‹ Mémoires de l'Académie de Stanislas (volume 5)Chapitre 13 sur 57 · DIEU RÉSIDE DANS L^HOMME DE BIEN · texte numérisé non relu

DIEU RÉSIDE DANS L^HOMME DE BIEN

€ Tous faites chose exeellente et salutaire,, si, eomme » vous le mandez, vous continuez . de diriger vos pas 9. vers le bon esprit. Insensé qui le souhaite,, qpand il

> le peut obtenir de lui-même^ TSe levons pas les mains » vers le ciel ; ne supplions pas le gardien du sanctuaire

> de nous laisser approcher de Tidole, afin que nous puisai sions lui garl$r:à Toreille* Dieu .est prés de vous,Jl est

> avec vous, il est ea vous. Oui, Lucilius,^ aa.dedan& de :^ nous réside un esprit saint, observateur et dépositaire >. de nos bonnes et de nos mauvaises actions. Conuiie ^ nous rivons traité,, il nous, traite à. son tour. Point

> d^homme de bien sans Dieu* Comment, 9i Dieu ne nous 3^ soutient, s'élever au dessus de la fortune? II inspire :s[ les nobles sejiliineQts^Jes conseils magnanimes.. Dans

V le sein de tout homme vertueux

Babke un Dieu-: qud Dieu ? c'est wn mystère i*

> S^il s^oflre à vos regards une forêt peuplée d'arlH'es » antiqueày d^une haulear extraordinaire, et doai les ra- » meaux épais et entrelacés dérobent la vae du ciel, leur » taille gigantesque, le silence du lieu, ces masses d-om-

> bres imposantes qui se prolongent sur les campa- » gnes, tout vous atteste ta présence d^une divinité. » Cette caverne aux flancs profondément rongés, sur la-

> quelle s^appuie un mont suspendu, cette imniense ga- 9 lerie creusée par les seules mains de la nature, appor-

> tera à votre àme je ne sais quelle impression religieuse. » Les sources desgrands fleuves sont vénérées ; la subite

> éruption d^une rivière souterraine a fait dresser des i> autels ; on se prosterne devant une fontaine thermale;

> il est des étangs qu e leur obscurité ou leur prodigieuse

> profondeur a rendus sacrés. Et, si vous apercevez un

> homme intrépide en face du péril, inaccessible aux

> passions, heureux dans Tadversîté, calme au sein des

> tempêtes, qui voit rhumaniié à ses pieds, les Dieux à

> son niveau, radmiralion ne se glissera pas en vous ,

> vous ne direz point : <l l^on, cet objet est trop grand!

> trop sublime, pour pouvoir être assimilé à sa misera-

> ble enveloppe! Ici est descendue une force divine!»

> Un cœur haut et maître de lui-môme, qui, passant :p légèrement sur toute chose d^ici-bas , se rit de nos

> craintes et de nos désirs, palpite sous une main céleste.

> S^il ne 6''appuyait sur Dieu, comment se maintiendrait-

> il à cette élévation? La plus belle partie de cet être

> reste donc là d^oû elle émane. Les rajoas du soleil

> t^nohmit ta terre sans se détacher . de Tastre qui fes :» darde : 4« méme^ ^eeUe âme grande et saiale^ de$ceii- » dii^stir la ierre pour ooiw oioatrer la diviaité de plua

> préa^ tout ea cooTerBant arec nous, tieat toujours & la » céleale patrie* Cest dalàqu^ellerelôve ; là s^adresseat

> ses negs^rÛB el «es aspirations* C^est un génie supérieur,

> qni neaa visite.

» Maia qaelle est celle âme? eelle qui ne s^appuie que » sur ses propres biens, ^elle plus grande fclie que

> de louer dans Tbomme ce qui n^est pas rhomme ! de

> s^extasier devant ce qui peut, en un moment, passer » à un autre ! Jamais frein d^or ne rendit cheval meil*

> lei». Autre est un lion k crinière dorée, mis en spee^ » tacle , docile à la main , subissant , sous d^ignobles

> tourments, Taffiront d^one parure; autre le lion du » désert, dans toute sa sauvage fierté. Yoyea^Je ; impé-

> tueux, âyrdent, cet enfant délai nature,, beau d^borreur,

> tire son mérite de Peffroi quMl inspire. Quel contrasta

> avec son canutrade languissant et chamarré dW l Nul

> ne se dota glorifier que de ce qui est sien. On estime

> une vigne dont les sarn^nls se chargent de grappes, a dont lesappuis ploient sous l&faix. Lui préférerez-

> voua le cep au raisin, au feuillage dorés P Non, le més rite de la vigne est dans sa fertilité. De môme, chez

> rhomme, louez seulement ce qjuiest de Phomme. Tel

> a de beaux serviteurs, un palais^ magnifique, de vastes

> cultures , un ample revenu : vain eiitoorage, et non

> rhomme même! Admirez en lui ce/qu^oo ne peut lui :i ravir ni lui donner ,^ le bien propre de Phunianité.

