DA
simple. Lorsqu'on supprimait ici l’apostrophe, nous dit M. de Viriville, on écrivait ou Darc ou Dare. Eh bien, cela suffit déjà pour montrer que le ce date de l'origine ; car, si cette consonne n'eüt pas été primitive, personne ne l'aurait ajoutée après coup. En passant de leur articulation originelle etpure à la prononciation circulante ou populaire, les mots perdent leurs aspérités, s'usent par le frottement, se raccourcissent, s’adoucissent ; ils ne s’allongent, ils ne s’endurcissent pas.
De très-bonne heure le c, à la fin des mots français, cessa, dans la plupart des cas, de se faire entendre. Cela commença par les pluriels; depuis longtemps, par exemple, u rue St-André-des-arcs n et u tendre des lacs,n s'articulent comme des arts et des las. Les singuliers suivirent. Ne mangeons-nous pas la finale de tabac, d’un cric, d’un accroc ? Oui, tout à fait; nous PEONONEORS comme s’il y avait éabat, cry, accrot.
Or, une fois que Darc ne produisit plus que le simple son de Dar, il va sans dire que les ignorants durent aisément l'écrire Dare ou Darre; rien de plus naturel que cette orthographe de cuisinière. Quand ils seraient allés jusqu’à écrire Dart, ce serait encore de même : les gens du peuple se sont bien imaginé que fer blanc c'était ferblant ; tellement qu'ils en ont formé, au lieu de ferblanquier, le dérivé ferblantier. Là, pourtant, l’étymologie sautait aux yeux, puisque chacun peut voir que le fer dit blanc se distingue de l'autre par sa blancheur réclle..N° importe : comme le son d’un # ne se fait pas
entendre à la fin du mot blanc, ça été assez pour amener une dérivation adoucie, bien que dans le genre absurde.
Règle sans exeeption : de ka finale c ou 4, on est descendu à rien, — ou bien à € muet, ce qui revient au méme. — Jamais, au contraire, de l'absence de soasonne finale, ou de la présenee d'un simple t muet, on n'est remonté à un © ou à un À.
Dans le cas donc où l’on cherche un peu raisonnablement à priver la vierge de Dom-Remy de son apostrophe, il faut d'abord écarter la leçon corrompue Dare ou Dart, et ne proposer du moins, pour seule forme originelle, que Darc (prononcé Dark).
Or, maintenant, d’où un tel mot viendrait-il ?
Avant tout, n'oublions pas que chaque nom propre doit indispensablement avoir un sens. Pas un seul vocable, assigné aux personnes, qui ne signific quelque chose; pour l'ordinaire, une chose autrefois trés-connue, jadis très-usuellement désignée par ce mot dans la langue où le nom propre fut d’abord donné (a).
(a) Puisque le hasard nous amène à employer le terme vo- CABLE, signalons, en passant une discussion qui vient d'avoir lieu sur son genre grammatical.
Dernièrement, un fonctionnaire public ayant eu à se servir de ce mot, crut devoir, au lieu du gocable, dire La vocable, expression qui fit naître chez les auditeurs une grande surprise. Le magistrat qui parlait ainsi n'était pourtant pas sans raisons plausibles pour le faire, puisqa’en cela il avait le mérite de tenir compte d'une nuance, prétendue lépitime, établie par un dictionnaire digne
— JAT — :
Darc sorsit-il l'anglo-saxon dark, sombre? Une telle hypothèse est bien savante; disons qu'elle parait gratuite. Aucun mdice ne montre que dark soit jamais venu exercer de l'influence sur la langue française (a).
