XIE
Quand elle eut tué le chasseur, la reine auregard doux comme le lotus s’avançca dans la forèt terrible, déserte, retentissante des troupes de grillons, remplie de panthères, de lions, de daims, de tigres, de buffles sauvages, d'ours enfin, habitée par des troupes d'oiseaux divers, parcourue par les Mlétches (#4) et les voleurs ; là
(1) C'est le nom général des populations barbares, qui occupaient l'Inde avant la population aryenne et brahmanique.
croïssaient le câla, le vénu (1), le dhava, l'aswattha (2), le tinguda, Finguda, le Kimsüka, l'arjuna, l’arichta (5), qui la couvraient de leur ombre, le syandana avec le sälmaka (4), le jambu (5), l'âämra (6), le lôdhra, le khadira (7), le säla, le vêtra (8); elle y voyait le padmaka (9), l'âmalaka, le plaxa (10), le kadamba (11), l'udumbara, le vadari (12), le vilva, lenyagrôdha (13), le priyäla, le tala (14), le kharjura (15), le haritaki (16), le vibhitaka. Elle vit aussi des montagnes diverses pourvues de toute sorte de métaux; des rameaux qui se brisaient avec bruit, des cavernes merveilleuses, des . fleuves, des étangs, des lacs, des bêtes sauvages et des oiseaux variés, de nombreux piçâtchas aux formes terribles, des serpents et des râxasas ; des marais, des viviers, des sommets de montagnes, des rivières, des cascades merveilleuses à voir; la fille de Bhima voyait aussi rassemblés des bubales, des sangliers, des ours, et des serpents de la forêt. Douée de splendeur, de gloire, de félicité, et d’admirable constance, Damayanti errait seule cherchant Nala, et la royale fille de Bhima ne ressentait aucune frayeur.
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(1) Le bambou. — (2) Ficus religiosa. — (3) Le mélia azedarach. — (4) Le coton en arbre. — (5) Jambosa eugenia. — (6) Le manguier. — (7) Le catéchu. — (8) Sorte de roseau. — (9) Le nelumbo. — (10) Le figuier tinctorial. — (11) Nauclea cadamba. — (12) Le jujubier. — (13) Ficus indica. — (14) Le palmier éventail. — (15) Le dattier sauvage. — (16) Le myrobalan.
Engagée dans la forêt terrible, affligée du malheur de son époux, elle se lamentait dans son infortune. Le corps brisé par la douleur, elle arriva sur le haut d’un rocher et s'écria : u Ô roi des Nichadhas à la forte poitrine, aux bras vigoureux, où donc es-tu allé, me laissant seule dans ce désert? Après avoir fait l’'açcvamédha et les autres sacrifices avec toute sorte d'offrandes, comment peux-tu me tromper ainsi ? Souviens-toi, à le meilleur des hommes, du langage que tu tins en ma présence. Et le discours des cygnes que tu entendis et qu'ils tinrent devant moi, songes-y donc. Certes elle est une et simple la vérité de ces quatre Vèdas avec les Angas et les Upängas que tu . as si bien lus. Ainsi, fais qu’il soit vrai ce langage que tu as tenu autrefois en ma présence. O héros exempt de péché, ne suis-je pas ta bien-aimée? Dans cette terrible forét pourquoi ne me réponds-tu pas? Voici un roi du désert, un tigre affamé, avec sa forme horrible, le voici la gueule ouverte, il va me dévorer ; pourquoi ne vienstu pas à mon secours? u Nulle autre que toi ne m'est chère n, voilà ce que tu m'as toujours dit; qu'elle soit donc vraie, cette parole. Vois ta femme, l’âme égarée, gémissante, vois ta femme aimée que tu désires, qui te désire aussi : réponds-lui donc. Elle est amaigrie, misérable, pâle et souillée de fange ; elle n’a que la moitié d'un vêtement; seule et gémissant comme une femme qui a perdu son défenseur, pareille à une biche aux grands yeux séparée du troupeau, tu ne m'honores plus, Ô roi, moi qui te pleure. C'est ta femme, seule dans la
