‹ Mémoires de l'Académie de Stanislas (volume 5)Chapitre 22 sur 57 · VILLE JOSQU^A SA MORT · texte numérisé non relu

VILLE JOSQU^A SA MORT

La dernière période de la vie de Callot n^esl ni la moins féconde ni la moins brillante. Si elle fut douloureuse pour la Lorraine, elle donna au plus illustre de ses artistes Toccasion d^ajouter à tous les titres qui le recommandent à la postérité, celui de grand citoyen.

Gaston, frère de Louis XIII, sVtait réfugié à Nancy dés 1629. Il quitta la Lorraine en 1630, après avoir fait son accommodement et obtenu une partie de ce qu^il demandait. Brouillé de nouveau avec son frère et avec Ri-

( 2M ) chelieu, Gaston revint à Nancj au mois de mars i 65 1 • Ce n^est pas ici le lieu de raconter en détail les événemenls politiques de Pëpoque. Il suffit de rappeler que le mariage^ secret d^abord, divulgué plus tard, du frère de Louis XIII arec Marguerite, sœur de Charles lY, fut la cause oo plutôt le prétexte dont se servit le cardinal de Richelieu, pour envahir 4a Lorraine. L^armée fran» çaise, trataantavec elle un immense équipage de siège, se présenta devant Mancy le 26 août 1635. Il entrait alors dans la politique du cardinal de faire une guerre et une conquête sans danger. Nancy fut la proie désignée. On la croyait facile é saisir. Richelieu, voulant que son maître eût les honneurs de cette capture, le prévint en toute hâte. Le roi, parti de Monceaux le 19 août, couchait à Saint-Nicolas le 50, et faisait le lendemain le tour de Nancy, à une portée de mousquet des remparts. On n^avait pas attendu cette inspection pour recoûnaitre que les fortifications, chef-d^œuvre d^Orphée de Galéan, faisaient de la capitale de la Lorraine une des plus fortes places de PËurope. La tournée du roi ne fit que confirmer cette vérité, et les assaillants craignirent que, malgré tous leurs efforts, le siège de Nancy ne devint aussi long que celui de la Rochelle- Plusieurs attaques fort vives furent néanmoins dirigées, mais sans succès, pendant les premiers jours de septembre, et Ton désespéra de rendre la brèche praticable avant Phiver. Gomme il ne convenait pas à Richelieu de subir les longueurs d^un blocus, et encore moins d^avouor son im-

(25Î ) tiuissaoce, H eut recours â la ruse. Charles IT, Irompé par le cardinal , qui était allé le trouver â Charmes y s^engagea â remettre, pour quatre années, sa capitale entre les mains du roi. Richelieu n'^a pas honte d'*explfquer dans ses mémoires qu^il eut soin dMnsérer au traité des clauses ambiguës, dont il comptait se prévaloir pour ne pas opérer la restitution au terme fixé. Ayant découvert la ruse, le duc de Lorraine voulait rentrer A Rancy et s^ défendre jusqu'^à s^ensevelir sous les ruines de la ville; mais, retenu au quartier royal, contre le droit des gens, il fut contraint de s^exécuter et ordonna d^ouvrir les portes.

En vertu de ce traité^ Louis XIII entra dans Nancy le 35 septembre 1635 (*). Vainqueur sans combat, il voulut que Tart fît mentir Tbistoire et transformât en glorieux triomphe la perfidie de son ministre. Persuadé que la conquête lui avait asservi le cœur et les talents des Lorrains, aussi bien que leurs personnes, il manda Jacques Callot et lui proposa de graver le siège de Nancy.

Le monarque avait mal jugé le patriotisme lorrain. Le sentiment de la dignité nationale était froissé, mais non éteint ; refoulé, mais vivant encore dans le cœur de Tartiste. Il refusa, noblement, simplement, sans phra-

(*) Yoy. les Mémoires de Richelieu el ritioénire qui se troore dans le tome 1«' do recueil de Mesnars cl Baschi-d*Aabaîs.

ses {*]. Cette délicatesse da cœur fat comprise; le roi n^JDsista pas.

Un^eo fut pas de même des courtisans, qui tous vou* laient se faire immortaliser par le burin créateur de tant de merveilles. Ils entourent Callot, sMndignent contre son refus. « On saura bien, disent-ils, vous contraindre â obéir au roi. > — Je me couperais plutôt le pouce, répond ren&nt de Nancy, qui les quitte étonnés et comme interdits de trouver tant de grandeur d^âme dans un citoyen de la ville dont les portes venaient de s^ouvrir ^i facilement devant eux (32).