En tout cas, si ee radical, arrivant du Nord, avait
en apparence de former loi, et qui s'intitule même (par sa propre ‘autorité, il est vrai) Supplément au dictionnaire de l’Académie. La chose mit en éveil tous les amateurs de grammaire ; on s’interrogea réciproquement, en fevilketa les livres, on consulta les hommes instruits et waditionnistes ; on écrivit même, au loin, à certains connaisseurs studieux, considérés à bon droit comme d'excellents juges. | |
Les avis, bientôt rassemblés, ne laissèrent subsister aucun doute ; ils condamaèrent énergiquement l'innovation dont il s'agit, c'est-à-dire, la distinction, créée sans fondement, entre deux mots vocable, dont l’un serait supposé rester masculin et l'autre devenir féminin. La métamorphose féminine fut déclarée n'être permise en aucun cas. De toutes parts, ke feu croisé d'opinions aussi fermés que convergentes, émises par des gens du métier, foudroya comme téméraire la fantaisie du lexicographe qui s'était donné le plaisir de consacrer par un article de dictionnaire une véritable faute : faute dans l’ordre rationnel, puisque vocabulum, comme tous les neutres latins abstraits, a dû former en français un masculin, à moins d'exception consacrée par la coutume : et faute dans l’ordre usuel aussi, puisque, d’après tous les souvenirs d'oreille des académiciens et des professeurs, cette coutume contraire, qui serait indispensable, n'existe point.
(a) Un dare, une darche, cela ne se trouve point dans nos vieux glossaires. Tout ce qu'on pourrait alléguer, c'est l'existence d'une famille Dancer ; mais rien n'empêche qu’elle n'ait aussi très-bien été primitivement D'Ancer (de Arcetllo, seu Arcello).
— Sie — passé la Manche, ce n'aurait pas été du moms avec les Anglais sous les Plantagénets, ear la date d'une pareille introduction serait beaueoup trop récente : ce ne pourrait être qu'avec les Norvégiens qui se fixèrent en Neustrie sous Rollon. Mais dans quelle province voyons-nous figurer les Darc ou d'Arc? — En Champagne et en Barrois. — Singulier hasard! En Champagne et en Barrois !.… tandis qu'ils auraient dù, avant tout, pulluller en Normandie, si le dark septentrional avait à voir ici quelque chose. -— Et puis, d’ailleurs, dans ce cas-là, les Anglais, retrouvant les habitudes de leur langue, en auraient bien vite usé; tout bonnement ils auraient écrit Joan Dark, qui était de leur style, au lieu d'imaginer de mettre Joan of Arc : transcripüon que pourtant ils ont choisie, et qui forme contre le système Dark un témoignage accablant.
Mon Dieu, comme on s’en va chercher loin ce qui
est près ! ce qu’on tient à côté de soi!
= Tous les noms de famille, nous l'avons dit, ont une signification quelconque. Les uns sont empruntés à des objets physiques, de la campagne (a) ou de la ville (b); les autres sont tirés soit du rang que l'on occupait (c),
(a) Dapré, Dupont, Duroc, Dumont, Dutertre, Dulac, Delétang, Dubois, Dubocage, Bosquet, Duchène, Dupin, Dufrène, Dutilleul, Desbuissons, etc.
(b) Delarue, Delaporte, Delaplace, Latour, Maisonneuve, etc.
(c) Lepape, Lévèque, Leroy, Leprince, Leduc, Marquis, Lecomte, Baron, Chevalier, Lécuyer, Lenoble, Lepage, Levasseur.
soit du métier que l'on faisait (a), soit d’une qualité corporelle (b), ou d'un défaut tant soit peu notable (e), parfois même de la comparaison de l'individu avec quelque animal (d). Beaucoup, enfin, désignaient la contrée, la ville ou la bourgade, d'où était parti le chef de la famille, lors d'une migration dont on avait gardé mémoire (e).
Or, ces derniers vocables consistaient tantôt en un adjectif dérivé du lieu (tel que Provençal, Florentin, Parizet, Lyonnais, Tholozan, Bourdelais), et tantôt dans l’ablatif du lieu lui-même ; exemples : D’Auvergne, De Caen, De Mantes. Quelquelois les deux formes coexistaient ; ainsi, il y a des familles Lenormand et Denormandie, Bourguignon et de Bourgogne, Lallemand et Dallemagne, Messin et Demetz, etc.
Ceux de ces noms où le lieu géographique figure sous sa désignation substantive, n’impliquaient ni la qualité de noble, —— à laquelle la particule de est une chose étrangère (1), -— ni même la possession des seigneuries et terres, laquelle motive bien l'emploi du de, mais comme
(a) Boulanger, Boucher, Tixier, Couturier, Chaussier, Sabatier, Serrurier, Charpentier, Masson, Guerrier, Larcher, Lepeintre, ete.
