NALA
Il y eut un roi nommé Nala, fils de Viraséna ; fort, beau, habile cavalier, doué de toutes les qualités désirables, il était, parmi les rois des hommes, semblable an maitre des dieux; fort au-dessus de tous, il égalait le soleil par sa splendeur. Ce héros, qui honorait les brah: manes et connaissait la Sainte-Ecriture, gouvernait dans les Nichadhas (1). Il aimait le jeu de dés; il était véridique; il commandait à une grande armée. Désiré de toutes les nobles dames, ce prince excellent, maitre de ses sens, gardien habile à lancer la flèche, était pareil à Manou (2) lui-mème.
(1) Pays situé dans la partie S. E. de l'Inde. Voy. Wilford, Asiat. Researches, t. VAL
(2) Chef de la race humaine et législateur de l’Inde. Voy. Lais de Manou, de Loiseleur Deslongchamps.
Tel était aussi, dans les Vidarbhas (1), Bhima le redoutable, héros doué de toutes les vertus. Il désirait une postérité et n’avait point d'enfants; pour en avoir, il fit, en s'y livrant tout entier, un suprême effort. Un sage brahmane nommé Damana étant venu chez lui, Bhima, toujours plein du mème désir, lui donna, d'accord avec sa femme, la joie d'une brillante hospitalité. Damana leur fut proprice et leur laissa pour présent la perle des jeunes filles et trois fils excellents : ce furent Damayanti, Dama, Dänta et le brillant Damana, doués de toutes les vertus, forts et redoutables.
Damayanti à la belle taille acquit dans le monde une grande renommée pour son éclat, sa beauté, sa gloire, sa grâce et sa bonne fortune. Devenue grande, elle eut autour d'elle, comme Çatchi (2), cent servantes bien parées et cent amies. Au milieu d'elles brillait la fille de Bhima, ornée de toutes les parures : ses beaux membres étaient brillants comme l'éclair ; elle était d’une beauté admirable et telle que Çri (5) aux longs yeux. Ni parmi les dieux, ni parmi les Yaxas (4), ni parmi les hommes,
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(4) Les Vidarbhas, qui paraïssent répondre à k ville de Barra- Nagpour, avaient pour capitale Kundina, dans le Bérar moderne.
(2) Catcht, épouse d'Indra, maître des dieux de l'ordre inférieur ; Indra préside aux phénomènes de l'air et gouverne la région orientale du monde.
(3) Cri, ou Laæmi, épouse de Vichnu, l’un des grands dieux, et déesse de l'abondance et du bonheur.
(4) Les Yaxas, génies, ministres de Kuvèra, dieu des richesses.
ni ailleurs on n’avait jamais vu ni entendu nommer une femme aussi belle ; elle troublait l'âme des dieux même par sa beauté.
Nala non plus ne pouvait sur la terre être comparé à auéun homme : il était beau comme Kandarpa (1), quoiqu'il eùt un corps. Auprès de Damayanti l’on célébrait à l'envi Nala ; et auprès du roi des Nichadhas on redisait sans cesse le nom de Damayanti. Ils s'aimèrent sans se voir : en entendant vanter toujours les qualités l’un de l'autre, leur désir croissait toujours. Nala, ne pouvant plus supporter dans son cœur un tel amour, part en secret et va s'asseoir dans le parc voisin de l'appartement des femmes. Là il vit des cygnes parés d'or qui erraient dans le bosquet; il en prit un; et l'oiseau lui tint ce discours : u Ne me tue pas, à roi; je ferai une chose qui te plaira : je te rappellerai au souvenir de Damayanti de telle sorte qu’elle ne pensera plus à un autre que toi. n Le prince laissa partir l'oiseau. Les cygnes s’envolèrent donc et allèrent dans les Vidarbhas ; arrivés à la ville, ils s’abattirent devant Damayanti qui les aperçut aussitôt. Elle admira d’abord la belle forme de ces oiseaux, et entourée de ses amies elle les poursuivit pour les saisir; ils se dispersèrent dans le pare de tous côtés; les jeunes filles se dispersèrent en les poursuivant. L'oiseau que
poursuivait Damayanti prit une voix humaine et lui dit :
(1) Kandarpa, ou Kâma (le désir), dieu de l'amour, surnommé Ananga (l'incorporel). Voy. le Râmâyana, liv. I.
