffit, ma bien-aimée.
Pour me donner un front calme et serein ; Ainsi les lis de la plaine embaumée Brillent plus beaux sous Tair frais da matin ;
Ton souTfle est pur, comme rest,^i Taurore Ou bien au soir, le doux parfum des fleurs. Quand vient l'époque, où du vert sycomore La feuille tombe en perdant ses couleurs.
Vers toi, vers toi, mon sang ému s'élance Ck)mme au soleil Tonde court et bondit. En ce beau mois d'amour et d'espérance Où si splendide est Téciat de la nuit.
Un doux concert de voix harmonieuses Quand tu parais dans mon cœur retentit ; Ainsi tout chante en nos forêts joyeuses En ce beau mois où la fraise mûrit.
Je deviens triste, et languissant, et sombre, Si le chagrin se montre dans tes yeux ; Le lac moins vite au loin se couvre d'ombre Dès qu'un nuage enveloppe les cieux.
Si tu soiiris, au même instant s'efface Le noir chagrin qui rembrunit mon cœur ; Du lac ainsi s'anime la surface Quand le soleil a repris sa splendeur.
Hais Tamement^ le del^ la terre^ et Tonde, Poiir me sourire ensemble s'uniront; Si tu n'es là^ rien ne peut^ en ce monde. Faire briller ou sourire mon front.]
C'est moi, c'est moi, mon amante chérie. Ouvre tes yeux, ouvre tes yeux si doux ; Eveille-toi, viens 6 ma tendre amie , Tout se réveille et chante autour de nous.
Il Et quand Chibiabos eut chanté son chant d*amour et de tendresse, lagoo, le grand h&bleur, le merveilleux conteur d'histoires, Tami de la vieille Nokomis, jaloux de rharmonieux musicien , jaloux des applau* dissements qu'on lui avait donnés, vit autour de lui dans tous les yeux, vit dans tous les regards, dans tous les gestes, que les invités à la noce brûlaient d'entendre ses amusants récits; ses prodigieux mensonges.
Il Trés-vantard était lagoo ; entendait-il raconter une aventure, il ripostait toujours par une autre plus forte. Entendait-il raconter un acte d'audace, il en avait accompli lui-même un plus audacieux ; entendait-il raconter une merveilleuse histoire, il en avait une plus extraordinaire à raconter.
u Aussi, parmi le peuple, son nom était devenu proverbial ; il était devenu un texte de plaisanteries ; et, lorsqu'un chasseur fanfaron élevait trop haut son adresse,
ou Iorsqu*UQ guenieri retournant dans sa patrie, parlait trop de ses exploits , tous les auditeurs s*éeriaient : lagoo est venu parmi nous I
u Ce fut lui qui ereusa le berceau du petit Hiawatha, qui le creusa dans un morceau de tilleul, et le consolida avec des nerfs de renne. Plus tard, ce fut encore lagoo qui lui enseigna à faire ses arcs et ses Qèches, à faire des arcs de^fréne et des flèches de chêne.
u Or, parmi les convives assemblés pour la noce de mon Hiawatha, était assis lagoo, vieux et laid, élait assis le merveilleux conteur d^histoires, et on lui dit : 0 bon lagoo, raconte-nous quelque histoire étonnante, raconte quelque histoire extraordinaire, pour que la fête soit plus animée, pour que le temps puisse passer plus gaiement, pour que nos hôtes soient plus satisfaits.
tt Et lagoo répondit aussitôt : Vous allez entendre une histoire prodigieuse, vous allez entendre les étranges aventures d*Osseo, le magicien descendu de Tétoile du soir. ^
Il Est-ce le soleil qui descend sur la plaine unie des eaux ? Est-ce le cygne rouge qui nage et fuit, blessé par la flèche magique, teignant toutes les vagues avec la pourpre vivante, avec la pourpre de son sang, et rem-
plissant tous les airs avec la splendeur, avec la splend'sur de son plumage ?
tt Oui, c*estle soleil qui descend, qui s'enfonce dans les eaux ; tout le ciel est teint en pourpre, toutes les eaux se colorent d*écarlate. Non, c'est le cygne rouge qui nage et plonge au fond des eaux ; ses ailes sont levées vers le ciel ; de son sang les vagues sont rougies (1).
n Au-dessus, Tétoile du soir scintille et tremble à tra-
• (i) Voici la légende da cygne ronge telle qu'elle est rapportée par M. Schoolcrafi dans son ontrage intitulé Algie researcheê, YOl. II.
Trois frères partirent pour la chasse, disant entre eux : Voyons lequel rapportera le premier du gibier à la maison. « Chacun ne de- Tait tuer, dit la légende, que le gibier qu'il avait l'habitude de tuer. Ils prirent différentes routes. Odjibwa, le plus jeune, aperçut bientôt un ours, animal que d'après les conventions il ne devait pas tuer. Il le mit h mort cependant, et se mît à le dépouiller, lorsque quelque chose de rouge commença à teindre l'air autour de lui. Puis bientôt, il entendit une voix étrange et qui semblait avoir quelque chose d'humain, elle l'attira jusqu'à un lac, où il vit un beau cygne rouge rcpount sur les eaux, dont le plumage brillait au soleil, et qui poussait les cris qu'il avait entendus. Le chasseur épuisa sur ce magnifique oiseau tontes ses flèches inutilement et sans même le troubler. Il se rappela alors qu'un de ses frères lui avait dit que dans le sac h médicaments, mâdieinê iack de son père, alors mort, étaient renfermées trois flèches magiques. Surmontant la répugnance qu'il avait h violer cet objet sacré, il courut h la maison, et prit h la hâte les trois flèches, qu'il tira successivement sur le cygne. La première passa près de l'oiseau, la seconde arriva encore plus près du but, la dernière traversa son col au-dessus de la poitrine. Toutefois, l'oiseau s'envola lentement d'abord, puis, battant des ailes, il s'éleva graduellement dans les tirs, et disparut vers le soleil couchant. •
vers le ciel empourpré, et plane suspendue dans le crépuscule. Non^ ce n*est pas rétoile du soir; c'est un grain de wampum sur les vêtements du Grand-Esprit qui passe à travers le crépuscule, qui marche en silence à travers le firmament.
11 En parlant ainsi, lagoo regardait joyeusement dans le ciel, et tout &-coup^ il dit : voyez-là, regardez Tétoile sacrée du soir. Vous allez entendre une histoire merveilleuse ; vous allez entendre Thistoire d'Osseo, d'Osseo, fils de Tétoile du soir.
11 Jadis, en un temps qu*on ne se rappelle plus, en des èges plus rapprochés du commencement, lorsque les cieux étaient plus près de nous, et que les dieux étaient plus familiers, dans la région du Nord, vivait un chasseur avec dix jeunes et belles filles, grandes et souples comme des branches de saule : mais Oweence, la plus jeune, Topiniàtre et capricieuse jeune fille, la jeune fille taciturne et rêveuse, était la plus belle des sœurs.
Toutes épousèrent des guerriers, prirent pour maris des hommes braves et fiers ; mais Oweence la plus jeune, rit et se moqua de tous ses amants, de tous ses jeunes et beaux prétendants ; et elle épousa le vieil Osseo, le viel Osseo pauvre et laid, brisé par Tàge, épuisé par la toux, toussant toujours comme un écureuil.
Il Âh ! c'est que belle en lui était Tàme d*Osseo, le descendant de Tétoile du soir, de Tétoile du soir, étoile de la femme, étoile de tendresse et d*amour. Tous les
feux de Téloile du soir étaient dans son cœur^ toutes ses beautés dans son esprit, tous ses mystères dans son être, toutes ses splendeurs dans son langage.
Il Et les amants repousses, beaux jeunes gens aux colliers de wampum, beaux jeunes gens peints et empanachés, montraient Oweence au doigt avec dérision, la poursuivaient de leurs plaisanteries et de leurs rires ; mais die disait : je m*inquiète peu de vous, je m*inq]Diète peu de vos colliers de wampum, je m*inquiète peu de vos peintures et de vos panaches, je ne m*inquiète pas de vos plaisanteries et de vos rires ; je sub heureuse avec Osseo.
n Une fois, conviés à une grande fête, les dix sœurs marchaient ensemble, marchaient ensemble avec leurs époux à travers les humides ténèbres du soir; le vieil Osseo marchait lentement et le dernier, avec la belle Oweence à son côté. Tous les autres babillaient gaiement ; eux seulement marchaient en silence*
fi Osseo regardait vers TOuest avec attention et d'un œil suppliant ; il s'arrêtait souvent et regardait en suppliant vers rétoile scintillante du soir, vers la douce étoile de la femme ; et on Tentendit murmurer à voix basse : ayez pitié de moi, ayez pitié de moi, mon père ?
11 Ecoute, dit la plus vieille des. sœurs, le voilà qui prie son père : quelle pitié que le vieil homme ne fasse point un faux pas dans le chemin, ne se brise pas le cou en tombant; et toutes les sœurs rirent jusqu*ù ce que la forêt retentit de leurs rires inconvenants, n
— JO — Ici rhistoire devient si merveilleuse qu*elle laisse derrière elle les métamorphoses d*Ovides et les conies orientaux. Nous allons simplement analyser ce long récit dont le principal mérite est sans doute de Taire connaître le goût des Indiens en fait de contes fantastiques.
Sur la route que suivaient les beaux-firères et les bdles sœurs, gisait un vieil arbre déraciné, à moitié enseveli sous les feuilles et les mousses, et tout creux. En le voyant, Osseo, jeta un cri d*angoisse, et s*élança dans cet mire béant. Il y entra, vieux, cassé, ridé et laid ; il en sortit jeune, grand, fort et beau. Mais hélas ! au moment où il était ainsi transformé, sa femme, la fidèle Oiweence, devenait une vieille femme, ridée, usée, laide, et chancelant sur ses jambes et sur le bâton qui lui servait d*appui. Ses sœurs et leurs maris rirent à faire résonner toute la forêt; mais Osseo n*abandonna pas la fidèle Oweehoe; toujours il lui prodigua les plus tendres attentions.
Enfin on arrive au lieu du festin ; on prend place dans le wigwam, le banquet commence. Hais Osseo est tristeet perdu dans ses réflexions. Tout à coup, il entend une voix descendant de Fespace vide et étoile ; elle lui dit : o mon fils bien-aimél les charmes dont tu étais la victime sont brisés; viens, et monte vers moi. Goûte la nourriture qui t*est servie : Elle est enchantée, et par ses vertus va faire de toi un esprit ; tous les vases de terre et de bois vont être changés en wampum, en argent ; ils vont brii-
1er comme des coquilles de pourpre, ils vont resplendir comme le feu.... la voix se tait et le wigwam commence à trembler, k s*ébranler; puis on le sent s^élever, s*élever vers le ciel. En même temps, les plats se changent en coquilles de pourpre, les vases de terre en coquilles d'argent. Les solives du wigwam brillent comme des baguettes d'argent, et le plafond devient pareil aux ailes luisantes de Tescarbot. Puis Osseo voit ses neuf bellessœurs et leurs maris métamorphosés en oiseaux divers, les uns en geais, les autres en pies, les unes en grives, les autres en merles, et tous crient, chantent, font jouer leurs plumages. Quand à Oweenpe, elle retrouve bientôt sa beauté et sa jeunesse, ses vêtements sales et déchirés sont Uvnsformés en robes d*hermine, et son bftton en une plume d*argent.
A travers les courants aériens, les nuages et les célestes splendeurs, le wigwam aborde sur Tétoile du soir aussi doucement que le flocon de neige tombe sur la neige. Le père d*Osseo, avec sa chevelure argentée et rayonnante, avec ses yeux sereins et tendres, vient au devant de son fils, et lui dit : no mon fils, suspendez à la porte de mon wigwam celte cage avec les oiseaux que voas avez amenés dedans, cette cage à barreaux d*argent el ces oiseaux aux plumes brillantes, u il ajoute qu'il a eu compassion d*Osseo, qu'il lui a rendu sa jeunesse et sa beauté, et qu'il a changé ses beaux-frères et leurs femmes en oiseaux pour les punir de leurs habitudes mo« queoses. Enfin il recommande à son fils de prende garde
n Ensuite Chibiabos, chanta de nouveau» chanta de nouveau un chant d'amour et de passion. D'une manière douce et tendre, sur un air tristement rêveur ; il cbaota la douleur d'une jeune fille regrettant son ami, son Algonquin.
Ah ! lorsque je pense à celui que j'aime, A celui qui m'est plus cher que moi-même. Et que j'ai quitté, quitté sans retour.
Mon Algonquin, 6 mon amour !
Le jour du départ, je le vois encore.
Poser sur mon sein sa main que j'adore. Et mettre à mon cou ce collier brillant.
Son plus doux, son dernier présent.
Je veux, disait-il, 6 ma sœur chérie, Aller avec vous dans votre patrie ; Partout, ah l partout, je suivrai vos pas. Disait-il, disait-il, hélas l
Ah ! bien loin, hélas l bien loin, répondais-je. Par delà ces monts aux cimes de neige. Bien loin est la terre oh j'ai vu le jour. Mon Algonquin, 6 mon amour !