> f^uet est ce bien, demanAe^-vocis? Uûme^ et,

> dans cette âme, la raison perfectionnée. L^homme est

> un animal raisonnable; le souverain bien^ pour lui, est

> de remplir sa destination. Or, qu^est^^ce que cette

> raison exige de lui? Une chose trés-aisée :- quMi vive

> selon sa nMure^ Toutefois la folie générale rend cehi

> difflcile* Nous nous poussons Tun Pautrè dans le vice;. •

> et comment vejidce^la santé de Fàme à des^eifis que :p nul ne relient , et que la multitude entraine ? * -^ » Adieu.»

Revenons maintenant sur nos pas, et saisiêsons, dans. ses développements successifs , la pensée du stoîcieo romain.

L^éloge quMI feit d^abord de la persévérance dans la re« cherche du bon esprit (ire ad bonamment^m), est hautement judicieux. La vie du stoïcien, comme celledu chrétien, s^use à poursuivre^ à perfectionner, dans Thomme intérieur, UO' idéal déraison et de vertu. Mais qu^ajoute Sénéque^ Quant sîultum est optare^ quumpossisa te impelrare. Et c^esl là déjà une déplorable erreur ! Ces deux philosophes, Tun de pai^Thomme, Taulre de par Dieu, he stoïcien et le chrétien,n^ont fait ensemble que les premiers pas dans la carrière, et les voilà quise bêlent de se tourner he dos, et de cheminer dans- des sentiers opposés. Non, dît le chrétien, demandons le bon esprit, deraandons-te chaque jour : heureux quand nous enépreuvons le désir! car cette aspiration même ne vient pas de nous ; elte est.

iHie faveur grfttuîte du ciel. On regrette de voir Sénéque aussi peu avancé sur ce point qu^un poète épicurien :

ttBC satis est orâre Jwent qumdinuU et auferi h Det vitam^ det opet : œqutm mi anitnum ipie paràba*

Encore, n^était pas qui voulait doté de cette erreur ; elle avait, au sein du paganisme, sa grandeur relative ; ef , pour h professer, il fiillait mettre enseigne» de philosophe.

Tout à rheure Sénéque était A côté d^Horace > pourquoi feut^il qu'ail descende, pour un moment, plus bas ? Non sune ad^ oœlum ele^andœ manus, dit^il. Le poète

s^ écrie, au contraire : cLéve au ciel tes mains suppliantes ; » el cependant il se dénonce lui-même comme a^are en^er^ les Dieux, ei fuyant leurs autels. Les génuflexions ne plaisaient pas plus à Rousseau, on le sait*, que Télévation des mains, à Sénéque. c Eh ! mon ami, reste de toute ta hauteur, tu- seras toujours assez prés de terre. » Ce joli trait, mis dans la bouche d^un prêtre, est tout, à fait dans le goût du stoïcien latin. Philoso-*phes , changez donc d''aboj*d la nature de Phomme : que , touché de votre baguette magique , il se métamorphose soudain en un pur esprit ; alors, mais seulement alors, vous aurez raison^

Par les idées qui suivent, idées revêtues de magnifia ques images, Sénéque se relève. Prope est a te Deus^ iecum est^ intus est! Mots sublimes, écrits sous Pc^il,

( 92) d'uD néroo ! Admirable langage, qai, au premier pecly a semblé à quelques esprits sérieux un fidèle écho des premiers accents de la parole évangélique au pied du Capilole ! Le royaume de Bieu est au dedans de Qous : partout, sous des formes variée» et d^une simplicité touchante, apparaît cette maxime dans le livre des chrétiens. Saint Paul disail au miUeu de TAréopa^e : c Dieu n^est pas loin de chacun de nous : en lui nous avons la vie, le mouveme&t et f être. » El Pénelon répète en gémissant, après tous les Pères, que les.hommeff égarés trouveraient celte douée Imniére sMls la eherchaiisnt au dedans d^eux-mémes. Toutefois y a-t-il parité complète entre ces deux langages ? Méfiôos«^nous des fausses similitudes, et rc^ardons-j de plus prés*

