DIEU
Des malheureux débris que nous voyons épars,
La plus triste ruine offerte h nos regards ,
G*est noire dignité, Tauréole de T&me :
Il reste un Atre noir qu*a déserté la flamme.
L'homme n*est plus dans Thomme ; il a mis au rebut
Son essence éthérée, inutile attribut.
Vous nous avez donc fuis, ô noblesse native ,
(i) Cette pièce est la première des MioiTitioNs OunnrALxs, re* eaeil où l'aoteur se propose, dans une série de morceaux dislincls par la forme et par le fond, mais visant an même but, d'inspirer Tamonr de l'Inde aryenne et d'introduire la plus respectable des littératures antiques^ avec sa mythologie et sa morale, dans le cercle de Bos études, de nos préoccupations, de nos goùls.
0 céleste franchise, 6 splendeur primitive! Sommes-nous bien encore, ô Père tout-puissant, Ta ressemblante image, et ta race, et ton sang?
Je voudrais , dissipant les brouillards de la roule , Et m*éloignant d*un siècle où le voile du doute Cache nos fronts pensifs sous ses plis et son deuil , Revoir du paradis le regrettable seuil ; De notre majesté, dans la Sainte Ecriture, Je voudrais contempler, un instant, la peinture. Le, du moins, Thomme est grand ; il est fort, il est beau ; S*il tombe, il tient encore h Dieu par un lambeau.
Dieu, rhomme, et la nature, etTesprit, et le monde, Telle fut et telle est la matière féconde Ou du froid argument ou du rêve enchanté. Qui berce nos loisirs, de toute antiquité. Législateur, poète et philosophe austère, Chacun s'est toujours dit : — u Quesuis-jesurla terre? — w Chacun Ta demandé ; mais Tignorant savoir Jusqu'à présent n'a pu rien connaiu*e, rien voir.
Je vous laisse, ô penseurs, par une longue élude Dans l'incrédulité chercher la certitude ; Tout est de bonne guerre avec la bonne foi : Mais laissez leur croyance aux simples comme moi.
De l'œuvre des six jours la date s'est perdue ? Qu'importe ! Dieu n'est pas si pauvre d'étendue.
Vieillissez TuDivers ou le rajeunissez, L'éteroel Ta créé de rien ; et c^est assez. Que la formation ait été successive ; Que longtemps notre sphère ait végété passive ; Que par degrés tardifs dans ce corps engourdi Le souffle soit venu, la chaleur ait grandi ; Que, lasse de nourrir un néant inutile, La terre ait de son sein, jusqu*aIors infertile , Tiré les animaux, puis le grand être humain , Qu importe ! Est-ce que Dieu n*a pas donné la main A ce limon sans àme, inerte créature, En lui disant : — u Debout, prince de la nature! — n
Vos sceptiques calculs réclament vingt mille ans, Cent mille, pour le globe et ses bonds chancelants ? Prenez, je le veux bien ; mais vos ardentes fouilles Auront beau le creuser pour chercher des dépouilles : Adam n*a pas d^ancétre; et la saine raison Répugne à nous vieillir d*un plus savant blason.
Ce principe posé, que nous fait Futopie
Du vaniteux sophisme ou de la myopie
Qui cherche le néant sous le trône de Dieu?
Le monde en va-t-il moins tournant sur son essieu ?
Le génie impuissant voit son problème athée D*àge en âge subir le sort de Promeihée ; Létude nous dévore et met dans notre sein De renaissants vautours un immortel essaim ; L*orgueil, oiseau de proie aux appétits sauvages, Dans les plus nobles cœurs enfonce ses ravages ; L*esprit nous a perdus : à force de fouiller. Nous avons fait un gouffre où tout va se noyer. D*ironie en sarcasme et de dogme en système. Nous avons au Seigneur jeté noire anathème. L'homme, ivre d'hypothèse et (ou de vanité, Voulant trop définir, n*a rien interprété ; Le jour entre nos doigts s*épaissit en ténèbres ; Notre avenir éclate en promesses funèbres ; Et critiquant du Maitre ou Tœuvre ou le repos, Nous travaillons sans cesse à b&lir le chaos.
L*un prétend que le monde, incorruptible essence, N'aura jamais de fin et n*eut point de naissance ; Qu*il est, à son insu, son anonyme auteur. Et des êtres acufs, Tinerte créateur.
L'autre, à la fanmisie ouvrant libres les ailes. Explique le concours d'indivises parcelles Qui, venant à croiser leurs méandres divers, Engendrent par hasard ce massif univers. Dans le dédale obscur de ces cosmogonies. Je ne vois que matière, et monades-génies. Et choc d*atômes-dicux, dont la combinaison
Même du moi qui pense a produit la raison.
Si, laissant le grand Tout à son U*op noir mystère » Noire examen' se borne aux langes de la terre Et s*arréte au berceau de notre globe enfant » Le paradoxe alors s^étale triomphant.