u Damayanti, il y a dans le pays des Nicliadhes un prinee nommé Nala, égal en beauté aux Acwins (1) ; les hommes ne lui ressemblent pas : si tu étais son épouse, belle Damayanti, le jour où tu es née, ta beauté, la gräce de ton corps porteraient leurs fruits. Car nous avons beau regarder parmi les dieux, les Gandharvas (2), les hommes, les serpents et les Räxasas (3) : nous n'en voyons aucun qui soit tel que lui. Toi, tu es une perle parmi les femmes et Nala est beau entre les hommes : une femme choïsie, un homme choisi, l’union serait excellente. Damayanti répondit à l'oiseau : u Eh bien! dis à Nala : que cela soit. n Après cet entretien avec la fille des Vidarbhas, l’oiscau s’en retourna dans les Nichadhas et raconta tout à Nala.
Depuis ce discours du cygne, Damayanti n'était plus avec elle-même; elle ne pensait plus qu'à Nala. Damayanti était pensive, malheureuse, pâle, amaigrie et livrée aux soupirs. Elle levait les yeux comme dans la méditation ; sa raison semblait égarée ; son visage pâlissait tout à coup et son âme était saisie d'un ardent désir ;
(1) Les Açwins (cavaliers), deux frères, d’une grande beauté, médecins célestes, fils de Sûrya, dieu du Soleil, et de la nympbe Açwint.
(2) Les Gandharvas, musiciens célestes, habitant le ciel d’Indra.
(3) Les Râxasas, démons grands ct forts, ennemis des dieux et des hommes.
sommeil, repos, nourriture ne lui procuraient aucun plaisir ; elle ne dormait plus ni la nuit nile jour. u Ah! ah! n disait-elle, et elle se mettait à pleurer.
Ses amies connurent bientôt à son aspect et à ses mouvements qu’elle n’était plus maitresse d'elle-même. Elles déclarèrerit donc à Bhima que, par amour pour un prince inconnu, Damayanti avait perdu tout empire sur son âme. Quand le roi eut appris cette nouvelle, il considéra que . c'était une grande affaire pour sa fille. u Ainsi donc, se dit-il, ma fille aujourd’hui ne paraît plus maitresse d’ellemême. n La voyant parvenue à la jeunesse, il pensa que le temps était venu où Damayanti devait librement choisir un époux; il convoqua donc les princes et leur dit : u Occupons-nous de ce libre choix. n Quand tous ces rois eurent appris que Damayanti allait choisir un époux, ils se rendirent à l'invitation de Bhima ; ils remplissaient Ja terre du bruit des éléphants, des chevaux et des chars ; ils avaient des escortes magnifiques, parées de guirlandes de toute couleur. Bhima aux bras robustes reçut, comme il convenait, avec honneur ces rois magnanimes : et ils habitaient auprès de lui. | Or dans ce temps deux sages éminents et magnanimes, qui d’ici-bas sont parvenus au ciel d’Indra, deux illustres dévots, Närada (1) et Parvata, entrèrent comblés d’'honneurs au palais du Roi des dieux. Après les honneurs
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(1) Närada, sage divin, fils de Brahmd.