Toute la question se résume ainsi : qu'est-ce .que lê saeer efnrituséa stoïcien, comparé au Dieu du chrétien? le Pomique et TEvangiie ont-ils un seul et même Dieu ? Question surannée et décidée pour nos pères, il est vrai, mais qui. a repris un air de jeunesse en. ces jours macb' vais où les vérités fondamentales les mieux établies sont elles-mêmes jetées violemment dans le gouffire béant du sdoule.

Les stoïciens ne considéraient guère TÉtre suprême que comme inséparable de la matière* L^unîvers leur offrait Hmage d^un immense ani&ial mu par une vie interne, qui n^était autre que le souffle divin, répandu à rittfini dans tous ses membres :

Mens agitât moUm^ et magno se cor.pore nûsuL

<»5) iMs la Baissaiiee <Fim komme, ou plutôt dés sa ferma* tioQ dans les eDlniiles maCerneUes, une parcdie de celle émanalion céleste, c^est^â-dire, de Dieu même, renaît ammer aea débiles organes, passait de la vie utérine à la vie proprenaol dite, se développait avec eu, avec eux finissait par languir et peut-être par s^éleindre. Voilé ce que Chrysippe appelait imOp» «vf^^vrév, esprit qui naît, pousse, végète en nous et avec nous. Panthéisme d^uae part,^ et, de Taulre, apothéose de Thomme vivant, telles étaient les deux conséquences, cachées, mais inévitables, de ce système*

Btart-*ce celui de Sénéque? on peut en douter : mais certaiaemeat sa pensée, quoique plus pure, j tenait de biea prés. Je la comparerais volontiers, ainsi qu^a fait an homme d'esprit sur un autre sujet, à ce lion de la créa* tien, que Millon représente, sous la main qui le pétrit, moitié fange encore etmoitié lion. Cette pensée n^a plus le matérialisme déguisé et superiie de Zenon j elle a^a pas encore te pur spîvitaialîsme chrétien.

Comprenez, diaprés cela, le reproche de folie que Se* néque, très-conséquent, adresse à celui qui demande au ciel ce qu'il a en lui. Pauvre homme ! tu cherches Dieu bien loin, et il est là sous ta main, il est avec toi. — Jasqui'iGi c^esl bien ; mais te stoîden poursuit : — Ce Bie», c'est ton âme, c^esttoî-mêttel -^ Supposons un instant que, déguisé sous le froc d^ua religieux, Saint- Evremont ou LeYajer ait assisté aux derniers moments du grand Condé. Il a entendu le prince murmurer ces

^ieaseà paroles': € O Dieu! créez «ù moi tni cœurpûrt» AliNTS) se penchant vers son oreille, il essaie de lai démontrer charitablentenl que» parler ainsi, c^esl deman*. der ce qu^on possède, et, par saile, dire une sottisie» Tonchante consolation poor an^motranl! Inébranlable gjurantie pour Téternité i

Bonus virsine Deonemoesi, ajoute Sénéque. Cicé» roH avait déjà tenu ce noble langage, qai sera encore, avec une vérité plus explicite, celui d^Epictéte et de Marc-Auréle. Mais je demanderai à Sénéque ce qu^il fait du méchant : diaprés le Portique, le médiant ne porte-t*il pas aussi ira Dieu dans "sonsëià? Est-ce donc ce i>ieu qui lui inspire le vice et le pousse au crime, comme celui dePhomme de bien le dirige vers la verto? Sénéque pouvait ajouter, «elon Diderot : Et dans iesein du méchant, j^ignore quel démon^ mais il habite un démon» C^est tourner la difficulté par un jeu d'*esprit) ce n^est pas répondre. Yoilé donc où entraine cette doc^ trine superbe de Tidentité de Tàme humaine avec Dien : xm fait Dieu coupable de tout le mal qui se commet sar la terre ! L^Ecriture nous enseigne que cette âme est Vimagc de celle de son créateur,et que, diaprés cette ineffable ressemblance, elle est aussi une activité intelligente et libre. Àinsi^ toute impie que serait une conséquence inaperçue du stoïcien même, elle ne résulte que de Pexagéralion de la vérité. Tant Texagération est le vice radical du stoïcisme !