Telle fut cette noble réponse diaprés le témoignage de Félibien, auteur contemporain, et c^est ainsi que rimpartiale histoire doit la rapporter. Les écrivains qui ont voulu exalter le patriotisme si vrai et si sincère de Callot ont cru qu^il était plus dramatique, plus saisissant, de lui faire adresser au roi sa réponse. Les récils du temps n^en contiennent pas la moindre trace. La mise en scène de cette anecdote a été arrangée par les auteurs modernes qui n^ont pas réfléchi que Callot, formé, pour ainsi dire, à la cour de Cosme II, admis à*la familiarité de ce prince ; Callot, qui avait vécu à la cour de Henry II,

(*) Félibien lai fait dire ces simples mots recueillis da temps de Callot par sa famille et ses amis ; « Sire, je sois Lorrain, et je crois ne devoir rien faire contre Tbonneur de mon prince et de mon pays. » Paroles admirables de convenance et de simplicité. Voy. aux notes celle qui porte le n** 33.

( 234 ) de Charles IV, de rin&Dte, qui avait été reçu â Paris par Louis XIII lui-^méme, connaissait mieax lu égards qu'ion doit à an souverain, f&t-il Poppresseur de son payt* Quelle apparence d^ailfeurs que le roi ait ainsi fait une menace non suivie d^effet !

Le récit de Félibien nous parait le plus prés de la vérité, non-seulement parce qu^il est le plus ancien,tnais surtout parce qu^ft est conforme aux convenances. Du reste, il est constant que la réponse de Callot fot rapportée au roi par ceux qui voulaient rengager â employer la violence contre Thumble graveur. Cette démarche tourna encore à la confusion de teurs auteurs et Louis XIII se contenta de dire : « Moosieur de Lorraine est bien heureux d^avoir des sujets si âdêles et si affectionnés » (33).

Le disciple de Richelieu , voyant qne la crainte était impuissante pour vaincre la résistance de Callot, voulut employer d^autres moyens. Dons, honneurs pensions, tout fut offert ou prorois pour séduire Tartiste. qui demeura inébranlable. Il refusa les offires d^un roi puissant et victorieux,' pour rester attaché à un prince opprimé, ruiné, et dont il n^avait plus rien à attendre ni à espérer.

Non-seulement Callot ne voulut pas célébrer la prise de Nancy, mais il éternisa dans des pages justeaaent célèbres le souvenir des malheurs que souffrant sa patrie. Les Misères de la guerre parurent Tannée mène de la prise de Nancy. L^auteur, en dépeignant la vie du soldat, représente les misères quMI endure et tontes celles

quMI fait souflHr c au pauTre peuple. > Ce sont autant de tableaux < faits sur le naturel, » comme on disait alors ; G^est la nature prise sur le fait, c^est Thorreur de la guerre représentée sous sa forme la plus saisissante. Callot n'^avalt d'abord gravé sur ce sujet que six petites planches qu^on retrouya ensuite et qui furent publiées après sa mort. Cest le premier jet, la première inspiration dont on reconnaît le développement dans les dix-huit pièces qni composent la suite incomparable connue sous le nom de Grandes misères. Ce cbef-d^œuvre est un véritable poème gravé qui n^avait pas besoin des vers de Hauteur ponr passer à la postérité. Bien que Callot semble affecter de rester dans les généralités, on comprend que ce sont les misères de la Lorraine quMl a voulu décrire et pleurer.

Ne pouvant supporter la vue des malheurs que subissait son pays, Callot avait formé le projet de se retirer à Florence avec sa femme'. Ses pensées se reportaient avec joie vers cette ville, théâtre de ses premiers succès. Il aurait sans doute accompli son dessein^ si Pëtat de sa santé lui eût permist d^eatreprendre ce voyage*' Depuis longlempa il souflSrail cruelleiaent d^une maladie d^estomac^ oecasiettoée par son travail opntiàfre, qui le forçait â se tenir eontifiuellement courbé. Aussi, quelques années avant sa mort , travaillait-il debout, à la manière des peintres, en se servant d^un chevalet.

