XIL. DISTINCTION DES HOMOPHONES PAR LES TONS
© Pour obvier à cet inconvénient, les Chinois ont imaginé un système assez ingénieux d’accentuation, le ton sur lequel une syllabe se prononce la distinguant d’une autre, composée d'ailleurs des mêmes éléments alphabétiques, et formant d'une seule syllabe autant de mots différents qu'il y a de tons. Mais l'addition de ces tons n'ayant donné que 1,445, ou, suivant certains auteurs, 4,525 prononciations. ‘différentes, ces prononciations n'ont pu suffire à rendre tous les caractères. Aussi en
— AA — en.existe-t-il un grand nombre dont le son est. semblable, l'aceent absolument semblable, et dont les significations sont nombreuses, diverses et souvent opposées. Ainsi le mot fou a jusqu'à 80 significations, quelques autres en ont jusqu’à 200, 240.
Accentualion des missionnaires.
. Les missionnaires ont inventé une manière convenable de représenter les tons chinois par une combinaison d'accents et d’esprits rudes ; ils ont ainsi cherché à fixer, à représenter ce que les Chinois n'écrivent pas et n'apprennent que par l'usage. Ils n’ont pas réussi complétement dans cette difficile entreprise, une oreille européenne a de la peine à saisir les nuances délicates qui modifient le sens des mots. Les Chinois eux-mêmes sont obligés, pour éviter la confusion, de réunir souvent deux monosyllabes qui s'éclairent l’un par l’autre ; ainsi le mot tchin, parent, ajouté au mot fou, avertit qu'entre les nombreuses significations de ce dernier mot, il faut s'en tenir à .celle de père.
Et souvent ce moyen est insuffisant, et les lettrés, dans une conversation scientifique, sont obligés de recourir au procédé de tracer en l’air avec le doigt le caractère de l’idée qu'ils veulent exprimer. S'ils désignent ce caractère par un geste unique, correspondant à un seul trait, comme ceux de l'écriture Tsao, le procédé. est prati- <able ; il doit bien souvent être impossible, s’il faut représenter ün signe simple de dix-sept traits ou un composé
de soixante-dix. Ce qui augmente encore la diffieulté, c'est la coexistence de trois langues dans le Chinois, le style ancien Kou-wen, langue morte ou littéraire ; le style mixte Wen-tchang; le style scientifique, le style moderne officiel ou mandarinique, Xouang-hoa. La langue parlée s'éloigne tellement de celle de la littérature, qu’une personne versée dans la connaissance de l’une pourrait être tout à fait étrangère à celle de l’autre; et qu’un homme du peuple qui assiste à la tecture d’un livre écrit dans le style antique, en peut rarement saisir complétement le sens. Les deux styles différent également par les tournures et par les termes. Une foule de particules dont on fait usage dans la langue de la conversation, ne s'écrivent jamais. Aussi y a-t-il tel lettré, dit le Père Cibot, qui ne viendrait pas à bout d'écrire passablement un dialogue en Xouang-hoa. Îl ne saurait pas même les caractères dont il faudrait se servir. Cette invention des tons qui est si loin d'atteindre le but qu'on s'était proposé et qui Haisse un si grand nombre de caractères sans marque distinctive, est cependant, selon M. de Guignes, ce qui empêche que la langue actuelle des Chinois ne devienne alphabétique.
En effet, chacune des lettres du nouvel alphabet devant être nécessairement modulée, de manière à rendre toutes les intonations occasionnées par les cinq tons simples ét les cinq tons gutturaux, il s'en suivrait que les lettres seraient très-multipliées, et rendraïent par conséquent l'atphabet d'un usage extrêmement compliqué et même
impraticable. H est hors de doute, d'après ce que je viens de dire, que les Chinois ne peuvent plus avoir une langue alphabétüque et qu'ils conserveront désormais leurs caractères hiéroglyphiques, M. Léon Vaisse partage à cet égard l'opinion de M. de Guignes. C'est en partie à l'imperfection de notre système de transcription que tient le petit nombre des valeurs phonétiques que l’on assigne aux Chinois. Le dictionnaire composé en Chine par l’ordre de l'empereur Khang-hi présenta en effet une liste de 36 consonnes et de 108 voyelles ou diphthongues que notre alphabet ne nous fournit pas le moyen de distinguer toutes par l'écriture.
S XIIT. ÉCRITURE CHINOISE.
