LES BOURGEONS ET SUR LES FEUILLES
DU
LIRIODENDRON TULIPIFERA L.
Par m. 60DR0N.
Il n*est pas de botaniste qui, en fixant, pour la première foisy son attention sur les feuilles du Tulipier, n*ait été frappé de la forme exceptionnelle qu*elles présentent à leur sommet. L*étonnement augmente, si Ton étudie ces mêmes organes dans les autres genres de Magnoliacées, qui tous possèdent des feuilles aiguës, obtuses, arrondies ou acuminées. Cependant, en disséquant les bourgeons, on s*assure immédiatement qu*ils sont stipulaires et emboîtés les uns dans les autres, dans presque toutes les plantes de cette famille, sans en excepter ceux du Liriodendron iulipiferaj qui ne s*écartent pas essentiellement du plan général d*organisation suivant lequel sont disposés ces organes dans toutes les Magnoliacées stipulées.
D*oii vient donc que, dans le Liriodendron^ les feuilles
sont tronquées ou plutôt largement émarginées à leur
sommet, contrairement & ce qu'on observe dans toutes
les auU'es espèces du même groupe naturel ? Nous pen-
sons avoir refonnu la cause de celle différence dans une parlicularilé que nous montre le bourgeon du Tulipier.
Hais, poir bien comprendre ce que nous avons h exposer à ce sujet, il est indispensable, tout d'abord, de rappeler avec quelques détails la disposition curieuse et instructive du bourgeon de cette plante arborescente.
Lorsqu on étudie ce bourgeon, on constate qu'il est porté sur un entre-ooaud plus ou moins court, qu'il est ovoïde ou obloog, comprimé latéralement, complètement clos par une membrane verte qui l'enveloppe et dont nous indiquerons bientât la signification morphologique, connue du reste depuis longtemps. Si ce bourgeon sort de l'aisselle d'une des feuilles inférieures d'un rameau de l'année (Fig. 1 , a), il est presque toujours supporté par un entre-nœud long de quelques millimètres, qui, à son sommet et à son côté interne, par rapport à Taxe principal, c'est-à-dire, à la base même du bourgeon, porte une feuille incomplètement développée (Fig. 1, 6), dont le limbe reste petit et ordinairement sans lobes latéraux. Si l'on examine un bourgeon placé plus haut sur le même rameau (Fig. 1, a'], l'entre-nœud qui le porte est raccourci et ne présente plus h son sommet de véritable feuille, mais un pétiole grêle, rudimei>taire (Fig. 1 , 6'), promptement caduc cl laissant à son point d'insertion une cicatrice petite, mais indélébile. Les bourgeons axillaires qui suivent (Fig. i, a", a'", a""), sont fixés sur des cntrc-nœuds de plus en pli»
— 2SS — petite, ek la feuille n'esi plus représeotée que par un filet court et caduc, ou luAoïe par vm tmfie tubercule h peide visible (Fig. 1, b"). Ainsi dono, à mesure que les boui^eons axiUaires sont plus brièvement slipités, la feuille 8*efface de plus en plus. A quoi tient cet avoriement progressif aux différents aosuds d*un même rameau, suivant leur rang de superpositioii ? H nous semble qu*on peut Tattribuer à ce que la feuille, dont il est ici question, se trouve de plus en plus resserrée entre le rameau et le boiu*geon à la base duquel elle s*insère« La compression serait donc, à notre avis, la cause de cet avortement de plus en plus prononcé qu*elle éprouve. Lob bourgeons du Liriodembran vont nous fournir encore un deuxième exemple, pkts important que le premier, des eflets de la compression.
Si Ton attend que le boui^;eon (Fig. 1, a, a', a"), qui porte à sa base cette feuille rapetissèe ou ce rudiment de pétiole, ait acquis tout son développement, on vok hienlôt Tenveloppe foliacée qui remprisonoe. se séparer en deux folioles, qui s*écartent Tune de l'autre et entourent entièrement par leur base Taxe du bourgeon. Ces deux folioles ne sont pas autre chose que les stipules de la feuille à demi-développée ou du pétiole plus ou moins rudimentaire. Ces stipules se développent normalement dès leur origine et ne subissent pas Tarrét de développement qui frappe la feuille à laquelle elles appartiennent ; c*est que, placées latéralement, rien ne gène leur accroissement : elles s'agrandissent même
encore après 8*étre séparées l'une de Tautre, puis elles se flétrissent et tombent sur le sol.
Mais, du moment où les stipules d*un bourgeon (Fig. If e, e'), primitivement agglutinées par leurs bords, ont rompu Tadhérence qui les unissait Tune àTautre, on voit distinctement que la vésicule qu'ils formaient, renferme une nouvdie enveloppe foliacée semblable à la première (Figri, /), mais moins grande» une nouvelle feuille encore peu développée (Fig. 1, g), et un petit bourgeon placé àTaisselle de cette m&ne feuille (Fig. 1, a""). Celle-ci est alterne avec la précédente et s'insère du côté opposé de Taxe ; elle est toujours munie de son limbe plié en deux suivant sa longueur ; elle nous offre son échancrure terminale et ses deux lobes latéraux, mais elle est d'abord renversée sur elle-même par la courbure de son pétiole (Fig. 2, k) ; son limbe indupliqué est accolé à Tune des faces latérales de l'enveloppe stipulaire à laquelle elle est associée, et son sommet tronqué (Fig. 2, tn) dirigé en bas, correspond à une rainure formée par la base d*une des stipules et par Taxe, et reste parallèle h cette rainure. Cette feuille dégage bientôt son limbe qui se déploie, son pétiole se redresse, elle s^accroit rapidement.