Ke perce-t-eUe pas encore un peu dans ces mots : Uk

(^5 ) dat-conslUa magftifica et trecta ? Faut-il donc, pcfur se diriger à chaque pas dans la vie, de sublimes inspiratioBs? Sénéque dit aiUetirs que, dans les situalioas coBomunes et pour les actes quotidiens, la Providence cesse de veiller sur Phomaie : plaisante solution, qui semble dictée au philosophe par un juriscoostiUe i De minimis non curai prœtor ! Bossuet, qui ne déclame jannais, s^empare de la phrase de Sénéque, mais il la façonne et la complète en chrétien : « Tout part de sa puissante main : c^est lui qui envoie du ciel les généreux sentiments, les sages conseils, €t toutes les bonnes jren^ sées. > Et Pascal expose d^un seul trait la prodigieuse supériorité du christianisme, quand il s^écrîe : c Avec combien peu d^orgueil un chrétien se croit-il uni à Bien! >

C^est à Virgile, qu''il cite volontiers, que Sénéque emprunte Texpression la plus vive de son idée: In une* quùçue virorum bonorum

. Quii Deus, ineerlum est, habitat Deuir.

Quis DeusP chez le poêle, chez le philosophe, danB la boucbe de tout homme qui pense, cette question, ou plutM ce cri, est loin d^avoir la même portée ; et à mesure que la pensée s^étënd, nous découvrons, sous ces deux mots si simples, trois sens différents. Saisi d^une religieuse horreur à Taspect d^une antique forêt du La» lîum, Evandre, dans TEnéide^ en conclut seulement

qu^^eUe est (e séjour d*iiii Jupiter, d*on Mars on iTcm Saturne. Prôneor logénieux dt^tine doctrinre hostile à re poWAéfsne qui s^écroatera sous les coups d'aune puissance plus haute, Sénéqoe Ta plus loin» Arriére, semble-tr-il dire, tous ces risibles dieux éclos de Tinia-^ ^nation humaine ea délire! il en est un^ seal vrai Dieu, dont rhomme n^a pas une notion distincte, et dont son ccsur est pourtant le sanctuaire. Ainsi se préparait à Rome et dans tonte Tltalie, héritière de la Grèce, une des crises les plus grandes et les plas salutaires de Tesprit humain, tandis que, sur une place publique d'*A^ thénes, par Teflet de cet ébranlement général, un mystérieux autel était dressé au Dieu inconna^ Encore quelques années, et ce Dieu sera connu de TOrient et de rOccident : mais Thomme, ainsi éclaire, acquerrat-il jamais des attributs divins une perception nette et distîiicte ? Oh ! non i le penseur chrétien lui-même se demandera toujours, Quis iDâus ? et sa raison subjn-* guéc ne se lassera point de lui répondre c

Oui, c^esl un Dieu caché que le Dieu qu^il faut croire !

Mous arrirons à la seconde partie de la Lettre de Sénéque : Tanalyseen sera courte ; car, sous des termes pompeux et étincelants d^images, on n*j trouve que celte comparaison : comme les grandes scènes de la nature physique nous révèlent on Dieu et nous racontent sa gloire, ainsi le caractère imposant d^uno haute vertu

(97) nous fait sentir que la divinité la soutient. Je suis, je Ta voue, peu touché de cette analogie, et voici pourquoi. Le bourdonnement de Tinsecte caché sous une forêt de brins d^herbe m^est une preuve d^une suprême intelligence tout aussi éloquente que la magnificence des déserts; et, d^autre part, un trait de bonté vulgaire m^a toujours semblé inspiré par le spiritus sacer, au même titre qu^un acte d^héroîsme. Mais que voulez-vous ? le Portique prend en pitié le Dieu des bonnes gens. D^ail* leurs, si je presse cet argument par similitude, j^en ferai jaillir celte absurde proposition : l^àme du méchant n^émane pas de la divinité; que dis-|e ? elle est matérielle ! Enfin, qui a jamais \u Thomme dépeint ici , interritum pericuUs , intactum cupiditatibus , inter adversa felicem, in mediis tempestatibus placidtmi, ex superiore loco hommes vident em, exœquo deos. Cestle prendre de trop haut, à coup sûr, même pour un Caton; et il n^est si grand saint vénéré des peuples, à qui toute cette colossale hypothèse puisse s'appliquer. Soit qui voudra du goût de Philaminte ; tout ami de la vertu pratique dira des stoïciens,

Moii je ne trouve rien de si (aux que leur sage.

