LA VIE ET LES OEUVRES
DE
VICTOR JACOUEMONT.
umm u RiCEPTioi nmM le 34 im isss,
■BABk. H. DX WABBBW.
Messieurs ,
Il est d^asage presque général dans toutes les Académies, pour tout récipiendaire nouveau, d^inaugurer son admission par un tribut de regret et d^hommage à la mémoire du titulaire dont il vient occuper le fauteuil. C^est une satisfaction donnée aux compagnons d^élite de resprit distingué qui vient de disparaître, c'est le respect
qui courbe nos fronU 4evMt «ue tombe, c^cgt quelquefois la paternité littéraire ou scientifique envers laquelle on acquitte une dette de reconnaissance. Telle n'est point. Messieurs, ma situation particulière vis-à-vis de mon honorable prédécesseur. Séparé de nous par des circonstances d'avancement à une position plus brillante que celle qu'il occupait à Nancy, dans la force de Tâge, au milieu de sa carrière, plein de santé el d'avenir, il est, suivant Texpression un peu maligne des Italiens, bien loin du jour de ses louanges; louanges qui ne sauraient lui manquer :puisse-t-il les attendre longtemps encore. Mais quand il s'agit de fleurs à répandre sur une tombe et qu'il ne faut plus trouver qu'Hun nom, un souvenir, quel est l'homme, pour peu qu'il ait vécu, qu'il ait senti, ou qu'il ait aimé, quel est-il celui qui sefpL longtemps embarrassé de son léger et gracieux fardeau? Hélas! comme ces cimetières turcs qui se prolongent le long des sentiers, la vie de l'homme est semée de monuments funèbres, tombes anciennes, tombes nouvelles ; il n'a que l'embarras du choix entre le premier ami, le dernier camarade, le maître qui l'a élevé, la jeune fille qui lui a souri. Entre toutes ces pierres blanches qi^i le sollicitent à des titres divers, sur laquelle îra-t-il ^B recueillir A gepoux ?
Pour ajujourd'hui. Messieurs, et pour la circoDsIaa^ qui nous rassemble, mon choix est fait. Si ce n'est mon prédécesseur, celui auquel je veuic pa/er aujourd'hui 1^1 Uihttt d'hpnimiage a él|i pon maUre et mon gaidQ*
Quoiqne le hasard ne nous ait pas rapprochés, j^ai foulé
sa trace aux rives de TAsic, nous avons reposé sur la
pierre de la même mosquée, le même temple hindou nous
a recueillis. Plus tard, il a été le flambeau qui m^a montré
peut-être la seule voie littéraire dans laquelle je pouvais
me hasarder sans trop de périls. Si ma faible barque n^a
pas chaviré dés le port, c^est grâce à lui, et c^est enfin A
lui que je dois Pinsigne honneur de siéger aujourd'hui
parmi vous.
Jttessieurs, c'est de Yictor Jacqaemont que je vais aujourd'hui vous entretenir, destinée brillante et tourmentée, vie éphémère, mais gloire immortelle, triste et touchante existence qui a passé comme ces météores qui traversent un instant l'espace et dont on peut dire :
EDcore une étoile qai file« Q\xï file, file et disparaît*
Victor Jacquemont était né à Paris en 1801. Les étran* gers qui l'approchaient dans son enfance disaient de lui que c'était un enfant excessivement spirituel, mais taquin et malicieux plutôt que bon. Plus tard, ce fut encore sous (petle couleur qu'il se laissa connaître aux indiQé" rents, à la foule importune, oisive et légère. Certes, ce n'était là qu'une surface trompeuse, recouvrant une sen-^ sibilité et une bonté charmante, unies à une énergie el une élévation d'âme qu'on rencontre rarement â un aussi haut degré. Hais il fallait avoir conquis son affection et
"gagné son estime pour qu^il vous laissât voir toutes les richesses de son exquise nature. N^étant jamais allé dans le monde avant Tàge de 22 à 23 ans, il y parut d^abord excessiyement timide et sauvage. Ce ne fut que plus, iard, dans la société anglaise, au contact d^hommes en« core plus timides que lui-même, quMl acquit cette aisance et cette désinvolture gracieuse qui lui valurent tant de succès dans riude. Dans sa jeunesse, Taffection de son entourage immédiat, c^est-à-dire, de son père et de ses deux frères, car il avait perdu sa mère de fort bonne ' heure ; Tintimité de quelques familles, des liaisons étroites avec des hommes plus âgés que lui pour la plupart, des vieillards même, mais toujours des hommes d'^élite, soit par la science, ou par les dons naturels, ou dans les arts, remplirent pour lui tout le temps que lui laissaient des études fort multipliées, jusqu^â une époque où il. fat assez heureux pour s^attirer la haute distinction d^une femme artiste qui joignait, au charme de la bonté et de la vertu, le prestige de la beauté et de la fortune.
Madame Yictor de Tracy réunissait alors autour d^elle pendant Thiver, â Paris, pendant Tété, dans sa magnifique terre de Paray, une société d'hommes d^esprit et de goût. A peine eut-elle aperçu Jacquemont, qu'^elle comprit ce qu^on en pouvait attendre. Elle Tattira dans ses salons. De 1824 à 1826, Jacquemont acheva de se former à cette brillante école dans une atmosphère de luxe et de civilisation raffinée. Mais l'excessive civili* sation a ses dangers à côté de ses jouissances, et il étnit
êà.nB le tempéramenl de Jacquemonl d^eo aspirer toar lespoisoos comme tous les parfums. Ce fut là, qu'enivré de musique et de poésie, il rencontra une jeune artiste* protégée de la femme célèbre qui le traitait en ami. Dés lors une passion malheureuse, non partagée ou payée d'^infidélité, s^empara de lui et exerça une grande et funeste influence sur le reste de sa- destinée. Bien des< années après on retrouve, en parcourant sa correspondance, la trace encore brûlante des ravages qu^un sentiment fatal avait faits dans son âme.
Les chagrins de Victor altérèrent d^abord sa santé. Après une enfance cbétive et souffreteuse, il avait pro« digieusement grandi, et c^était comme un grand roseau courbé à tout vent. — Et puis, le dégagement subit de quelque gaz délétère, pendant une expérience chimique, Tavait, quelques années auparavant, mis aux portesdu tombeau. II lui en était resté longtemps une affectionde larynx qu^il avait dû combattre par le régime le plus doux, vivant surtout de fruits et de laitage. — Négligé dans ses yètements, dans sa chevelure (quoique d'aune excessive propreté), original même dans la coupe de ses habits, il n^eut jamais rien du jeune homme, quoiqu^il restât quelque chose d^enfantin dans ses traits, même à \ingt-cinq ans. — Il en avait trente à peine quand il succomba.
On conçoit que ce tout ensemble n'était pas fait poui> captiver, ou du moins pour retenir longtemps une coqufitte habituée à toutes les élégances de la vie pari-
sieiiBe, rt proiMibleiiieDt plas sensible à la grftce éem dehors qu^aux charmés immatériels de respri^i* Quoi qu^il en soit, Yictor, malheureux, jaloux et honteux de Tètre, était derenu morose, cassant, avait perdu le goût de Tétude et de toute occupation suivie. Bref, apréa diverses circonstances qui lui révélèrent amèrement qo^il était au bord d^on abtme, il fut brusquement poussé par un frère, extrêmement bon et généreux, à partir pour rAmérique. Ce frère, que les lettres de Jacquemonl ont immortalisé sous le nom de Porphyre, beaucoup plus âgé que lui et Paimant d'une afiection toute paternelle, n'^hésita pas à sacrifier ses modestes économies de treize ans de service comme capitaine dWtillerie, pour donner à Victor les moyens d^entreprendre un voyage qui devait à la fois le distraire par Tobservation d^une nature nou^ velle et le retremper par une existence aventureuse- Ge dévouement eut sa récompense dans le succès.
Embarqué dans l'été de 1826 sur le Cadmus de re» nmanie mémoire, Jacquemont eut une traversée aflreuse> du Havre à New-Yorck. La tempête des éléments £t une utile diversion aux tempêtes du cœur, et cet effet se> traduisit par un changement notable dans sa manière d^être. Uâpreté morose devint une douce mélancolie: dont il réservait tous les trésors pour ses amis; mais, vis-à-vis du monde, il reprit son masque de légérietè sceptique et railleuse.