Près du chêne au tronc chargé de lierre. Que le grand torrent emporta naguère.
Il restait tandis que je m'éloignais.
Tandis qu'hélas 1 je m'en allais.
Toujours là^ debout auprès du vieui chêne. Me suif ant des yeui à trayers la plaine. Toujours là, debout, je TaperceTais
Tandis qu'au loin je m'en allais.
Ah I lorsque je pense à celui que j'aime, A celui qui m'est plus cher que moi-même. Et que j'ai quitté, quitté sans retour.
Mon Algonquin, ê mon amour ! (i)
ft Telles furent les noces d'Hiawatha ; telle tut la danse de Pau-Puk-Keewis» telle fut Thistoire diagoo, tels furent les chants de Ghibiabos ; c*est ainsi que flnit le banquet nuptial, et que les convives delà noce se retirèrent, laissant Hiawaths^heureux avec la nuit et FOnde sou-rianie. «
XD.
u Célèbre, o poète d'Hiawatha, les heureux jours qui brillèrent ensuite dans la région des Objibways, dans cette aimable et paisible région. Chante les naystères de Mondamin. Chante la bénédiction des blés.
(I ) L'original de ce chant, dit M. Long-Fellow, se trouve dans One^la, p. 15. Quel est l'onvrage qu'il désigne sons ce nom? Moas n*aTons pu ledécouTrirjasqu'h présent.
«I La hache sanglante était enterrée ; la terrible masse d*armes était enterrée; toutes les armes guerrières étaient enterrées ; le cri de guerre tombé en oubli. La paix régnait parmi les nations. Les chasseurs erraient impunément ; ils creusaient le canot pour voguer sur les ondes, et péchaient les poissons dans les lacs et les rivières ; ils tiraient le daim, et prenaient le castor au piège; les femmes se livraient sans danger à leurs unvaux; elles recueillaient le sucre de rérable, elles recueillaient le riz dans les prairies ; elles préparaient les peaux de daim et de castor.
n Partout, autour de Theureux village, se dressaient les moissons de mais, vertes et brillantes ; elles faisaient onduler les vertes aigrettes de Mondamin, elles faisaient onduler sa chevelure moelleuse et luisante, couvrant de richesses toute la contrée. G*étaient les femmes qui , au printemps, ensemençaient les vastes et fécondes campagnes, qui ensevelissaient Mondamin dans le sol ; c'étaient les femmes qui , en automne , dépouillaient les jaunes cosses de la moisson , qui enlevaient h Mondamin ses vêtements , comme Hiawatha le leur avait enseigné.
n Une fois , alors que tout le maïs était semé , Iliav^alha, sage et prévoyant, prit la parole et dit àMinéhaha, à sa femme, à l'Onde souriante: Cette nuit, vous bénirez les champs de blé; vous tracerez autour un cercle magique pour les proléger contre la destruction, contre Taclion pernicieuse du brouillard, contre celle de rinsecte, contre Wagcmin, le larron des blés, contre Paimosaid qui dérobe Tcpi du maïs.
n Pendant la nuit ^ quand tout sera silence , pendant la nuit, quand tout sera ténèbres, lorsque Népabwin , Tesprit du sommeil, fermera la porte de tous les wigwams, en sorte que pas une oreille ne pourra vous entendre, en sorte que pas un œil ne pourra vous voir , de votre lit, vous vous lèverez en silence ; vous mettrez de côté tous vêtements, vous marcherez tout autour des champs que vous avez plantés, vous parcourrez la lisière des champs de blés, couverte de vos seules tresses, enveloppée des ténèbres comme d*un vêtement.
n Ainsi les champs seront plus fertiles, et la trace de vos pas les entourera d'un cercle magique ; et ni Taction destructive du brouillard, ni le ver souterrain, ni Tinsecte, ne dépasseront le cercle magique; ni la mouche dragon, (Kwo-ne>She), ni Faraignée (Subbckashe), ni la sauterelle (Pah-Puk-Keena), ni la redoutable chenille (Way-Muk-Kwana) avec sa peau d'ours , la reine des chenilles.
n Sur le sommet d'un arbre , auprès des champs de blés, se tenaient les corneilles faméliques, et les corbeaux, Kabgahgee , le roi des corbeaux avec sa bande de noirs maraudeurs. Et ils rirent, en se moquant d*Hiawatha , jusqu'à ce que le sommet de l'arbre trembUt sous leurs rires, sous les rires sinistres auxquels ils se livrèrent, en entendant les paroles d'Hiawatha. u Ecoutez-le, disaientif ils , écoutez Thomme sage , écoutez les projets d*Hian watha ! n
n Lorsque la nuit paisible s'abaissa vaste et ténébreuse
sur la plaine el la forêt, lorsque le plaintif Whippoorwill chanta tristement parmi les pins, et que Népahwin, Tesprit du sommeil, ferma la porte de tous les wigwams, de son lit se leva tOnde sourianie^ et elle accomplit les ordres d^Hiawatba (1).
Il Personne, excepté Theure de minuit, n*aperçot sa beauté dans les ténèbres ; personne , excepté le Whippoorwill , n'entendit les pulsations de son cœur. Gusbewaw, Tobscurité, renveloppa éux>itement de son chaste manteau , en sorte que personne ne pût voir sa beauté, ne pût dire avec orgueil : je Tai vue.
n Et le matin , comme le jour commençait à poindre, Kahgahgee , le roi des corbeaux , rassembla tous ses noirs maraudeurs, corbeaux, corneilles, meries, et geais , criant sur les obscurs sommets des arbres. Avec eux, il descendit et s'abattit d'un trait et sans crainte sur les champs d'Hiawatha , sur le tombeau de Mondamin.
n Nous allons, disaient-ils, arracher Mondamin du tombeau où il est enterré, en dépit de tous les eerdes magiques que F Onde souriante trace autour de lui , en dépit de toutes les empreintes sacrées que Minnehaba imprime dessus 1 n
(1) Cette cérémonie est rapportée dans l'ouvrage cité par !!• LoBg-Fcllow sous le titre d^Onéâta,
Hak le sage Hiawalba a entendu les rires méprisants des coii>eaux. Il coavre de pièges les champs de blé ; puis, caché dans un bosquet de pins , attend le résultai de sa ruse. Bientôt les oiseaux s*abattent avec des croassements et de grands bruits d*ailes , et bouleversent le sol et le grain ; ils ne tardent pas à s*embarrasser dans les filets. Aussitôt, de son embuscade sort Hiawatha. tt H marche terrible, au milieu d*eux, et si imposant est son aspect que les plus braves se couchent à terre d*effroi. tt n les tue par dizaines et vingtaines , et suspend leurs cadavres à des perches pour servir d'épouvantail. n réserve seulement Kahgahgee-, le roi des corbeaux, comme otage, et rattache au pieu qui soutient son v^igwam, après lui avoir adressé une assez naïve allocution. U, reste perché Toiseau chagrin et bourru. Par ses croassements farouches, il exprime son déplaisir, agitant ses grandes ailes noires , faisant de vains efforts pour conquérir sa liberté , appelant en vain son peuple à son secours.
tt L'été s'écoula, et Shavtrondasee exhala ses soupirs à travers toute la contrée du Sud, il envoya ses parfums, il apporta ses caresses brûlantes et amoureuses ; et la moisson de maïs s*éleva et mûrit , tant qu'enfin on la vit debout dans toute la splendeur de ses vétemenfs verts et jaunes , de ses aigrettes et de ses panaches ; et les épis pleins et lustrés brillaient hors de leurs gaines vertes qui éclataient.
n Alors Nokomis, la vieille femme, prit la parole et dit
à Minnehaha : Voici le mois de la feuille qui 1k>mbe ; tout le riz sauvage a élé recueilli, et tout le mais est mûr et prêt pour la récolte. Rassemblons-nous et faisons la moisson. Luttons avec Moudamin , dépouillons-le de ses aigrettes et de ses panaches, de ses vêtements jaunes et verts.
n Et la joyeuse Onde iotmanle sortit gaiement du wigwam avec la vieille et ridée Nokomis ; elles appelèrent les femmes autour d*elles, elles appelèrent les jeunes gens et les jeunes filles, pour faire la moisson des blés, pour écosser les épis de mais.
iT Sur la lisière de la forêt , sous les pins odorants , étaient assis les vieillards et les guerriers, fumant à Tabri des doux ombrages (1). Dans un silence non inter-
(1) Chez les saunges de rÂmériqiie da N., comme chez les iaciens Germaios , les goerriers dédaignaient ragricollnre et ne prisaient que la guerre et la chasse.
H. Long-Fellow citant le lifre intitulé Onéâta , dit : la planlalioa et la récolte du maïs sont entreprises Tolontairement chez les tribu sauvages, par les femmes, les jeunes gens, et les vieillards tout-àfait décrépits, comme un équivalent des fatigues et des dangers auxquels s'exposent habituellement les hommes faits. ^
• Si une des moissonneuses trouve on épi de blé ronge , cela présage un amant valeureux, et cet épi peut être donné en présent à quelque jeune guerrier. Mais si l'épi est courbé et terminé en pointe, toute l'assemblée éclate en rumeurs et s'écrie : fFagemin ! ce mot signifie : ipt de blé crochu, et l'épi de blé ainsi déformé est chex ces peuplades le signe représentatif d'un petit vieUiard qui s'introduit dans un champ pour y voler du blé.
» Le mot Paimoêaid signifie : celui qui marche, et par cxtensioo celui qui marche pour dérober du grain pendant la nuit. (Onéôla.*)
rompu, ils contemplaient le travail folâtre desjeimes gens ci des femmes ; ils écoutaient leur bruyant babillage, leurs rires et leurs chants ; ils les écoutaient bavarder comme des pies, il les écoutaient rire comme des geab bleus, ils les écoutaient chanter comme des robins.
tf Et lorsqu'une jeunefille plus heureuse queles autres, trouvait un épi rougi dans sa cosse, trouvait un épi de mais rouge comme le sang; Nushkal criaient-ils tous ensemble ; Nushka ! vous aurez un amoureux ! vous aurez un beau mari. Ugh t répondaient les vieillards.
n Et lorsqu'un jeune homme ou une jeune fille trouvait dans sa cosse mi épi de mate tout gftté, tout rouillé, ou déformé ; alors ils riaient et chantaient tous ensem* ble ; ils allaient à travers la moisson, se traînant et boitant. Parleur démarche et leurs gestes, ils imitaient un vieil homme presque plié en deux , chantant, chacun de son côté ou tous ensemble : Wagemin 1 le larron des blés! Paimosaid le rusé filou! tellement que les plaines retentissaient de leurs rires, que, du wigwam d'Hiawaiha, Kabgahgee , le roi des corbeaux, criait et frémissait dans sa colère , et que de tpus les sommets des arbres voisins, les noirs maraudeurs se mettaient à crier, et à croasser. Ugh ! répondaient tous les vieillards, de la place où ils étaient assis à Fombre des pins.
u En ces jourB-4à, Hiawaiha se dit : Hélas ! toute chose s^efTace et périt; de la mémoire des vieillards s^effacent les grandes traditions» les exploits des guerriers, les aventures des chasseurs, toute la science des médecins, toute la sagesse des magiciens, tous les songes merveilleux, toutes les visions des prophètes 1
n Les grands honmies meurent et sont oubliés; les paroles de leur sagesse meurent dans, les oreilles de ceux qui les écoutent, et ne parviennent pas aux générations qui, encore à naître , attendent dans les grandes et mystérieuses ténèbres les jours muets de Tavenir.
« Sur les colonnes qui marquent les tombeaux de nos pères, aucun signe, aucune figure n*est peinte. Quels furent ceux qui reposent dans ces tombeaux^ Nous ne le savons pas, nous savons seulement que ce sont nos pères. De quelle famille , da quelle peuplade sont-ils? quel est leur antique blason, le blason de leurs aïeul ? Est-ce Taigle , Tours» ou le castor? nous ne le savons pas. Nous savons seulement qu'ils sont nos pères.
it Nous parlons ensemble quand nous sommes face à face ; mais quand Tabsence nous sépare , nous ne pouvons converser, nous ne pouvons envoyer ^ux amis qui habitent au loin les paroles sorties de notre cœur. Nous
ne pouvons envoyer un message seeret , sans que le porteur sache noire seeret , sans qu*il puisse le dénaturer, sans qu*il puisse le trahir, le révéler aux autres.
n Ainsi parlait Hiawatha, marchant dans la forêt solitiiire, méditant, rêvant dans la forêt pour le bonheur de son peuple.
n De son sac, il tira ses couleurs, il tira ses peintures de différentes couleurs ; et, sur Técorce unie d*un bouleau, il peignit diverses formes et diverses figures, d*étranges et mystérieuses figures; et chaque figure avait une signification , chacune exprimait un mot ou une pensée.
n Gitche-Manitou , le puissant , le maître de la vie , était peint sous la forme d'un œuf avec des pointes qui * se dirigeaient vers les quatre vents du ciel. Partout est le grand esprit ; tel était le sens de ce symbole.
