‹ Mémoires de l'Académie de Stanislas (volume 5)Chapitre 10 sur 57 · EURIPIDE, OVIDE, SÉNÈQUE ET RACINE · texte numérisé non relu

EURIPIDE, OVIDE, SÉNÈQUE ET RACINE

3PAa M. STIÉTBVAaT.

Je vais, par un yéritable sacrilège , scandaliser les amis de notre poésie classique, s^il en est encore. Cette célèbre narration de Théraméne, que nos mères nous ont fait apprendre sur leurs genoux, et qui est toujours le plus bel ornement des Recueils poétiques destinés à Tadolescence, je Tais, de gaitè de cœur, la déchirer, la mettre en lambeaux, et, sur chacun de ces lambeaux, imprimer, ayec un fer rouge, le nom d^un poète de Pantiquité. — Scandale en pure perte! va-t-on s^écrier: ignorons-nous que, cette fois, Racine, abusé parla pompe de son temps et par son admiration passionnée pour les

Anciens, s^efit égaré jusque imiter même Temphalique Sénèque ? — Sans doule, cela est connu : mais, dans Tétode de ce brillant morceau, sur lequel la critique et réloge semblent épuisés, jMrai plus loin : vous verrez que Racine n*esî ici gu*un gueux revêtu des d^ouilles, non seulement du tragique latin, mais d^Homére, de Sophocle, d'^Ëuripide, de Virgile, d^Ovide, etc.; et tous ces larcins vous seront dénoncés vers par vers. Ainsi, que nos grands créateurs en dramaturgie triomphent! gloire à la puissante originalité de nos faiseurs de ta-^ bleauxf Les voilà, les vigoureux génies qui savent couler la statue en bronze d^un seul jet! Mais Racine !•••.. Invente, tu vivras ! se disent-ils chaque matin, en se mettant à Tœuvre. Eh bien ! ils ont inventé, ils ont vécu... ce que vivent les monstres, que la Providence, par une sage loi, ne laisse pas naitre viables.

I^uel est donc votre but? dira-t-on encore. — Analyser patiemment , décomposer pièce à pièce la plus riche mosaïque poétique ; surprendre, dans le secret de son industrieux travail, le pinceau le plus pur, prenant un trait, en rejetant un autre, et combinant d^une façon iM)ttvell6 tant de formes et de couleurs empruntées ; montrer^ une fois de plus, les fécondes ressources de Tantiquité, mais aussi le danger de l'imitation poussée trop loin ; enfin, en expiation de mon irrévérence pas- ^gére pour un si beau génie, rappeler qu^avant 1677 la poésie française comptait peu de vers d^une facture aussi savante, et que, transporté dans une épopée, ce récit

devieodraUde tout poial irréprochable (1). On ne. lit pas troif vers d^Aihalie saas rencootrer ud empruat fait â la Bible : Athaïie eo reste-t*elle moins le chef-d^ceuTre de son auteur et de Tart tragique ? N^est-ce point par là surtout qu^elle a mérité d'être jugée par Voltaire luimême c Touvrage le plus approchant de la perfection qui soit sorti de la main des hommes ? » Entrons en matière.

€ A peine nous sortions des portes de Trézène : »

UiptêfuguB urbem liquii infesio gradu.

(Sénèque, Hippolyte, acte IV, scène I ; vers 1,000.)

Chez Ovide, c'est Hippoljte ressuscité qui raconte luimême sa malheureuse aventure i la nymphe Ëgérie :

PiUheam profugo eurru Trœzena petebam,

{Métamorphoses, livre XV, vers S06.)

C'est Trézène qoe quitte le jeune prince dans Earî-

(i) C'est Topioioa de phisleors critiques, entre autres d*vn savait étrsnfer, éloquent admirateur de Tantiquité gNcqne» mai» souvent injuste envers Racine. Voy. A.-W. SeUeijel, CnuparaUsn mire la Phèdre de Racine ei eeiU d'Ewripide, p. 58.

pide {HippolyUf vers 1,176 el suiv.); c^esl loin d^Athénes que les deux portas latios le font fuir.

f U étoit sur son char ; »

Il saisit les rênes accrochées au cerele du char (1 ), après avoir solidement placé son pied.