rendus, le Bienheureux (1) Indra les interrogea sur leur félicité sans fin et sur leur santé immortelle. Närada répondit : u Notre santé, Seigneur, est excellente; et dans le monde aussi tous les rois se portent bien. n À ces mots, le meurtrier de Bala et de Vritra (2) fit encore cette question : u Quand les gardiens de la terre qui connaissent la justice combattent au mépris de la vie et que la flèche en main, au moment voulu, ils vont à la mort sans détourner le visage, ce monde éternel est à eux comme ma kämaduk (3) est à moi : mais où sont les Xatriyas (4)? car je ne vois pas venir ces maitres de Ja terre, mes hôtes chéris. n À cette question de Çakra (5), Nârada répondit : u Ecoute, Bienheureux, pourquoi tu ne vois pas Îles rois : tu connais la fille du roi des Vidarbhas, l'illustre Damayanti, qui surpasse en beauté toutes les femmes de la terre; c'est bientôt, Çakra, qu’elle va choisir un époux. Là se rendent tous les rois et les fils des rois; car cette perle du monde, tous les maitres de
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(1) Bienheureux, en sanscrit, Maghavan, de magha, béatitude.
(2) Bala et Vritra, deux fils de Diti, personnifications dn nuage (v. le Rig-Vêda, passim) ; ils furent tués par Indra. Diti, une des épouses de Kagçyapa. Les nombreux fils de Diti sont appelés Asuras. |
(5) Xämaduk, la vache céleste, la vache d’abondance, personnification de la vertu fécondante du nuage.
(4) Les Xatriyas, la seconde caste de l'Inde, c'est-à-dire, les princes ou rdjas et les guerriers.
(5) Çakra (le puissant) surnom d'Indra,
la terre la désirent et la recherchent, d meurtrier de Bala et de Vritra. n
Pendant cet entretien, les gardiens du monde, avec Agni (1), s'approchèrent du Roi des dieux, eux les plus excellents des Immortels, pour écouter tout ce que disait Nàrada. Quand ils eurent entendu, ils dirent avec joie : w Nous y allons, nous aussi, n Tous alors avec leur suite et leurs chars allèrent dans les Vidarbhas, où étaient ras— semblés les princes de la terre.
Nala aussi, averti que les rois se réunissaient, était parti gaiment, tout dévoué à Damayanti. Chemin faisant, les dieux le virent marchant sur la terre et si beau, que l'on eùt dit Manmatha (2) revêtu d’un corps. Quand les gardiens du monde l'aperçurent, brillant comme le soleil, ils s'arrétèrent déconcertés et surpris d’une si grande beauté. Ces habitants du ciel laissèrent leurs chars au milieu des airs, puis descendant de l’espace aérien, ils dirent au prince des Nichadhas : u Roi des rois, Nala, tu es dévoué à la vérité : sois donc notre aide, sois notre messager, à le plus excellent d’entre les hommes, n
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u Je le serai, » leur dit-il. Après avoir fait cette pro-
messe, debout, les mains jointes, Nala leur demanda :
(1) Agné, dieu du feu, et le feu lni-mème, en latin ignis. (2) Manmatha {celui qui agite la pensée) surnom de l'Amour.
w Qui êtes-vous, et à qui dois-je porter le message que vous désirez? Que demandez-vous de moi? Dites-—le comme ïäl est vrai. n À ces questions, le Bienheureux Indra répondit : Sache que nous sommes des Immortels venus pour Damayanti : je suis Indra ; voici Agni; voici le maitre des eaux ; et voici encore Yama (1), celui qui met un terme à l'existence corporelle des hommes. Toi, prince de la terre, annonce à Damayanti que nous sommes arrivés et dis-lui : u Les gardiens du monde, le » grand Indra et les autres dieux, viennent pour te voir ; v ils désirent te posséder ; ce sont Çakra, Agni, Yama, » Varuna (2) ; choisis pour époux un de ces dieux. n A ces ordres de Çakra, Nala les mains jointes répondit : u Je suis venu dans un seul dessein; ne me chargez pas de cette commission : comment dans son bon sens un homme peut-il parler ainsi à une femme en faveur d'un autre? Ainsi, que les maitres suprêmes aient de l'indulgence. »
Les dieux reprirent : u Je serai votre messager, voilà ce que Nala vient de nous promettre. Pourquoi denc ne lc serais-tu pas? Va, roi des Nichadhas, sans retard. n
Interpellé de la sorte par les dieux, Nala dit à son tour : u Le palais est bien gardé ; comment pourrai-je entrer? n “ Tu entreras, » lui répondit Çakra. u Soit, » dit Nala, et il se rendit à la demeure de Damayanti.