La dernière partie de cette Lettre, rattachée à la seconde par une rapide transition, est le développement, toujours ingénieux, de la maxime demi-chrétienne, nemo gloriari nisi suo débet. Là nous lisons ce dogme,

qui a si souvent retenti dans le Portique : Secimdum naturam suam {fiçere. Soyons justes même envers Terreur. Les stoïciens n^'entendaient nullement par ces mots qu'ail fallût s'abandonner à toutes les impressions des sens : Tensemble de leur doctrine proteste contre une telle interprétation. Ici , yÎTre selon sa nature , c^est , pour Tfaomme , vivre selon la raison. Examinée au point de vue chrétien , cette naaxime s^évanouit é Tinstant ; et, même parmi les philosophes, le rationaliste absolu se hasarderait seul à Tadmettre. Mais c^est à sa place même, c'est dans la pensée individuelle du stoïcien romain que je veux la considérer. Or, lé, elle a pour conséquence nécessaire que Thorame doit vivre seul, et que la société est un état contraire à sa destination. En effet, quand Sénéque appelle la vie réglée sur la nature, c^est «à-dire, sur la raison, rem facitiimam, il suppose évidemment Thomme isolé ; car il ajoute aussitôt : Sâd hanc difficilem facit comnmnis insania* Or, quel est le remède à ce mal ? Il est bien simple : que le genre humain tout entier devienne un agrégat de rationalistes juxtaposés ; ou plutôt qu^il n''y ait plus de genre humain, plus de société ! On croit voir ici une des sources trompeuses où Rousseau a puisé ses tristes rêveries anti-sociales.

Sénéque, nous Pavons vu, s'^exprime avec une haute et éloquente conviction sur Tessence de Tâme humaine. Son erreur, erreur grave, qui explique et réduit à sa juste valeur la plus hrillanle partie de ces pages, con*

\ Ô9 ) 'Skie i faire de cette àme une portion même de la dîvi- Dilé. Du moins, le Portique était-il fidèle à cette doctrine alliére? Dans Tesprit de chacun de ses adeptes^ la plus noble pairie de rhomme était-elle ainsi déifiée? &éias ! non : la pensée stoïque^ enflée et bouffie, s^affaissait soudain, et tombait tout à plat, d^'un spiritua*- IlSBie exagéré dans un ridicule matérialisme. Dans cette secte, dé graves personnages n^affirmaient-ils point que l^àme d'^un homme écrasé par une grosse masse ne peut sortir^ et se disperse dans le corps, faute de pouvoir trouver une iltsue ? Sénéque, qui cite cette bizarre opinion dans sa Lettre 57, la repousse, il est vrai, mais avec quoi ? avec des comparaisons purement matérielles de Tesprit assimilé à la flamme, à Tair, à la foudre !

Résumons, en terminant, les causes de cette emphase déclamatoire qui, dahft tous les écrits de Sénéque, choque les esprits sains. Espagnol de naissance^ cet auteur est pour nous, dans Tanliquilé, lé tjpe de Texagération ibériennej qui s'est perpétuée dans Tenflure castillane. Il professait d^ailleurs une philosophie guindée, éprise du magnumque loqui nitique cothurno. Me fallait-il pas aussi sacrifier au goût du jour ? Le langage philosophique, ingénieux avec élégance et noble dans sa simplicité, ne se faisait plus entendre dépuis la mort de Cicéron; et Ton peut croire que, sans ses fréquentes antithèses, ses métaphores alambiquées, ses allusions forcées, sans celte démangeaison d^aiguiser toujours une

( ioo )

pensée parfois noble et grande, et de tonrner la chdte de sa phrase en une pointe, Sénéque eût été moins goûté de ses contemporains blasés. Graindrait-on de se tromper en ajoutant que la tyrannie de^quélques monstres couronnés a pu contribuer à monter les esprits distingués sur cet étrange 'diapason ? A force dB se roidir contre un despotisme sanguinaire, l'esprit, comme Tàme, perdait son attitude naturelle. L^écrivain n'^était plus un homme ; c^étft4t un lutteur surexcité par un secret désespoir : < Je yeux, dit quelque part Séoéque, mettre en saillie chez mèi et tendre tous les muscles de l'atkléte. » Lucain, ainsi que le philosophe son parent, dut sentir se renforcer ses habitudes de déclamateur par cet impérieux besoin de résister à Toppression. Triste privilège d^un pouvoir violent, qui jette dans une fausse voie les intelligences, alors môme qu^il ne peut avilir les caractères !