Mous tt^indiquerons même pas ici les norubreux travaux que Callot, malgré la maladie cruelle dont il était

( 256 ) alUqaé, exécata à Ifancj depois son retour de Paris Jusqu^à sa mort. On en trouYera la liste dans le Catalogue de rœavre. Nous donneroDS seulement quelques détails sur sa manière de graver et sur son genre de vie. Us achéyeront de &ire connaître tout l'homme. Rien de plus simple, de plus sage, de mieux réglé que celte belle existence. La promenade de grand malin avec Jean , son frère aîné ; au retour , la messe et le travail josqu^à llieure du dîner; quelques visites, puis encore le travail jusqu^au soir, même à la lampe peu* dant rbiver : telle était la distribution de son temps. H recevait beaucoup d^amis, de visiteurs, qui s'entretenaient avec lui pendant qu^il gravait. Lorsqu'^arrivail la belle saison, il passait alternativement quelques mois soit à sa maison de campagne à Yillers près de Nancy, soit à celle de son père à Bainville prés de Pont-Saint- Vincent (*}. Du reste, depuis son mariage, Gallot était

{*) Cette maison sppsrteDait dès 1587 sa gnnd-pèrc de OSki. Elle existe encore aiijoard*hai dans Tétat où elle se tronvait an dii-septièsM sîède. Jacqnes GtUot en est devenu propriélMre en 1652. Après sa nMirt, elle fni aeqnise par son fière Jean. Elle appartient maintenant à M. Bonllignj qû connerfe plosieurs titres de propriété dans les quels figurent Tillustre gratenr» son père et ses frères.

On voit encore dans T^ltse de BaioTÎHe une tombe qui renferme les restes ë'un frère et d*ane sœur de Gallot, morts jeunes, en

devenu rhomme dMnlériear,de coin du feu ; il allait rarement à la cour de Charles lY dont les seigneurs les^plus illustres venaient lui tenir compagnie pendant ses travaux.

Durant son second séjour à Nancy, Gaston d^Orléans n^avait pas de plus grand plaisir que celui de causer avec Caliot. Il venait chez lui, sous le prétexte décommander divers ouvrages; il aimait à le voir travailler; on dit même qu^il voulut prendre de lui quelques leçons. Gallot fit pour le Prince une suite de dessins à la plume qui sont restés longtemps en la possession de la famille Silvastre (*).

Sans jamais cesser d'être égal à lui-même, Caliot avait un peu changé sa manière de travailler, depuis qu^il était sorti de Florence» Il ne se servait plus du burin que pour nourrir et fortifier, aux endroits convenables, les travaux de sa pointe vive, légère, et toujours infiniment spirituellei La portée de son esprit devait aussi subir quelques V variations. A part les morceaux qu^il grava à Nancy, lors de son retour d^Italie et dont les dessiils avaiefit été certainement composés â Florence, on le vit abandonner presque complètement le grotesque. Il semble que ce qui avait d^abord contribué à sa réputation ait été dédaigné par lui, lors que sa pensée eut acquis plus de noblesse et d^élévation.

C^est un préjugé trop généralement répandu que Tcdu-

{*) Voy. la note n° 9.

( 258 ) ▼re du célèbre (praTeur de Nancy se compose en ^ande partie de ce qu^on appelle valgairement/E^tir^^à ia Cailoi. Les pièces de ce genre ne forment pas le dixième de ses ouvrages, et il n^en avait pas gravé une seule depuis son mariage. La vie de famille, la maturité de l^e lui avaient fait reconnaiire quMI ne devait plus demander ses succès à ce genre dont le public finirait par se fatiguer. Aussi peut-on constater, à partir de lt»35 jusqu^à sa mort, une sévérité toujours croissante dans sa manière et dans son style.

Il ne revint qu'une seule fois à son ancien genre ; mais ce retour était commandé par la nature même du sujet. La Tentation de saint Antoine offrait une merveillense occasion de développer les fantaisies bizarres auxquelles Gallot s^abandonnait autrefois. Il avait essayé d^aborder ce sujet, lors qu'il était à Florence; mads le succès n^avait pas répondu à son attente. Aussi la planche italienne n^a-t-elle donné qu^un très-petit nombre d^éprenves plus rares que belles. €allot la jugeait lui-même indigne de son talent, et elle a été retrouvée dans les premières années de ce siècle entièrement rongée par le vert de gris. Dans le morceau qu^il grava, sur le même sujet, pour le duc de la Yrillière, Callot délaissa tout à fait sa première pensée et sut introduire dans ce nouveau chef--d'œuvre un mélange de sérieux et de comique, de grotesque et de grandiose, digne du Dante et de PArioste (54).