(1) Yama ou Dharmardja (roi de la justice), dieu et juge des morts, le Rhadamanthe des Grecs.
(2) Varuna, dieu des caux, de véri, eau.
Là il vit la fille des Vidarbhas entourée de la foule de ses amies, brillante de beauté, excellente parmi les femmes ; il vit ses membres délicats, sa taille légère, ses beaux yeux ; elle éclipsait la lumière de la lune par son éclat. Quand il la vit avec son beau sourire, Son amour s’en accrut encore. En le voyant lui-mème, les jeunes filles au beau corps se levèrent tout émues de leurs sièges, frappées de son éclat; elles célébraient avec joie Nala dans leur admiration; elles ne lui adressaient pas la parole, mais elles lui rendaient honneur dans leur pensée. u Oh! quelle beauté! quelle splendeur! quelle fermeté dans cette grande âme ! Qu'est-il? un dieu? un yaxa? un | gandharva ? » Elles ne pouvaient rien lui dire, frappées de son éclat et pleines de pudeur, ces filles au beau corps. Nala souriait. Damayanti, qui avait souri la première, lui dit tout étonnée : u Qui es-tu, toi qui es si beau et qui accroïs mon amour? O héros! tu viens ici semblable à un Immortel ; je désire te connaitre, toi qui es sans tache. Comment es-tu venu ici, et comment n’as-tu pas été vu? car ma demeure est bien gardée, le roi a donné des ordres sévères. n À ces questions Nala répondit : u Je suis Nala, fille excellente; je viens ici comme messager des dieux. Les dieux désirent te posséder : ce sont Çakra, Agni, Varuna, Yama ; choisis l’un d'eux pour époux, belle Damayanti. C'est par leur toute-puissance que je suis entré sans être vu; personne ne m'a aperçu et ne m'a arrêté. Tel est le sujet pour lequel les dieux suprèmes m'ont envoyé ; tu as entendu ; choisis selon tes désirs. n
Elle adora les dieux et dit en souriant à Nala : u Prends ton épouse avec confiance, à prince. Que ne ferais-je pour toi ? Moi certes, et tout ce que j'ai, t'appartiens ; accomplis le mariage que tu désires ; le discours des cygnes me brüle encore ; c'est pour toi, héros, que les princes ont été ras: semblés. Si tu me repousses, moi qui t'aime, le poison, l'eau, le feu, la corde, j'aurai recours à tout à cause de toi. n Nala répondit à la fille des Vidarbhas : u En face des gardiens du monde, comment peux-tu choisir un homme? Ces créateurs du monde, ces maitres magnanimes, je n'égale pas la poussière de leurs pieds. Que ton àme soit à eux : car le mortel dont l’action déplait aux dieux va à la mort. Sauve-moi donc; fille au beau corps; choisis les plus excellents d'entre les dieux. Ces vêtements purs de toute poussière, ces guirlandes célestes aux belles couleurs, ces parures merveilleuses, tu en jouiras en épousant un dieu. Celui qui contracte la terre et la dévore, Hutäça (1), maitre des dieux, qui ne le choisirait pour époux ? Celui sous le sceptre duquel les troupes des êtres vivants rassemblées pratiquent avec crainte la justice, qui ne le choisirait pour époux ? Celui dont l'âme est si juste, ce dieu magnanime qui a écrasé
(1) Hutâça (des mots huta, êüw, la chose offerte en sacrifice, et ag, lat. esse, manger) le feu, le même que Agui.