NOTES

SUR

vmmm population de la lorraine,

VAB M. AVG. DZOOT.

M. Bureau de La MalIè a publié, dans le recueil de r Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (1) , un mémoire fort intéressant dans lequel il a cherché à prouver que la France possédait, au XIY" siècle, une popu* lation aussi considérabla que de nos jours. Un manuscrit de la bibliothèque nationale, ancien fonds, n^ 9475, et intitalë : Oesi la manière dont le subside fut faict pour rost de Flandres 528 (1328), et que il monta, sel- Ion ce que- on peut trouuer par les comptes renduz^ ce manuscrit établit (2) qu^en 1528, sous le régne de Philippe de Valois, on comptait, dans les seules terres dépendantes de la couronne et sujettes à Tirnpôt de Vayde, 24,171 paroisses, contenant 2,564,857 feux. Si on multiplie celle quantité de feux par 5, qui est une

(1) Tome XIV, seconde partie, p. 56 et suiv.

(2) V. folio 167 ^0.

vaoyeooe évidemment trop faible pour une époque où les familles élaient^ en général, bien plus nombreuses quVlles ne le sont aujourd'hui, qi^ obtient un chiffre de^ 42,824,185 habitants. Il 6ut y ajouter encore : 1® les nobles et les personnes attachées aa service du prince ; 2^ le detgé séculier et le clergé régulier; 3<^ tous les individus qui possédaient moins de iO livres parisis, tant en meubles qu'en héritages, et qui étaieat, en qualité d'indigents, dispensés i^ contribuer au paiement de l'aide (1). Or, si Ton joint aux 12,824,185 habitants taxés pour l'aide les trois classes de personnes qui n^y contribuaient pas, on arrive £aicilement au chiffre de 1 5,000,000 d'àmea ; si l'on se rappelle que les terres dépendantes de la couronne ne formaient pas la moitié de la France actuelle, et si ^Pn, fait observer que les provinces et lç& pays qui ne Élisaient pas partie du domaine royal devaient être relativement aussi peuplés que celui-ci, on est porté naturellement à conclure qu'au commencement du XIY* siècle la France devait avoir au moins de 30 à 35,000,000 d'habitants.

n est bon encore de remarquer que les chiffres fournis par le manuscrit sont corroborés par d'autres indications également concluantes. Ainsi, la ville de Paris possédait déjà, â cette époque, une population fort considérable. En 1315, sous le régne de Philtppe-le-Bel, les bourgeois de Paris montrèrent â une revue 20,000

(1) y. folio 169.

( 103 ) •avaUers et 30,000 hommes de pied (1); en multipliant ces nombres par 6, nous obtenons 300,000 âmes ; et comme il ùktxi y ajouter les nobles , les serviteurs du prince, le clergé séculier, les moines, les religieuses, les infirmes et les indigents, il y a lieu de conclure que Paris avait dés lors à peu prés 400,000 habitants. Le manuscrit 9475 fournit un renseignement de même nature. En 1328, Paris et Saint-BIarcel comptaient 35 paroisses et 61,098 feux, imposables ;. ce nombre multiplié par 6 donne 366,588 personnes contribuant à Taide ; ce qui semble de plus indiquer que la population de Paris avait un peu augmenté pendant les quinze années qui séparent 1313 de 132a.

Il est certain, d^un autre c6lé, qu^aux XY* et XYP siècles la populatioa de la France en général, et celle de la ville de Paris en particulier, n^ëtaient plus aussi fortes que sous le régne de Philippe de Valois ; mais celte décroissance doit être attribuée â la peste noire et à plusieurs autres épidémies meurtrières qui ravagèrent alors PEurope, ainsi qu'eaux guerres sans nombre qui eurent lieu pendant les XIY* et XY^ siècles, et notamment à celles qui furent le résultat de la rivalité entre la France et FAngleterre.