En incisant les deux bords saillants de la seoonde enveloppe herbacée (Fig. 1, f) qu*on a découvert dans la première, on con9tate qu elle est, comme cette dernière, formée par l'adhérence de deux stipules et que celles-ci appartiennent, comme leur insertion le prouve.
ù la rouille que nous venons de voir se développer (Fig. 1 , g)^ et Ton trouve de nouveau, dans l^înlérieur de cette seconde enveloppe stipulaire, ime troisiëme enveloppe du mémo genre> et une troisième feuille en vote de développement, indupliquée, réfléchie comme la seconde, el portant aussi un petit bourgeon à son aisselle.
En continuant à ouvrir ainsi les enveloppes stipulaires qui s*emboitent indéfiniment les unes dans les autres, on y observe toujours les mêmes organes de plus en plus rudimentaires; mats, dans la troisième ou dans la quau*iéme et aussi dans les suivantes, on trouve déjà le limbe de la feuille, qui y est incluse, ayant acquis sa forme définitive, et son sommet tronqué est engagé étroH tement au fond de la rainure dont nous avons parlé. Cette nouvelle feuille n'a pu étendre au delà de cette rainure le sommet de son limbe, d*où résulte la forme tronquée que ce limbe indupliqué aflecte ; ce sommet s*est moulé, pour ainsi dire, sur Tobstacle qui s'oppose à tout accroissement ultérieur.
. Les arrêts de développement par compression jouent, ce nous semble, en organogénie, un rôle bien plus imporunt qu'on ne l'a pensé jusqu'ici, et nous espérons en faire connaître bientôt de nouveaux exemples.
EXPLICATION DBS FIGURES.
Fig. 1 . Représente un rameau de l'année en voie de développement et montrant ses différents boui^eons oxillaircs.
a, as a'S a>", a'*", boui^;eoo9 axillairas.
b, petite fieuille placée au-dessous du bourgeon axillaire du rameau.
h\ b*% filet ou tubercule représenUint un pétiole avorté.
e, pétbies de feuilles normales complètement développées,
df cicatrices laissées par les stipules caduques.
e, 6% stipules étalées.
f, bourgeon stipulaire elos par Tadhérence des sti« pules.
9, feuille sortie de Tenveloppe stipulaire, encore indupliquée et se redressant.
Fig. S. Représente un bourgeon stipulaire, dont b stipule antérieure a été enlevée, pour montrer la jeune feuille réfléchie par la courbure de son pétiole.
h, stipule postérieure.
t, cicatrice laissée par la stipule antérieure enlevée.
k, position de la feuille renfermée dans Fenvdoppe i
stipulairei indupliquée.
<, son pétiole.
m, bord de la troncature.
n, enveloppe stipulaire renfermée dans la première et placée derrière la feuille k.
Ftg. 3. Représente les mêmes feits que h flgnre % mais sous une auure bœ : renvdoppe stipohire n csi placée devant la feuillet.
A L'AGADÉHIE DE STANISLAS
PAR M. GOMONT
Membre eormpondant
u Disons-le, sans vouloir ici blesser personne, La Province a semé, c'est Paris qui moissonne, n Naguère ainsi, Messieurs, s'exprimait Tun de vous Dans un discours moral et fort goûté de tous. L*orateur s'indignait de voir cette jeunesse Pour laquelle on prodigue, argent, soins et tendresse, Aller gaiement porter ses talents à Paris, Et celui-ci, sans honte, en recueillir les fruits. Je pourrais m'oBenser de certaine parole Qui fut lancée alors contre la métropole ; Car je suis un enfant de la grande cité. Mais, le moment n'est plus de paraître irrité,
2G0 — Et la plainte h présent serait inopportune. D'ailleurs, j*ai bien aussi ma petite rancune 0)ntre la grande ville» et je veux en ce jour. Me donner le plaisir de bl&naer à mon tour. Le plus sage de nous éprouve celte envie Avec, ou sans raison, bien des fois dans sa vie.
Paris me semble avoir un notable défaut, Un défaut capital, désastreux, et qu il faut Auribuer peut-être h ces moissons brillantes De mérites hors ligne, et de vertus puissantes Dont la France, dit-on, lui fournit Félément. De tant de biens comblé, Paris, trop fréquemment. Fait, pour ses propres fils, preuve d'indifférence; Et la plante à laquelle il a donné naissance, Si le hasard, ou bien un éclat merveilleux. Sur elle forcément n'attire pas les yeux, Court risque de sécher et de monter en graine, Sans que de la cueillir on se donne la peine.