| — 229 — grande forêt, c'est moi, c'est Damayanti qui l'appelle ; pourquoi ne me réponds-tu pas? O mon noble maitre, doué de vertu et dont tous les membres sont si beaux, ne te verrai-je donc pas aujourd'hui sur cette montagne ? Dans ce bois affreux, demeure des lions et des tigres, je te vois gisant, assis, debout, marchant de nouveau, à toi qui accrois ma douleur. Qui interrogerai-je, malheureuse que je suis? Accablée de douleur à cause de toi, à qui dirai-je : u As-tu vu par hasard dans la forèt le roi Nala ?n Qui me fera trouver maintenant dans ce bois ce prince si beau, si magnanime, destructeur des ennemis? u celui que tu cherches, le roi Nala aux yeux de lotus, le voici » ; de qui entendrai-je aujourd'hui ces douces paroles ? Voici le roi de la forêt tout joyeux, le tigre aux quatre dents, aux grandes mâchoires, le voici qui vient à ma rencontre; je vais à lui sans peur : — tu-es le roi des animaux, tu es le maïtre dans cette forêt; moi, je suis la fille du roi des Vidarbhas, Damayanti, la femme du roi des Nichadhas, de Nala destructeur des ennemis; je cherche mon époux; je suis seule, misérable, accablée de douleur. Console-moi, à roi des bètes sauvages ; dis moi si tu.as vu Nala ; ou bien si tu ne peux me dire où il est, mange-moi, prince des animaux, délivre-moi de cette douleur. — Maintenant qu'il a entendu ma plainte dans cette forèt, voilà ce roi des bêtes sauvages qui s’en va vers le fleuve limpide qui descend à la mer. Cette montagne pure, aux nombreux sommets qui touchent le ciel, brillent de mille couleurs et ravissent la pensée ;
pleine de métaux divers et de pierres précieuses ; élevée ici comme l'étendard de la forêt ; habitée par les lions, les tigres, les éléphants, les sangliers, les ours et les antilopes; toute bruyante du chant de mille oiseaux ; embellie par le kimsüka, l’açôka, le punnäga, par le kärnikara, le dhava, le plaxa (1) couverts de fleurs ; remplie de cours d’eau que fréquentent les oiseaux; cette reine des montagnes aux nombreux sommets, je vais maintenant lui demander où est Nala : à bienheureux roi des monts à l’aspect céleste, mont illustre aux mille retraites, je te salue, soutien de la terre ; je viens à toi et je t'adore; je suis fille d’un roi, belle-fille d’un roi, femme d’un roi; je suis Damayanti. Mon père est le roi des Vidarbhas, Bhima aux grands chars, maitre de la terre, gardien des quatre castes ; il accomplit, avec toutes les offrandes, le sacrifice royal et l’açvamédha ; c’est le meilleur des princes ; il est grand, beau, vénérable à voir, religieux, de bonnes mœurs, véridique; il n’est point médisant; il est courageux et d'un bon naturel ; il est fortuné ; il connait la justice, il est pur ; il est véritablement le protecteur des Vidarbhas, il triomphe de la foule de ses ennemis : Sache donc, à mont bienheureux, que c'est sa fille qui vient vers toi. Dans les Nichadhas, à grande montagne, habite mon beau-père, le meilleur des hommes ; il a recu le nom de Viraséna; il a un fils, un
2e ne un Rem nane OMpmen-Mne" à une
(1) Espèce de figuier ou d’hibiseus.