les fils de Diti et de Danu (1), le grand roi de tous les dieux, qui ne le choisirait pour époux ? Que Varuna du moins le devienne, si tu le préfères dans ton cœur aux autres gardiens du monde ; écoute le langage d’un ami. n
Quand le roi des Nichadhas eut cessé de parler, Damayanti reprit, les yeux baignés de larmes témoins de son chagrin : u J'ai adressé mon hommage à tous les dieux, et c'est toi que je choisis pour époux; c’est la vérité que je te dis. » Le roi dit à Damayanti qui tremblait et se tenait les mains jointes : u Je suis venu accomplir un message, noble demoiselle ; comment plaiderais-je ma propre cause ? J'ai fait une promesse, une promesse aux dieux ; comment, après m'être chargé de défendre leur cause, plaiderais-je ici ma propre eause? Voilà mon devoir. Si ma cause vient plus tard, alors je pourrai la défendre. Voilà, à bienheureuse, ce qu’il faut considérer. n |
Alors Damayanti au pur sourire prononça lentement ces paroles troublées par les larmes : u J'ai trouvé un remède infaillible, à maitre, et qui te mettra à l'abri de tout péché. Toi, prince, et les dieux précédés d’Indra, venez tous ensemble là où je dois faire choix d’un époux. Et moi en présence des gardiens du monde je te choisirai : ainsi, il n’y aura pas de faute commise. »
Quand la fille de Bhima eut ainsi parlé, le roi Nala s'en
(1) Danu, ainsi que Diti, femme de Kaçyapa, et fille de Daka; les fils de Danu sont aussi des Asuras, ennemis des dieux.
retourna où les dieux étaient rassemblés. Les gardiens du monde maitres suprêmes le virent venir et lui demandèrent ce qui s'était passé : u As-tu vu Damayanti au calme sourire? Qu'a-t-elle dit pour nous tous? Parle, maitre de la terre exempt de péché. n Nala dit : u Envoyé par vous à, la demeure de Damayanti, je suis entré par une twès-grande. porte environnée de vieillards qui la gardaient; personne ne m'a vu entrer, si ce n'est la fille du roi; tout cela par votre puissance. J'ai vu aussi ses compagnes et elles-mêmes m'ont aperçu; elles étaient étonnées en me regardant. J'ai fait votre portrait, maitres des dieux; mais cette fille au beau visage, sans doute ayant l'esprit égaré, m'a choisi, à dieux excellents, et m'a dit : u Que les dieux viennent ensemble avec toi là où je “ dois faire choix d'un époux ; en leur présence, roi des » Nichadhas, je te choisirai ; ainsi tu seras exempt de n péché. n J'ai rapporté la chose telle qu'elle est arrivée. Mais vous avez la toute-puissance, d maitres des dieux. »
Quand le temps favorable fut venu, au jour pur de la lune, le roi Bhima convoqua les gardiens de la terre pour le choix de l'époux. A cette nouvelle, tous les gardiens de la terre pressés par l'amour arrivèrent en hâte, recherchant Damayanti. Par une porte ornée de colonnes d'or les rois entrèrent sur la scène brillante comme de grands lions qui gagnent la montagne. Là les maitres de
la terre s’assirent sur des siéges de couleurs variées : ils portaient tous des guirlandes parfumées et des pendants d'oreilles faits de brillantes pierreries ; on voyait leurs bras robustes, puissants comme des massues, beaux, délicats, tels que des serpents à cinq têtes ; avec leurs belles chevelures, la grâce des yeux, du'nez et des sourcils, les visages des rois resplendissaient comme les astres dans le ciel. Au milieu de cette pure assemblée, remplie des princes des héros, comme la Bhôgavati (1) est remplie de serpents, ou comme une cavérne des montagnes est remplie de tigres, Damayanti parut en scène avec son beau visage, éblouissant par son éclat les yeux et les ârnes des rois. Les regards de ces héros mägnanimes se portèrent vers son beau corps : ils y demeuraient attachés et ne s’en pouvaient détourner. Mais lorsqu'on vint à dire les noms des rois, la fille de Bhima vit devant elle cinq hommes qui se ressemblaient. Devant: ces formes que rien ne distinguait les unes des autres, livrée au doute, elle ne pouvait reconnaitre le roi Nala : celui qu’elle regardait, quel qu'il füt, lui semblait être ce prince; et-la belle Damayanti se disait enelle-mëème : Comment reconnaitrai-je les dieux‘? et comment reconnaîtrai-je le roi Nala? Au milieu de ces pensées, la fille des Vidarbhas très-affligée cherchait à retrouver les marques distinctives de ces dieux dont on lui avait parlé : u Les marques des dieux
(1) Bhôgavatt, ville infernale, souterraine, habitée par les serpents. (Racine : bhôga, serpent, de bhuÿ, ployer, courber.)