Ce destin, que Paris réserve à ses enfants.
Quand Dieu ne leur a pas accordé les talents
Hardis et vigoureux, qui se font faire place,
A force de mérite, ou peut-être d'audace.
Je Tai subi; j'en fais moi-même ici Taveu.
Auteur d'humbles écrits, qu'on lisait... moins que peu.
Tranchons le mot; mais où pourtant quelques personnes
S'obstinaient a trouver des choses assez bonnes,
Je vivais inconnu, sans raison d'espérer
Que mes œnvres jamais me passent illustrer. En vain, plus d*un journal avait eu Tobligeance De donner au public avis de leur naisssance ; Vainement les Débats avaient à mon sujet Écrit un long article, admirablement fait. Et dont Fauteur, sans doute, afin d*étre plus juste. Parlait fort peu de moi, mais beaucoup de Salluste; Le public demeurait toujours indifférent. Je ne voyais, hélas! s*ouvrir nul corps savant; Pas même, j'en conviens, Tlnstitut catholique. Et cependant, d*aimer un bon livre il se pique : Enfin, parmi les grands et merveilleux esprits Dont le bruyant essaim tourbillonne à Paris, Gens de lettres, savants, penseurs, économistes, Critiques, historiens, rimeurs, feuilletonistes, J*étais plus oublié que jamais ne le fut Parmi d*amples moissons un épi de rebut.
L*oubIi qui me frappait trop lourdement peut-être. Vous voulûtes, Messieurs, le faire disparaître; En retour, je voudrais, avant de vous quitter, De mes remerciements envers vous m'acquitter. ^
Voici bientôt deux ans, que par un jour d'automne. Je vins en ce pays, ne cotonaissant personne. De personne connu. J'étais un étranger Dans la force du mot, et ne pouvais songer A me voir accueillir d'une façon bien vive; Hais je me soumettais à cette perspective.
— 26i — En deux ans, je devak voir finir mon exil; Ce serait court ; aussi, mon desaein était-il De vivre quelque peu retiré. U nature Doit toujours endianler une àme simple <t pure, Me dîsais-je; eh bien done ! pourquoi, pendant deux ans Ne pas en savourer tous les enchantemeots? Je veux connaiu^ & fond cette antique Lorraine, Pittoresque pays, province toute pleine De sites merveilleux et de vieux monuments. Cent moyens s*offriront d employer les moments; Et je n*aurai qu*à faire un pas dans la campagne Pour trouver des trésors; tantôt une montagne. Tant t une forêt, dont les vastes replis En se développant montrent tout un pays. Collines, fleuves, rocs, solitaires vallées. J*irai voir ces châteaux, ces tours démantelées, Gigantesques débris à Taspect menaçant.
Fantômes du passé qui narguent le présent ; Puis les vieilles cités, Toul et sa noble église Liverdun, sur son roc si fièrement assise. Mousson qui montre au loin ses antiques remparts. Sous les assauts du temps ouverts de toutes parts; Ou bien je parcourrai ces grands tapis de vignes, Dont les ceps y allongeant en sinueuses lignes Donnent à la Moselle un faux air du vieux Rhin, Du vieux Rhin allemand, joyeux père du vin. Ainsi je m*exaluiis, rêvant maintes prouesses : La Lorraine, du reste, a tenu les promesses
Que me faisait alors rimagination; ' Mais, laissons dfi côté, voyage, excursion, Extase de touriste : au loin toute pensée De vouloir à ma gloire éerire une Odyssée, Ou bien de ai*épaneher en style byronien : Abrégeons, abré;geons, c'est le meilleur moyen De faire pardonner ces lignes, que je n'ose Nommer vers,-tant parfois elles ont Fair de prose.
Lorsque je vins ici, j*avais, dis-je, compté, Gomme un indifférent être à peu prés traité ; Même, au droit de cité je renonçais d'avance. Quelle fut ma surprise, et ma reconnaissance. De rencontrer au lieu d'un accueil tout banal. Un empressement vrai, chaudement amical, Intelligent surtout. Nancy, ville savante. Pour le pauvre érudit se montra prévenante. Elle, riche en mérite, en écrits, en talents M'accueillit au milieu de ses doctes enfants ; De moi fit un grand homme, et, contre mon attente, Montra que généreuse, autant qu'indépendante, La Province parfois se plait à moissonner Ce que Paris croit être en droit de dédaigner
Grâces à vous, Messieurs, à votre bienveillance, Aux plaisirs qu'en ces lieux trouve l'intelligence. Pour moi le temps d'exil, (puis-je ainsi l'appeler?) Sans la moindre amertume aura pu s'écouler. De loin, je m'en faisais une assez triste image.
Qui même, par moment, ëbranlâit mon courage; Eh bien! dans l'avenir maintenant je me vois Le regrettant peul-*étre, el répétant parfois : Oui, j'avais à Nancy trois choses désirables Pour tout homme de goût; relations aimables^ Aliments de Tesprit, et plaisirs délicats; Puis, quelques ans de moins, me dirai^je tout bas.
H. GOVORT.