La fatigue, Tépuisement, occasionnés par tant de tra-

( M9 ) Taux, aggravèrent la maladie dont Callot élaît aUeiat Le mal fit de rapides progrès^ et, le 24 mars 1655, il fut enlevé à sa famille et à ses amis. Il avait 45 ans. Il &l enterré auprès de son père dans le cloître des Cordeliers de Nancy (94).

Telle fui cette noble vie entièrement consacrée au culte des arts. La progression du génie de Jacques Gai* lot est marquée par trois périodes bien distinctes. Les huit années de 1609 à 1617 sont entièrement consacrées â Tétude. Il travaille à Rome sous Philippe Thomassin^ plus sérieusement et plus fructueusement sous Jules Pasigi, dont Tinfluence sur les progrès de notre artiste n^a pas été assez remarquée. On a trop dit et répété que Callot s^était entièrement formé lui-même. La source de cette erreur est dans Tépitaphe que seâ amis inscrivirent sur son tombeau. On y lit qu^il n^eut pas de mal-* tre : Nulio docente magiêtro. La postérité a pris cette expression trop è la lettre. L&& contemporains ont seulement voulu exprimer que Callot se perfectionna tellement dans son art, qu^il fut vraiment créateur en ce sens qu^il acquit une manière qui n^apparttent qu^à lui. Mais il faut bien se garder d^en conclure, comme on Ta faiti qu^il parvint à cette haute puissance de talent s«ds guides, sans con^ils, sans efibrts. Sa première pièce, gravée en 1607, ne &it nullement pressentir un artiste supérieur. Il avait cependant alors reçu, à Nancy, les leçons de Claude Henriet et de Démange Crocq, A Florence, celles de Canta Gallina. Plus tard il étudia sous

Philippe Thomassin à Rome, et il se perfeclionna à Florence sons^Phabilc direction de Jales Parigi. Il n^en est pas des arts du dessin comme de la poésie, de ta musique, où des natures exceptionnelles se rérélent tout dV bord et parviennent d^un seul bond aux sommités d^ Part. La peinture, la sculpture, la gravure exigent, indépendamment de grandes dispositions naturelles, de longs et pénibles efforts. Callot n^échappa pas à èette loi nécessaire. Hais, une fois qu^il eut acquis tout ce que Tétude pouvait lui donner, il devint sûr et maître de lui. Il avait alors environ 25 ans.

Cest de cette époque que date la seconde période, qui s'inaugure par la Guerre d'amour, les Caprices et tous les chefi"d^œuvre qu'ail 6t à Florence, chefs-d'œuvre dans lesquels le grotesque a sa part aussi bien que le genre sérieux. Cest cependant à cette phase qu^il faot presqu'exMusiveraent reporter ce qu^il y a de comique dans l'œuvre de Callot (36)« Si, lors de son arrivée eo Lorraine, il donna plusieurs pièces ou suites de ce genre, ce sont évidemment des souvenirs d'Italie.

Quand il eut épuisé ses réminiscences italiennes, le talent de Callot devint plus élevé. 11 ne copia pins, mais il composa des sujets religieux et il réussit dans ce genre aussi bien que dans le comique. A partir de 16^6, il créa la représentation des scènes militaires, genre A peu près inconnu jusqu'où lui. Il le porta au dernier degré de perfection dans ses Grands Sièges et ses Misères de la guerre, qui feront toujours le désespoir de tous les

C.«6i) graveurs et Fadiniration des vrais connaisseurs. Si Von compare ces pièces avec les Balaîlles des Hédicis, gravées au burin à Florence, on reconnaîtra facilement combien celles-ci sont inférieures aux chefs-d^œuvre dus à la pointe magique de Tartisle, pendant les dernières années de sa trop courte existence.