Quelques mois passés dans le nord des Etats«Unis^ mirent Jacquemont rapidement au courant de la p(^
tique ei des mœurs de ce pays ; mais Pbiskrife natorette^ objet de ses études favorites, offrait, pour Vy reteuir longtemps, trop peu de différeoee ayec ce quHl avait observé dans nos climats. D^ailleurs^ son instinct ie por* tait vers les contrées équiooxiales. La lecture des ouvrages de M. de Humbold lui aurait fait désirer de visiter le Mexique, mais le bouleversement social qui désolait ces eonirées loi en fermait alors Taccés; et incertain encore sar son avenir, il se dirigea vers Saint-Domingue, où son frère Frédéric était à cette époque consul do France.
Ge fut lâ qu^il reçut sa première et sa plus vive im* pression do monde intertropical. Ecrivant plus tard à ce frère, après son arrivée dans Tlnde, il parle ainsi de ce qu'ail avait éprouvé : ^ Depuis que j^ai quitté Haïti, j^ai vu de grandes choses : Rio*Janeiro, qjui est admirable, el Bourbon. Mais aux collines verdoyantes de Marquisant^ à ce noble rempart de forêts de palmistes, qui s^éléve auHlessus d^elies et sépare les deux mers, au cocotier dont la cime penchait sur la cour de ta modeste demeure, s^associent des souvenirs de cœur qui me feront trouver toujours Saint-Domingue la plus belle chose du monde èquatorial. Il jaune virginité d^admiration que j'ai laissée lé. Depuis, quand j'ai vu d^admirables choses^ je les si, il me semble, admirées froidement» Je n^ai pas été tooçbè, attendri par cUes. >
L^adminiatration du Jardin des plantes, que Guvier lit encore et dont tous les membres connaissaient
Victor Jacquemont, loi fit alors écrire pour rengager à utiliser son Toyage au profit de ta science, en lai faisant offrir le titre et les émolaments de yoyagenr pour le A>nipte du Jardin des plantes.
La première éducation, les goûts et Tinstruction de Victor le désignaient admirablement pour cette mission. Mis au lycée impérial vers Tâge de neuf ans, ses progrés y araient été si rapides qu^on disait de lui qu^il devinait plutôt qu^il B^apprenait. LorsquMI en sortit, toutes ses études le portèrent vers les sciences natordies. Il voulait être médecin, et il avait suivi les cours de Técole de médecine avec ïe succès qu^il rencontrait dans tout ce qui le tentait. Plus tard, ce fiit la géologie qui Pattira plus particulièrement, et ses observations sur cette branche des sciences naturelles se rattachaient à un plan dont on retrouve la continuité dans tous ses ouvrages, notamment dans le journal qui a été publié aux fixais du gouvernement.
L^administration du Jardin des plantes lui ayant laissé le choix des pays qu^il préférerait visiter, ce fiit lui-même qui désigna rAsie,rinde anglaise et les monts Himalaya. Outre Tattrait de la nouveauté, il y avait pour ce choix un motif de santé. Souffrant toujours de son larynx, il vivait, comme nous Favons dît, surtout de laitage et de finits, et il se persuada que cette salutaire habitude, si contraire à celles par lesquelles les Anglais (comme il le disait plaisamment) meurent tous dans VInde confits dans le vm et Teaude-vie^ le préserverait de celte funeste
maladie du foie, qu^il rapporta des plaines humides et chaudes qui sont au pied de la chaloe Hinialaïenne.
Revenu d'abord en France pour régulariser sa posi* tioD, Jacquemont commença par faire un voyage en Angleterre, oà il se fit présenter à la cour des directeurs de la Compagnie des Indes. II tenait à bien expliquer à eette administration soupçonneuse et jalouse le but et la portée des recherches qu^il se proposait de faire dans Tempire Hindou britannique. C'était le moyen de lever * toutes les entraves, tous les obstacles qui n'auraient pas manqué de Farréter dés les premiers pas. II avait aussi déjà suffisamment étudié tes moeurs de la société anglaise pour savoir combien il était important pour lui de ne s^y hasarder si loin de son pays qu^avec des recommandations puissantes. Pour ajouter à ces avantages, il eut le bonheur de se procurer une distinction tout à fait anglaise i il se fit recevoir membre (fellow) de la Société asiatique de Londres. — £nfin, muni d^une prodigieuse quantité de lettres d^introduction , il revint faire ses adieux à sa fiimille et s^embarqua à Brest sur la Zélée^ le 26 août 1828.
Contrairement à la théorie des pressentiments, Jacquemont n^en éprouva pas de fâcheux au moment de quitter la France. Dans une de ces premières lettres, à bord de la Zélée, il écrit à son père : < Je jouis bien plus de ces souvenirs de tendresse, en pensant à vous et à Porphyre, que je ne souffre de noire ëloignement. Le temps va si vile que j'en vois déj4 le terme, et je m^at*
(to>
tends bien à ce qae vous me direz dans cinq ans quand je reviendrai : Quoi, déjà ! — Et ce sera ce qu^il y aura de mieux à dire de part et d^aulre* > -^ Et écrivant é son frère Porphyre quelques jours avant son départ, il dit encore : < Je suis content. Te dire qu6 ma satisfak^lion ne soit grave et sérieuse, cela est inutile. Gepen^iHnC, Il y a deux ans, quand je f embrassai pour la dernière fois au Havre, c^était avec bien plus de pmne et de douleur» JVlais alors, cher ami, au faite du malheur dans h vief* Chaque jour, depuis, a été pour moi meilleur, et' main*tenant, en regardant Tavenir devani moi, je vois une pente plus ou moins égale, mais constante, qui me conduit nécessairement vers une position honorable el satisfaisante dans ce monde. Cest toi. Porphyre, qui m^a jeté dans celte progression nouvelle de bonheur ^ tu es la cause de ce que je serai, de ce queje ferai* A présent^ je ne regrette plus rien du passé» »
On voit, dans ces dernières lignes, combien la plaie de son amour malheureux était encore saignante. On en retrouve encore la trace dans quelques autres lettres écrites pendant son voyage, notamment de Bourbon, à H* Victor de Tracy : « Vous, mon ami, qui me connaisjez, TOUS savez s'il y avait en moi de quoi jouir par des rêves. Ces souvenirs mélancoliques de temps et de lieux que vous me rappelez, où votre pensée demeure attachée dans ma mémoire, me font tressaillir* Ces images me font perdre de vue pendant quelques instants le lemp# présent, nia vie actudlej je pénétre le passé, je le res*
sais»* Jti me promène sur tos gazons, dans vos brojères^ BoiÊS vos bouleaux ; j^erre sur le bord de vos étongs, f ai TOire bras passé dans le mien. » — Et à Sfadame Victor de Tracy : « Que de belles eboses vous auriez à peindre, ai vos yeux pouvaient ?oir ce que les miens regardent* On ne se lasse point d^admirer la noble élégance et la magniScenee de la nature sous les tropiques. <^ Mais, dams mes moments de tristesse, je regrette la grâce tou* diante dea bouleaux pleureurs de Paray, épars au milieu des bruyères fleuries. Tâchez que votre mari ne ravage pfl», comme vous disiez, par son inculture, tous vos enlours pittoresques, aGn que ma mémoire s^ tecon*naisse â mon retour et que je vous retrouve tous- deux dans le même cadre. >
Enfin, et pour ne plus revenir sur ce sdjet, je citerai cette lettre â H. Cbapuy : < depuis six ans que nous nous connaissons, que nous nous aimons^ que de vicissitudes dans notre vie! Quelquefois dans les rares instants où il m^est permis d'être seul, des images fentastiques de bonheur et de peine se montrent â moi dans la vague obscurité do passé ; je ne aais si je songe ou si je suis éveillé ; je demeure ébloui quelques instants et quand je rouvre les yeux, je m^aperçois que je no faisais que me ressouvenir en croyant rêver. Cependant mon ami, la mémoire de ces impressions si pénétranles, de ces impressions qui jadis faiiraiéni frémir tout mon êtfe, sW« fiiee chaque jour, fit ne croyez pas que je regratte d'être arrivé à ee tafme où TendialaemeDt des circonstances
( !«') n^a condait. Je ne voudrais rien chang^er aax délermi^ Dations de ma vie depim mon départ poor ies Etats-Unis*. Quelque sacrifice que j-^aie &it en me séparant pour untemps si long de mon vieux père et de mes amis, laferme espérance que j^ai de les revoir me le fait porteravec légèreté. Nous nous retrouverons, mon ami, jeunes encore, mais vieillis par ^agitation de no» jeunes années; ^ nous nous retrouverons avec la force calme de la virililé. Il y aura plus de bonheur pour nous dans cet état tranquille» — Je Tespére ? >
La tristesse de ces deux mots. — > je Fespère, qur terminent cette lettre, prouve que Victor n^était pas encorebien sur de son fait>. Bt pourtant il était plus prés de sa* guérison qu^il ne le croyait, à peine arrivé dans Tlnde^ le tourbillon du grand monde oïl^ilfîitimmédiatemeQtaccueilli avec une faveur inespérée^.puis les incidents et les** émotions de la vie nomade^ enfin^ et pour dire la vérité toute entière, le contact des mœurs trés*créoles dea célibataires anglais dans Tlnde finirent par user chez lui ces impressions sii tenaces. Gette> flamme si vive, qui Pavait si longtemps consumé, alla enfin s^éteindre dans, les faciles plaisirs des harems, tant il est vrai que Tamour, plus encore que le courage, trouve sa tombe dans, les délices de Capoue.