(Euripide, V. 4, i 88.)

A ces détails, relatifs à son service^ yqus reconnaissez de suite la condition du narrateur, simple esclave palefrenier (2).

Profugo currtt.....

(Ovide, V- 506.)

Et or a frenis donUta subsirictis ligat, (Sénèque, v. 1,005.)

(1) La partie antérieure et élevée da char grec formait od demicercle, aux deux extrémités daqoel on accrochait les rênes. Voy. p. 149, rexplicalion donnée par M. Fix, dont nous avons suivi inestimable édition classique. On croit reconnaître cette particularité dans deux chafs de TÀmour, traînés, Ton par des gazelles, i'aotre par des sangliers. {Musée dt Sculpture antique et mo-ieme, par II. deClarac; Louvre, PI. 162.)

(2) Yoy. Bl. Patin, Etudes sur les Tragiques grées, t. Jl, p. 323, 324.

« i Ses gardes affliges

Imitoient sod silence» autour de lui rangés ; i

Nous pleurions.

Nous, serviteurs^ derrière le char

et près des rênes, nous suivions le maître.

(Euripide, V. 1175, 1175, 1195.)

Les gardes-^da-corps de PHippoly te grec sont ses jea* nés amis et ses serviteurs. Ne faisons pas à Racine PiD-* jure de croire qu'il n^étailpas louché de cette simplicité antique t mais ne fallait-il pas que Ton s^imaginàt à Versailles qu^il existait autrefois une petite cour à Tré-^

zéne, et que Théritier présomptif y avait une maison

montée ?

c II suivoit tout pensif le chemin de Mycènes ; i

Sur la route directe d*Argos et d'Epidaure.

(Euripide, V. 1197.)

Cest le chemin de rAltiqueà TArgolide que suit THippolyte latin :

Est alla ad Argos colHbm rupiis via,*, Tum mulia sccum effatus

(Sénèque, v, 1057, 1004.)

Mtiéa corde volutaM.

(Virgile, Enéide, pass.)

Mneas mœsto defixus lumina vuUu

ingrediiur cœcosque volulat

Eventus animo secum.

(Ideni, chant VI, v. 456.)

« » « « Sa main sur lesehevaux laîssoit flotter les rênes; i

, Habenis permissis, . .« .

(Sénèqae, v. 1006.)

^^.,,IlfanibtÂsqueundantes flectit habenas. (Enéide^ chant XII, v. 471.)

Sans doute. Racine n^avait pas écrit,

Sa main sur ses chevaux laissoit flotter les rênes, . Et immédiatement après,

Se» superbes coursiers, etc.

Il y a ici une légère altéralion, d^assez vieille date, et qu''on s^étonne de retrouver dans la dernière édition d^Aimé-Harlin. L^édition de 1678, que j'ai sous les yeux, donne sur les chenaux , leçon conservée au moins jusque dans celle de 1736, perdue ensuite, mais reproduite dans le beau Racine in-folio de Pierre Didot,

1801, dans celui qu'accompagne le commentaire de La Harpe, 1807, dans Tédilion de Geoffroy, 1808, etc. Mais encore, esUce bien là le véritable tesile? Racine, si maltraité même de ses premiers éditeurs, n'avaU-ii pas préféré :

Sa main sur ses chevaux laissoit flotter les rênes. -Ces superbes coursiers, etc. ?

« Ses superbes coursiers, qu*onvoyoit autrefois. Pleins d'une ardeur si noble, obéira sa voix,

L*œil morne maintenant, et la tête baissée, Sembloient se conformer à sa triste pensée. >

Racine a bien trouvé dans 0\iàe féroces quadrupèdes (v. 515, ^17); celsos sonipedes dans Sénêque (y. 1002); le premier de ces poètes représente bien Hippolyte absorbe dans la triste pensée de Texil : mens exsiliis contenta suis (y. 515). Mais c^est surtout Tëpopée antique quMci Tauteurde Phèdre semble avoir interrogée :

'LescoursierstTtlacide pleuraient loin des batailles, etc.

{Iliade, chant XVII, v.426etsuiv.)

Ailleurs la pensée de la mort prochaine de son mailro attriste Tun de ces chevaux de race divine :

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