‹ Mémoires de l'Académie de StanislasChapitre 68 sur 180 · VIE · texte numérisé non relu

VIE

Quand il eut fait cette alliance avec Dwäpara, Kali se rendit auprès de Nala. Il demeura longtemps dans les Nichadhas, cherchant toujours une occasion favorable ; elle se présenta enfin après douze ans. Un soir, au crépuscule, le roi Nala marcha dans son urine et s’assit sans avoir purifié ses pieds; c’est alors que Kali l'aborda. Puis il alla trouver Puchkara, frère de Nala et lui dit : u Viens jouer aux dés avec ton frère, je t’aiderai et tu gagneras; tu joueras avec lui la royauté mème et tu

l'auras.n Sur ces paroles de Kali, Puchkara va trouver son frère ; et Kali, devenu comme le taureau du troupeau, accompagne Puchkara ; celui-ci s'approche à son tour de Nala et lui dit : u jouons une belle partie de dés. “ Le frère de Nala lui répéta ces mots plusieurs fois ; ce roi magnanime ne put supporter la provocation, et pensa que sous les yeux mêmes de Damayanti, il devait jouer sa fortune, son.or, son char et ses vêtements. Kali se mit de la partie, et Nala perdait; bientôt la fureur du jeu le saisit et aucun de ses amis n’eut la force de l'en arracher. Tous les citoyens avec les conseillers vinrent le voir pour le retirer du péril: Son écuyer alla dire à Damayanti : u toute la ville, à reine, est à la porte, prête à vous secourir : que l'on dise au roi des Nichadhas que tous ses sujets sont là et qu'ils ne peuvent supporter le mallieur de leur roi qui connait la justice. » La voix étouffée par les larmes, entrainée par la douleur, la fille de Bhima dit à Nala le cœur plein de tristesse : u la ville est à la porte ; elle voudrait te voir ; elle est là toute entière avec tous les conseillers, conduite par son respect pour son roi; veuille la voir. n Elle lui répéta plusieurs fois ces paroles ; vainement cette femme aux beaux yeux se lamenta de la sorte : livré au jeu par Kali, le roi ne répondit rien ; tous les conseillers et les habitants de la ville, pleins de douleur et disant : u ce n’est plus lui, “ s’en retournèrent par pudeur dans leurs demeures. Le jeu dura plusieurs mois entre Puchkara et Nala, et Punyaclôka perdait toujours.

Voyant Punyaclôka, roi des hommes, semblable à un insensé quoiqu'il ne le füt pas, et perdant la raison à ce jeu, Damayanti, pleine de crainte et de douleur, comprit l'importance de cette affaire. Elle craignait les effets de cette passion et voulait être agréable à Nala ; quand elle le vit privé de tout ce qui était à lui, elle dit à Vrihatsénà, sa nourrice, sa servante fidèle qui connaissait toutes choses, lui était dévouée et possédait l’art de la parole : u Va, Vrihatsénä, amène les conseillers par l’ordre de Nala, dis leur tout ce qu'il a perdu et quels biens lui restent encore. » Sur l’ordre du roi, tous les conscillers vinrent en disant : u Que telle soit aussi notre destinée! » Tous les sujets vinrent après. La fille de Bhima lui annonça leur arrivée : il n’y fit pas attention. Voyant donc que son époux n'entendait plus ses paroles, Damayanti pleine de pudeur se retira de nouveau dans son appartement. Quand elle vit que les dés lui étaient toujours contraires et qu'il avait perdu tout ce qu'il possédait, elle dit encore à sa nourrice : u Va encore, Yrihatsénà, va trouver l’écuyer Varchnéya par l’ordre du roi; amène-le, bonne nourrice; il s’agit d’une grande affaire. n Vrihatsénà, sur l'ordre de la reine, fit amener l’écuyer par des hommes, sachant agir comme il faut.’ Alors la fille de Bhima, qui connaissait les lieux, les occasions et les moments favorables, dit à Varchnéya d’une voix douce ct earessante :

“ Tu sais comment tu as toujours aidé le roi : dans la difficulté où il se trouve, rends-lui encore un service : plus le roi est battu par Puchkara, plus sa passion pour le jeu s’accroit; et tandis que les dés de Puchkara tournent à son gré, la chance contraire est toujours contre Nala. Il n'écoute plus les paroles de ses amis ni de ses parents; dans son délire, il n’entend mème plus ma voix. Certes, je le crois, ce roi magnanime n’est pas coupable si, dans sa fureur, il ne m'’entend plus. J'ai recours à toi, écuyer, fais ce que je vais te dire ; car mon esprit ne peut trouver le calme, et il me semble qu'il va s'égarer. Attèle les chevaux chéris de Nala, rapides cornme la pensée; mets nos deux enfants sur le char et va à Kundina (1). Quand tu auras remis à mes parents mes enfants, le char et les chevaux, habite auprès d'eux si tu le désires, ou bien va demeurer ailleurs. n Varchnéya, écuyer de Nala, rapporta ces paroles de Damayanti aux principaux conseillers du roi, délibéra avec eux, obtint. leur assentiment, mit les deux enfants sur le char et partit pour les Vidarbhas. Là il remit aux parents les chevaux, le beau char, la petite Indrasénâ et Indraséna son jeune frère, salua le roi Bhima, et triste, plein de pitié pour Nala, il s'éloigna de ces lieux et se rendit à Ayôdhyà (2); là,

(1) Aundina, ville des Vidarbhas, où régnait Bhima.