Après avoir touché à Santa-Crux de TénérifiEeet séjourné pour avaries à Rio-Janeiro, la Zélée qui portait Jiacquemont arriva au cap de Bonne-Espérance, pres-^ ^^ea même temps que V Astrolabe^ commandée par la
C »5) -capitaine Daiuont-dTrviile, lequel reTeiialt.de recueillir sur les récifs de Yanikoro les canons et les ancres de 'Lapejrouse. Déjà «n rapport d^amitié et d^études, échangeant depuis plusieurs années leurs coUeclions tl^histoire naturelle, Jacquemont et d'Urville se relrou- Térent avec vn grand plaisir et ne se quittèrent presque pas pendant leur séjour au Gap« Ils étaient alors pleins de yie, de jeunesse et d^espoir ; Tavenir semblait leur offrir un horizon aussi vaste que celui qu^ils découvraient ensemble du sommet de la montagne de la Table. Qni eût alors pensé, en entendant teurs joyeux éclats de rire, que de tous ces horizons ils étaient de même sépa'rés par des abîmes !
Après une relâche lie quelques jours à Bourbon, et une autre à Pondichtry, chez M. de Melay, le nouveau gouverneur des colonies françaises qui avait été son aimable compagnon de voyage à bord de la Zélée, Yictor arrive eniin à Calcutta, le 5 mai 1829; A peine débarqué, -41 est émerveillé de Thospitalité anglaise, sa première lettre d^introduction présentée chez M. Pearson, le fait engager comme hôte à la rupture du cachet. On lai demande s^it a d^autres lettres pour d^autres personnes, question à laquelle il répond par rexhibition d^un monstrueux paquet que renfermait sa poche ; et qui chargé d^avance, dit-il, comme un feu d^artifice judicieux, débuta quand on Touvrit par quelques fusées perdues, le docteur, le négociant, le capitaine tel et tel, mais lança peu à peu le nom d^un juge, pnis celui
en grand juge, puis celai d^an membro 4ii Con$eilf et se termiaa pour le )>ouquet par le nom de Lady W. BeiUiock et celui du fiouTeroeur général ciffq fois répété.
C'était plus qu^il n^en fallait pour lui ouvrir à deajc badanls les portes de tous les salons de Calcutta. Efiectivemeot une heure après il est prëaeaté à Ladj W. Bentinck, qui le reçoit avec une grâce toute française et le retient à diner. Ici tout lui semble royal et asiatique* Un dtner exquis, des vins délicieux sont servis par de grands valets à grandes barbes, en longues robes blu^ ehes et en turban d^or et d^écarlate* Pendant qu^il sa^ voure ce bien- être inaccoutumé, un excellent orcbesire exécute à diverses reprises, et avec une rare perfection, les plus belles symphonies de Mofart et de Rossîni. JLa distance d^où viennent ces sons, la lumière incertaine qui régne entre les colonnes des galles d'alentour, Téclat brillant des flambeaux dont la table est illuminée, la beauté dés fruits, le parfum des fleurs, le Champagne aussi peut-être lui font éprouver une sorte d'ivresse; mais ce n'est pas une ivresse slupide. Il cause d'art, de littérature, de peinture, de musique, avec lady W. en français, tandis qu'il répond en anglais aux questions de son mari sur la politique des Etals-Unis et de la France.
Celte première soirée passée à Calcutta produit ctie^ Jacquemont une révolution, on peut dire une mélamor* phose complète^ Dés ce moment, ce n'est plus le même hommes Avant, c^était une espèce de Dominie Samp^Ot
( *5) f hM oa moiiM giuohe, tfinide et tacUarae ; dés lors, A part sa totieUe, qui reste toujours simple et fort modeste, c'est un raffiné deTécole voUairienne, souvent sceptique, quelquefois railleur, mais toujours aimable, spirituel et galant; c^est quelque chose d^intermédiaire entre Sterne et tord Chesterfield, avec le cachet particulier dePesprit français. Admis sur le pied d'une parfaite égalité parmi les puissants et les princes de la terre, Jacquemont y prend noblement sa place sans présomption, sans timidité. Les amis avec lesquels il vit ont 200,000 fr. d^'apl>ointements qu'ils dépensent, et il est pauvre. Le Jardin des plantes \m avait alloué une subvention de 6000 fr. par an pour ses voyages. Ce serait insufGsant pour le fdns peiic sous-lieutenant de Tarmée anglaise. Comment Yidor fera-t-il pour se tirer de la position d^impuissance pénible et ridicule au il va se trouver avec de semblables ressources? Il y a d'abord, comme moyen, son ingénieuse écenomle, puis, comme assistance, la générosité de rhospUalité anglaise et raffection qu'il a su inspirer dés ' le premier jour à tout ce qui l'approche. Il a politique avec les uns, métaphysique avec les autres ; tous le connaissénl trientèt, et c'est sur de l'estime que se fonde la liberté quMl a a^ec eux. Sa qualité d'étranger le sert aussi adiialrablemeRt en renversant toute l'étiquette qui «épare des Anglais les hommes de leur nation qui ne sont pas leurs intimes amis. Le fait est qu'un Français a bien plus de facilité à entrer dans l'amitié d'un Anglais qa'ua autre Anglais, «fissent, dit Jacquemont, comme
des corps élecCdsés semblablement qui se repoussent* Nous sommes décidément plus aimables qu^eux, et je Tois'tous ceux qui valent quelque chose être charmés de mes manières. >
Cependant, dès son arrivée, il fait la découverte trèspressentie que 6000 fr. par an n^ont pas le sens commun. D^abord, comment faire un voyage de recherches dans un pays sans en connaître la langue ? Il lui faut donc acquérir cet ignoble patois d^Hindoustani, qui ne pourra jamais lui servir à rien quand il sera de retour en Europe. Mais ce patois est fort difficile, et, de plus, ce n'est p<as la langue du peuple de Calcutta ; de sorte que ce nVst qu^avec son Mounshi qu^il peut étudier et pratiquer. Puis, outre la nécessité de THindoustani, il y a celle de lire bon nombre d^n-quarto pour bien connaître tout ce qui a été dit sur le pays, afin de reculer le plus possible le point de départ dans ses propres recherches. Or, Jacquemont n^eùt jamais pu se procurer ces livres, s^il ne les avait tenus de la bienveillance des particuliers et du gouvernement anglais.
Heureusement que le charme exquis de ses manières le mit de plus en plus à la mode. Ce fut à qui voulut ravoir. Après M. Pearson, c^est le gouverneur général qui remmène à sa campagne de Barrackpour; puis vient le chevalier Ryan qui, en suppliant Yictor de vouloir bien devenir son hôte, fait valoir le silence, la retraite de sa maison, la proximité du jardin botanique situé sur Tautre rive du Gange, et surtout la commodité de son
(17) bateau pour j Iransporter Jacqueraont à toate heure ; enfin on met à sa disposition , en fait de livres, toutes les ressources publiques et particulières.