Le caractère dislinctif des compositions de Cailol, sur* tout de celles qui appartiennent aux deux dernières phases de sa vie^ est Toriginalité. Quelque sujet qu^il traite, m4me dans les genres les plus opposés, le maître est toujours lui-même ; de telle sorte que sa manière le fait reconnaître facilement et du premier coup d^œil. Mais ce sceau particulier a été surtout imprimé sur les morceaux où la fantaisie domine. A ce point de vue, il devait frapper un écrivain de la rêveuse Allemagne- qui s^est senti entraîné par la tournure de son esprit vers les ouvrages de Tartiste lorrain, auquel il ressemble par plus d^un trait. Mous voulons parler de Fauteur des Contes fànta3liques, qui s^est inspiré de notre maître dans ses Fantaisies à la manière de Callot. Aussi Hoffman s^écrie-t-il : < Pourquoi ne puis-je me rassasier de tes ouvrages bizarres et fantastiques, 6 maître sublime? — Pourquoi toutes tes figures, dont souvent un seul trait hardi sufBtà marquer les contours, restent-elles si bien gravées dans mon esprit? Si je contemple longtemps tes compositions si riches, quoique formées des éléments les plus hétérogènes, je vois s^animer peu à peu leur mille et mille figures ; et celles même qu^on distinguait à peine sur les fonds les

plus éloignés, se développent et s^avancent^ pour uftû dire, colorées des tons les plus vigonrens et les pte naturels •>

» Je sais que des critiques scrupuleux lui ont repro-' ché une disposition fautive de la lumière ; mais aussi ne s^est-il pas créé un art qui dépasse les r^les de la peinture, ou plutôt ses dessins sont^ils antre chose que les magiques effets des apparitions merveilleuses qa-évo« quait son ardente imaginaliott? Héme dans les scènes empruntées à la vie commune, dans ses cortèges, dans ses batailles, o^est un caractère d^animatton tout particulier qui donne à ses groupes, à ses personnages, je ne sais quel aspect bumahi et surnaturel à la fois...» (*)

II nous semble, en lisant ce jugement porté par le màttre du conte fantastique, entendre Callot lui-même apprécier ses propres ouvrages.

Si la fantaisie domine dans la plupart des clie&*d^œuvre de Callot, on y distingue aussi à un assez haut degré la verve satirique et railleuse. CTest pour cela qu^on a voulu souvent trouver des assimilations entre notre maître et les écrivains de son temps. On Ta comparé an poëte Régnier avec lequel il n'a que des rapports bien éloignés. Si Ton voulait en trouver de plus frap^ pants, il faudrait cbélrcber en arriére dans le siéde où est né Callot, pour arriver jusqu^à Rabelais. Sans parler des analogies frappantes qui existent entre ces deux

(*) Traduction de M. Henry Ëgmont.

es|Nrits^ il suffit de cappeler que Tauteur d& Pantagruel

passe pour a?oir dessiné les Songes drolatiques. So

rapprochant ces dessins de ceux des Gobôi ou des

BalU, on voit sans peine que l'airtear de ces dernières

eomposilions est Théritier en ligne directe du spirituel

curé de Meudon. Rien ne prouve cependant que Gai*

loi ail lu Rabelais* On serait tenté de croire qu^il ne

Ta pas connu ; car il lui eût été bien difficile de ré-

slsler au plaisir de retracer quelques-uns des faits et

gestes pant^ruéliques. Deux siècles plus tard, un autre

Lorrain^ héritier lui-même du génie de son compatriote,

afioement traduit et rendu visible Tesprit du grand La

Foolaine. Le légitime succès qu^ont obtenu les Fables

Hiastrées fait regretter que leur auteur, A défaut de son

Aevancier, ne se soit pas attaqué à Rabelais. Pourquoi

faut-il que des natures aussi riches que celles de Gallot

el de GraadYÎUe aient été brisées dans la force de Tàge

et du talent, en laissant à la postérité le regret de ne

pas jouir des chefs-d^œuvre qu^on pouvait espérer leur

voir produire encore !

Kous avons assez indiqué dans le cours de cette notice les traits principaux du génie et de la manière de Gallot, comme graveur à Teau forte et au burin, pour quMl soit nécessaire d'y insister plus longtemps. IL ne nous reste plus qu^à nous expliquer sur une question fortement controversée; c^est celle de savoir si Callot a peint (37).

Que Calloty étudiant à Florence dans Tatelier de Jules

Parigi, ail essayé de manier le piocea», cela n^eat pas impossible, quoique rien ne soil moins établi* Haia qnMl ait produit, en Italie ou ailleun, des tableau finis et remarquables, c^est ce qui parait tout A fiât imposaiUe.