Occupé de recherches sur la Lorraine, dont j^essaie d^écrire Thistoire, j^ai examiné avec soin tous les docu-

(1) V. la cbroDÎque métrique de Godefroi de Paris, édition Ba« choD, p. 194 et 195.

mcQts qui ponvaient m^éciairer sar la population de ee pays pendant le moyen âge ; mais j^avouequef ai trouvé peu de choses, si ce n^est pour ks XV* et XVi* siècles; j^ai toutefois jugé à propos de réunir ces notes éparses, dans Pespoir qu^elles pourront être complétées plus tard.

L^examen aUenlif des documents originaux du XII* siècle, du XIIP et du commencement du XÏV% in'*a donné la conviction que la population de la Lorraine était alors fort nombreuse, sans quelle fbt peut-être aussi considérable qu'aujourd^hui. Les villes n^étaient pas trés-peuplées ; mais la plupart des villages actuels existaient déjà, et si Ton doit reconnaître qu^ils n^avaient pas tous beaucoup d^habitants, il faut faire observer que Ton voyait, au moyen âge, une assez grande quantité de villages qui n^'existent plus, et qui ont péri à la suite des guerres et des épidémies dont la Lorraine a été sonvent la victime. J^ai recueilli, depuis longtemps, les noms de ces villages détruits ; plusieurs ont disparu entièrement et sans laisser aucune trace ; d^antres sont encore représentés par quelques maisons isolées, une censé, un moulin, etc.

Dans la crainte que Ton ne m^accuse d^exagérer â dessein le nombre des villages dont je parle, je vais en transcrire les noms, en ajoutant que je suis loin, sans doute, de donner ici une nomenclature complète de tous les anciens villages lorrains qui ont été détruits, soit au XYII® siècle, soit anlërieurement.

DSomlle, vînage prés de Cômmercy ;

Maceronville, idem ;

Deailly, bourg dont od ne voyait ptug; aacan vestige^ aa XVIIl» sîêcre;

Anpz oa Danez, village entre Anthelupt et Crévic ;

Refiroicourt , bourg prés de Saint-Mibiel , détruit aa commencement du XVP siècle ;

Roville, village prés de Yandeléville ;

Sommiéres, village prés de Yoid:;

Hagéville, village prés de Bourmont ;

Urcourt, village près de Doncourt-en-Jamisy ;

Yassécourt, village prés de Saint-Mihiel ;

Veseval ou Veiss-Val, village "préside Raon-FEtape ;

DlaxoDce, village prés de Yavincourt ;

Barville, village;

Mouché, village prés de Reménoville ;

Sessing, village entre Albestroff et Léning ;

AUencombe, représenté par un hameau ;

Saint-Epvre, prés de Deuxville, représenté par une censé ;

Hémoal ou Himont, village prés d^Athienville ;

Bosserville, représenté par un hameau ;

Bourmont» village entre Salivai et Yic ;

Carey, village prés de Burtioncourt ;

Saint-Barthélémy^ village dans la vallée de ce nom, audessus de CfaampigneuIIes ;

Midreville, village prés de Diarville ;

Mexety village entre Domptai! et Haussonvilie ;

Concourt, village entre Aolnoy-sur-Seille et Craiocourt;;

YaimboîS) village prôs de Fraimbois y

Récling, village prés de Qaébling ;.

Hao-sur-îSeille,. représenté par un hameaa, ;:

INldrequing^ village prés de Lunguin^bei^ ;

Jarra, village prés deLeyr ;

Yrécourt, village prés de Malaucourt ;

Malnoy ou Mannoy,. village prés de Nomeny i^

Molzey, village prés d^Ajngeray ;

Barisey-la^Plancbe, village prés, de Bariseyrla-Côle ;

Village sur le mont Saint-BI|chel (prés de Toul) ou au; pied de ceUe montagne i

Yétricourt ou Vitrincourt, village prés de Pulligny ^

Moranviller, village prés de Reménoville ;

Rptterbach, village prés de Saint-Louis ;

Saint-Hilaire y village du Yermois ; il n^en reste c^iA-

Téglise ; Sarixin, village prés de Xouaxange ; Gossoncourt) village prés de Yannecourt ^ Blaincourt, village prés de Yilcey-sur-Trey i Butzel, village prés de Bickenholtï ; Tirey, village prés de Pont-à-Mousson ; Petit- Yirming, village prés de Yirming ; Galba, village prés d^Imling ; Hublange, village prés de Guéblange ; Kraoïsweiler, village prés de Brouviller ;, Saint-Clément, village prés de Prény ^ Boulaincourt^ idem %,