Ainsi favorisé, Jacquemont prend langue et terre à la fois. Pendant un séjour de six mois et demi à Calcutta, du 5 mai au 20 novembre 1829, il prépara vigoureusement Tavenir, travaillant du matin au soir et refusant souvent de paraître même à la table de son hôte pour subordonner ses heures à la convenance de ses études. Associant avec une rare intelligence Tétude des livres â ses études botaniqjies dans lejardindela Compagnie, il fait d^abord, comme il le dit, connaissance honnête avec la multam sine nomine plebem de la végétation indienne, rassemblée là en un petit espace ; puis d^une quantité de mauvais mémoires de géologie il déduit passablement de bleu, de rouge, de jaune et de vert pour jeter sur une carte de Tlnde. Enfin le 20 novembre, se trouvant suffisamment lesté en fait de science, et, grâce à son économie, possesseur d^une douzaine de mille francs, le traitement de deux années, il se met en route avec le plus simple équipage que jamais Européen ait eu dans Plnde : une charrette, quelques bœufs et six domestiques. Mais quels domestiques ! un pour porter son fusil, Tautre une outre avec de Teau, Tautre la cuiside du maitre, Tautre le déjeuner du cheval, enfin les gens des bœufe. Le plus pauvre capitaine d^nfanterie ariglaifi efi aurait eu au moins vingt-cinq pour le strict aécessatre.
'te h^était t)oitit la politique que Jacquetnoût étaft "venu chercher dans Tlnde. Les pierres , les variétés d'espèces en tous genres, depuis rhomme jusqu''à rin^ 'secte, voilà Tobjet quMl poursuit avec une ardeur infatigable sans que rien, pas môme Tintérêt historiqaB puisse le détourner de sa route. S^il voit et s^il décrit ^es villes les plus célèbres de Tlnde, Sasseram, Mirza^ pour, Agra, Callinger, Paniput, enfin Benares et Delhi, c'est-à-dire, les deux grandes capitales Hindoue et Musulmane, c^est que le hasard les â placées sur la ligne qu'il s'eât tracée pour ses recherches géologiques. II est ^vrai que les nom'breuses et puissantes relations qu'il s'était ménagées à Calcutta le suivent partout et font de lui, dans les provinces les plus éloignées, un homme du pays et des mieux informés, coitime des plus .honorablement accueillis. Notamment à Delhi , il est présenté en toute pompe à f ombre impériale du grand Mogol,' et le vieux monarque tient un derbat exprés pour le recevoir. Slais ces accessoires pittores^^ ques ne sont que des hors d'œuvre qui ne le retiennent jamais qu'un instant.
Arrivé le 24 avril 1830 à Dehra dans le Dhoon, c'est-à-dire, en langue du pays, la vallée de la vallée^ étroit défilé entre le premier et le .second gradin des Montagnes, il entre pour la première fois en pleine possession de l'Himalaya. Renvoyant alors ses collée**tions, ses chars, ses bœufs et même une partie de ses gens, il se met à gravir les montagnes, le bambou et \%
(19) inarleaii à la main. Ce6t alors aussi que commenceni pour lui les privations et les souffrances auxquelles il finira par succomber.
Du riz bouilli, lin quartieir de cheVreàu insipide et coriace, et Pèàu du torrent voisin, voilà son dîner quand il peut 6e le procurer; Il couche sur un lit bien dur sabli knatelas ; sa tente est bien légère, le vent glacé qui la nuit tombe des cimes neigéeâ, souffle au traders, entre ^ar rafales pair dessous et le gèle dans ses habits et jusque sous ses couverluires. Des tempêtes d^Une vib- Icnce et d'aune continuité inouies, Ty assiègent dés le premier jour. A Dehra le tonnerre fracasse Tarbre sous lequel on a dressé sa tente et paralyse deux de ses gens^ Deux joiirs après^ sur les cimes du Mussouri Tespacé autour de lui est jonché des éclatis d^une roche foudroyée. «II semble vraiment qu^on me vise de là haut, écrit-il à son père dans un accès de folle témérité, les deux premiers coups n'^ont pas touché, mais gare au trbiisième.» Imprudent railleur^ le troisième devait le frapper effectivement.
Malgré èes obstacles, malgré lés premières et atroces atteintes de la maladie qui remportera un jour, sous les cimes du Cédar-Kanta, à 5200 mètres d^élévation et à deux journées de marche des habitations les plus proches, il persévère avec un courage admirable^ explorant chaque roche, chaque gisement , prenant à peine quel* ques heures de repos, et montant ou descendant chaque' jour 12 à 1500 métrés sans compter les distances.
Peut-être eut^il succombé à ces preœières fatigues, 8^1 n^eût trouvé just« à poiot ud refuge â Simlah, chez Tofficier chargé du service militaire, politique, judiciaire et financier de cette extrémité de I^empire angluis^ < J^arrivai ici, dit Jacquemont, écrivant le 21 juin 1830, tellement épuisé que je songeais à mettre à profit le temps de mon séjour pour me médicamenter ; mais le cuisinier de mon hôte m^eut guéri en 24 heures.»
Les pentes indiennes de THimalaya que Jacquemont venait de visiter, étaient déjà à peu prés connues. Mais il n^j avait qu^un très-petit nombre de voyageurs qui eussent passé du cèté du Thibet,*et bien que l«s productions de la nature soient peu variées dans un pays si froid, le plus grand nombre nous étaient sans doute inconnues. Jacquemont résolut de pousser une reconnaissance jusqu^aux frontières de la Tartarie chinoise* Il raconte trés-plaisamment cette expédition dans nne lettre à Porphyre. «Elle avait, dit-il, pour but des couches coquilliéres que je présumais et que je constatai efiTectivement s^ trouver. Elle m^a fourni en môrae temps bien des plantes nouvelles, mais il m^a fallu risquer cinq journées de marche sans rencontrer une habitation, et traverser de hautes cbaines de montagnes à 5500 mètres d^élévation, c^est-à-dire, 700 mètres audessus de la cime du mont Blanc. Ma petite armée, car c'était véritablement un acte d^hostilité que je oon« mettais contre sa Majesté théocratique , dépassait 60 hommeS) dont€ c<>mbattants en me comptant. Je trouvai
fàT un bonbeur rare, la tigilance cbinotse ea défiiul sur la frontière ; et Tarrivée inopinée de na petite colonne sorpril tettement tes gens de Béker, la preBiiére villa chinoise^ quMIs a'enfiiirent à mon appioelie. Je can»pai paisiblemenl dam une position choisie toutefois, et le lendenaain je reçus dans ma petite tente la visite de Voffider chinois qui commande une guérite en pterr* sèche, armée de deux canons en cuir, assez prés de là. 11 venait, pour se plaindre ; je le transformai en accusé, lu) fis maintes questicms sans souffrir qall parlât autre» ment que pour y répondre ; et quand feus trouvé le fond de son sac, le congédiai par un signe de tète, lui el se» esUrfiers.»
Dirigeant sa caravane avec une adresse extrême,, èvkant autant que possible les rencontres ftcheases el ioisqu^l ne peut les prévenir, faisant bonne contenance et répondant aux injonctions de ceux qui loi oomnuMbdent de se retirer par un ordre semblable, Jacqneasont parvient à se maintenir dans ce pays toat le temps néeessaii» p<Hsr y achever ses recherches et en rapportes une eôllectiom d'histoire natureRe, contenant une foule dVbjets nouveaux.
19e retour à Simlah le 1? octobre law, il j trouve une tettre de M. AUard, ancien aide-de^amp^ 4n B«è* ehal Brune, et alors géeéraU^ime de IleD|it-StBg5 ^ des SftUtis , rinvitant à se rendre à Lahore , et loi pv^' mettant aide et protection dan» lee reeherehes qa<^ fourrait diriger au nord du Sutledge, notamment dans^ la province de Cachemyr»
C^était une véritable bonne forlune pour Jacque-^ mont et il ya sans dire qu^il avait hâte de visi-; ter une contrée célèbre inaccessible depuis Bernier, c'est-à-direj( depuis 1665, auK voyageurs européens. Mais il Ic^i fallait d'abord en obtenir la permission de lord William Bentinck. Il écrivit au gouverneur général pour la demander. !Non-seulement on la lui accorda, inais lord William eut Tattention d'y ajouter une lettre de recommandation toute particulière adressiée à Renjit- Sing. Aussi le voyage et le séjour de Jacquemont à Lahore furent-ils une véritable féerie, un rêve des Mille çt une nuits ; chaque étape, chaque journée de résidence étaient marqués par des présents en vivres, en shàles, çn chevaux et en argent. Cette aubaine arrivait bien à propos au pauvre voyageur, à bout de ressources, et qui allait se trouver obligé, faute de quelques mille francs, & abandonner une entreprise si admirablement commencée.