Il Mitche-Manitou , le puissant , le terrible esprit du mal, était peint sous la forme d*un serpent, de Kenabeck, le grand serpent. Très-rusé , trés-sublil est le rampant esprit du mal ; tel était le sens de ce symbole.
n Par des cercles , il représenta la vie et la mort ; la vie était blanche , la mort était sombre. Il peignit le soleil, la lune, les étoiles , Thomme et Tanimal , le poisson , et le reptile , les forêts , les montagnes , les lacs et les rivières.
n Pour indiquer la terre, il tira une ligne droite ; pour exprimer le ciel, une ligne courbe au-dessus. Pour exprimer le jour, il peignit en blanc Tespace qui séparait
- 8* — les deux lignes ; pour la nuit, il remplit Tespaee avec de petites étoiles. Un point placé sur la gauche indiqua le soleil levant; placé sur la droite, il indiqua le soleil couchant, placé en haut, Theure de midi ; et pour la pluie et le temps nuageux» Hiawatha peignit des lignes ondulées descendant de ce point ainsi placé.
Il Des empreintes de pas se dirigeant vers le wigwam étaient la marque d*une invitation , la marque dUiôles qui se rassemblent; des mains sanglantes avec des palmes levées en Tair , étaient un signe de destruction, étaient un signe et un symbole d*hostilité.
11 Toutes ces choses, Hiawatha les montra b son peuple émerveillé, il en expliqua le sens, et dit : Regardez ! les colonnes de vos tombeaux n*ont ni marque, ni signe, ni symbole. Allez et décorez-les toutes de symboles; décorez chaque tombe de Tembléme de la famille , du blason des aïeux , en sorte que ceux qui viendront plus tard puissent distinguer ces morts et savoir qui ils étaient.
Il Et sur les colonnes des toml)eaux , des tombeaux non encore oubliés, chacun peignit le blason de ses ancêtres ; chacun peignit le symbole de sa famille , des figures d ours et de rennes, de tortues, de cigognes , de castors (1) ; toutes avaient la tête en bas pour indiquer que le possesseur de ces emblèmes était parti, que le
(1) R$vuâ dei Deux-Mondei, tlft'A 1858. Article de M Armand Mondot.
~ 88 — chef qui portait ce symbole gisait sous terre, à Iciat de cendre et de poussière.
n Et les prophètes, (Jossakeeds), les magiciens, (Wabenos), les médecins, (Medas), peignaient sur Técorce et sur les peaux de daim, des figures représentatives des chants qu*ils réciuiient; pour chaque chant particulier une figure particulière; figures mystiques et effrayantes, figures étranges et brillamment colorées ; et chaque figure avait sa signification ; chacune réveillait Tidée de quelque chant magique (2).
« C'était le grand esprit , le créateur , et la lumière jaillissant à travers le firmament; c'était le grand serpent le Kenabeck , avec sa crête sanglante toute dressée ; il rampait et portait ses regards daifâ le ciel. C'était au milieu de l'espace, le soleil brillant, et la lune éclipsée et défaillante. C*étaient la chouette et l'aligle , la cigogne , l'épervier, et le cormoran l'oiseau de la magie; c'étaient des hommes sans tète marchant dans le ciel > des corps étendus et percés de flèches, des mains de morts sanglantes, et levées en l'air, des drapeaux sur des tombes, et de grands guerriers saisissant k la fois la terre et le
n Telles étaient les figures qu'ils peignaient sur l'éeorce du bouleau et sur la peau de daim ; chants de guerre et chants de chasse, chants de méflecine et chants de magie , tous étaient écrits avec des figures ; chaque
(2) Même rcTue, mèffle article.
figure avait sa signification, chacune rappelait son diant particulier.
n Le chant de l*amour ne fut pas oublié, de Famour , le plus subtil de tous les breuvages, le plus fort de tous les enchantements, enchantement plus fécond en périls que ne Test la guerre ou la chasse ; et voilà comment fut traduit le chant d'amour ; en voilà le symbole et Finterprétation.
a D*abord on voyait une figure humaine debout , peinte en écarlate d*une éblouissante vivacité; c*éuiit Tamant à la voix mélodieuse, elle signifiait : ma couleur me rend puissant parnlessus tous les autres ; puis on voyait ensuite une figure assise qui chantait et frappait sur un tambour magique ; le sens était : écoutez , c'est ma voix que vous entendes, c*est mon chant.
it Puis la même figure rouge était représentée assise à Tabri d*un wigwam ; et ce symbole voulait dire : je viendrai et m*assierai à côté de vous dans le mystère de ma passion.
n Ensuite deux figures, un homme et une femme se tenant ensemble , la main dans la main , et ces deux mains si éiroitement unies qu*elies semblaient ne faire qu*une , représentaient ces mots : Je vois votre cœur dans votre poitrine « et vos joues sont éclatantes de rougeur.
n Après cela , la jeune fille était peinte dans une lie , dans le centre d*une Ile ; et voici les paroles qu'exprimait cette figure : quand même vous seriez bien loin ,
quand même vous seriez dans une ile bien éloignée , tel est le charme que je jette sur vous , tel est le magique pouvoir de la passion, que je pourrais à Tinstanl vous auirer vers moi.
Il Enfin on voyait une jeune fille dormant , et son amant k côté d'elle lui parlait bas dans son sommeil , et lui disait : quand même vous seriez Toin de moi, dans la terre du sommeil et du silence , toujours la voix de IV mour irait jusqu'à vous.
n JEt la dernière de toutes les figures était celle d*un cceur dans un cercle, d*un cœur dessiné dans un cercle magique; et cette peinture signifiait : voU'c cœur est là sans voile devant moi ; à votre cœur découvert, je parle tout bas.
ti Cest ainsi que Hiawatha dans sa sagesse enseigna aux peuples tous les mystères de la peinture, tout Tart d*écrire en peignant sur Técorce lisse des bouleaux, sur la peau blanche du renne, sur les colonnes des tombeaux du village (1).
(1) Sor les moniuneDts symboliques i'écrilare hiéroglypiiqae , etc., des Indiens, voir l'article déjà cité.
H En ec8 jour8-lk les m&avftis esprits , tous les Manitous malfaisants» eillignant la sagesse d*Hiawatha et son aSeclion pour Qiibiabos, jaloux de leur fidèle amitié, de leurs nobles discours, de leurs nobles actions, formèrent enfin une ligue entre eux pour les tourmenter et les détruire (t).
n Un jour que Péboan (l*hiver), avait pavé de glace le grand lac, lorsque les flocons de neige , tombaient en tourbillonnant, siOaient à travers les feuilles des chênes, changeaient les pins en wigwams , et couvraient silencieusement toute la terre, Gbibiabos armé de ses flèches, chaussé de ses patins , ne s*inquiétant pas des avis de son frère, ne redoutant pas le méchant esprit , partit tout seul au loin pour s*emparer du daim et de ses andouillers.
n Droit devant lui , à travers le grand lac , le daim
(1) Les Indiens admetUient l'exislence d'nne moltitode de génies, les ans bons, les antres manvais, qui influaient puissamment sur leurs destinées.
Revvê de$ Deux- Mondes , avril 1858. Article de lî. Armaod Mondot
- 81) ixmdissail en toute hàtc, Chibiabos le suivait au milieu du vent et de la neige ; sur la glace perfide il le suivait, tout exalté par la sauvage émotion, par Tenivrement de la chasse.
n Hais dans les eaux les mauvais esprits, Fattendant, se tenaient en embuscade. Sous lui , ils rompirent la glace perfide; ils Tentra Inèrent en bas vers le fond, ils ensevelirent son corps dans le sable. Unktahce, le dieu de Teau, le dieu des Dacotabs, le noya dans le profond abime du grand lac de Gitche-Gumee.
n De Textrémité du promontoire, Hiawalha poussa un tel cri d*angoisse , une si effrayante lamentation que le bison s*arréta pour écouter, que les loups hurlèrent du fond des prairies, et que le tonnerre dans le lointain 5*éveilla et répondit : Baim-wawa!
ti Puis-, il peignit sa figure en noir ; il couvrit sa tète de son manteau ; dans son wigwam il s'assit et se lamenta ; pendant sept longues semaines il resta assis se lamentant 9 et poussant toujours le gémissement de la douleur.
tt 11 est mort, le doux musicien , le plus harmonieux des chanteurs ! il s'est éloigné de nous pour toujours ; il s'est rapproché un peu plus du maître de toute harmonie, du maiu*e de tous les chants. 0 mon frère ! 6 CSiibiabos I
n Et les sapins mélancoliques agitaient au-dessus de lui leurs éventails d'un vert sombre, agitaient au-dessus de lui leurs cônes rougeôtres, soupirant avec lui pour le
consoler, mêlant à ses lamentations» leurs plainteSi leurs lamentations.
n Le printemps vint et toute la forêt regarda inutile* ment, cherchant Ghibiabos; Sebowisha, le ruisseaa, soupira ; les joncs soupirèrent dans la prairie.
n Du sommet de Tarbre chanta Toiseau bleu : Ghibiabos 1 Ghibiabos! il est mort le doux musicien !
n Du haut du wigwam chanta le rohin : ^ Ghibiabos ! Ghibiabos! il est mort le plus doux des chanteurs !
ti Et pendant la nuit, à travers toute la forêt, le Whippoorwill allait se lamentant, le Wawonissa allait se désolant: il est mort, le doux musicien , le plus doux des chanteurs 1
n Ensuite vinrent les médecins , les magiciens , les prophètes ; ils vinrent visiter Hiawalha , auprès de lui , ils bâtirent une hutte sacrée pour Tapaiser (1) ,> pour le consoler; ils marchèrent en lente et grave procession, portant chacun un sac de médicaments, une peau de castor, de lynx ou de louu^, pleine de simples et de racines magiques, pleines de remèdes les plus puissants.
« Quand il entendit approcher leurs pas, Uiawatha cessa de se lamenter ; il n*appela plus Ghibiabos, il ne fil aucune question ; il ne demanda rien ; mais il découvrit sa tête voilée en signe de deuil ; sur sa face il lava lentement et silencieusement les peintures de deuil ; et len-
(1} Voir le détail de cette cérémonie dans Tarticle de la Revu* âeê Deux-Monde», déjà cité.
temeni et silencieusement il suivit la troupe dans la huUe sacrée.
iT Là , ils lui donnèrent une boisson magique faite de menthe, (nahma-wusk) de mille feuilles, (wabeno-wusk) racines pleines de vertus, herbes salutaires ; ils battirent leurs tambours, ils agitèrent leurs sonnettes, ils chantèrent séparément et en chœur, des chants mystérieux comme ceux-ci :
n G*est moi I c*est moi ! regarde-moi ; c*est le grand aigle gris parleur; venez, vous, blanches corneilles, et écoutez-le ; le tonnerre à la voix retentissante est mon allié, tous les esprits invisibles sont mes alliés. Je sais entendre leurs voix quand ils appellent ; je les entends dans tout Tespace des-cieux ; je puis vous frapper douloureusement. 0 mon frère ! je puis vous guérir, Hiawatha!
n Hi-au-ha ! répondait le chœur , way-ha-way ! répondait le chœur sacré 1
n Cest moi I c'est moi le prophète i lorsque je parle , le wigwam tremble ; la hutte sacrée s*ébranle avec terreur; des mains invisibles commencent à Tébranler. Lorsque mes pas foulent le ciel , il cède et crie sous mes pas. Je puis vous frapper douloureusement, 6 mon frère 1 Levez-vous et parlez, ô Hiawatha !
«t Hi-au-ha ! répondait le chœur , way-ha-way I répondait le chœur sacré !