Il n*est rien que chacun en ce cas n'imagine Sur rhomme primitif et sur son origine.
Pauvre soleil éteint et bloc crystallisé , Vieil astre sans rayons et volcan épuisé, Longtemps notre planète erra déserte et sombre , Avant d'être un grand lac pour des siècles sans nombre. Tache au disque solaire, inutile fragment , Et parasite à charge au roi du firmament , Par un choc de comète autrefois cette masse Avait été lancée au travers de l'espace. Dans ce cadavre, allant au gré des tourbillons , L'eau s'était infiltrée en sinueux bouillons Comme un ver dans la tombe ; et, devenu liquide. Notre gfobe avait eu pour esprit un fluide , Dont chaque molécule, âme et corps à la fois , Avait senti, pensé, reçu, donné des lois. Après des milliers d'ans, ces vives molécules Avaient produit d'instinct quelques animalcules. Germes d'êtres meilleurs, dont les fils plus ardents A leur tour avaient eu de plus beaux descendants. Race infusoire encore et tourbe prolétaire,
Mais toujours plus vivante et plus alimentaire. Les temps venus, la vase en chaux se convertit ; Et puis du végétal Targile enfin sortit , Pour créer les poissons ; et des poissons, les hommes. Elément étemel et progressif, nous sommes Un tout fatal, qui va, sans que rien Tait causé. Du corps inorganique 5 Tétre organisé.
Ah ! Si j'avais encore mon enfance ingénue. Si ma raison pouvait à la vérité nue Préférer quelque fable, ô mon vieil Orient , ^ J*irais te demander un mensonge riant ; Et, crédule auditeur d*une naïve histoire. De la Bible, un moment, je perdrais la mémoire. Ce serait toujoui's Dieu dans la création , Avec ce rameau d*or — Timagination.
Au hasard des chemins que le caprice indique. Vous plaît-il d'essayer ce rêve épisodique? —
0 Muse, à qui Ton doit Fidiôme opulent Où je porte en tribut, à défaut de talent. Mes huit lustres d'étude et mon ardeur innée, Belle Saraswati, que nous voyons, menée Sur un cygne et tenant ta sonore vina ,
Fendre les flots qu*irrile ou ealme Varouna (1) ; Noble Ganga, déesse et propice et féconde , Qui du ciel imploré Gs descendre ton onde ; Vous aussi, Gandbarvas, dont les accords divins Enchantent cet Olympe où brillent les Âçwins ; Apsaras, fleurs des eaux, déités brahmaniques , Resplendissantes sœurs des nymphes helléniques ; Dieux de Lanka, de Tile où Tarbre du serment Elève à la pudeur un pieux monument ; Divinités sans nombre, esprits de la Nature Dont vos cent mille anneaux composent la ceinture , Inspirez mes efforts, venez à mon secours i Dites-rooi ce qui fut avant les premiers jours. Quand du terrible Indra les foudres irritées Renversèrent d'Ahi les troupes révoltées, D^Âhi, du noir démon qui, lui-même écrasé. Sous le char du soleil vit son sceptre brisé.
O sainte Bénarès, A royale Ayodie , Berceau religieux d*où, gravement hardie , Une ascétique voix prêcha Thumilité , La guerre aux passions, surtout la charité; Mathura, dont Fécho répète aux heures sombres Les pleurs de Saviu*i devant le roi des ombres ;
(t) Noos iTons mis, k la fin de ce poëme, saivant Tordre indiqué par les vera, autant ^e notes explicatives que nous avons cité do noms propres. Ce sera, pour les futurs sanscritisles, une page de mythologie élémentaire.
Solitude où fut Gour, sable déshérité , Où git des Aryens la première cité; Mystiques bas-reliefs que j*ai vus dans mes songes , Vieux temples d'EUora» montrez-moi vos mensonges !
Que ne suis-je au milieu des sarals, des figuiers. Des punnagas en fleurs, des bambous , des manguiers. Au milieu des parfums du ciel et de la terre» A Theure matinale où revient salutaire Le zéphyr qui caresse avec de frais souris L*éventail des palfniers et les doux vadaris ; Quand Taube, rejetait sa nocturne enveloppe, Réveille les oiseaux , fait bondir Tanlilope , Ramène les rayons sur Taigrette des paons , Et dans Bhogavati, la ville des serpents. Chasse, alors dépouillés de leur fatal empire , L*horribIe Raxasa, TAsura, le Vampire !