Entré le 2 mars 1831 dans les états de R^jit-Sing^ Jacquemont les traverse, non sans aventures quelque-, fois périlleuses, dans toute leur longueur, pour ar^ river le 8 mai à Gachemyr, où il est installé par ordre du Bajah dans le shàlibag , petit palais maintenant abandonné, mais encore charmant .par- sa position et ses magnifiques ombrages. C'est le Trianon des anciens empereurs Mogols, situé sur le lac qui donne son non) i la vallée. Un pays neuf, une nature variée qui avait échappé jusqu'alors aux investigations de la scieace
( 25-) retiennent Victor dans ce séjour poétique pendant préïr de cinq mois, durant lesquels, au haut des airs, an fond: des eaux^ il découvre une foule d^espéces d^oiseaux, de poissons, d^herbes et d^insectes.C^est tout une botanique, une zoologie nouvelle ,. où il va puiser à pleines mains..
Mais il commenice à ressentir le double effet du climat et de la fatigue, c Qn n^engraisse pas, dit-il, au métier qae je fais : ma santé éprouve souvent de petits dérangements dont je ne m^aperce vrais pas, s^ils venaient à des. intervalles plus éloignés, mais dont la répétition m^im-. portune. > Ecrivant le S août 1831 de Die des Platanes,, sur le lac de Gachemyr, il exprime ainsi ses souffirances : c L^excessi ve chaleur a brisé depuis quelques jours mon énergie européenne ^,je déserte mon jardin, devenu une serre chaude, et je viens chercher sur le lac un souffle d^air. Mais ici, même au pied des montagnes, le même calme r.ègne daps Tatmosphére. Xenvie àTInde ses ¥ents chauds. J-avais apporté de qnoi travailler ; mais il s^agit de vivre d^abord^ ce qui est une besogne fort laborieuse- depuis que nous sommes revenus au beau fixe de Fenfer. L^eau du lac est tellement chaude, qu^il me semble ne xien gagner au changement d^élément quand je m^ plonge. U y faut rester un temps considérable ayant de sentir quelque fraîcheur ; et comme il j. faut nager dans une eau dormante et très-profonde, mes forces ne se trouvent guère retrempées lorsquj» je^ cemonte dans mon bateau.
Quant à m.on lie,, c^est un colifichet des. empereurs.
( W) Mogols; elle est parfaitement ombragée par deux immeiises platanes, les seuls qui restent des quatre plantés par Shah-Jehan : c'est vous dire combien elle est petite. Le palais n^est qu^une grande salle ouverte à tous les Yents, quand il leur plaît de soufQer, et dont le plafond est supporté par des colonnes d^un style bizarre enlevées dé quelque antique pagode. Chalimar est en face, avec sa belle avenue de peupliers. Nichat-El-Bagh, avec ses beaux ombrages de platanes gigantesques, parait comme une grande tache noire au pied des montagnes jaunissantes. La petite mosquée où les dévots Musulmans viennent, de Tlnde et de la Perse, adorer Hazret-i-bâl, cVst-à-dire, un poil de la barbe de Mahomet, montre la cime dorée de son clocher au-dessus d^un groupe d^arbres semblables. €e panorama qui m^entoure évoque une foule de souvenirs ; les habitants de Cachemyr passent leur vie à le regarder; il les console de leur misère. Mais moi je suis resté trop européen pour y trouver du charme. >
Une expédition de vingt-cinq joï^rs dans les montagnes désertes qui séparent le Cachemyr du Thibet, et où Victor retrouve sur les cimes le vent furieux et le froid intense du Kanawer, le retrempent cependant et le ra-* niment une fois encore. Puis, le 19 septembre 1851, â rappel de Renjit-Sing, qui Tinvite à assister â son entrevue homérique avec le gouverneur général de I^dis anglaise, il redescend dans les plaines, mais non pour prendre sa part de ces magnificences. En vrai philoio-
pke,il craint d^étre étouffé dans les nuages de poussière que va soulever le contact de deux si grandes puissances ; el^ prenant un congé affectueux du souverain du Pendjab, il repasse le Sutledge pour jouir quelques mois de PhospHâlité européenne à Semla et à Delhi, et se raiiattro ensuite sur Bombay, où il doit poursuivre se& recherches. — < Je dois me préparer, dit-il, à une terrible sttée pour Fêlé qui vient, à Bombay ; mais il me semble que ma fibre, durcie dans THimoIaya, ne s^affaissera que lentement sous Tinfluence énervante de la chaleur humide du Malabar. Je serai prudent : Rachèterai pour vingt francs d'ombre par mois, au moyen d\in grand parasol que je ferai faire à Delhi et qu^un domestique, marchant on courant à Tépaule de mon cheval, tiendra constamment au-dessus de moi. J^achèterai une seconde tente double; et, sij^étouffe encore, je songerai, pour me raffraîchir, aux. scènes de glace et de neiges que je viens de quitter'. > Malgré ces précautions, il se res- * fient bient6t de la différence de température, et déjà, le 39 mars 1832, écrivant à M. Yictor de Tracy, il s^en pidnt ainsi avec un premier sentiment de frayeur :
«Vers le milieu de février, j'^ai quitté la belle ville de DeHti pour ne la revoir jamais, et depuis ce temps je marche dans une direction méridionale* Déjà j^approche du tropique. Le soleil à midi parait presque vertical. Pas un nuage au ciel^ et la brise qui s^éléve le matin, alors qn^on ne sent pas le besoin de sa fraîcheur, devient Jttk vent brûlant dés 9 heures. Cependant te n^est encore
que te coramencement de la mousson ; elle sera dans: toute sa furie quand je traverserai les vallées de la^ Nerbjudda et du Tapty* Mais pourquoi tant songer à tout, cela, puisque je suis condamné à Pendurer pendant le reste de mes voyages dans Tlnde. Je finirai, je Tespére par m^y accoutumer. C^est^ â vrai dire, une rude épreuve pour un homme fraîchement arrivé de THimalaya. Je voudrais être encore sur la. route daCachemyr^ m^'éloi-. gnant du soleil chaque jour^ au lieu de le voir face à^ face, comme je le fais maintenant. Avec quel plaisir je< tenterais de nouveau mon périlleux voyage* Mais hélas !; le drame de la vie ne se joue qu^une foîs,.>.
Le 51 mars 1832, ayant de 38 à 40v degrés centigrades, de chaleur dans sa tente, il mande à son frère : «Je penseavec plaisir qo^au retour, une chose me restera, moi-^. môme ; et ce n^aura pas été la plus facile à rapporter ;: car, vois, combien peu reviennent*. Jje me suis mis au. régime du thé, j^en use en un jour ce qui suffirait à mon père pendant un mois. Cela n\e soutient dans le jour et. ip''empéche souvent de jeter le manche apré^ la cognée,, et de m'étendre à terre sous ma table.»
< Quel plaisir de vivre daps une n^aison après tant d'années passées en plein air^ ou sous une toile légère^ perméable à la pluie, au vent, au soleil; quel plaisir de; coucher sur un matelas. La larme me vient à Fœil en, pensant à ces joies« Si je me rappelle bien,, cher ami,, nous nous sommes embrassés la d^nière fois sans pleurec et c^étaitmieusi; comme cela ;. mais la première fois qu^,
peuft BOUS embrasserons, nous laisserons naliire feire ^ sa guise, ce ne sera que du bonheur qu'elle pourra nous donuer. Et notre père, comme il sera heureux ! surtout si nous sommes là tous les trois prés de lui.»