— asti Puis sur la tùle d'HiawalIia, ils secouèrent leurs sacs pleins de médicaments ; autour de lui ils dansèrent leur danse médicale. Alors , se levant tout droit, farouche et hagard y pareil à Thomme qui s*éveille d*un songe» Hiawatha se trouva guéri de toutes ses démences* Comme les nuages sont balayés du ciel i à Tinstant même toute son humeur mélancolique s'enfuit de son -cerveau; comme la glace est balayée de la surface des fleuves , à Vinslant même s'enfuirent de son cœur tout son chagrin et toute son affliction.
n Ensuite, de sa tombe sous-marine ils évoquèrent Qiibiabos ; des sables de Gitche-Gumée ils évoquèrent le frère dlliawatha. Et si puissante fut la magie de ce cri et de cet appel » qu'il l'entendit comme s'il eût simplement sommeillé sous les eaux du grand lac* De sa couche de sable , il se leva et prêta l'oreille ; il entendit la musique et le chant. Obéissant à l'appel , il vint à la porte du wigwam ; mais on ne lui permit pas d'entrer. n A travers une crevasse, ils lui donnèrent un charbon ; à travers la porte ils lui donnèrent une torche allumée ; ils le nommèrent chef dans la terre des esprits, cheb des morts , lui recommandant d'allumer un feu pour tous ceux qui mourraient à l'avenir, d'allumer des feux de bivouac pour leurs campements nocturnes, dorant leur solitaire voyage vers le royaume de Ponemah , vers la terre de l'autre vie.
n Du village de son enfance, des lieux habités par •ceux qui l'avaient connu, Chibiabos s'échappa lentement,
passant silencieux à travers la forêt comme une spirale de fumée qu emporte le souflle oblique de la brise. La où il passa, les branches ne remuèrent pas ; là où il marcha» le gazon ne se courba point, et les feuilles tombées de Tannée précédente ne rendirent aucun bruit sous ses pas.
n Pendant quatre jours il s'avança , descendant le sentier des hommes morts ; il se nourrit des fraises des morts ; il traversa la mélancolique rivière, il la traversa sur le tronc d*arbre flottant ; il entra dans le lac d'argent, il fut porté dans le canot de pierre vers les iles des bienheureux, vers la terre des esprits et des ombres.
n Pendant ce voyage, qu'il faisait lentement, il vit plusieurs esprits épuisés de fatigué, haletant sous de lourds fardeaux,, chargés de masses de guerre, d'arcs et de flèches , de robes , de fourrures , de vases et de chaudières , et d'aliments que des amis leur avait donnés pour ce voyage solitaire.
n Ah t pourquoi les vivants , disaient-ils, nous ehargent-ils d'aussi lourds fardeaux? Mieux vaudrait aller tout nu, mieux vaudrait s'en aller jeûnant que de porter d'aussi lourds fardeaux, durant notre long et pénible voyage.
n Quant à Hiawatha , il se mit en route, il s'en alla vers l'Est, il s'en alla vers l'Ouest, enseignant aux hommes l'usage des simples et les antidotes des poisons , et la science de guérir toutes les maladies. Ainsi furent révélés aux mortels pour la première fois tout le mystère de la médecine, et tout l'art sacré de guérir.
n Maintenant vous allez entendre comment Pau-Puk- Keewis , le beau lenadizze (1), que le peuple nommait le fol ouragan troubla tout le village par sa turbulence ; vous allez entendre tous ses méfaits et sa fuite devant Hiawatha, et ses merveilleuses métamorphoses , et la fin de ses aventures.
tt Toujours en quête de nouvelles aventures , Pau- Puk-Keewis sortit de sa hutte ; il entra en toute h&te dans le village ; il trouva tous les jeunes gens rassemblés dans la hutte du vieil lagoo , écoutant ses prodigieuses histoires, ses étonnantes merveilles.
n II leur racontait Thistoire d*Ojeeg , celui qui nous donna Tété ; il racontait comment Ojeeg fit un trou dans le ciel, comment il grimpa dans le ciel, et en fit sortir la saison de Télé, Téternel, le délicieux été ; comment la Iouu*e ressaya d'abord ; comment ensuite le castor , le lynx , et le blaireau , essayèrent successivement cette grande entreprise, et, du sommet de la montagne, frap-
(i) En langue indienne ce mol signifie coarenr, fat, homme iontile.
pèrent de leurs griffes contre les eieux, Trappérent le firmament de leurs fronts, flrent craquer le ciel, mais ne purent le briser ; comment le glouton se dressant 8*appréta pour Tassant, plia ses genoux comme un écureuil, rejeta ses bras en arrière comme un grillon.
n Une première fois, il sauta, disait le vieil lagoo, une première fois il sauta , et voilà que , au-dessus de lui, céda le ciel comme la glace dans les rivières lorsque les eaux se gonflent dessous ; une seconde fois il sauta , et voilà que , au-dessus de lui , craqua le ciel , comme la glace dans les rivières lorsque Teau est à son plus haut point ; une troisième fois, il sauta, et voilà que, au-dessus de lui, le ciel fracassé se brisa et s'ouvrit; il disparut dedans, el Qjeeg (1) le suivit en bondissant, n
Interrompant le narrateur , Pau-Puk-Keewis s*écrie : je suis fatigué de tout ce bavardage ; fatigué des histoires du vieil lagoo ; fatigué de la sagesse d*Hiawatha. Voici quelque chose qui vous amusera mieux que tout cela. Alors, de sa poche de peau de loup, il tire solennellement tout le jeu de Cécuelle et des jetons aveo ses treize pièces. D*un côté elles sont blanches, et rbuges de Taulre. 11 y a deux serpents , deux bûcherons , une grande masse de guerre, un petit poisson, quatre disques et trois canards. Toutes ces figures sont en os et peintes,
(1) Fûcherweaiel, mol-a-mol, la bcllete péchense.
excepté les disques qui sont eu cuivre, el polis d*un côté, noirs de Tautre (I).
Il les met dans une écuelle en bois, les agite , et les jette & terre ; puis il dit : toutes les pièces présentent leur côté rouge ; un grand serpent est posé sur la face polie d*un disque de cuivre ; cela fait treize dizaines et huit. De nouveau, il agite les pièces, les jette a terre, et dit : le grand serpent et le bûcheron sont blancs, toutes les autres pièces sont rouges. Gela fait cinq dizaines et huit.
u Ainsi il enseigna ce jeu de hasard ; ainsi il Texpliqua, et le démontra, ainsi il en parcourut les diverses chances , les diverses vicissitudes , les diverses figures. Vingt regards curieux le contemplaient avec étonnement, le contemplaient pleins d*une ardente surprise, t*
J*ai vu, dit lagoo, maint jeu d*adresse et de hasard dans divers pays, chez diverses nations. Celui qui joue avec le vieil lagoo , doit avoir les doigts agiles. Tout habile que vous vous croyez, je puis vous battre, Pau-
(1) Snr Jes jcax des Indiens , jeux des noyaux^ de la balle el l« danse dite du cbien. Voir la Revue des Dems^Sfondei, avril 1858. Article de Bf . Armand Blondoi.
Le jfa de TécueUe est, dit H. Schoolcraft, le principal jea de hasard parmi les tribus du Nord. Les Indiens, quand ils s'adonnent aux jeux de hasard, le font avec autant de fureur que les anciens Germains. Les chefs, au reste, encouragent généralement le jeu de balle, redoutant pour leurs peoplades le goût des jeux de hasard.
Puk-Keewis ; je puis vous en remontrer même à votre jeu de récuelle et des jetons.
lis s'asseyent et jouent ensemble , vieillards et jeunes gens ; ils jouent des vêtements, des armes, des wampums , des calumets, et des bourses ; ils jouent jusqu'à minuit, ils jouent jusqu'au matin, ils jouent jusqu'à ce que le rusé Pau-Puk-Keewis les eût dépouillés de leurs trésors, u Sur lui vingt regards brillent farouches ; pareils aux yeux des loups ils brillent sur lui. n
u L'heureux Pau-Puk-Keewis dit alors : dans mon wigwam je suis seul, dans mes courses et mes aventures je manque d*un compagnon ; je voudrais bien avoir un serviteur, un porteur de calumet. Je risquerai tout mon gain, tous ces vêlements entassés autour de moi, tous ces wâmpums, toutes ces plumes, sur un simple coup; je jouerai tout cela sur un seul coup, contre le jeune homme que voici ! c'était un jeune homme de seize ans, c'était le neveu d'Iagoo^ Face nébuleuse , ainsi le surnommait le peuple.
n Comme dans le fourneau d'un calumet le feu brûle sombre et rouge, tels, sous ses rudes sourcils, brillèrent les yeux du vieil lagoo : Ugh t répondit-il d'une voix farouche. Ugh! répétèrent ensemble tous les assistants, n
Le vieillard saisit l'écuelle de bois , la serre étroitement entre ses doigts osseux : il l'agile avec fureur, fait sonner Tune contre l'autre toutes les pièces, et les jette à terre devant lui.
Il Les grands serpents, les bûcherons, les canards,
présentent leur côté rouge ; les quatre disques d*airain sont noirs ; le poisson seul est blane. Les pièces ne font que cinq points. Alors Pau-Puk-Keewis agite en souriant récuelle et jeue les pièces ; il les fait légèrement sauter en Tair, et elles tombent autour de lui dispersées. Les disques se montrent, ceux-ci noirs, ceux-là brillants, les autres pièces présentent aussi des faces rouges et blanches ; et, droit au milieu, se tient un bûcheron, de même que le rusé Pau-Puk-Keewis se tient seul debout parmi les joueurs , disant : cinq dizaines ! le jeu est à moi ! Sur lui vingt regards brillent farouches , brillent sur lui pareils aux yeux des loups, tandis qu*il s'éloigne et quitte le Vigwam, suivi de son serviteur, du neveu d'Iagoo, du grand et gracieux jeune homme, qui tient dans ses bras toute la dépouille des joueurs infortunés
11 Enflammés et rougis par la fumée et le jeu, étaient les yeux de Pau-Puk-Keewis lorsqu'il sortit du v^igwam ; le matin répandait sa fraîcheur en cette aimable saison d*été. Tous les oiseaux chantaient gaiement; .tous les ruisseaux coulaient vivement ; et le cœur de Pau-Puk- Kcewis chantait joyeux comme les oiseaux, sautait gaillard comme le ruisseau, tandis i|u'il errait à travers le village sous le gris crépuscule du matin, avec son éventail de plumes de dinde, avec ses plumes et ses aigrettes en duvet de cygne. Enfin, il atteignit le wigviam le plus éloigné, il atteignit la hutte d'Uiawalha.
n Elle était silencieuse et déserte ; personne n'alla le saluer à la porte, personne ne vint lui souhaiter la bien-
venue ; mais les oiseaux chantaient autour de la budc ; ils chantaient dedans, dehors, autour de la porte, sautillant, gazouillant, voltigeant, mangeant; et, tout en haut sur la poutre du toit, Kahgahee, le roi des corbeaux, était perché avec ses yeux Tarouches et croassait ; il battit des ailes en voyant Pau-Puk-Keewis.
n Tous sont partis, la hutte est vide ; ainsi parla Pau- Puk-Keewis, méditant le mal dans son cœur. Le sage Iliawalha est parti, partie est la sotte Onde souriante. Partie est Nokomis , la vieille femme ; et la hutte est laissée sans gardien, n
Cela dit, il saisit le corbeau , Télranglc , et le laisse mort et pendu à la maîtresse poutre du wigwam , en signe d*insulte et de mépris pour Hiawalha. Puis entrant dans la hutte, il bouleverse tout les meubles, écuelles de bois, vases de terre, robes et pelleteries, pour insulter Nokomis, pour se moquer de PQnde souriante.
u Celajait, Pau-Puk-Keewis s*en alla, sifllant, chantant à travers la forêt, sifllant gaiement aux écureuils qui, du haut des arbres creux, laissaient tomber sur lui les cosses de leurs glands , chantant gaiement aux oiseaux des bois qui, du fond de U feuillée obscure, répondaient par un chant non moins joyeux.
it Puis il grimpa sur les caps qui dominaient le Gitche- Gumee, il se campa sur leur sommet , attendant plein de joie et de malignité le retour d'Hiawatha. Il restait 16, étendu sur le dos; au loin, au-dessous de lui, clapotaient
les eaux, clapolaienl, et, sur la rive, s'étalaient les eaux. Au loin, au-dessus de lui, s'étendait le ciel, le ciel profond et qui fait rêver. Autour de lui, voltigeaient, s'abattaient et passaient bruyamment les oiseaux des monugnes, amis de Hiawalha; comme un troupeau, ils fuyaient et tourbillonnaient autour de lui, ils le louchaient presque de leurs ailes.
w El lui, tout en restant là, étendu, il les tuait, il les massacrait par dizaines et par vingtaines ; il lançait leurs corps en bas du cap ; il les jetait sur le rivage au-dessus de lui, tant qu'enfin, Kayoshk, la mouette, perchée audessus d'elles, sur une falaise, s'écria : c'est Pau-Puk- Keewis ! il nous tue par centaines. Envoyons un message & notre frère ; faisons parvenir cette nouvelle à Hiawatha.
» Plein de courroux fut Hiawatha, lorsqu'il rentra dans le village, et qu'il trouva toute la peuplade en émoi, qu'il apprit tous les mauvais coups, toute la malice et les méfaits du rusé Pau-Puk-Keewis
!i Je tuerai ce Pau-Puk-Keewis , je tuerai ce faiseur de mauvais tours, dit-il ; le monde n'est pas si long , ni si large, le chemin n'est pas si rude, si pénible, que je ne puisse ralteindre , que ma vengeance ne puisse le saisir.
