XII
La propagation d'un tel alphabet n'est pas impossible. Il cst aisé à une société de missionnaires de convenir d'un système régulier de transcription et de l'imposer aux néophytes. Le monde savant pourrait encore à la
rigueur s'entendre sur l'adoption de quelques signes arbitraires de la pensée. Bien loin de s’égarer comme les pasigraphes dans une immense carrière, les auteurs qui ont imaginé des méthodes de transcription les ont souvent fait adopter ; mais plutôt en raison de la facilité qu'en raison de la perfection. Ainsi pour l'arabe et l'hébreu, la vieille méthode vulgaire, malgré ses nombreux défauts, a été suivie par l'illustre de Sacy et par la commission officielle de 1803. C’est en vain que Volney a proposé quelques réformes; on n'a pu se résoudre à employer des lettres modifiées qui semblaient des signes nouveaux, aussi étranges que les caractères ingénieux de l'alphabet organique. — L’alphabet universel ne saurait être non plus le résultat de la fusion des alphabets nationaux; car ceux-ci sont presque tous des tachygraphies maladroites à la fois incomplètes et surchargées de signes inutiles.
Conditions que devrait remplir un alphabet rigoureusement phonographique.
L’alphabet universel aura pour premier caractère une simplicité extrême : 1° avec moins de lettres, avec moins d'accents que les anciens systèmes graphiques, il représentera tous les sons articulés, et jusqu’à des intonations délicates que l’écriture ne peut rendre; 2° il désignera dans la lettre double l'articulation dominante ; 3° il donnera un moÿen facile d'indiquer la prononciation réelle et variable sans toucher à l'orthographe étymologique.
Et comme pour obtenir ces résultats on ne sera pas obligé d'apprendre une seule lettre nouvelle, chacun pourra sans peine écrire les mots étrangers avec les caractères usités dans son pays, et le rétablissement de la forme originale sera toujours correct. Ainsi l'Européen ne représentera jamais par une lettre un point voyelle ou diacritique de l'hébreu et de l'arabe, ou l’a bref inséparable de la consonne dans le syllabaire Dévanägari ; il ne remplacera pas une lettre indienñe ou sémitique par deux ou trois lettres romaines ; et les Orientaux n'altèreront plus les mots empruntés aux langues occidentales. Enfin c'est à l’aide de cet alphabet qu'on pourra faire comprendre à tous la valeur des racines primitives fournies par l'onomatopée, et signaler dans l'écriture actuelle les traces de l'hiéroglyphe figuratif et de l’hiéroglyphe mimique. En un mot, il s’agit moins de créer un alphabet nouveau que de trouver la loi générale et féconde du rapport des signes graphiques de la pensée chez les différents peuples. — Je montrerai, dans la seconde partie de ce Mémoire, que cette tâche n'a rien d'impossible. Mais ce qu'on peut regarder comme chimérique, c'est l'espoir d’abolir toutes les complications de l'écriture, et de faire adopter par tous les peuples un caractère phonétique restant à jamais uniforme, et que le bourgeois de Paris et celui de Péking pourraient lire et tracer avec la mème facilité, malgré la conformation différente des organes de la voix ; malgré l'opposition des idées esthétiques qui déterminent nécessairement la forme des caractères. Car, pour le dire en pas-
sant, l’art d'écrire est celui qui garde la plus forte empreinte de l'âme et du cœur des peuples. Voyez les formes originales et bizarres du chinois, les lettres hastiformes du scandinave. Le sanscrit avec ses ornements gracieux et ses formes capricieuses nivelées par une large barre horizontale, n'est-il pas l'image de l'Inde rêveuse et passionnée qui s’agite sous l'éternel niveau du Bramanisme ? Les traits maigres et rapides du phénicien semblent une page détachée tout fraichement d'un livre de compte, et ces mêmes caractères prennent sous la main des Grecs des proportions plus gracieuses que celles du magadha et de l'hymiarite, et non moins nobles que celles des alphabets de Ninive et de Babylone. Sous la plume pesante des enfants du nord, les lettres latines deviennent raides et aiguës comme les sapins, comme le toit du donjon, la flèche de la cathédrale et l'épée du chevalier, tandis que l'arabe avec ses courbes gracieuses rappelle à la pensée le cimeterre d’Ali, les dômes arrondis des mosquées, et le croissant des Osmanlis ; tandis que les caractères français de la renaissance unissent dans une heureuse proportion la grâce hellénique, la simplicité romaine et la vigueur gothique.