Hélas ! ces vagues aspirations qui vont se renouvellant et deviennent plus fréquentes à chaque pas que Yictor (ait désojrmaisi dans Tlnde, sont autant d''îndices du ravage intérieur produit p^r le climat dans celte frêle organisation. Ce sont lea symptômes moraux qui accompagnent les crises physiques; symptômes qui lui échappent ^ lui-même, jusqu^au moment où un pied déjà dans la tombe, il se réveille poxir mesurer di'un coup d^œil TabUne ouvert devant lui et pour jeter en mourant ce cri si touchant que Ton pourrait appeler le chant du cygne ^ tant son individualité tout entière, comme fils^ comme frère, comme ami, a concentré dans ce derniei: çffort toute la tendresse, toute la poésie^ toute Thar-? PQnie de son àme.^
4ti 4juarii<!r des officiers malades i*' décembre 18^2^,^
Bombay.
€her Porphvbe,^
fil y a 52 jours que je suis arrivé ici fort souffrant, e| 91 que je suis au lit. J^ai pris dans les forêts empestées de File de Salsette, exposé à Tardeur du soleil dans lit faisoii U plu3 malsaine, le germe de cettç maladie, dont
an reste j^ai reçu sooyenf , depuis idob passage à Adjmir en mars^des atteintes sur la nature desquelles je na'^étafs iiaiît illusion, c^étaieot des inflammations du foie. I«eft miasmes pestilentiels de Salsette m'^ont aebevé. Dé9 le débat du mal, j^ai fait mon teslameni et réglé me» affisiires. Le soin de mes intérêts reste confié aux maina les plus honorables et les plus amies ^ H. Nicof, négo^ eia»t anglais, et M. Cbrdier«>
cM. Nieolfutmon h6te à mon arrivée à Bomba j. Ua Yteiï ami ne m^aurait pas prodigué des soins plus affectueux. Cependant, au bout de quelques jours, quamd j^étais encore transportable, je quittai sa maison qui est dans le fort, pour venir occuper un appartement commode et spacieux au quartier des officiers malades, dans la position la plus aérée et la plus salubre, au bord de h mer, et à cent pas de chez mon médecin^ le docteur Bl^ Lennan, le plus habite de Bombay, et dont les soins admirables ont fait, depuis longtemps déjà, pour moi ui^ ami bien cher.>
c Ce qu^it y a, cher Porphyre, de plus cruel dans h pensée de ceux que bous aimons, mourant dans des contrées lointaines; c^est Hdée de Tisotement et de Pabandon dans lesquels peuvent s^^re passées les der-* niéres heures de leur existence. Eh bien î mon ami, tu devras trouver quelque consobtion dans Passurance que je te donne,, que depuis mo0 arrivée rci, je n^af aessè d'être comblé des attentions les phis affectueuses et les plus louchantes d^une quantité dliomme bons et aima-
blés. Ils ma vieonent Toir sans cesse, caresseot mes caprices de malade, prévienDeot toutes mes fantaisies. L^exeellent M^ Lennan a presque compromis sa santé pour moi ; c^est que, pendant quelques jours dans une crise qui semblait ne me laisser aucune chance de vie, il venait <de«x fois la nuit.»
< J^ai daos son babiletéla confiance la plus absolue.» cMes souffrances ont été bien grandes d^abord; mais depuis longtemps je suis réduit à un état de faiblesse qui en est presque exempt. — Mes nuits sans sommeil soni trés-calmes, et elles ne sont pas désespéramment longues. — - La maladie heureusement tire à sa fin qui peut n^élre pas fatale, quoique ce soit plus probable ainsi. -* L^abeés ou les abcès formés dés le début dans Tintérieur du fi>ie, qui, à une époque récente, promettaient de se résoudre par absorption, paraissent monter et devoir B^ouvrir au dehors prochainement. Cest tout ce que je désire, afin de sortir promptement, soit d^une manière, soit de Tautre, du misérable état où je languis depuis un nM>is, entre la vie et la mort. Tu vois que mes idées soat parfaitement claires ; elles n^oat été que bien rarement et bien passagèrement confuses dans quelques paroxysmes violents de douleur^ au conmiencement de ma maladie. J^ai généralement calculé sur le pire, et cela ne les a jamais rendues noires. Ma fin, si cWt elle qui s^approche, est douce et tranquille. Si tu étais lé, assis sur le bord démon lit avec notre père et Frédéiic, j'aurais Pâme triste, et ne verrais pas venir la mof t avec
(50) 'èelTe iésigûation bt cette sërébité. — Goùsole-toi, consblé notre père, consolez-vous mutuellement, mes amis.>
«Hais je suis épuisé par cet eflbrt d^écrilre. Il faut voué dire adieu! — adieu ! ofa! que tous êtes aimés de votre pauvre Yictor! adieu pour la dernière fois ! — Etenda sur le dos je ne puis écrire qu^avec un crayon* De peut que ces caractères ne s^efiacent, Pexcellent^ M. Micol copiera cette lettre à la plume, afin que je sois sûr que tu puisses lire mes dernières pensées. Adieu encore me» amisi»
* On nous reprochera peut-être d^avoir abusé du droit de faire des citations; mais si le style est tout Thomme^ c^est surtout à Theure suprême de Thumanilé aux prises avec les souffrances et la mort ; alors le masque tombë^ Thomme reste ; et la page que nous venons de transcrire montre une àme si belle, si noble et si aimante, qu^elle nous dispenserait de tout tribut d^éloges, bien froid et bien pâle, après une pareille effusion^
Victor Jacquemonl vécut cinq jours encore après avoir écrit la lettre que nous venons de lire^ conservant jusqu^au bout une tranquillité et un contentement re-^ marquables. «Ne vous chagrinez pas, disait*il à H. Micoi qui ne pouvait retenir ses larmes, le moment est prochain et c^est Taccomplissement de mes vœux. iPest la prière que f ai adressée au Ciel depuis quinze joutai Car dussé-je vivre maintenant, la maladie probablement rendrait le reste de ma vie misérable.»
Enfin le 7 décembre 1853, vers trois heures du matin^
( '3! ) il Tut saisi de violentes douleurs qui duréreut environ deux heures, puis il eut des vomissements qui se renouvelèrent pendant la plus grande partie de la journée. — Vers cinq heures il sentit venir son agonie, toujours -avec le môme calmé, et dit à M. Nicol : c Je vais à présent prendre tna dernière boisson de votre main et rnourïf. Vous mettre^ sur ma tombe une pierre bien simple avec celte inscription : Victor JaCqmemont, né à Paris le 8 août 1801, et mort à Bombay le 7 décembre 185^, après avoir voyagé pendant trois ans et demi dans Tlnde.» effectivement à 6 heures 16 minutes il rendit Tâmë, «^endormant pour ainsi dire dans les bras de la mort.
Après avoir ainsi examiné Jacquemont au point de vue de Thomme et du voyageur, nous voudrions'pouvoir louer également en lui le chrétien. Malheureusement, bien qu^il ait demandé â être enterré avec les cérémonies du culte protestant, et bien qu^ii ait employé peu de temps avant sa mort cette expression : « C'est ta prière que j'ai adressée au Ciel depuis quinze jours \ > il ne nous est pas démontré quMl ait cru, jusqu^au dernier moment, â la religion chrétienne sous aucune de ses formes. Au contraire tous ses écrits témoignent d^unè incrédulité, pour ne pas dire d^une antipathie profonde pour toute espèce de religion ayant des rites, des temples et surtout des lévites. L'évangile des chrétiens, le la Allah il Allah du Muezzin, le Oum manipadmei Oum des lamas du Thibet, sont tour à tour et presqu^au même degré l'objet de ses sarcasmes. Les Iaz2is que Ton
retrouye à chaque pas de sa correspondance , sur un sujet aussi grave que celui des croyances religieuses, commuDiquent même et tout d^abord au lecteur une impression pénible, mêlée de quelque surprise. Oo est plus qu^étonné, on est révolté de sa fatuité quand, par exemple, parlant de ses conversations avec ladj William fientinck, il dit : c Je passai avec elle plusieurs journées en tête à tête , causant du bon Dieu, elle pour et moi contre.»