M Alors Hiawatha et les chasseurs se lancèrent en toute hâte sur les traces de Pau-Puk-Keewis , h travers la forêt par laquelle il avait passé ; ils coururent vers les caps où il s'était reposé ; mais ils ne le trouvèrent pas ; seulement, sur le gazon foulé, sur les myortilles, ils trouvèrent la place où il s*était reposé , ils trouvèrent Tempreintc de son corps.
n Bien loin, au-dessous d*eux, du fond de la savane , Pau-Puk-Keewis se retournant fit un geste de dcG , fit un geste de dérision ; et Hiawatha cria bien haut, du sommet de la montagne : u Le monde n'est pas si long n et si large ; le chemin n*est pas si rude et si pénible n que ma colère ne puisse vous atteindre, et que ma n vengeance ne puisse vous saisir ! n
n Par-dessus les rocs et les rivières, à travers les buissons, les halliers , et les bois, courait le rusé Pau- Puk-Keewis, bondissant comme une antilope ; enfin, il aueignit un petit ruisseau au milieu de la forêt , un petit ruisseau calme et tranquille qui avait dépassé ses rives ; il atleignit une digue bâtie par des castors , un étang bien paisible où les arbres avaient de Teau jusqu'à la moitié de leur tronc , où les lis d*eau flottaient , où les joncs ondulaient et murmuraient.
n Pau-Puk-Keewis s'arrêta sur cette digue, sur cette digue faite de troncs et de branches entre lesquels l'onde jaillissait, par-dessus lesquels le ruisseau coulait. Du fond des eaux, s'éleva un castor; il regarda avec deux grands yeux surpris , des yeux qui semblaient question-
ner Télranger, qui semblaient queslionner Pau-Puk- Keewis
n 0 mon ami Ahmeek, le castor ! dit Pau-Puk>Keewis, fraiche et douce est Tonde: laissez-moi m'y plonger; laissez-moi me reposer dans vos demeures, me changer aussi en castor.
n Le castor répondit prudemment ; avec rcsenre il fi( celte réponse : Il me faut consulter d*abord les autres ; il me faut demander aux autres castors. Puis il plongea dans la rivière, il plongea lourdement, comme plonge une pierre ; il s'enfonça parmi les branches et les feuilles brunes et entrelacées au fond de Teau.
ti Sur la digue cependant se tenait Pau^Puk-Kcewis; le ruisseau coulait au-dessus de ses chevilles, jaillissait au-dessous de lui à travers les fentes de la digue, audessous de lui bondissait au milieu des pierres, devant lui s'étendait calme et limpide. Les rayons du soleil et les ombres se jouaient sur son corps en taches grises ou brillantes, se jouaient en petites parcelles lumineuses à travers les branches ondoyantes et sonores.
« Du fond des eaux s'élevèrent les castors ; silencieusement, à la surface, monta une tète, et puis une autre, jusqu'à ce que l'étang parût rempli de castors , rempli de têtes noires et brillantes, n
Pau-Puk-Keewis, alors supplie les castors de le recevoir et de le métamorphoser. Abmeck, leur roi, y con-
— i03 — sent, cl la iransformation a lieu. Le nouveau castor réclame de plus qu on le fasse bien gros, dix fois plus gros que les autres. Oui , lui répond Abmeek, quand vous serez dans notre wigwam , nous vous ferons dix fois plus gros que les autres.
Pau-Puk-Keewis descend donc sous les ondes obscures ; il trouve le fond pavé de troncs cl de branches d*arbres ; il trouve des provisions pour Thiver et contre h famine, puis une hutte, avec une porte cintrée qui conduit dans des chambres spacieuses. Là, on le fait dix fois plus gros que les autres castors. Vous serez notre chef disent ceux-ci, notre roi sur toute notre peuplade.
Bientôt le castor en fiiction parmi les glaïeuls et les lis, s'écria : voici Hiawatba ! Hiawatfaa avec ses chasseurs!
u Alors les castors entendirent un cri au-dessus d'eux ; ils entendirent une clameur et le son des pas ; ils entendirent un craquement et un grand bruit d*eau ; Teau , autour d'eux et au-dessus d'eux, s'abaissa et se creusa en tourbillons, et ils reconnurent que leur digue était brisée.
n Les chasseurs sautèrent sur le toit de leur demeure et le mirent en pièces ; les rayons du soleil pénétrèrent h travers les ouverUires. Quant aux castors, ils s'élancèrent par la porte ; ils se cachèrent dans la profondeur des ondes, dans le canal du ruisseau ; mais le gros Pau- Puk-Keewis ne put passer sous la porte ; il était boufli d'importance et de nourriture, il était gonflé comme un ballon, tt
— 104 ~ u Hiawallia regardant à travers le toit brisé, s'écria : ô Pau-Puk-Keewisy vaines sont vos ruses et votre astuce; inutiles sont tous vos déguisements ; je vous connais, ô Pau-Puk-Keewîs. n
Aussitôt 9 à coups de masse, on bat le pauvre Pau- Puk-Keewis , on le broie comme du maïs. Puis, six grands chasseurs emportent son corps ; mais dans ce corps, Tesprit pense et sent encore comme Pau-Puk- Kéewis , il vit encore comme Pau-Puk>Keewis. Il se débat, il va, il vient, il s*agi(e pareils aux rideaux d'un wigwam luttant contre leurs courroies de cuir, lorsque souffle le vent d'hiver. EnGn, il se délivre et s'échappe du cadavre, prend la forme et les traits de Pau-Puk- Keev^is, et s'évanouit dans la foret.
u Mais le sage Hiav^allia a vu la Ggure avant qu'elle ait disparu ; il a vu la forme de Pau-Puk-Keewis se glisser dans Tombre bleuâtre de la forêt de pins... Toula haletante, elle se précipitait comme la brise, courbant tous les rameaux devant elle ; et derrière elle, comme arrive la pluie, accourait Hiawaiha.
u Vers un lac parsemé de mainte ile arriva Pau-Puk- Keewis, tout essoufflé. Le, parmi les lis des eaux nageait Pisnekuh, l'oie sauvage, flottant au milieu des touffes de jonc, naviguant à travers les lies ceintes de roseaux. Tantôt les oies levaient en Tair leurs becs larges et noirs, tantôt elles plongeaient sous les ondes, tantôt elles s'ef-
façaicDt dans Tombre, tantôt elles brillaient sous les rayons du soleil, n
Pau-Puk-Keewis leur demande de le changer en un oiseau de leur espèce ; mais en le faisant dix fois plus gros. La transformation s'accomplit au moment où Iliawatha arrive sur le rivage.
u Toutes les oies alors s'élcvent avec des cris et des clameurs, avec grand bruit et baUement d'ailes ; elles s'élèvent du sein des iles de roseaux, du sein des glaïeuls et des lis, et elles disent h Pau-Puk-Keewis : En fuyant, ne regardez pas en bas, dans la crainte de quelque étrange accident, de quelque grand malheur pour vous.
n Vile et loin, elles fuient vers le Nord ; elles fuient à travers le brouillard et la lumière du soleil , cherchant leur nourriture parmi les étangs et les landes marécageuses, dormant parmi les roseaux et les joncs, n
Le lendemain, comme elles- voyagent, soulevées et portées par le vent du Sud, des voix humaines montent vers elles, venant d'un village et d'une peuplade qui contemple avec étonnement la troupe des voyageuses aériennes, et les ailes de Pau-Puk-Keewis plus larges que les rideaux qui ferment la porte d'un wigwam. Celui<-ci entend les clameurs ; il reconnaît la voix d'Hiawatha, et celle d'Iagoo. Oubliant Tavis qu'il a reçu, il
regarde en bas cl le vent qui souffle derrière lui le renverse et le fait tomber en tournoyant.
u En vain Pau-Puk-Keewis s^efTorçait de regagner son aplomb ; tournoyant et tombant toujours il voyait d*un côté le village, de Tautrc la troupe des oies audessus de lui : il voyait le village s'approcher et la troupe s'éloigner ; il entendait les voix devenir plus perçantes, il entendait les cris et les rires. Puis, il ne vit plus la troupe au-dessus de lui, il vit seulement la terre audessous. Enfm du haut du ciel à travers l'espace vijje, parmi le peuple qui poussait des clameurs, avec un bruit lourd et sourd , avec ses ailes brisées il tomba sur le sol. n
Mais son âme, son esprit, son ombre, surfit sous la forme de Pau-Puk-Keewis ; elle s'élance de nouveau au loin, poursuivie de près par Iliawatha qui lui crie : Le monde n'est pas si vaste, le chemin n*est pas si long ni si pénible que ma colère ne puisse t'atteindre, que ma veangcance ne puisse te frapper.
^ Déjà Hiawatha est sur le point de le saisir quand le
rusé Pau-Puk-Keewis se contourne et se roule en spi-
raies, fait tourbillonner Tair et voltiger la poussière et les feuilles au-dessus de lui ; et, changé en serpent, se glisse dans un chénc creux à travers les racines et les broussailles. Iliawatha frappe le chêne et le met en
pièces. Vains efforts 1 rendu & sa Torme humaine, Pau- Puk-Keewîs court déjà devant lui ; au milieu du vent et de la tempête, sur les rivages de Gitche-Gumee , il atteint les caps rocheux, il atteint les rocs de grès rouge qui dominent le lac (1) et le paysage. Et le vieillard de la montagne, le manitou des montagnes, lui ouvre ses portes de roc ; il ouvre ses profonds abîmes, accueillant Pau-Puk-Keewis dans sa sombre demeure de grcs.
Hiawatba trouve les portes fermées ; avec ses gantelets, il frappe la caverne, et crie d*une voix de tonnerre : ouvrez, je sois Iliawatha ! mais le manitou de la montagne o*ouvre pas ; il reste muet dans ses montagnes de grès, dans ses sombres abimes de roc.
Alors Hiawatha lève les mains au ciel, il impfore Touragan ; il implore Téclair ; il implore le tonnerre. Ceuxci viennent, accompagnés de la nuit et de la tempête, et passent avec violence sur le grand lac : u le tremblant Pau-Puk-Kee^'is entend les pas de la foudre , voit les yeux rouges de Téelair ; épouvanté , il s*affaisse et tremble. «
Alors réclair frnppe les portes de la caverne avec sa masse de guerre ; il frappe les sourcilleuses montagnes de grès, et le tonnerre rugit dans les cavernes, disant : où est Pau-Puk-Keewis lies falaises s'écroulent ; et dessous, mort parmi les rocs en ruine, gil le rusé Pau-Puk-
(t)Le Lac suiiérkur.
Kecwis, git le beau Icnadizze lue sous son humaine figure.
tt Ainsi finirent ses étranges aventures , ainsi finirent ses tours et ses gambades, ses ruses et ses fourberies, toutes ses méchancetés, ses jeux et ses danses, et ses amours avec les jeunes filles.
n Alors le noble Hiawaiha prit son &me , son esprit , son ombre ; il parla et dit : ô Pau-Puk-Keewis ! jamais plus, sous une figure humaine, vous ne chercherez de nouvelles aventures ; jamais, riant et plaisantant, vous ne ferez tourbillonner la poussière et les feuilles ; mais, là-haut dans le ciel, vous prendrez votre essor et volerez en décrivant des cercles. Je vous changerai «en aigle ; vous serez le Keneu^ le grand aigle de guerre , chef de tous les oiseaux à plumes, chef des oiseaux dllia^aiha.
n Et le nom de Pau-Puk-Keewis se retrouve encore dans le peuple, se retrouve encore parmi les chanteurs et parmi les conteurs d*histoires. Pendant Thivcr , lorsque les flocons de neige tourbillonnent autour des buttes, lorsque le vent, en bourrasques tumultueuses, chante et siffle au-dessus des cheminées ; voici, dit-on, Pau-Puk- Keewisl le voici qui danse à travers le village, le voici qui fait sa moisson, n
u Au loin, de (oui côté, parmi les nations, s^étendaicnt le nom et la renommée de Kwasind. Aucun homme irosait lutter avec Kwasind ; mais les méchants Puk- Wudjies, les nains envieux, les fées et les pigmées, complotèrent et conspirèrent contre lui. Si ce détestable Kwasind, dirent-ils, si cet énorme et insolent garçon condnue quelque temps encore à déchirer tout ce qu*il touche, à mettre chaque chose en pièces, remplissant tout le monde d'effroi, qu'arrivera-t-îl des Puk-Wudjies? qui s'inquiétera des Puk-Wudjies? U nous écrasera comme des mousserons, et nous chassera tous vers les eaux ; il donnera nos corps à manger aux méchants Necba-naw-baigs, aux esprits des eaux.
n Ainsi furieux , les nains conspirèrent tous contre l'homme fort, conspirèrent tous pour tuer Kwasind, pour délivrer le monde de Kwasind, de l'audacieux, tyrannique, impitoyable, orgueilleux, dangereux, Kwasind.
n Or, cette force merveilleuse de Kwasind reposait tout entière dans son crâne. Dans son crâne aussi était sa faiblesse ; là seulement il pouvait être blessé. Nulle part ailleurs une arme ne pouvait le percer, nulle part ailleurs une arme ne pouvait lui nuire. Et même la seule
arme qui pût le blesser en cet endroit et lui donner la mort, était la pomme conique du pin, était le cône bleu du pin. Voilà le fatal secret de Kwasind, secret ignoré de tous les mortels; mais les nains rusés , les Puk- Wudjics, le connaissaient , ils connaissaient ce moyen unique de tuer Kwasind.
n Ainsi donc ils rassemblèrent en tas , ils rassemblèrent les pommes coniques du pin ; ils rassemblèrent les cônes bleus du pin dans les bois de Taquemenaw ; ils les portèrent au bord de la rivière ; ils les mirent en grand monceau 5 Tendroit où s'élançant de la rive, les rochers rouges sMnclinent sur la rivière. Là, attendant X Kwasind, se lapit le méchant peuple des nains.