A cette heure, en ces lieux, que je voudrais pouvoir, 0 champs de Madura, vous parcourir, et voir De Toccident au nord , régner la chaîne ardue Qui garde comme un mur votre riche étendue ; Puis, les yeux en extase, et le front tout trempé Des légères vapeurs de cet autre Tempe , Descendre à Tocéan par les rives fleuries Des deux fleuves jumeaux qui baignent vos prairies t
Je ne rencontrerais, sans doute, en mon chemin ,
— U5 — Sur le sable ou la mousse, aucun veslige humain ; Je visiterais seul vos sentes isolées , 0 divines forêts, poétiques vallées :
Hais si les seize bras de votre Némésis Me permettaient Tabord de ce calme oasis, Sous les dômes feuillus de vos torrides zones, Je verrais se jouer des Satyres, des Faimes , Les Yaxas... 0 bonheur t Sur ma tête a frémi Le souffle balsamique envoyé par Laxmi ; Je reconnais dans Tair, à ses ailes de flamme, Le grand agitateur des passions de Fàme, Kama Tincorporel , aux dards vifs et ténus , Ce Gupidon plus pur que le fib de Vénus ; Dans le lointain, Krisna sur les côtes boisées. Par le soleil naissant déj& tout irisées, Entraine les Gôpis : tel Phébus-Âpollon Passe avec les neuf sœurs dans le sacré vallon. Je regarde, j*écoute ; et voilà que, pareille A la brise. Maya murmure à mon oreille Le récit des labeurs de la création...
Maya, c*est la nature avec Fillusion, Le songe de la vie et Tombre demi-close Qui, pour nous rendre heureux, nous voile toute chose.
= u Rien n'existait encor, me dit-dle, excepté L*étre qui vivait seul dans Timmobilité. Jaloux de son repos, de sa béatitude.
Il écarta de soi toute sollicitude ,
Et se dérobant neutre aux charges du pouvoir, A (rois màles agents il traça leur devoir. Aussitôt, plein de grâce et beau de son idée , Mollement étendu sur la feuille inondée Que le figuier céleste en navire étalait, Visnou vogua rêveur sur Toeéan de lait. Au-dessus des flots blancs de cette onde attentive , La divine pensée erre longtemps active.
Soudain Visnou conçoit lui-même ses vertus, Et son flanc met au monde une fleur de lotus. Dans le calice couvert de la plante nouvelle Stva dépose un œuf, qui se brise et révèle Le complément parfait de cette Trinité, Le souverain Brahmâ, roi de Timmensité , Le seigneur infini, développant sans terme L'univers, dont l'œuf d*or avait tenu le germe. — «
Concluons, quelque soit le frottement nouveau Qù*ait subi des mortels Tinflammable cerveau, Pour éclairer le monde et sa cause première , Ce sont d'autres cailloux, c'est la même lumière ; C'est un jet dans la nuit, ce n'est pas un jour franc ; C'est un doute, un que sais-je... Et l'univers souffrant Se cherche une origine, une source, une essence :
li faut au globe humain son acte de naissance ; Il nous faut une cause» un principe éternel. Une raison, un but, un moteur solennel ; Il faut un Dieu , dans qui tout s'absorbe et commence, El non pas une borne, une opaque semence. Une machine aveugle, un imbécile agent Qui de son œuvre même erre inintelligent.
Ou Dieu règne et gouverne, ou Dieu n*est qu*un fantôme ;
Ou c*est plus que le monde, ou c*est moins qu'un atome.
Or, nous le rencontrons à chacun de nos pas ;
Il mène Tavenir, vous ne le niez pas ;
Quelque nom qu'on lui donne, il existe, il opère ,
11 commande, il surveille, il est prince, il est père :
Oui, Dieu se manifeste ; il est le mouvement ;
11 est le cœur, l'esprit, l'àme, le sentiment.
Vie et progrès, c'est Dieu ; circonférence et centre.
Foyer de qui tout sort, foyer dans qui tout rentre ,
Commencement de tout, de tout fin et milieu ,
C'est lui, c'est lui sans cesse ; encore et toujours Dieu...
Dieu, qui voudra que Thomme, après tant de souffrance, Récolte répi mûr de sa rude espérance ; Qu'un jour, un jour enfin, pour la dernière fois , Des méchants parmi nous retentisse la voix.
Nous entendrons alors, dans toute la nature , Le Très-Haut s'écrianl : — u Sublime créature ,
Fils de la sixième heure, ô noble genre humain , Toi qui de mon travail fus la dernière main , Toi Torgane puissant de mon intelligence. Dis, comment de ce faite à Textréme indigence En sont venus si vite 'et ton Ame et ton corps ? Homme, debout ! Voilà trop longtemps que tu dors ; Trop longtemps que, jouet d'une image illusoire , Tu penses vivre, et n*as qu'un être dérisoire. Secoue, en te levant, cette longue torpeur; Marche, et de ton passé dissipe la vapeur ; Relève tes esprits I Ton cœur est un mystère Dont j*ai seul le secret : tu vaux mieux que la terre. Réveille-toi ! Replace, avec ta dignité. Sur ton front le bonheur et Timmortalité ! — n