La critique serait disposée à être fort sévère pour Jacquemont sous ce rapport, ne fût-ce qu^au point de vue du bon goût, s^il ne fallait tenir compte à rhomme du milieu où a été élevé Tenfant. Or, il semblerait que des circonstances d^éducalion, de» préjugés de famille, auraient créé pour Victor des croyances confuses et ett quelque sorte négatives. Il entrait aussi dans ses prétentions à cet égard, plus d'orgueil que de conviction, car toutes les fois quMl raisonne sérieusement de religion, comme par çxemple avec sa charmante cousine, ]||eiie 2oé Noizet de S*-Paul, il est ramené par sa logique même âTidée d^un principe, dont il reconnaît çu^ii est parfaitement permis à la raison eile^méme de faire «m être immatériel et immortel. Seulement pour ùe pas lui donner le nom de Dieu, il Tappelle avec Senéque anima mundi. Or, pour reconnaître dans cet annM mundi un être intelligent, immortel et universel, ce n^était pas la peine de nier avec tant d^obstination le Dieu de Moïse.
^Quoiqu^ilensoit, dtUl encore â sa cousine, je OesUtfid fbrt heureuse d^entretenir ces persuasions par où nous durerons. €^est un ordre de jouissances tout à (ait indé->> pendant de rintérienr matériel de notre existence, et e^est par elles seulement que Ton pourrait égaler le bonheur parmi les hommes; car celui qm résulte de la fiatisfaction des besoins physiques sera toujours néces-* sairement fort mal et fort injustement partagé.>
Et plus loin, comme pour se justifier, il dit encore t c 11 y a des athées qui ont un culte aussi et un culte bien utile aux autres hommes : celui de Phumanité* » C^est évidemment dans celte catégorie d^incrédules que Alpquemont voudrait être clasâé.
En fait dMdées politiques la môftie impatience de toute autorité, de toute hiérarchie préétablie , le même besoin insatiable de discussion et d^opposition en font^ surtout au début, un disciple fort ardent de Técole soi-disant libérale, et un partisan fanatique du régime parlementaire poussé jusqu^à ses dernières consé-* séquences* La première nouvelle de la révolution de juillet lui donne un bonheur qui tient du délire. Le rétablissement de la royauté dans la branche cadette des Bourbons, bien qu^avec des institutions plus démocra-^ tiques, le satisfait beaucoup moins ; ce dénouement le chagrine, ce n est pas là ce qvCil désirait. Il rêvait une république ; mais hâtons-nous de le dire, ce n^est ni la république de Louis Blanc, ni celle de Garnot t savant, il a horreur d^ Fignorance, homme de goûts raffinés, il
a le plus profond mépris pour la démagogie brutale. — A mesure cependant qu^l avance dans la vie et que mes voyages le mettent en contact avec des formes diverses de gouvernement, ses idées subissent de profondes modifications.!! est moins absolu dans sa doctrine, rexpérieoce et le bon sens lui font rejeter successivement bien des préjugés. Ainsi lorsqu^il a vu de prés les états indépendants, démembrés de TAmérique espagnole , il préfère encore à ces républiques la plus médiocre des m ouarchies. Après avoir été intolérant pour le titre de Roi ou d^Bmpereur, au point d^écrire à son père dans la page 86 de sa correspondance: cCe soir je vais voir une sorte d'animal extrêmement rare en Amérique : c^est un Empereur. Je verrai par la même occasion tlialiana in AlgUri, car c^est à Fopéra que jlrai jouir dé )a vue de cet babile palefrenier.» <— Après avoir été, disonsnous, aussi irrévérentieusemeot hostile pour tonte expression du gouvernement monarchique, on est étonné de rencontrer de lui des aveux comme celui-ci ; «Peut- Mre aurez«vous appris, avant de recevoir cette lettre, que BoKvar s^est fait Roi, je le désire pour son pays. Nqi amis crieront à la trahison ; on se repentira cruelle- . notent de Tavoir comparé à Washington, parce quMl aura violé le nom d^une vaine et inutile liberté ; et Von ne voadrapas comprendre qu^uo chef despotique est mille fpis préférable à Tépouvantable anarchie qui désole les nouvelles républiques américaines. La liberté est un luxe pour des gens qui manquent de pain et de toute police.»
Bt ailleurs. < Qu^esl-ce que la liberté? Etl-ce donc un but ou un moyen? Esl-ce une chose qui puisse se suffire à elle*nièm« ? Vous Terrez, mon ami, ce que deviendra rAmérique interiropicale avec sa liberté : ce qu^elle était aup aravant, un pays sans habitants, sans richesses, parce quMl est sans travail* Le travail et Téconomie, voilà la grande affaire; et la liberté n^est précieuse qu^anlanl qu'on remploie à travailler et à épaiyner. >
U est vrai que pour ce qui concernait la France, il demeura convaincu jusqu^au bout que le régime de la discussion, c^est^-à-dire, le système parlementaire était celui qui nous convenait le mieux ; et il se flattait que sous ce régime, Tavenir réservait une carrière plus ou moins brillante à son ambition. Ainsi, il écrit à H. Nar* jot , capitaine du génie : c adieu , mon aimable ami ; gardez quelque souvenir des moments que le hasard nous a permis de passer ensemble. Peut-être nous réu-nira-t-il eneore. Je me féliciterais que ce fttt dans une assemblée politique, parce je suis assuré que nous y serions três-voisins. Nous autres qui n^avons pas de foi religieuse, il faut que notre tendresse d^âme s^épuise au profil de rhumanité. Ce doit être là notre religion. >
Le r6le qu^il se traçait à lui-même dans cette hypothèse était tout de conciliation ? c Le ton hostile de tous les partis à la chambre, écrit-il à son père en septembre i8M, est une erreur déplorable. Vous dirai-je que je regrette quelquefois de n^être pas député ? Je ne sais si je M in^abuse étrangement, mais il me semble qu^un
honnête homme, qui voudrait jouer le rôle de médiateur, sans art , sans finesse, tout simplement en laissant voir la douleur amére que loi causent ces dissensions envenimées entre des hommes si longtemps unis, et tes malheurs dont elles menacent la patrie, ne parlerait pas en vain. Les procédés de la logique dans ce quW appelle Téloquence de la tribune sont trop recherchés. Ils sont presque toujours offensants pour Tamour propre de ceux contre qui on les exerce. On cherche trop à convaincre et pas assez à persuader. D^auti'es visent au mouvement oratoire, à Téclal^ je voudrais que Ton visât à toucher. €^est là ce que j^essaierais si j^étais à la chambre dans les circonstances actuelles. Ce qui est aisé dans le tète à tète ou dans un cercle étroit, est-ii donc si difficile dans une assemblée nombreuse; tous les partis ont des torts, les uns avec les autres, ils s'aggravent chaque jour par \^ déplorable opiniâtreté avec la** quelle chacun d^eux s^isole dans ses vues exclusives. Pour n^étre dans notre pays que le témoin impuissant de ces funestes dissensions^ je préfère être au bout de TAsie, loin déciles par Tespace et la pensée. >
Après avoir ainsi paisse en revue les idées principales qui dominaient dans Tesprit de Jacquemont, il nous reste à examiner ses oeuvres, à ce titre nous avons d'abord de lui les deux volumes in-8° de sa correspondance, publiés par sa famille ; et 2^ le journal complet de son voyage édité sous les auspices de M. Guizot*
De co^ deux publications, la première, celle incontes-
(37 ) (ablement qui a le moins de luérile, est pourtant ^a plus géDéralement connue. Le prix de Taulre, inaccessible aux fortunes ordinaires, Ta empêché de se répandre dans les bibliothèques privées. C'est i cette cause quMl faut s^en prendre, st le succès des œuvres de Jacquemont, succès immense dû à la nouveauté, à la simplicité, à rfaarmonie du style, à la grâce et à Tabandon de certains détails, n^a été ni aussi complet, nî^aussi général qu^il aurait dû. Tétre.