11 C'était en la saison d*été, après Thcure de midi, Pair était brûlant et paisible ; la rivière coulait sans une seule ride ; les ombres dormaient sans mouvement; les insectes étincelaient au soleil, les insectes patinaient sur les eaux, remplissaient de leurs bourdonnements Tair assoupi, le remplissaient de leurs cris de guerre au loin retentissants.
n L*homme fort suivait le courant de la rivière ; dans sa barque de bouleau Kwasind, suivait avec lenteur le courant du paresseux Taquemenaw, du Taquemenaw tout languissant sous la chaleur du jour, tout endormi dans le silence.
11 Des branches qui pendaient sur le fleuve, des rameaux déliés du bouleau, descendit le doux esprit du sommeil. Au milieu de ses hôtes aériens, de ses invisi-
bles compagnons, arriva Napiiawin, Tesprii du sommeil. Semblable au brillant Dush-Kwo*nc-Slie, semblable à la mouche-dragon, il voUigeaii sur la tête appesantie (le Kwasînd.
n A lorcille de celui-ci vint alors un murmure pareil à celui des vagues sur le bord de la mer, pareil h celui des ondes qui tombent au loin, pareil à celui des vents parmi les pins ; et sur son front il sentit les coups des peiites masses d^armes, des masses d*armes aériennes que maniaient les légions du sommeil, les logions de Nephawin , lesprit du sommeil ; il les sentit comme rhaleinc de quelqu'un qui eût souiïlé sur lui.
n Au premier coup dont ils le frappèrent, Tassoupissèment descendit sur Kwasind ; au second coup, sa rame demeura sans mouvement; au troisième, devant ses yeux le paysage vacilla dans Tobscurité, et Kwasind s'endormit tout h fait.
n Ainsi donc , flottant au gré des ondes , il descendit la rivière, dans la position d'un aveugle qui se tient tout droit; il descendit le Taquemenaw, passant sous les bouleaux frémissants, sous les caps couverts de forêts, sous le campement des Pigmées, des Puk-Wudjies.
n Ils étaient là, tout armés, et attendaient : Ils flrent pleuvoir les pommes de pins sur lui ; ils frappèrent ses épaules musculeuses ; ils frappèrent son crâne sans défense. Mort à Kwasind ! fut le cri de guerre que poussa soudain le peuple des Pigmées.
n Et lui s'affaissa de côté et tomba ; il tomba de côté
— 1!2 — dans le fleuve ; il s'enfonça sous les eaux paresseuses, la tète la première, comme une loutre qui plonge; la barque de bouleau abandonnée et vide descendit renversée le fond en Tair. De Kwasind on ne vit plus rien. n Mais la mémoire de C homme fort resta longtemps parmi le peuple ; et, quand à travers la forêt sévissait et rugissait la tempête d*hiver , lorsque les branches fracassées et en désordre craquaient, gémissaient , et se brisaient en deux. Kwasind ! criait-on. G est Kwasind ! le voici qui fait sa récolte de bois, ti
u Un vautour planant dans le ciel s*abat-il sur sa proie, sur le bison malade ou blessé, aussitôt un autre vautour, Tépiant de son poste aérien , le voit plonger vers le sol et le suit. Un troisième succède au second, descendant de Tair invisible. D'abord c'est un point, puis ce point devient un vautour, tant qu'enfin Tair est obscurci par leurs sombres ailes.
n De même les malheui*s ne viennent pas seuls ; mais, comme s'ils se guettaient et s'attendaient, examinant chacun les mouvements de l'autre , lorsque le premier s'abat, les autres arrivent, arrivent, se réunissant comme un u^oupcau autour de leur victime malade et blessée.
~ 113 — D'abord c'est on noage, puis ce nuage devient un chagrin ; tant qu*enfin Tair est noir de soucis*
Il Dans toutes les sombres régions du Nord , Thirer^ le puissant Peboaro, soufflant alors sur les lacs et les rivières, avait changé les eaux en pierre ; de sa dievelare, il secouait les flocons de neige , en sorte que les plaines éuiient couvertes d'une nappe blanche , surface partout uniforme , comme si le créateur, avec sa main, eût, sur toute chose, passé le niveau.
n A travers la forêt immense et désolée errait le chas-* seur sur ses patins. Dans le village travaillaient les femmes. Elles broyaient le mais, ou préparaient la peau de daim ; et les jeunes gens jouaient ensemble sur la glace au jeu tumultueux de la balle, ou bien, dans la plaine, ils exécutaient la danse des patins.
tt Un soir qu'il faisait bien sombre , après le coucher du soleil, dans son i^igwam, V Onde sourianle était assise avec la vieille Nokomis, attendant le moment où elle entendrait les pas d'Hiawatha revenant de a chasse.
n La flamme du foyer brillait sur leurs faces ; elles les peignait de rouges reflets , luisant dans les yeux de la vieille Nokomis comme la lumière de la lune sur les eaux, étincelant dans les yeux de F Onde souriante comme le soleil sur les eaux. Derrière elles, leurs ombres s'allongeaient dans les coins du v^igwam; au-dessus d'elles la fumée montait en spirales et s'enfonçait dans la cheminée.
n Alors le rideao de la porte fut lentement soulevé en dehors. Un moment le Teu devint plus brillant, un moment la eolonne de Tumée s*écarta, et deux femmes entrèrent doucement, passèrent le seuil sans y être invilées, sans prononcer un mot de salut, sans accorder un signe d'attention, s'assirent dans le coin le plus reculé, s'accroupirent bien bas dans les ténèbres.
n D'après leur aspect et leurs vêtements , elles sem* blaient étrangères dans le village. Grande était leur p&Ieur, hideuses leurs figures, tandis que, assises là tristes et silencieuses, elles tremblaient et se tapissaient dans l'obscurilé.
tt Etait-ce la brise qui, murmurant au-dessus du toit, descendait par la cheminée dans le wigwam? était-ce la chouette, le Koko-Koho, envoyant son cri du fond de la forêt lugubre ; mais il est sûr qu'une voix dit au milieu du silence : Ces femmes sont des cadavres revêtus de vêtements, ce sont des esprits qui viennent pour vous hanter du royaume de Ponemah, de la terre de l'autre vie.
u Cependant Hiawatha revint de la chasse dans la forêt, avec la neige sur sa chevelure, avec un daim fauve sur ses épaules. Aux pieds de VOnde souriante^ il jette son fardeau. Il lui parut en ce moment plus noble et plus beau que le jour où, pour la première fois, il vint la courtiser, où pour la première fois, à terre devant elle, il jeta un daim comme un signe de ses vœox^ comme un gage de l'avenir.
n Alors il se retourna el vil les étrangères accroupies, tapies dans les ténèbres ; en Ini-méme il se dit ; qui sontelles? Qu'elles sont extraordinaires les hôtesses de Minehaha ! mais il ne questionna pas les étrangères ; il leur paria seulement pour leur souhaiter la bien-venue sous son toity à sa table, à son foyer.
n Lorsque le repas du soir fut prêt, lorsque le daim eut été coupé en morceaux ; les deux pèles hôtesses, les étrangères, 8*élançant du milieu des ténèbres, prirent les parts les plus délicates, prirent la graisse blanche du chevreuil mise de côté pour COnde iouriarUe^ pour la femme d*Hiawaiha, sans en demander la permission, sans faire de remereiements. Elles dévorèrent avidement les portions et se .retirèrent en toute hâte parmi les ténèbres dans le coin du ivigvam.
n Hiawatha ne dit pas un mot, Nokomis ne fit pas un mouvement, l'Onck souriante n% fit pas un geste; sur leurs traits n*eut lieu aucun changement. Minehaha se borna à dire doucement et tout bas : elles sont aiïamées : qu'elles agissent comme il leur convient le mieux ; qu'elles mangent puisqu'elles sont si affamées.
Il Plus d'un jour blanchit l'horizon et s'éteignit, plus d'une nuit chassa la lumière du jour, comme le pin chasse les flocons de neige de ses rameaux aussi noirs que les ténèbres, et toujours les étrangères restaient là, sans bouger, assises et silencieuses dans le wigwam. Durant la nuit, que la tempête régnât dans les airs, ou que le ciel fttt serein, elles s'enfonçaient dans la forêt, et
rapportaient du bois pour chauffer le vigwam ; elles rapportaient des porames de pin pour brûler, toujours tristes et toujours silencieuses.
fi Et lorsque Hiawatba revenait de la pèche ou de la chasse, lorsque le repas du soir éuiit préparé et que les aliments avaient été partagés , de leur sombre retraite arrivaient en glissant tes pâles h6tesses, les éutmgéres ; elles saisbsaient les morceaux les plus délicats, mis à part pour PChide souriante^ et sans essuyer de refus, sans subir une question, elles se reliraient proroptement parmi les ombres.
n Jamais une seule fois, soit par un mot, soit par un regard, Hiawatha ne leur avait adressé de reproches ; jamais une seule fois la vieille Nokomis n'avait fait un geste d*impatience ; jamais une seule fois, F Onde sou-riante n*avait témoigné de ressentiment pour leur insojence. Tous avaient silencieusement souffert, afin que les droits de ThAte et de Tétranger, que les privilèges de l'hospitalité ne fussent pas froissés par un seul regard, ne fussent pas violés par un seul mot.
n Une fois j h minuit, dans le wigwam tristement éclairé par les torches qui brûlaient encore, par la flamme du foyer qui promenait çà et là une faible lueur, Hiawaiha toujours vigilant, toujours attentif, entendit des soupirs répétés, entendit comme un sanglot de douleur.
«t De sa couche se leva Hiawatha ; il quitta ses rudes peaux de bison, tira le rideau en peau de daim , vit les pâles hôtesses, les ombres assises toutes droites sur
leurs couches et pleurant au milieu du silence de minuit. O mes hôtesses, leur dît-il, pourquoi vos ecBurs sont-ils ainsi affligés? pourquoi sanglote^vous ainsi à Theure de minuit? la vieille Nokomis, ou ma femme^ ma Minehaba, vous aurait-elle par hasard offensées ou blessées par quelque rudesse? aurait^lle manqué aux devoirs de rhospitalité?
n Alors les ombres cessèrent de pleurer , elles cessèrent de sangloter et de se lamenter; et elles dirent avec des voix douces : Nous sommes les esprits de ceux qui sont partis, les âmes de ceux qui autrefois étaient avec vous. Des royaumes de Chibiabos, nous venons ici pour vous éprouver ; nous venons pour vous donner des conseils. Des cris de chagrin et des lamentations arrivent jusqu'à nous dans les iles des bienheureux, cris d'angoisse poussés par les vivants qui rappellent leurs amis trépassés, et nous attristent de leurs inutiles douleurs. Ccst pourquoi nous sommes venus vous mettre h Yépreuve. Mais personne ne nous reconnaît , personne ne 8*inquiëte de nous. Nous ne sommes qu*un fardeau pour vous ; et nous voyons que les morts n'ont pas de place parmi les vivants.
n Rappelle- toi ceci, ô Hiawatha, et recommande-le à tout le peuple. Que dans lavenir, il n'attriste plus avec ses lamentations les âmes des morts dans la terre des bienheureux. Ne mettez pas non plus d'aussi lourds fardeaux stir les tombes de ceux que vous ensevelissez ;
— H8 — n*y menez pas innt de monceaux de fourrures el de Wampum, tant de vases et de chaudières ; car, sous ces fardeaux, les esprits succombent de fetigue. Donnez-leur seulement de la nourriture à emporter avec eux ; donnez-leur seulement du feu pour les éclairer.
n Pendant quatre jours, dure le voyage des esprits vers la terre des âmes et des ombres ; pendant quaU% nuits durent leurs campements solitaires; et quatre fois leurs bivouacs doivent être allumés. C'est pourquoi , lorsque les morts sont ensevelis, qu'un feu à rapproche de la nuit soit allumé sur leurs tombeaux, et que cela soit quatre fois répété, en sorte que, durant son voyage, Téme ne manque pas d'une flamme bienfaisante poiu* I éclairer, et ne marche pas à tâtons dans les ténèbres.
fi Adieu, noble Hiawatha ! nous vous avons mis à Tépreuve ; nous avons tenté votre patience par notre présence incommode, par notre conduite oou^geante; nous vous avons trouvé grand et noble. Ne succombez pas dans une épreuve plus grande, ne faiblissez pas dans une lutte plus pénible.