(2) Ayôdhyd, grande ville de l'Inde (auj. Aoude), sur la Sarayou (auj. Gôgra), l’un des affluents du Gange. (Voy. le Rämäyana.) |

tout affligé, il alla trouver k roi Rituparna, devint écuyer de ce prince et reçut de lui un salaire.

— Après le départ de Varchnéya, Nala vaineu au jeu livra à son frère la royauté et tout ce qu'il possédait. Puchkara dit en riant à Nala privé de son royaume : u Jouons encore; quel est ton enjeu? Il ne te reste plus que Damayanti; j'ai gagné tout le reste. Eh bien! jouons Damayanti, si tu le veux. n À ces mots, Nala sentit son âme déchirée par la douleur et ne répondit rien; puis regardant son frère, Nala, plein de tristesse, dépouilla de son corps tous ses ornements et, avec un seul vêtement, presque nu, objet de douleur pour ses amis, ce roi glorieux sortit, laissant derrière lui une grande félicité ; Damayanti, couverte aussi d’un seul vêtement, le suivait par derrière. 11 demeura dehors avec clle trois nuits. Puchkara fit publier par la ville « Celui qui se mettra du parti de Nala, qu'il me le paye par sa mort. n Par cet ordre et par la haine qui les animait, les citoyens refusérent de le recevoir : et ainsi, ayant droit à un asile et ne le pouvant obtenir, le roi demeura trois nuits dans le voisinage de la ville, ne vivant que d’eau pure, mourant de faim, arrachant des fruits et des racines. Enfin Nala s'éloigna suivi de Damayanti. Plusieurs jours après, étant accablé par la faim, il vit des oiseaux aux ailes dorées, et se dit en lui-même : u Voici de la nourriture aujour-

d’hui et une fortune qui m'arrive. n Puis il les enveloppa dans le vêtement qu’il portait : les oiseaux prirent ce vétement et s’enfuirent dans les airs. En s’envolant, ils parlèrent ainsi à Nala, qu'ils voyaient nu sur la terre, misérable, la tète baissée : u Nous sommes des dés, insensé; nous voulions ton vêtement ; c'est pour cela que nous sommes Vents ; car nous ne t’avons pus vu bon gré t'en aller avec ün véteñment. n

Quand il vit ces dés envolés et lui-même dépouilé de ses habits, Nala dit à Damayanti : « Qui sont ceux dont la colère m'a renversé de mon trône, à mon amie, et fait que je ne trouve plus d'aliments, sffligé que je suis et accablé par la faim ? Pourquoi les habitants des Nichadhas ne m'ont-ils pas donné l'hospitalité ? Ces dés, devenus oiseaux, m'enlèvent jusqu'à mon vêtement. Dans cètte extrémité où me voilà, triste, l'âme égarée, je suis ton époux ; écoute ces paroles salutaires : ces routes nombreuses conduisent vers le rivage du midi, franchissant les monts Avanti (1) et Rixavanta. Là est le grand mont Vindhya et la Payôchni qui coule vers la mer, puis les demeures solitaires des grands Sages fournies de toutes sortes de racines et de fruits ; c'est la route des Vidarbhas. Celle-là mène aux Kôçala (2): ce pays est plus loin de ce eôté, au midi ; c'est la plage méridionale. » Ces discours, Nala les répéta plusieurs fois à dessein à Damayanti, triste

(1) Ce nom a été comparé à celui du mont Aventin de Rome. (2) Pays dont Aydôhy4 est la capitale.