Il est impossible aux gouvernements d'imposer aux peuples un alphabet nouveau, Claude et Chilpéric n'ont pu obtenir l'introduction de quelques lettres doubles. Le prestige de la gloire littéraire n'a pas plus d'autorité que la puissance des rois ; Voltaire n'a pas réussi à réformer l'orthographe française. L'histoire de l'écriture nous
prouve que les systèmes graphiques n’ont jamais été imposés ou détruits que par des révolutions religieuses. Interrogez tous les peuples anciens et modernes. L’Egyptien vous dira que les hiéroglyphes, les anaglyphes etla cursive démotique ont été successivement donnés par le grand Tot, l'Hermés trois fois grand, seigneur des divines Ecritures.
L'Hébreu vous dira que son alphabet a été révélé au premier homme par le Dieu suprême, que chacun des 22 caractères représente une idée créatrice, une force de la nature.
Le Brame a donné aux caractères sanscrits le nom significatif de Dévanägari, écriture des dieux.
Le Perse seul entre tous les peuples de l'antiquité a attribué l'invention de l’écriture au mauvais principe, parce que les dèvas de l’Indoustan étaient des démons pour le Parse, depuis que le peuple Zend s'était séparé du peuple Arya (1).
(4) Il y avait un destour pur qui se tenait loin des voies da mal et qui était révéré en tous lieux. Schildaps était son nom, il ne portait ses pas en toutes choses que vers le bien, toute la journée sa bouche était fermée à la nourriture, toutes les nuits ÿl se tenait en prières devant Dieu. Il était cher au cœur de tous les hommes, il ne cessait de prier jour et nuit, il était la bonne Etoile du Roi, il tenait dans ses liens les âmes des méchants, il enseignait au roi toutes les voies du bien et ne cherchait la gloire que par la vertu. Le roi demeurait tellement pur de tout mal que de lui émanait une splendeur divine, puis il alla et enchaiua Abriman
Quand les Germains et les Scandinaves embrassèrent le Christianisme, ils adoptèrent les lettres latines de l’'E-
par ses enchantements et le monta comme uu coursier rapide (voyez la légende des Perses), il lui imposa la selle sans relâche et faisait ainsi le tour du monde sur lui.
Les divs voyant cela s’affranchirent de ses liens et s'assemblèrent en graud nombre, car il avait laissé vide le trôue d'or. Lorsque Thamouraz eut nouvelle de cela, il revint en hâte pour s'opposer aux entreprises des divs courageux, et Îles enchanteurs accoururent tous, formant une immense armée de magiciens. Le div noir les précédait en poussant des cris, et leurs hurlements s'élevaient jusqu'au ciel, l'air devint sombre, la terre devint noire et les yeux dés hommes furent enveloppés dans les ténèbres. Thamouraz, le maître du monde, le glorieux, s’avauca les reins ceints pour le combat et la vengeance; d’un côté était le bruit, les flammes, la fumée des divs, de l’autre les braves du Roi. Tout à coup il engagea avec les divs un combat qui ne fut pas de longue durée, il en enchaina les deux tiers par la magie, il terrassa les autres avec sa lourde massue, et on les amena blessés et honteusement liés, ils demandaient grâce pour leur vie, disant : ne nous tue pas pour que tu puisses apprendre de nous un nouvel art qui te sera utile. Le Roi illustre, leur accorda leur grâce pour qu'ils pussent lui dévoiler leur secret, et lorsqu'ils furent délivrés de leurs chaînes ils demandèrent humblement sa protection.