« Elles se turent, et de soudaines ténèbres s'abaissèrent el remplirent le v^igwam silencieux. Hiawatha enlendit comme un firôlement de robes qui passaient en tramant auprès de lui ; il entendit une main qu'il n'aperçut pas, soulever le rideau de la porte ; il sentit le . soitflle froid de l'air de la nuit. Pendant un moment il fit la clarté des étoiles ; mais il ne vit plus les esprits, il ne vit plus les âmes errantes et venues du royaume de Pomenah, de la (erre de l'autre vie. v
n Oh 1 le long et pénible hiver I ô le froid et cruel hiver! toujours» de plus en plus épaisse, se durcit la jlace sur le lac et sur la rivière. Toujours, de plus en plus haute s'amasse la neige sur toute la contrée, s'amasse la neige qui s*étend au loin chassée à travers la forêt tout autour du village.
n A peine, hors de son wigwam enseveli, le chasseur pouvait-il s'ouvrir un passage avec ses gantelets et ses patins ; il marchait h travers les bois cherchant un oiseau ou un quadrupède, et n'en trouvant pas ; il ne voyait aucune trace de daim ou de lapin. Sur la neige, il n'apercevait aucune empreinte de pas ; dans la forêt sinistre et toute brillante de frimats, il tombait et restait à terre ; ne pouvant surmonter sa faiblesse, il périssait là de froid et de faim.
tt Oh I la famine et la fièvre ! oh 1 les ravages de la famine ! oh ! l'épuisement de la fièvre 1 oh ! les cris des enfants! oh! les angoisses des femmes! Toute la ^terre était malade et avait faim. L'air qui environnait les hommes était affamé ; le ciel qui s'étendait au-dessus d'eux était affamé ; el, dans le ciel, les étoiles affamées étincelaient sur eux comme les yeux des loups.
n Sous le wigwam d'Uiawaiha entrèrent deux hôtes,
silencieux comme les esprits qui ravaienl hanté naguère, et sombres comme eux. Ds n'attendirent pas qu*on les invitât ; ils ne dirent rien en franchissant le seuil ; mais ils s'assirent sans proférer un seul mot sur le siège de rOnde souriante; avec un œil hagard et creux ils regardèrent en foce F Onde souriante ; et le premier dit : regarde^moiy je suis la famine (Bukadav^in) ! et Tautre dit : regarde-moi» je suis la fièvre (Ahkosewin) !
tt Et Taimable Onde souriante frissonna en voyant leurs yeux fixés sur elle, frissonna en entendant les mots qu'ils prononcèrent. Elle se coucha silencieusement sur son lit ; elle se couvrit la face, mais ne fit aucune réponse. Elle gisait là, tour à tour glacée et bràlante; tremblant sous les regards que les deux spectres jettaient sur elle, tremblant aux paroles terribles qu'ils prononçaient.
iY Au loin, dans la forêt déserte, comme un insensé courait Hiawatha ; dans son cœur était une tristesse mortelle, sur son visage une fermeté de marbre ; sur son front jaillissait la sueur de l'angoisse; mais elle gelait et ne tombait pas.
Il Enveloppé de fourrures et armé pour la chasse, avec son puissant arc de frêne, avec son carquois plein de flèches, avec ses gantelets, dans les bois vastes et solitaires, monté sur ses patins, il s'engagea à grands pas.
ti Gitche-Manitou I le puissant! criait-il, en levant dans cette heure d'amère angoisse, les yeux vers le ciel ; ô mon père, donnez des aliments à vos fils ; donnez-nous
des aliments y ou il nous faudra périr. Donner moi des aliments pour Mînehaba! pour ma Minebaha qui se meurt!
n A travers la forêt qui en retentit au loin , à travers la forél vaste et vide résonna ce cri de désolation ; mais rien ne lui répondit, si ce n*est Técho de son cri, si ce n*e8tréchodes bois! Minebaha! Minebaba!
n Pendant tout le jour, Hiawatba parcourut cette vaste et mélancolique solitude, errant à travers les mornes bosquets par oà, aux aimables jours de Tété, de cet été dont il gardera toujours le souvenir, il avait, de la terre des Dacotabs, amené sa jeune épouse dans sa demeure. Alors les oiseaux cbanlaient dans les balliers ; les mis* seaux riaient et brillaient ; Tair était plein de senteurs, et Taimable Onde souriante^ disait sans que sa voix tremblât : je vous suivrai^ ô mon époux.
n Dans le wigwam, avec Nokomis , avec ses deux sombres hôtes qui ne la quittaient pas, avec la famine et la fièvre, elle gisait la hîen-aimée, elle était mourante, Minebaha !
« Ecoutez, disait-elle ; j'entends comme une grande chute d*eau ; j'entends un mugissement et une chute d'eau ; j'entends les cascades de Minebaha qui m'appellent dans le lointain. Non, mon enfant, répondait la vieille Nokomis ; c*est le vent de la nuit au milieu des pins.
n Regardez, disait-elle encore; je vois mon père qui se tient seul et debout sur le seuil de sa porte. Il me fait
signe du seuil de son wigwaro. n m'appelle dans la lerre des Dacotahs : non» mon enfant, répondait la vieille Nokomis ; e'est la Tumée qui tourbillonne ; c*est la Tumée qui semble faire des signes.
n Ah ! 8*éeriait Minehaha, les yeux de Panguk brillent sur moi dans les ténèbres ; je sens ses doigts de glace qui saisissent les miens dans les ténèbres. Hiawatha! Hiawatha !
n Et le désespéré Hiawatha qui se trouvait alors bico loin au milieu des bois, à bien des milles au milieu des montagnes, entendit ce cri soudain de douleur, entendit la voix de Minehaha qui appelait dans les ténèbres, Hiawatha i Hiawatha! Sur les plaines de neige désertes et sans chemin, sous les arbres chargés de neige, il vola, se précipitant vers sa demeure les mains vides de butin et le cœur plein de désespoir ; il entendit Nokomis gémissant et se lamentant. Wahonomin t Wahonomin 1 que ne suis-je morte à ta place 1 que ne suis-je morte comme tu es morte ! Wahonomin ! Wahonomin !
n Et il s*élança dans le wigwam, il vit la vieille Nokomis qui balançait lentement son corps et gémissait ; il vit Taimable Minehaha étendue morte et froide devant lui. Alors son cœur éclata dans sa poitrine, il poussa un td cri de douleur que la forêt gémit et frissonna, que les étoiles elles-mêmes, dans le ciel, frémirent et tremblèrent à la vue de sa douleur.
n Puis il s*assit & terre, immobile cl sans voix, il s'assit sur la couche de Minehaha, aux pieds de YOnde sou-
n'oftleyprèsdeces pieds si alertes naguère, et qui jamais, à Tavenir, ne devaient plus courir pour le rencontrer, ne devaient plus courir pour le suivre.
n De ses deux mains, il se couvrit la face ; pendant sept longs jours et sept nuits il resta là, comme privé de ses sens, muet, sans mouvement, sans conscience de la lumière ou des ténèbres.
n Puis ils ensevelirent Minehaha ! Dans la neige, ils lai creusèrent un .tombeau; ils lui creusèrent un tombeau au milieu de la forêt profonde et obscure, sous les pins murmurants. Ils la parèrent de ses plus riches vêtements ; ils Tenveloppèrent de ses robes d*hermine, ils la couvrirent d*une neige pareille h Thermine. G*est ainsi qu'ils ensevelirent Minehaha.
n Et quand vint la nuit, ils allumèrent un feu sur son tombeau ; ils rallumèrent quatre fois, pour éclairer son àroe pendant son voyage aux Iles des Bienheureux. Par la porte de son wigwam, Hiawatha Taperçut brûlant dans la forêt, éclairant les sombres pins. Il quitta son lit de douleur, il quitta le lit de Minehaha ; et, debout sur le seuil de sa hutte, il veilla afin que la flamme ne pût s'éteindre, afin qu'en s'éteignant elle ne la laissât point dans les ténèbres.
n Adieu, dit-il, Minehaha! adieu, ô mon Onde sou^ riante! Tout mon cœur est enseveli avec vous; toutes mes pensées s'en vont avec vous. Ne revenez pas, pour avoir à supporter la fatigue, pour avoir à supporter la souffrance \h où la famine et la fièvre épuisent le cœur
et miuent le eorps. Bienlôc ma tâche sera achevée ; hientôt je suivrai la trace de vos pas dans les îles des Bienheureux, dans le royaume de Pomenab, dans la terre de Taulre vie.
n Dans sa hutte, près d*une rivière , tout près d'une rivière gelée, était assis un vieillard triste et solitaire. Sa chevelure avait la blancheur d*une nappe de neige ; le feu de son être brûlait faible et pâle ; et le vieillard tremblait et frissonnait, enveloppé de son waubev^yon, de son manteau de peau blanche en haillons ; il n*entendait rien, si ce n*est la tempête et la neige tandis qu'elles tourbillonnaient, sifflaient, et couraient dans Tespace.
n Les charbons blanchissaient sous les cendres, le feu mourait lentement, lorsqu'un jeune homme, à la marche agile, se présenu sur le seuil de la porte ouverte. Ses joues étaient animées par le sang de la jeunesse, et ses yeux doux comme les étoiles au printemps. Son front était ceint de gazon, ceint et ombragé de gazon odorant. Sur ses lèvres rayonnait un sourire de beauté qui rendplissait toute la hutte d'une lumière céleste. Sa main tenait un faisceau de fleurs qui parfumait toute la hutte de ses douces émanations.
n Ah t mon fils, s*écria le vieillard ; heureux soni mes yeux de vous voirl asseyez-voius la, sur la naue à c6té de moi. Asseyez-vous le, près des charbons mourants ; passons la nuit ensemble ; parlez-moi de vos étranges aventures, des terres où vous avez voyagé. Je vous raconterai mes prouesses et mes nombreux et merveilleux
n De son sac il Ura son calumet d*amitié, calumet très anden et de forme singulière ; le fourneau était en pierre rouge avec un tuyau en roseau orné de plumes. Il fut rempli d*écorce de saule ; un charbon ardent fut mis dessus ; le vieillard donna le calumet à son hâte, à Té*tranger, et commença à parler en ces termes :
n Lorsque j*envoie mon halane autour de moi, lorsque je souffle sur la contrée, toutes les rivières sont sans mouvement: Teau devient dure comme la pierre.
n Le jeune homme répondit en souriant : lorsque j'envoie mon haleine autour de moi, lorsque je souffle 8ur la contrée, des fleurs naissent sur toutes les prairies, et les rivières se précipitent en murmurant*
19 Lorsque je secoue ma chevelure grise, répliqua le vieillard en fronçant son noir sourcil, toute la terre est couverte de neige, toutes les feuilles tombent des branches et languissent, meurent et se flétrissent ; car je n ai qu'à souffler ; et aussit6t elles ne sont plus. Du sein des eaux et des marais s*élèvent les oies sauvages et le héron, et ils fuient au loin vers les pays éloignés; car je n*ai qu*à parler, et ils disparaissent ; partout où mes pas se
~ 126 — dirigeni, toutes les bétes sauvages de la forêt se cachent dans les trous et les cavernes ; la terre devient comme le silex.
Il Lorsque je secoue mes boucles flouantes , dit le jeune homme avec un doux sourire, les pluies tombent en ondées chaudes et bienfaisantes ; les plantes joyeuses lèvent leurs têtes : dans leurs étangs et leurs marais, Toie sauvage et le héron se replongent ; rhirondelle aux ailes aiguës s'élance vers sa demeure ; Toiseau bleu et le robin font entendra leurs voix, et partout ou mes pas se promènent, toutes les prairies roulent des vagues de fleurs, tous les bois résonnent de chants, tous les arbres sont noirs de feuillages.
n Pendant qu'ils parlaient ainsi, la nuit s'éloigna ; et des royaumes lointains de Wabun, de sa brillante demeure d'argent, comme un guerrier peint et paré, vint le soleil ; et il dit : regardez-moi, moi, Gheezis, le grand soleil ; regardez-moi.
» Alors la langue du vieillard resta muette, et l'air devint chaud et agréable. Sur le wigwam se mirent à chanter mélodieusement l'oiseau bleu et le robin ; et le ruisseau commença à murmurer. Un parfum de gazon naissant se répandit dans la hutte. Et Scgwun, le jeune étranger, aperçut plus distinctement au milieu du crépuscule la forme glacée qui était devant lui ; c'était Péboan, l'hiver.
Il De ses yeux les larmes coulaient, comme d'un lac qui dégèle s'échappent les ruisseaux ; et tandis que le soleil
montait dans le ciel en jetant des cris de joie, son corps se rétrécissait et s'amoindrissait, tant qu enfin il s'évanouit dans Tair» tant qu'enfin il rentra dans le sol ; et le jeune homme vît à ses pieds, sur la pierre même du foyer, là ou le feu avait roulé sa fumée et ses vapeurs, il vit les fleurs les plus précoces du printemps, il vit la beauté du printemps, il vit Miskodeed (1) dans toute sa fleur, n
Cette gracieuse allégorie se termine par une description circonstanciée du retour de la chaleur et de la vie, des oiseaux chanteurs et des oiseaux voyageurs.
u Cependant, de ses lointaines excursions dans l'Est, dans les régions du matin, dans la terre lumineuse du lapin blancy le vieil lagoo revint parmi les siens ;.Ie vieil lagoo, grand voyageur, grand hâbleur, toujours riche CD nouvelles et étranges aventures, en merveilles et pro-
n Et tandis qu'il parlait de ses miraculeuses aventures, le peuple du village Técoutait, et répondait en riant. Ugh 1 c'est bien là lagoo. Aucun autre ne voit de semblables merveill&<9.
n II avait vu, disail-il, un lac plus grand que le grand lac, plus large que le Gitchc-Gumee, si amer que personne ne pourrait en boire. En entendant ce début , les guerriers se regardaient les uns les autres ; les femmes se regardaient les unes les autres ; souriaient et disaient :
(/) Claytenica Virginka,
cela ne peut être ; non, en vérité, cela ne peut ilre«
it Sur ce lac, ajoutait lagoo, vînt un grand canot avec des ailes, vint un canot qui volait tout garni d'ailes, plus gros qu*un bouquet de pins, plus haut que le plus grand des arbres. Et les vieillards et les femmes de se regarder et de ricaner entre eux : non disaient-ils , nous ne croyons pas cela.