Caracteres reales non nominales qui silicet nec lileras, nec verba, sed notiones exprimunt : ces paroles de Bacon définissent exactement l'écriture chinoise telle que l'a inventée, combinée, perfectionnée la haute antiquité. C'est un tissu d'environ 200 images et symboles, qui différemment assortis et mariés dans des caractères sans nombre, sont une peinture de tous les objets de nos idées : peinture sans illusion et sans couleur qui parle à l'esprit par la vue ; rapproche les choses les plus disparates, sans choquer la vraisemblance ; donne du eorps aux pensées ; spiritualise les êtres les plus matériels; montre à l'âme, ou plutôt lui fait voir en elle-même, les sentiments et les idées dont elle lui présente les tableaux; peinture que l’on pourrait appeler l'alphabet des pensées
humaines, l'algèbre pittoresque des sciences et des arts.
- Dans le vrai, chaque objet de nos connaissances y a son caractère propre qui en est-comme le portrait, et une .… phrase debonstyleest aussi claire, aussi précise, aussilaconique que la démonstration algébrique la mieux touchée. Quelques caractères suffisent pour peindre un fait, un raisonnement, une pensée, avec une force, une énergie, une grâce dont aueune'autre langue n’est capable. H faut bre lés King et. les vers des grands poëtes pour sentir eom— bien le coloris et le lumineux étinéelant des caractères aident à rendre vivement toutes les pensées. Chaque peint, chaque trait y parle à l'esprit, tot linguæ quot membra. Rien de plus juste que cette énumération des avantages des caractères chinois; il faut y joindre encore la possibilité de les entendre sans savoir la langue chinoise. On se sert de ces caractères en Cochinchine, en Corée, au Tonquin, au Japon, et pour écrire ce qui a été pensé en cochinchinois, en coréen, en japonais: Les savants de tous ces royaumes entendent les livres chinois sans savoir, ni avoir besoiri de savoir un seul mot chinois; la cour de Pékin fournit la Corée d’almanachs et d’éphé: mérides. Les caractères chinois sont par rapport à ces nations comme les chiffres arabes qui se lisent différemment à Rome, à Madrid, à Paris, et présentent les mêmes idées de nombre en termes différents. La raison en est toute simple, les caractères chinois sont des signes im médiatsdes idées et non des signes de sons et de mots, In his explicendis dimilte sensus, accipe sensum, a dit Kircher (Missionnaires de Pékin ).
Hs peuvent être lus dans toutes les langues comme les signes algébriques, les caractères chimiques, les figures de géométrie; ils peuvent. aussi fournir des dates certainies à l'histoire des sciences et des arts, aux événements de la plus haute antiquité, aux états successifs de la civihsation à la Chine, et dans les contrées voisines. Quelques savants d'Europe ont voulu contester à la Chine son empereur Îao ; mais leurs objections tomberit devant ce fait, que, depuis nombre de siècles, son nom est placé à côté de plusieurs symboles, images et caractères même déjà formés de son temps, pour les déterminer à un sens plus avantageux. Ainsi à côté du symbole de parole (parole d'lao) pour signifier discours saint et religieux; à côté de l’image de soleil pour dire (lumière d'Iao) savoir éminent; à côté de celle de pierre (solidité, roc d’Iao) pour très-solide, inébranlable ; à côté du caractère aliment pour exprimer (nourrir le peuple comme la.) Les statues d'Alexandre et de César ne sont plus, le nom d'lao ainsi lié aux caractères, perpétuera son souvenir et sa gloire d’àge en âge. (Amyot, Fourmont.)
Pourquoi l'écriture chinoise ne peut devenir universelle.
. De tous ces faits, l'on doit conclure que le système graphique des Chinois renferme déjà, bien que sous une forme imparfaite, enfantine et compliquée, les éléments précieux de la véritable écriture philosophique, de la ca ractéristique universelle de Leibnitz, et que si elle ne remplit pas exactement les six conditions indiquées par le
génie de Fohi, elle en approche au moins beareoup plus qu'aucune des manières actuelles de peindre la pensée. Fourmont a.0sé dire que l'écriture chinoise pourrait devenir celle de tous les peuples, de façon qu'on entendit à Paris, en Français, ce qu'un Suédois aurait écrit dans sa langue à Stockholm et un Moscovite dans la sienne à Moscou. En parlant ainsi, Fourmont oublinit que l'habitude du langage prosaïque et déconpé des peuples parvenus aux dernières limites des systèmes analytiques et phonétiques ne leur permet pas de se faire une idée de la concision, de la clarté, de l'énergie de la grâce pittoresque de l'algèbre psychologique de cette langue écrite, où la plus vaste synthèse s’unit partout aux détails minntieux de l’analyse ; mais il oubliait aussi qu'à côté des qualités admirables que nous avons signalées, l'alphabet chinois présente d'immenses difficultés et des défauts considérables.