(107) Irsoncourt ou, Ressoncourt, TÎllage pré& de Rcmber-.

court ; y elaine, Tillage préi d^Omelmont ; Hardeval, village prés de Hammeville ;; Carlenaj, village prés d^Haroué ; Logne ou Loigne, village ; Grusburn, village prés de Yarsberg y Belring, village préa de Coume ou Coùm ;. liahelley idem ; Bleuting, idem ; Basse-GiraumoDt, village préfi de. Giraumont j;

Paravilliers, village prés de Woël ; JoDvelle, village près d^Ameuvelle ;

Surcelle, village près d^Auzainvilliers ;

Moncourt, village près de Clérey-Ia-Côte ;

Village doDt on ignore le nom, prés de Parey-sousr HoDtfort y

Berthaucourt) village prés de Lavoye ;

Henoncourti village prés de Triaucourt ;

Riaucourt ou Ridcourt, village prés de Rembercour^. aux-Pots;

Agéville, village entre Gontrexéville et Dombrot ;

Norbépaire, village prés de Wisembach ;

Village dont on ignore le nom, prés de Pent-lez-BoQr Éaiys;

Toulon, village prés de Nomeny ;

CoÎDville, village prés d^Auboué ;

Terlange^ village prés de Luttange y

( »08 ) Hancey, village prés de Lullange; Barex, village près de Maxsladt ; Dommartin-au-Foui, village prés de Boncq ; HerTaville , village prés de FliO', représenlé par m»'

oeote-; Ehrling, village prés deHilbesIieim, représenté par do.

monllD i Pesiincoart, village prés d'Eioviflo-; Ghevillon, village prés de Juville ; Adoménil, village prés de Hehamvîller, représeolê par

une cenge ; Xandronviller, village prés- de Tonnoy, représenté par

une censé.

Remicourl, village prés de Naocj, représenté par un

ohAteau et une ferme.

A ces quatre-vÎDgt-qualre baui^s ou villages qui oat disparu à peu prés eotiéremenl , il faut ajouter ud grand nombre d^abbayes et de prieurés, qui renfermaient quelquefois beaucoup de religieux et de serviteurs, et dont il ne reste que le nom et quelques ruines; il faut 7 joindre encore plusieurs villes qui ont péri, ou qui sont devenues des villages ; Arches et Vaudrevaoge n'ont conservé aucune importance, et la ville de Lamotbe-a été rasée et anéantie.

J*ai dit plus haut que les villes lorraines avaient moini

d'habitants an moyen Age que de nos jours ; mais cette

doit pas s'appliquer à toutes les Tilles

. Ainsi, Helz eut toujours une population

( 109 0 cdnsidérable;'et, éi Ton peut s'eo rapporter à Prailloti) la peste, qui ravagea la Lorraine dans la seconde moitié du X^siède, aurait enlevé dise mille personnes dans cette grande cité (l). En 1306, TEvôque Renaud de Bar, qui venait d^ètre brouiHé avec les BIeâsii&, et qui avait juré de ne rentrer qu^en bonne compagnie dans sa ville épi* scopale, se réconcilia avec les bourgeois, et, pour ne pas manquer à son fforméût, il entra dans Metz, le dimanche des Rameaux, avec la procession qui se composait de plus de soixante mille individus (2). Je veux bien avouer que la dévotion et la curiosité avaient dû attirer dans ce cortège beaucoup de personnes étrangères^ la ville de Metz ; mais il faut reconnaître aussi que cette cité possédait alors une population bien plus nombreuse que celle d^aujourd^hui.

Un fait rapporté dans Thistoire des évoques de Verdun démontre que cette ville était trés-peuplée au XIII^ siècle. On sait que les Verdunois avarient toujours fait un grand négoce et qu'ils avaient étendu an loin leurs

" (1) "Ç. Galmet , Histoire de Lorraiae, l'« édit., t. 1, col. 886. (2) Chronique do doyen de Saiot-Thiébaut, citée par Galmet, ibid., t. II, col. 482. Dans les chroniques de la ville de Metz, publiées par M. Huguenin, le nombre des assistants à la procès* sion est évalué seulement à quarante mille ; v. p. 36. J'ajoute que la chronique du doyen de Saint-Thiébaut, publiée par Dom Galmet (ibid., t. U, preuv., col. clxx et suiv.), ne dit rien de rentrée de Renaud de Bar.

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