11 Des bouches de ce canot, disait encore lagoo, pour me saluer sortit Waywassimo, Téclair, sortit le tonnerre, Anneekeo. Et les guerriers et les femmes riaient à gorge déployée du pauvre lagoo. Eh ! disaient-ils , quelles fables nous racontez-vous là?
11 Dans ce canot, continuait lagoo , est venue une tribu, dans ce grand canot ailé est venue une centaine de guerriers. Toutes leurs fiices étaient peintes eo Uanc, et leurs mentons couverts de cheveux. A ces mots, les guerriers et les femmes riaient et poussaient des cris moqueurs, comme les corbeaux sur les sommets des arbres, comme des corneilles sur les pins. Quels mensonges, disaient-ils, nous contez-vous ! n'allez pas vous figurer que nous vous croyons.
n Hiawatha seul ne rit point ; il prit gravement la parole, et répondit aux moqueurs et aux railleurs : Tout ce que nous dit lagoo est vrai ; j'ai vu dans une vision, j*ai vu le grand canot avec ses ailes ; j'ai vu le peuple aux faces blanches ; j'ai vu l'arrivée de ce peuple, venant des régions du matin, de la terre lumineuse du lapin blanc.
11 Gitehe-Manitou , le puissant, le grand esprit, le
eréatear, les envoie ici pour accomplir ses ordres, les envoie vers nous chargés de son message. Partout où ib vont, devant eux pullule la mouche année d'un dard, pullule l'abeille, Touvrière en miel. Partout où ils marchent, sous leurs pas nait une fleur inconnue parmi nous, nait et fleurit le pied de Thomme blanc.
n Accueillons donc bien les éurangers ; saluons-les comme des amis et comme des frères, et quand ils viendront pour nous voir, donnons-leur la main droite de notre cœur et de notre amitié. Voilà ce que dans ma vision m'a dit Gitche-Manitou, le puissant.
n Dans cette vision je découvris aussi tous les secrets de l'avenir et les jours éloignés qui doivent être. Je vis accourir les nations inconnues et nombreuses venant de l'Est. Toute la terre était pleine d'hommes sans cesse agissant, luttant, travaillant, faisant mille efibrts, parlant plusieurs langues, et néanmoins sentant tous battre un même cœur dans leur poitrine. Au. milieu des bois retentissaient leurs haches. Leur villes fumaient dans toutes les vallées : sur tous les lacs, sur toutes les rivières couraient les grands canots portant le tonnerre.
n Puis, une plus sombre vision passa devant moi, vague et pareille à un nuage. Je vis toutes nos nations dispersées, oubliant mes conseib, afliEiiblies, combattant les unes contre les autres. Je vis les restes de notre peuple balayés vers l'Ouest, farouches et misérables, balayés comme les nuages mis en lambeaux par la tem-» pète, comme les feuilles flétries de l'automne, n
Nous touchons au dénouement du poème d'Hiawatha. L'arrivée des hommes blancs parait être Tévénement que les destins ont marqué pour clore en quelque sorte la mission du héros civilisateur ; il quitte, en effet, son peuple au moment même où la race annoncée se présente. Son départ fait le sujet du dernier chant que nous allons analyser plutôt que de traduire.
Sur le rivage de Gitche-Gumee, à la porte de son wigwam, Hiawatha se tient debout et attend. Le jour se lève. Tout Tair est rempli de fraîcheur, toute la terre est éclatante de jeunesse, et devant lui à travers la lumière du soleil, se dirigeant vers les forêts de TOuest, passent en essaims les abeilles dorées, les faiseuses de miel. EDes brillent et murmurent au soleil. Au-dessus d*IIiav^ratha resplendit le ciel ; le lac s*étend calme devant Itii ; Testurgeon y bondit, étincelant ft la lumière du jour. Sur les bords se dressent la forêt réfléchie par les eaux. Chaque sommet d*arbre a son image immobile dans les eaux.
Le front d*Hiav(ratha a perdu toute trace de douleur. 11 est pur comme^ la savane débarrassée du brouillard. Avec un sourire de joie et de triomphe, avec un regard
de ravissement, pareil k celui d'un homme auquel une vision découvre ce qui sera, mais n'est pas encore, Hiawatha reste dans Tattitude de Tattente. Ses mains sont levées vers le ciel et étendues. A travers ses doigts écartés tombent sur ses traits les rayons du soleil ; ils marbrent ses épaules nues, comme à u*avers les Teuilles et les branches, la lumière marbre le tronc du chêne sur lequel elle descend.
Flottant et volant sur les eaux, quelque chose dans le IdnUin nuageux, dans les brumes du matin, se montre, et grandit, et s'approche toujours. Est-ce Shiogebis le plongeur? Est-ce le pélican ouïe héron? Est-ce loie blanche avec son col et ses plumas lustrées et humides. Non, c'est une barque de bouleau avec ses pagaies. Tourb tour, elle s'élève sur l'onde et s'y enfonce. Dans ce canot sont des hommes venus des régions éloignées du lapin btanc^ des régions du malin, et avec eux est le dbef vêtu de noir, le prophète, le prêtre de la prière, la face pâle entourée de ses guides et de ses compagnons.
Le noble Hiawatha, les mains élevées en l'air, en signe de bienvenue, attend plein de joie que la barque de bouleau avec ses pagaies ait froissé les cailloux brillants de la plage, et que le chef à la robe noire qui porte une croix dessinée sur sa poiurine, ait mis le pied sur le sable de la rive.
Alors il adresse aux nouveaux venus un long et a&otueux disccHirs, auquel le chef à la robe noire répond de la manière suivante, en hésitant un peu, comme em-
ployant des expressions qui loi sont peu familières, u La paix soit avec vous, Hiawatha ; la paix soit avec vous et avec votre peuple ; la paix de la prière et la paix du pardon, la paix du Christ et la paix de Marie, n
Le généreux Hiawatha conduit les étrangers dans son vtrigwam, les fait asseoir sur des peaux de bison et d'hermine ; la soigneuse et vieille Nokomis place devant eux des aliments dans des assiettes de tiUeul ; elle leur ap» porte de Feau dans des écuelles de bouleau ; elle apporte le calumet pacifique ; elle rapporte rempli et tout allumé.
Tous les vieillards du village, puis les guerriers de la nation, les prophètes, les magiciens, les médecins, viennent pour saluer les étrangers. En cercle, autour de la porte avec leur calumet, ils s'asseyent en silence, attendant le moment de les voir, le moment de recevoir leur message. Enfin le chef à la robe noire, le visage pâle, sort du wigwam pour les saluer; il hésite un peu en pariant, car il prononce des mots qui ne lui sont pas encore familiers. Tous lui répondent : c'est bien de votre part, ô mon frère, de venir de si loin pour nous voir.
Alors le chef à la robe noire leur expose l'objet de sa mission, et les principaux dogmes de la nouvelle foi qu'il leur apporte, u et les chefs répondent en ces termes: nous avons écouté votre message; nous avons entendu vos paroles de sagesse ; nous réfléchirons à oe que vous venez de nous dire ; il est bien de votre paît, ô frères, d'être venus de si loin pour nous voir, n Alors ils se lèvent et partent, chacun se dirigeant vers son
— iZZ — wigwam ; aux jeunes gens et aux Temmes ils disent This* toîre des étrangers que le maître de la vie a envoyés des régions resplendissantes du lapin blana
Pendant Taprès-midi» le silence et la chaleur absorbèrent toute la nature. Autour du wigwam, la forêt faisait entendre un murmure assoupissant, les eaux se brisaient sur la plage en rendant un bruit qui portait au sommeil. Dans les champs de blé, avec sa voix aigre et incessante, chantait la sauterelle ; et les hôtes d*Hiawatha, accablés par le poids de la chaleur, sommeillaient dans le wigwam.
Lentement tombèrent Tobscurité et la fraîcheur du soir; les longs et obliques rayons du soleil lancèrent leurs dards à travers la forêt, brisant ses remparts d*ombre ; ils s'enfoncèrent dans chaque retraite ignorée, cherchaot les halliers, les vallons, les profondeurs, et toujours les hAtes d*Biawatha dormaient dans le wigwam silendeux.
fiiawatha se lève et parlant à voix basse, fait ses adieux i la vieille Nokomis : Je pars, 6 Nokomis^ pour un long et lointain voyage aux portes du soleil couchant, aux régions du vent de la patrie, du vent du Nord-Ouest, de Keewaydin ; mais ces hôtes que je laisse derrière moi, je les mets sous votre garde et sous votre protection. Veillez k ce que rien de funeste ne leur advienne; veillez à ce que nulle crainte ne les trouble, à ce que nul danger, nul soupçon, nul besoin d*aliments ou d*abri, ne les rende malheureux dans ma demeure.
Puis Hiawaiha sort dans le village« dit adieu à tous les guerriers, à tous les jeunes gens ; il leur recommande, comme à Nokomis, de respecter, de proléger ses botes ; il leur recommande d^éoouler leurs sages paroles , les vérités qu*ils annoncent, u car le maitre de la vie les a envoyés de la région de la lumière et du matin, n
a Sur le rivage s*arréte Hiawatha, il se tourne et agite sa main en signe d'adieu : sur Teau limpide et scintillante il lance son esquif de bouleau; de la grève, il le fait glisser dans les ondes; il lui dit tout bas: vers rOuest! vers TOuest! et avec vigueur, il le pousse en avant.
« Le soleil du soir, en s*abaissant, colora les nuages d'un feu empourpré, enflamma le ve^te ciel comme une savane, laissa sur les ondes unies une longue trace, une longue traînée de splendeur ; naviguant sur ceue nappe brillante comme sur une rivière de feu^ Hiawatha fit voile vers TOuest, au milieu des rayons du soleil couchant, au milieu des vapeurs ardentes, au milieu des ténèbres du soir. De la rive, le peuple le regarda flottant, montant, descendant, jusqu'à ce que le canot sembUt comme prendre son essor dans cette mer de lumière, puis s'enfoncer dans les nuages, semblables à la nouvelle lune qui se plonge lentement, lentement, dans un lointain rougi. Et le peuple disait : adieu pour toujours, Hiawatha ! forêts, vagues, oiseaux, répétèrent ces adieux.
n Ainsi panit Hiawatha, Hiawatiid le bien-aimé, au milieu des gloires du soleil couchant, au milieu des va-
peurs empourprées da soir. Ainsi il partit pour les régions da vent de la pairie, du vent du Nord-Ouest, de Kee* waydin, pour les lies des bienheureux, pour le royaume de Ponemah, pour la terre de Tautre vie. it
Nos lecteurs se rappellent sans doute que Hiawatha était né, suivant le poème, en \m temps perdu dans la mit du passé ; nous le yoyons cependant prolonger sa mission jusqu*à Tarrivée des Européens dans le Nord de TAmérique ; et même, à ceue époque, il est encore plein de vigueur. Les contemporains de son enfance, ceux au milieu desquels il est venu au monde, Nokomis, lagoo, Shingebis le plongeur sont pareillement çncore en vie. On pourrait expliquer cette longue existence en employant le procédé allemand. Les compagnons d'Hiawatha et le petit-fils de Nokomis seraient des personnages all^oriques, des mythes. Les premiers figureraient la peuplade qui donna le jour à Hiawalha, et celui-ci repré* senterait rimparfaite civilisation des tribus de TAmérique du Nord qui, ayant pris naissance dans un temps dont les Indiens gardent seulement un vague souvenir, a cédé la place à la civilisation supérieure que l'Europe leur apporta vers le milieu du XVI* siècle de notre ère. Hiawatha reçoit bien les étrangers, il exhorte les siens à les écouter ; mais lui, cependant, se retire, et, montant sur son canot, il lui dit : Cingle i>ers F Ouest. Avec un peu de bonne volonté on pourrait voir là-dedans le génie indien qui, tout en accueillant avec une sorte de respect le génie européen, tout en se fondant même avec lui par
~ 136 — quelques côtés, aime cependant avant tout la liberté de la vie sauvage, et pour en jouir plus en sûreté, se retire vers les contrées encore désertes du Nord-Ouest de TAmérique (1).
Reste à savoir maintenant, si nous ne devons pas en partie^à Timaginalionde M. Long-Fcilow, les traits elles circonstances qui permettent de trouver dans celte légende indienne le caractère allégorique que nous nous plaisons il signaler.
(i) On trouve dans le naméro de la Revue de$ Deum-Mondee du 48 août i8K9, un article consacré au voyage de M. Panl Kane parmi les peaux^ougei do Nord de rAmérique. Ce travail mérite d*éU^ 1o, ear il analyse on ouvrage qui sera certainement une des dernières études faites d'après naturçt si i*on nous permet cette expression, sur ces peuplades de jour en jour refoulées et affaiblies. Plusieurs passages de M. Paal Kane relatifs aux mœurs et aux croyances des Indiens de l'Amérique septentrionale confirment le récit poétique de Long-Fellow.