Constatons d'abord un fiiit bien certain : c^est qu'en quittant Rome et Tatelier de Philippe Tbomas8in,Gallot savait à peine dessiner. Il élut raide et incorrect. D^ailleurs il travaillait alors pour gagner sa vie ; il n^vait donc pas le temps de se livrer A la peinture, que Tho<massin n^a pu lui apprendre, puisqu^l ne la savait pas luiHuéme.

Si Ton admet pour un moment que Gallot, fermé par les excellents conseils de Jules Parigi, a essayé de devenir peinlae , et qu^il y soit parvenu , il est indubitable que ce génie si franc, si original, si primesautier, a dû marquer ses œuvres de quelque cachet particulier qui, par son originalité, lea distinguera de toutes les autres et les fera reconnaître du premier coup d'oeil. Oa ne remarque rien de semblable dans les tableaux qu^oo attribue A Gallot* Les uns ont le caractère italien, les autres sont d«is le genre flamand, d^autres eidin se rapprochent de Técole allemande.

Ce qui a fait attribuer A Gallot les tableaux qn^on voit A Rome, A Florence, A Tenise, A Munich et A Nancy, c^est que presque tons sont des imitations des gravures qu^il a faites. Gela ne prouve rien autre chose sinon que la réputation de Partisle était telle, que des peintres, plus ou moins habiles, n^onl pas hésité à fixer sur la4oiIe ses

compoailioos gravées. C'est peuMIre la seule fois que les r6le& aaronl été aiosi intervertis) et ce nouveau genre de gloire était réservé à Tillustre Lorrmn. Le fait n^en est pa» moiiis eertain, et Ton ne fora jaaaais croire à personne que Gallot ait pu peindre en Italie, et dans le goût de Técole italienne, la série de douze tableaux ^^on moRlre au palais Corsini, et que Mibbi appelle la Yie du soldat, en les attribuant à notre maitre. On a vu que les gra^ares originales ont été inspirées à Gallot lors de rinvasion de la Loiraine, quinze ou dix4iuit mois avant sa mort ; les tableaux n^ont donc pu être exécutés en llaUe. Puis, si Ton rapproche par la pensée ces toiles de celles qu'on voit à Nanej, on est forcé de convenir que la même main n^a pas pu exécuter lesanes et les autres.

Il / a quelque chose de plus fort et de plus convainc cant que les raisonnements, les appréciations, les attributions intéressées faites par les possesseurs ou par les gardiens, c^est le silence des auteurs contemporains et de ceux qui ont écrit sur la peinture. Baldinucci, qui a connu les nombreux amis que Callot avait laissés à Florence, a décrit avec un soin minutieux une grande partie de son œuvre gravé ; mais il ne dit pas un seul, mot de ses tableaux. Le même silence est gardé par le florentin Lanzi , conservateur de la galerie de Florence , qui n^auralt pas manqué d'y recueillir les renseignements dont Baldinucci «aurait négligé de profiter. G^est au xix^ siècle seulement qu^on a imaginé de compter

( S66 ) Cailot parmi les peintres. Il est certaia q,ue tdie n^élai£ pas l^opîoion de Félibien qai a cosno Démet, Henriel et peut-être notre artiste lui-môaie dont il ^ focooielle' ment « qu^il n^a pas rang parmi les peinirea. > Gel auteur» ajoute en comparant Gallot à Tempesta: <Il nVntrait pas si avant dans la science de la peinture) eC ne possédait pas une connaissance si générale de tout ce qai en dépend. > Il semble résulter de ce passage qne Cailot a. essayé de peindre et quUl a médiocrement réussi* Cest aussi Topinion de Mariette (38), et nous croyons que telle est Texacte vérité. Les quelques mots de Félibien nous confirment danis cette opiniop avec d^autant plus de raison que cet auteur, au moins aussi minutieux qoe Baldinucoi, ne cite pas un seul des tableaux attribués à Cailot ; et cependant il n^a garde d^oublier les productions, mêmes les plus médiocres, des artistearcontemporains tels que Geoige Iialleniant, Bellange, Démet, etc.

Ou ne doit pas négliger, dans la question qui nous occupe, une considération qui a une certaine importance. Presque toutes les gravures de Cailot sont signées. Cette stature se voit bien rarement sur les tableaux qu'on lui attribue. Comment supposer qu'un maître ait eu des habitudes si différentes pour la peinture et pour la gravure ! Gomment se rendre compte de cette absence de signature sur un assez grand nombre de toiles, alors que celles de Bellange et de Démet, compatriotes et contemporains de Cailot, révèlent souvent les noms de leurs auteurs.

