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Ce n’est jamais sans peine qu'on quitte une villeoù l'on a vécu plusieurs mois. On s’attache aux lieux comme aux personnes et les adieux sont toujours tristes. Puis, lorsqu’il s’agit de contrées lointaines, on sait bien qu'on n’y reviendra pas, quoiqu'on se promette toujours le eontraire. On sent donc, en dépit de tous les projets de retour, qu’on rompt pour jamais avec des impressions pleines de charme, avec des jouissances qu'on ne goütera plus que par le souvenir ; qu’on tourne le dos à une partie de sa vie ; qu'on en ferme un des chapitres, et ils sont comptés. Cette mélancolie de la partance est naturellement d'autant plus grande que le pays est plus beau ; et il n’y a pas de site plus admirable que celui de Constantinople, où, dans un cadre de quelques lieues carrées, se trouvent réunies toutes les grandes beautés de la nature : la mer de Marmara, aux horizons:infinis dans la direction de Gallipoli, fermée un peu plus au sud par les îles des Princes, et dominée dans le lointain par les sommets neigeux de l'Olympe Bythinien ; — un magnifique fleuve, le Bosphore, coupé à angle droit, juste au point où il se jette dans l’ancienne Propontide, par la vaste embouchure d'un ruisseau aux bords riants et ombragés; — : des côtes déchirées par ces grandes masses d'eaux, projetant de toutes parts des caps à pentes rapides, aux sommets couronnés de bois de cyprès, ou de mosquées détachant leurs blanches coupoles ou leurs sveltes mi-
narets sur l’azur d’un ciel méridional ; aux flancs plantés de jardins et de grands arbres, garnis de maisons en bois peint, pittoresquement groupées; aux rives sinueuses, ornées de mosquées et de platanes, de kiosques et de fontaines, animées par une population nombreuse aux vêtements de couleur éclatante, formant une multitude d’anses ou de criques, où se pressent des milliers de grands navires et de légers bateaux se croisant en tous sens. Aller à Constantinople est devenu bien facile; longtemps encore en revenir sera difficile. Je ne pouvais m'y décider. |
Tout a une fin cependant. L'hiver approchait, et le moment vint où il me fallut absolument faire mes préparatifs de départ pour l'Egypte. Je pris donc un caïk, et, longeant la Tour de la Fille, la pointe de Scutari et les hauteurs d'Haïdar-Pacha, j'allai prendre congé de M. d’Anglars, mort depuis à Kamiesch, où il remplissait les fonctions de commandant de place, et alors officier instructeur au service du Sultan. Îl habitait une maison isolée, voisine de Kadi-Keuï, et des fenêtres de laquelle on apercevait plusieurs bataillons ottomans qu'il était chargé de former aux manœuvres occidentales. Devant un rideau de noirs cyprès, les cônes vert pâle de leurs tentes étaient régulièrement alignés. Alentour, on voyait circuler d'un pas lourd et d'un air gauche, les malheureux Asiatiques qui venaient d'échanger leurs amples vêtements contre l’étroit pantalon et le justaucorps de nos soldats.