que les vieillards m'ont fait connaitre, maintenant que les voilà sur la terre, je ne les vois sur aucun d’entre eux. n
Quand elle les eut bien regardés et considérés plusieurs fois, elle pensa que le moment était venu d’avoir recours aux dieux eux-mêmes. De la voix et du cœur, elle les adora; et les mains jointes, tremblante, elle dit ces mots : u Comme il est vrai qu'après le discours des cygnes j'ai choisi pour époux le roi des Nichadhas, au nom de cette vérité que les dieux me le fassent voir! — Comme il est vrai que je n’ai péché ni en paroles, ni en pensée, au nom de cette vérité que les dieux me le fassent voir! — Comme il est vrai que par les dieux eux-mêmes le roi des Nichadhas m'a été destiné pour époux, au nom de cette vérité que les dieux me le fassent voir! — Comme j'ai fait vœu d’honorer toujours Nala, au nom de cette vérité que les dieux me le fassent voir! — Que les gardiens du monde, maitres suprêmes, reprennent leur forme véritable pour que je reconnaisse le roi Punyaclôka! » Quand les dieux eurent entendu cette plainte lamentable de Damayanti, considérant sa sagesse profonde, sa véracité, la pureté de son âme et son intelligence, son amour, son culte et sa passion pour Nala, les dieux la satisfirent en reprenant leurs insignes. Elle les vit exempts de sueur, les yeux immobiles, avec leurs guirlandes fermes et fraiches ; elle les vit purs de poussière, debout, ne touchant pas la terre. Doublé par son ombre, la guirlande fanée, couvert de sueur et de poussière, Nala était debout sur le sol, et ses paupières avaient
leur mouvement. Elle considéra Punyaclôka et les dieux; et selon son droit elle choisit le roi des Nichadhas. Pleine de pudeur, Damayanti aux longs yeux le prit par l’extrémité de son vêtement, lui déposa sur les épaules une belle guirlande, et c’est ainsi qu’elle le choisit pour époux. Ah! ah! dirent aussitôt tous les princes; les dieux et les sages répétaient pleins d’admiration : u C'est bien, c'est bien ! » Et ils célébraient le roi Nala.
Le fils de Viraséna consola Damayanti à la belle taille et lui dit le cœur joyeux : u Puisque tu rends hommage à un homme en présence des dieux, oui, je suis ton époux et j'accepte pour moi tes paroles. Tant qu'un souffle animera mon corps, fille au beau sourire, je serai avec toi; c'est la vérité que je te dis. n Ces paroles la comblèrent de joie : heureux l’un par l’autre et regardant Agni qui les précédait, ils s'adressèrent mentalement à ces dieux.
Quand la fille de Bhima eut fait choix du prince des Nichadhas, les gardiens du monde à l'éclat éblouissant, l’âme pleine de joie, firent à Nala huit présents : la perception de ce qui est visible dans le sacrifice, une marche excellente et heureuse, tel fut le présent de Çakra, le bienheureux époux de Çatchi ; Agni lui donna l'existence par soi dès que Nala la désirerait ; il lui donna de plus les mondes brillants par eux-mêmes ; Yama lui donna le gout des aliments et la constance dans la vertu; le maitre des eaux lui donna la puissance de produire de l’eau selon son désir, et des guirlandes aux parfums délicieux : tous ensemble lui donnèrent deux enfants. Tels furent les
présents que lui firent les dieux ; puis ils se rendirent au triple (1) ciel. Les rois assistèrent à son mariage avec” Damayanti, et joyeux, pleins d’admiration, s’en retournèrent comme ils étaient venus.