et lui montrant cette direction. Damayanti, la voix étouffée par les larmes, entraînée par sa douleur, adressa au roi des Nichadhas ces paroles pleines de pitié : w Mon cœur frémit et tous mes membres s’affaissent quand je réfléchis, Ô roi, à ton dessein. Privé de ton royaume, privé de tes biens, sans vêtements, accablé par la faim et la soif, comment te laisserai-je pour m'en aller dans cette forêt où il n’y a point d'hommes. Si tu es fatigué, si tu as faim dans cet affreux désert, tu penseras à notre bonheur et je te délasserai de tes fatigues ; car une épouse estpour toutes les douleurs un remède tel que les médecins n’en connaissent pas un semblable; ne dis-je pas la vérité? n Nala dit : u Oui, tu dis vrai, belle Damayanti; il n’est pas pour l'homme affligé de remède aussi ami qu’une épouse; et je n'ai pas le désir de te quitter. Pourquoi donc crains-tu ? tu es trop timide. Je m’abandonnerais moi-même, mais non pas toi, Ô mon amie. » Damayanti reprit : u Si tu ne veux pas me quitter, à mon maitre, pourquoi done me montrestu le chemin des Vidarbhas ? Je comprends bien, à roi ; mais non, ne m'abandonne pas ; ce serait une folie de me laisser ici. Mais tu me montres toujours ma route, et c'est cela qui augmente ma peine. Si tu te dis en toimême : qu'elle aille chez ses parents; eh bien! si tu le désires, allons ensemble dans les Vidarbhas. Le roi thonorera, toi qui honores les antres; et toi-même, honoré par lui, tu habiteras heureux dans notre demeure.

Nala répondit : u Je suis roi comme ton père sans aucun doute ; mais je n’irai pas chez lui dans l'embarras où je me trouve. Comment, après y être allé riche et comme un sujet de joie pour toi, irai-je misérable et comme un sujet de douleur pour toi? » Par ces mots qu’il répétait plusieurs fois, le roi Nala consolait la belle Damayanti. Cachés sous le même vêtement, errant çà et là, fatigués par la faim et la soif, ils arrivèrent à une cabane ; ils y entrèrent, et là le roi des Nichadhas s’assit à terre avec la fille de Bhima. Sans vêtements, sans natte, couvert de boue et de poussière, il s’endormit de lassitude sur le sol même. La belle Damayanti céda bientôt au sommeil; car, faible et pieuse, elle avait supporté la douleur. Pendant qu’elle dormait, Nala, l'âme agitée par le chagrin, ne pouvait sommeiller comme autrefois : songeant à sa royauté perdue, à l'abandon de tous ses amis, à ses courses errantés dans la forêt, il se disait en luimême : Que m'en reviendra-t-il, si je le fais? Que m'en reviendra-t-il, si je ne le fais pas? Que dois-je préférer, la mort ou l'abandon des hommes ? Cette femme dévouée souffre à cause de moi : sans moi, elle peut retrouver un jour sa famille. Auprès de moi, elle trouvera certainement la douleur; laissée seule, peut-être. elle peut même retrouver la joie quelque part. n Après avoir beaucoup réfléchi et considéré plusieurs fois la chose, le maître des

— 92299 — hommes pensa qu’il valait mieux quitter Damayanti : u elle a tant de dignité qu'elle ne peut être insultée en chemin ; elle est si illustre, si fortunée, si dévouée à son mari! n (est ainsi que dans sa pensée, par le mauvais génie de Kali, il méditait l'abandon de Damayanti. Mais, se voyant sans vêtement, et qu'ils n’en possédaient qu'un seul, le roi songea à le partager en deux : u comment déchirerai-je ce vêtement, sans que ma bien-aimée s'en aperçoive ? # et en pensant à cela, il faisait le tour de la cabane ; il trouva dans un coin un glaive excellent hors du fourreau; il coupa donc la moitié du vêtement, s’en couvrit, et laissant la fille de Bhima endormie, il s'enfuit hors de lui-même. Mais son cœur retournant en arrière, il revint à la cabane ; et regardant Damayanti, le roi des Nichadhas pleura : u Celle que ni le vent, ni le soleil ne voyaient, ma bien-aimée, la voilà maintenant qui dort à terre dans cette cabane, comme abandonnée de son protecteur. Avec son vêtement déchiré, la belle Damayanti au doux sourire, comment se réveillera-t-elle semblable à une insensée ? Comment l’heureuse fille de Bhima que j'aurai abandonnée ira-t-elle seule dans cette forêt terrible habitée par les bêtes sauvages et les serpents? Que les Adityas (1), les Vasus, les Rudras, les deux Acwins et

(1) Les 12 Adityas sont les douze figures du Soleil (Sûra) dont une se montre chaque mois.

Les Vasus, au nombre de huit.

Les Rudras sont onze ; Rudra est le chef des Vents, l'air person-

la troupe des Maruts te gardent! à bienheureuse, tu es protégée par ta vertu. n Après avoir ainsi parlé à son épouse bien-aimée, incomparable pour la beauté sur la terre, l'esprit égaré par Kali, Nala s'éloigne à la hôte. H part, il part encore, et il révient toujours à la cabane ; entrainé par Kali, son amour le ramène ; son cœur est déchiré ; tel qu’un jouet du vent, il s'éloigne et revient. Enfin, emporté par Kali, Nala s'enfuit hors de lui-mème, laissant sa femme qui sommeille et sanglottant violemment. [L'âme égarée, touché par Kali, ne songeant qu'à cela, à cela seul, le roi s'en va abandonnant son épouse seule dans la forêt déserte, lui-même accablé de douleur.]

Page 1