Ce n^est pas tout encore. Si Gallot a peint, idorsniéme que ses tableaux n^àuraient pas oMenu un grand sutcés, au moins doit-on admettre qu^ . atait autant de talent que Bellange et Deruet, dont la réputation était in'finiment au-dessous de la sienne. Dès lors comment se fiiit^l qu^on trouye presqu^à chaque page des comptes tenus par le trésorier général de Lorraine des mentions de payements faits, non-seulement à Bellange et à Deruef,naais encore à une foule d^autres peintres trés-secon* daires (*), tandis qu^on n^y voit pas figurer une seule fds le nom de Jacques Callot.

Snfiû , et cette dernière considération nous semble toute paissante , Tépitaphe que la veuve, les frères et les amis de Gallot ont fait inscrire sur son tombeau, ne mentionne pas qu^îl ait été peintre. Le mot pietor n^accompagne pas le mot ealcographus, dans les lignes oA Ton rappelle les titres^de gloire de nilustre défunt. Ce silence est remarquable. Pourquoi donc voudrions«nous aujourd'hui donner au maitre lorrain un talent que ses contemporains, ses amis, sa &miHe ne lui ont pas reconnu?

Il résulte de ce qui précède qull n'est nullement dè«

(*) M. Lepageena donné la liste à la fin du Parais ducal. Parmi eux se trouye le nom de Jean Callot, neveu du grand graveur. Il a peint 12 paysages, etc. Cette mention dans un compte de 16S4 ne peut s*appliquer, comme' Ta pensé H. de Haldat, à Jacques Callot^ mort en 1635.

( iss )

mootré que Gallol ait p^iot. Sans doitle il essaja de manier le pinceau ; mais tout concourt à prouver que cette tentative fut infructueuse. S'il a produit quelques esquisses dans le genre du Saint-Sébastien qui se conserve parmi les dessins du Louvre, il n'a jamais £aiit, eo peinture, aucun ouvrage digne de passer à la postérité. Il n'a même pas voulu prendre la brosse pour exécuter les décorations du Combat à la barrière; il a laissé ce soin A son ami Deruet, ainsi qu'il le déclare lui-même dans Fépilre â madame de Chevreuse qui précède le récit de Henry Humbert.

Si nous ne possédons pas de bons tableaux de Callot, il nous reste un nombre considérable de dessins au crajoo, à la pluma et an bistre qui doivent, à très-juste titre, attirer l'attention des connaisseurs (*)• On y reconnaît la sûreté de main unie aux vives allures du maître, qualités qu'on ne retrouve plus dans lea tableaux foussemenl attribués à son pinceau et qui ne sont en général que de froides copies ou d^habiles imitations.

Callot est assez riche de son propre fonds, sans que nous venions aujourd'hui lui donner un talent qu'il n'eut pas et dont ses contemporains ne nous ont pas transmis le souvenir. Tout son génie est dans les pièces authentiques, irrécusables, qui composent son œuvre gravé dont il n'existe aucune description complète. Nous allons, dans la limite de nos forces et de nos connais-

(*) Voyez ci-après note 15.

sances, essayer de combler cette lacune. Ce sera Pobjet de la seconde partie de notre travail.

Nous ne pouvons toutefois quitter la plume, sans faire une dernière réflexion et sans exprimer un vœu. Les Athéniens voulaient que Partiste le plus habile fût nourri au Prjtanée et aux frais de TEtat. Il s^y asseyait, couronné d'^olivier, entre les plus grands capitaines, les philosophes et les premiers magistrats delà République; sa place était marquée au premier rang dans tous les Ihëàlres. Ces honneurs lui imposaient Tobligation de conserver la prééminence, car si un autre était jugé plus habile, il dépossédait son devancier (*). Callot a été et il est resté le prince de la. gravure. Pendant plus de deux siècles, nul n^a pu le détrôner et conquérir la palme que lui avaient décernée ses contemporains. Comment donc se fait-il que, dans sa ville natale, aucun honneur public ne lui ait été rendu? 'Espérons qu^un jour viendra où justice sera faite et que nous verrons enfin, sinon la statue, du moins le buste du grand artiste, du grand citoyen, du grand homme.

(•) Âristoph.,GreDOu., Acte III, Se. I.— Sam. Peiii, Lois atli*

ques, L, V, lit. 6.

NOTES

BT

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