Ils enseignèrent l'écriture au Roi et le rendirent brillant de savoir : ils lui enseiguèrent une seule écriture ? non; près de trente, comme le roumi, le tazi, le parsi, le sogdhi, le chinois et Je pehlvi, et à les représenter telles qu'on les prononce. Que d'actions glorieuses le Roi n’a-t-il pas faites pendant trente ans outre celles que nous avons racontées, puis il mourut et sa vie disparut, mais ses travaux restèrent comme un monument impérissable, (Châh-ndmch de Firdousi.)
glise romaine; et les runcs que le javelot d'Odin avait gravées sur le granit devinrent des figures magiques, des signes diaboliques. Les Persans, les Maugrebins, les Afghans, les Malais n’abandonnèrent leurs caractères nationaux que pour adopter ceux que la main d’Allah avait tracés de toute éternité sur les pages du Coran, et que Gabriel apportait du ciel au prophète.
Les Goths reçurent de bé grec de leur apôtre Ulphilas.
Les Arméniens et les Géorgiens remplacèrent par les lettres que Mesrob devait à l'inspiration divine les lettres maudites de Zoroastre et de Cadmus. Enfin, c’est à saint Jérôme que les Illyriens et les Slaves occidentaux attribuent l'invention du caractère glagolitique, et l'alphabet slavon de saint Cyrille ne fut modifié que par la révolution religieuse, opérée en Russie par Pierre-le-Grand.
Ainsi, aux yeux de tous les peuples, on ne pouvait assigner qu'une origine surnaturelle à un art qui est le dépositaire et le propagateur de la pensée, de la parole et de toutes les connaissances humaines. L’inventeur d'un pareil alphabet sera Dieu ou diable, mais il ne sera jamais un homme, et ce n’est pas seulement le vulgaire qui pensait ainsi, mais Platon; mais Cicéron qui disait : Non ex häc terrend mortalique naturà concretus is esse videtur. Aussi les peuples, ne touchent-ils jamais à l’alphabet qu'avec une excessive répugnance. Quand ils peuvent s’y résoudre, et ce n’est jamais sans une impérieuse nécessité, sans une circonstance où il s’agit de la foi re-
oo = A0 = | ligieuse et de la nationalité ; ils font les efforts les plus ingénieux pour ne pas augmenter le nombre des caractères sacrés, ils préfèrent modifier les lettres anciennes que les progrès de la civilisation, le développement des organes de la voix et de l’ou'e ont rendues insuffisantes.
Ils modifient les signes sacrés par des barres, des accents, des daguesch, des points voyelles ou diacritiques.
C'est ainsi qu'ont procédé les Hébreux, les Arabes, les Scandinaves, les Turcs, les Persans, les Allemands, les Polonais et les Espagnols. Pour cette œuvre, en apparence modeste, il ne faut plus être d'une nature supérieure à l'humanité, les Massorêtes du concile de Tibériade étaient de simples rabbins, les arabes Asouab et Khalil n'étaient que des grammairiens.
Par un singulier serupule, on ne veut jamais convenir que le nombre des lettres a été augmenté, toutes les grammaires hébraïques enseignent qu’il n'y a que 22 caractères, et quand on y regarde de près, on voit qu'on leur a successivement ajouté 14 voyelles brèves, 6 lettres douces, qu'un caractère a deux emplois, un autre trois, etc., et que le nombre des sons hébraïques portés directement à 46, devait dépasser de beaucoup le nombre de ceux de l'alphabet sanscrit, quand ils étaient accompagnés d'une foule de signes à l’aide desquels on désignait les in— tonations, la psalmodie, l'accent traditionnel, sans lequel la prière aurait perdu toute sa puissance théurgique.
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