Dans le public ordinaire on n^a guère lu que la correspondance. Or, des amis trop indulgents, dansTardcurde leur enthousiasme, ont voulu que ces lettres parussent tout entières, teHes qu^elles étaient échappées du premier jel de sa plume, sansqu'on^en retranchât même les paragraphes qui ne s'adressaient qu'à Tintimité la plus fEuniliére. Oa ne nous a pas feil grâce, même des plaisanteries les plus hasardées et des bravades de plus mauvais goût. C'était méconnaître positivement les intentions, les désirs et même les volontés formellement exprimées de Jacquemont ? « Tu as eu parfaitement raison, ëcril-il à soii frère, de t'opposer à ce que Ton publiât aucune partie de mes lettres. H est impossible qu'elles ne soient pas écrites avec trop de négligence pour plaire à d*autres que des amis. Il me semble que notre père s'est rendu complètement à tes objections contre ces publications prématurées, sinon indiscrètes. 3> Et ailleurs encore, revenant sur ses craintes à ce sujets il dit avec une insistance bien marquée ? « En écrivant
( 38 ) aujourd'hui aux uns et aux antres, j'ai cherché à oublier ce que tu me dis de rechange que chacun fait des lettres qu'il reçoit de moi. Cette pensée m'aurait retenu la plume. J'aime beaucoup causer à deux ; — à trois, c'est tout autre chose. Il en est de même pour écrire ? Pour parler comme je pense, il me faut la persuasion que je ne serai lu que de celui à qui j'écris. DeLahore, par exemple, je me souviens dans une lettre à notre père, avoir lâché quelque confession incongrue qui Taura empêché de la montrer à bien des gens. >
Eh bien ! non, cette confession incongrue n'a pas empéché ses imprudents amis de publier la lettre tonte entière, sans en retrancher même une virgule. De là les critiques fort méritées qui n'ont pas été épargnées aux deux volumes de la correspondance de Jacquemont ; mais qui en réalité doivent être renvoyées à ses éditeurs, et plus particulièrement à Prosper Blérimée, celui à qui il adresse quelques-unes de ses plus charmantes lettres et qui eut le plus départ âleur arrangement définitif en vue de la publication. Charmant auteur lui-même, mats un peu rabelaisien , Mérimée trouvait sans doute un certain plaisir à savourer l'acre parfum de ces fleurs sauvages écloses sous les pas de son ami, et c'est pourquoi il n'a pu se résoudre â les supprimer.
Quant au grand ouvrage de Jacquemont, son journal, commencé avant son embarquement à Brest et dont les dernières dates ne précèdent sa mort que de quelques semaines, nous ne saurions trop recommander aux
hommes de goût, ce recueil si varié , si touchant, m plein de faits intimes, de recherches scientifiques, de souvenir» ItttéraireiH et artistiques. C^est comme une représentation matérielle de tout ce dont sa mémoire reçut l'empreinte à mesure que les jours s^écoulatent et que les lieux, les hommes et les choses passaient devant lui. Dans ces volumineux cahiers écrits tour â tour à bord d^un vaisseau, au milieu du luxe des membres du gouvernement de Calcutta, sous la tente, â Pabri d'aune ruinOy â Tombre d^un arbre, au milieu du lac de Gachemyr , parmi les neiges des plus hautes montagnes du globe, c'^est surtout le penseur, Técrivain qui est remar* quable, plus encore que le naturaliste, le géologue ou le botaniste. Malgré des découvertes fort intéressantes, surtout en géologie, son premier titre de gloire aux yeux de la postérité sera, comme pour Buffon, le charme ini^ mitable de son style. Son cœur, son âme, son esprit, son savoir, chaque portion de son être intfme s^y reproduisent tour à tour comme dans un miroir magique ; rhomme vous fait aimer le style et le style vous fait aimer Phommc.
Quant aux résultats scientifiques de ce second ouvrage, les trois branches de Thistoire naturelle y sont représentées, chacune pour une part, dont nous devons rappréciation à Tobligeance d^un de nos honorables collègues, M. Flanchon, a qui nous sommes heureux d'en exprimer une fois encore notre reconnaissance. On trouve d^ abord consignées, ça et là dans le journal.
de nombreuses indications géologiques. Puis les coUec^ Uons botaniques et zoologiques forment dans la relation de ce beau voyage une partie spéciale, essentiellement descriptive, composée de deux volumes ^vep deu::^ allas remplis de très-belles planches.
I^a publication des plantes, entreprisse dés Tabord pa>r M. Gambassedes, est due presque entièrement à M. De- ^rsii;^; celle des animaux à MSf. Isidore Geoffroj-r Saint-Kil^ife, Milne Hlwards et Blanchard.
Bornant à quelques observations générales ce qu^il y aurait à dire sur des objets dont le détail n^aurait d^inlé* rét que pour les hommes spéciaux, Mt Planchon faCt d'abord ressortir un fait qui frappe avant tout le bota-r jiiste à te simph. vue d^ensemble des plantes rapportées par Jacquemont» — Ce fait, c'esX Tanalogie de la flore des hautes régions hîmalaiennes avec celle de aosi climats tempérés. Des saxifrages, des gentianes, des renon^ cules, des groseiUersi, dés rosiers, des ronces, en un mot les genres les plus fisimiliers au botaniste d'Europe, sont ireprésenilés par des espèces particulières dans ces ré-? gions presque tropicales par leur latitude, mais dont Félévation au-dessus du niveau des mers compense, quant à la température, la proximité de Téquateur.
Cette observation, du resta classique et fondamentale en géographie botanique, bien établie d'ailleurs parce que Ton connaissait déjà de la végétation de Simla, du Népal, du Boutao, et d'autres régions élevées de la chaîne bimal^ienne, ne pouvait être que conQrmée par
Tétude de la flore de Cacheroyr, de ceUe terre asiatique) si renommée pour la doacenr de son clinnat. Le Cache* iiiyr était encore une terre vieif[e pour Thistoire naturelle. C^esl A Jacquemoflt que la science en doit les prémices, et ce fait seul lui donnerait des titres à la reconnaissance des savants.
La publication botanique en question ne porte évidemment que sur un choix fiiit dans la collection générale du voyageur, sur cent quatre vingt-trois espèces qui sont %arées et décrites quarante et une seulement étaient déjà plus ou moins clairement signalées. Onze genres nouveaux y sont établis, genres peu remarquables du reste en tant que formes originales, ce qui tient A la ressemblance constatée entre la flore de ces régions et celles déjà bien connues de TEurope, du Gau* case, du Népal, de la Chine, du Japon et de TAmérique du nord.
Parmi les nouvelles espèces décrites, nous signalerons seulement un mûtier {Uoru^ pabularia, Decaisme) que Ton trouve dans presque tous les villages au-dessus de Angber-Righur, cultivé d^ordioaire sur les pentes pèle mêle avec des abricotiers et dont la feuille sert de nourriture aux bestiaux.
Comparativement beaucoup moins nombreux que les plantes, à cause des plus grandes difEcultés de conser-* vation et de transport, les objets du régne animal récoltés par Jaequemont offrent pourtant assez d^ntérét. Pour ne citer que les mammifères, nous signalerons
Gomme nouveaux une petite espèce de chat {Pelis Jac" moniii, bidore Geofiroy-Stint-flilaire), à pdage d'un fauve clair, grisAIre, voisine du chat-bolté (Feiis CaU" gata)^ des naturalistes ; un écureuil {Pieron^s ênam»tus, Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire) ; une mannolte i queue {Arcionys Caudaius)^ enfin une belle espèce d^antilope (Antilope Mazemma, Isidore GeoflBroy-Saint- Hîlaire) du Halwa.
Il vasansdire que malgré le zèle des savants qui se sont efforcés de mettre en ordre les herbiers et les colléetions zoologiques et géologiques de Jacquemont, ib n^ont pu.qoe bien imparfaitement le remplajcer. Lui seul avait la clef, lui seul pouvait retrouver les étiquettes de tous les objets enfouis dans ces caisses, après leur immense voyage, ballottées depuis les sommets de THima* laya jusqu'au Jardin des plantes. Il avait là des matériaux pour travailler vingt ans, et dont lui seul pouvait tirer tout le parti possible.
A ce point de vue, sa mort a été une perte irréparable. Elle a été aussi, naturellement, an affreux désespoir pour sa famille et une profonde douleur pour ses amis. Mais même en dehors de ce cercle restreint, elle laissera à jamais une émotion douloureuse dans toutes \e& âmes aimantes, qui de génération en génération viendront s^altendrir sur ces pages si toudiantes oik il a épanché tant de grâce, de bonté, de tendresse. Sa dernière lettre surtout restera comme une page impérissable ; c^est Virgile écrivant son épitaphe ; c^cst la mort de SocraCe
racontée par Socrate lui-même. En contemplant celte fin toute païenne et cepenclant si sublime de douce résignation, on se sent saisi d^un immense regret. Hélas! que n^a-t-il eu la foi ! Quelle consolation il y eût trouvé ! Quels accents il nous eût fait entendre ! Déjà si grand comme martyr de la science , quVst-ce qu'^aurait été Jacquemont chrétien !