(b) Gros, Legros, Legras, Legrand, Peut, Leblond, Lebrun, Lenoir, Legris, Leroux, etc.
{c) Leborgne, Lebègue, Letort, Bancal, Bossu, Bossuet, etc.
(d) Lebœuf, Lecerf, Lelièvre, Mouton, Rossignol, etc.
(e) Langlois, Turck, Grégcois, Lelorrain, Suisse, Breton, Poitevin, Darragon, Damiens, Dalençon, etc.
signe du génitif, tandis que dans les exemples prècé— dents cette préposition est le signe de l'ablatif.
Il a existé pendant trois ou quatre cents ans, à Blénod, une famille à particule (MM. de Toul), qui n'avait aucune prétention à n'être point roturière. Pierre ou Jacques ne Tour, en effet, n’était nullement Petrus ou Jacobus Tuzui (sous-entendu dominus), mais Petrus ou Jacobus £ TuzLo (oriundus), ou bien ne TuiLo (egressus).
Et si MM. pe Merz sont fort bons gentilshommes (a), ce n’est pas du tout à cause de leur nom, n'ayant à coup sûr jamais été seigneurs et maitres de cette grande ville, domini Metis, mais simplement remarqués en leur qualité d'étrangers parmi les habitants de Saint-Mihiel, et désignés à comme messins d'origine (oriundi ex urbe Meti).. hu
Eh bien, tel était aussi le sens du nom des D’Are, gens autrefois venus (à Vaucouleurs ou à Reims) soit de la ville d'Arc en Barrois, soit d'Arc en Champagne. Avant que les gens n'eussent changé, par négligence, ce nom de famille en Dare, et plus tard même en Dare ou Dart, il avait porté ou dùü porter l’apostrophe. On fit donc à merveille de la lui restituer, aussitôt que commencérent les siècles de lumière et de correction. — A présent, ce ne serait point un progrès, mais un acte ré— trograde, que de vouloir faire disparaitre ce signe gra—
(a) Nobles depuis environ 1450.
— NS phique excekent ; réclamé qu’il est, non point par aucune raison nobiliaire, mais par la force des antécédents et par les lois d’une saine orthographe. |
P.S. On nous fait observer que dans nos conclusions nous péchons par surabondance de droit, et qu’en parlant de rétablir ou de restituer l’apostrophe, comme si les gens eussent fait exprès autrefois de l'enlever, nous employons des termes impropres. Car il n’y avait pas eu besoin, nous dit-on, d'un abus spécial pour ce cas-ci; et si les vieux manuscrits omettent l’apostrophe dans le nom de Jeanne d'Arc, c'est tout bonnement parce que jadis l’usage ordipaire n’était pas de s’en servir.
La remarque est juste; si juste, même, qu'à la rigueur elle eût pu nous dispenser de toutes nos raisons, preuves irrésistibles mais presque superflues (a).
Lorsqu’en effet on se met à lire les chartes ou livres du moyen-âge, et qu'on y remarque celte absence générale de l’apostrophe; quand, par exemple, et sans sortir du terrein des événements lorrains, on voit Volcyr écrire encore en 1526 : « LHistoire (l’histoire) de la triomphante victoire obtenue sur les mescreans du pays Daulsays (d’Aulsays) ; » alors on est tenté de regarder comme du temps perdu loute argumentation, puisque Darc n’a rien de particulier, et n’est autre chose que l’ancienne et vi-
EE — (a) Il n’y a pas de mal, cependant, à ce que la vérité ait été montrée
sous toutes ses faces, et qu’on en ait fait voir au public toutes les bases, tous les appuis. |
cieuse manière d'écrire d’Arc, à une époque où l'on ne s’inquiétait pas plus d’omettre potre aposirophe que nos accents.
Ainsi, au fond, M. Athanase Renard n'a pas grand tort dans sa boutade finale, quoiqu'un peu vive. Comme lui nous consentirons au rétablissement de l'orthographe Darc, pourvu que l’on écrive aussi « l'empereur Dallemagne, le cardinal Damboise et le duc Dalençon; » pourvu surtout qu'on ne se permette plus de nommer Jeanne une fille qui s'appelait Jehanne, et qu'on ait soin de faire de Charles VI de père, non point du rui Louis, mais du roy Loys.