Quand les rois furent partis, le magnanime Bhima fit célébrer avec joie les noces de Nala et de Damayanti. Ce prince, le plus excellent d’entre les hommes, demeura en ces lieux autant qu’il le voulut, prit ensuite congé de Bhima et s’en retourna dans sa ville. Uni à la perle des femmes, le roi Punyaclôka goûtait le bonheur avec elle, comme avec GÇatchi le meurtrier de Bala et de Vritra. Ce roi bienheureux, ce héros brillant comme le soleil, gouvernait ses sujets, les protégeant selon la justice ; il faisait le sacrifice du cheval (2) comme Yayâti (3) fils de Nahucha, et beaucoup d’autres sacrifices avec l’offrande sacrée qui leur convenait. Là, dans des bosquets et des jardins délicieux, Nala se promenait avec Damayanti et ressem-— blait à un Immortel. Il eut d'elle deux enfants, un fils Indrasëna et une fille Indrasénà. C’est ainsi que, entre la promenade et le sacrifice, le roi des hommes, maitre de la terre, gouvernait une contrée pleine de richesses.
(4) Tridivan (de tri, trois, et diva, le ciel, en latin divum).
(2) L'açvamédha, le sacrifice du cheval, un des plus anciens sacrifices de l'Inde. Voy. le Rämâyans et le Rig-Vêda.
(3) Yaydti et Nahucha, deux anciens rois de l'Inde.
Lorsque Nala eut été choisi par la fille de Bhima, les gardiens du monde tout resplendissants virent en chemin venir à eux Dwäpara (1) avec Kali. Indra dit à Kali en le regardant : u Où vas-tu donc, Kali, en compagnie de Dwäpara? n Kali répondit : u Au mariage de Damayanti; j'y vais et la choisirai, car mon cœur s’est tourné vers elle. » Indra lui dit en riant : u Îlest fait, ce mariage ; c’est Nala qu'elle a pris pour époux en notre présence. n A ces mots, Kali plein de colère, après avoir salué tous les dieux, prononça ces paroles : u Puisque au milieu des dieux elle a pris un homme pour époux, qu’elle reçoive son juste châtiment. » Les habitants du ciel (2) lui répondirent : u C’est avec notre permission que Damayanti a choisi Nala. Quelle femme ne pencherait pour le roi Nala, qui est doué de toutes les vertus, connaît toutes les lois, sait agir comme il convient, qui a lu les quatre Vêdas (3) tout entiers, .et l'äkhyâna qui est comme un
(1) Dwdpara, le démon du troisième âge du monde, et cet âge même. | |
Kali (discorde, guerre), le démon du quatrième âge, et cet âge.
Krita est l'âge d’or ou âge des dieux.
Tréla est le seçond âge ou âge des trois feux sacrés.
(2) Divaukasa (de diva, en lat. divum le ciel, et 6k@ maison, en grec oëxos) lat. cœlicola. |
(3) Savoir le Rig- Véda, le Yajur- Véda, le Sama-Véda, et enfin l'Atharva-Véda.
cinquième Vêda; dans la maison duquel les dieux sont justement rassasiés par les sacrifices ; Nala, dévoué à la clémence, véridique, fidèle à ses vœux; en qui la probité, la constance, la libéralité, la dévotion, la pureté, la tempérance, la patience sont à l'épreuve ; Nala prince des hommes, roi semblable aux gardiens du monde? Avec une telle nature, qui voudrait le haïr, Kali? Que celui-là se déteste lui-même et qu’il se donne la mort! que celui qui voudrait le haïr, soit plongé dans l’horrible tartare, dans le vaste et profond marais. n Quand les dieux eurent parlé de la sorte à Kali et à Dwäpara, ils allèrent au ciel.
Les dieux partis, Kali dit à Dwäpara : « je ne puis retenir ma fureur : j'irai demeurer chez Nala ; je le renverserai de son trône. Qu'il ne goûte plus de bonheur
avec la fille de Bhima. Toi, commençant la partie de dés, prête-moi ton concours. " |