héros heureux et courageux qui gouverne le royaume qu’il tient de son père ; ilse nomme Nala; il est brun; on l’a surnommé Punyaclôka ; il est religieux, il connait les Védas ; il est éloquent ; sa vie est pure ; il boit le sôma et sacrifie sur le feu ; il est libéral; guerrier ; enfin il est roi suprême. O le meilleur des monts, je suis sa femme qui vient ici; je n'ai plus de bonheur, j'ai perdu mon époux, mon protecteur; la douleur m’accable. Je le cherche, lui le meilleur des hommes ; de tes cent cimes qui touchent le ciel, n'as-tu pas vu Nala dans cette forêt terrible ? Fort comme le roi des éléphants, sage, ardent et puissant, vigoureux, véridique, ee héros, mon époux glorieux, le roi des Nichadhas, Nala, ne l'as-tu pas aperçu? Et moi qui gémis seule ici, pleine de trouble, pourquoi done, à rai des monts, ne me consoles-tu pas comme ta fille affligée? O mon époux puissant, toi qui connais la justice, qui tiens tes promesses, maitre de la terre, si tu es dans cette forêt, montre-toi done à mes yeux." Quand donc entendrai-je clairement sa douce voix, semblable au bruit de la nue et telle que l’ambraoisie, celte voix qui dira : Damayanti ! voix heureuse d’un roi magnanime, voix féconde, puissante comme le Vêda et qur doit calmer mes douleurs? console-moi dans ma frayeur, à roi qui aimes la justice. n
Après avoir ainsi parlé à la grande montagne, la fille des rois Damayanti s’avança jusqu'à la plage septentrionale. Quand elle eut marché trois jours et trois nuits, cette femme aux beaux membres vit un bois d'anacho-
rètes, semblable à une forêt céleste ; il avait pour ornement des solitaires pareils à Vacçichtha (1), à Bhrigu, à Atri, austères, tempérants et purs, vivant d’eau, de vent et de feuilles, victorieux de leurs sens, heureux, désireux de voir le chemin du ciel, Munis (2) vêtus d’écorces et de peaux, maitres de leurs désirs. Là elle vit un groupe charmant de cabanes habitées par ces solitaires, fréquentées par des troupes de singes et d’autres animaux sauvages, visitées par des anachorètes ; elle les vit, et respira. La bru chérie de Viraséna, aux beaux sourcils, aux beaux cheveux, au beau sein, aux belles dents, aux beaux longs yeux noirs, la perle des femmes, brillante, heureuse et renommée, la pieuse Damayanti entra dans le lieu où étaient les demeures des solitaires. Elle se courba devant les dévôts ermites et demeura inclinée par modestie : u Sois la bien venue, lui dirent tous les anachorètes, et quand ils lui eurent rendu les honneurs convenables : w Assieds-toi, lui dirent-ils, parle, -que devons-nous faire? » Damayanti à la belle taille répondit : uw O dévots bienheureux et sans péché, tout pros-
(1) Atri, poète védique; Vagichtha, Bhrigu, solitaires des anciens temps de l'Inde ; à ce dernier est attribuée la rédaction des lois de Manu.
(2) Un Muni (moine) est un solitaire, ordinairement d’un âge avancé, habitant le désert, et se livrant à la pénitence, à la prière et à la méditation. Voyez dans les lois de Manu les devoirs des anachorètes. |
père-t-il ici, les dévotions, les feux, les devairs, les bêtes sauvages, les oiseaux, l'accomplissement des cérémonies? — Oui, noble dame, lui dirent-ils, tout prospère ; mais toi qui est toute belle, parle, qui es-tu donc, et que désires-tu ? En voyant ton extrême beauté et l'éclat que tu répands, nous sommes saisis d’admiration ; respire et ne pleure pas. Es-tu la divinité de ce bois, de cette montagne, de ce fleuve ? dis-le nous, toi qui es si belle. — Non, répondit-elle aux Richis (1), je ne suis pas la divinité de la forét, ni de la montagne, ni la divinité du fleuve. Je suis une femme, sachez-le tous, dévots Munis. Je vous dirai longuement qui je suis; veuillez l’entendre de moi. Il y a dans les Vidarbhas un roi maitre de la terre nommé Bhima; je suis sa fille, bons solitaires. Le roi des Nichadhas, le sage et glorieux Nala, héros instruit et victorieux, est mon époux; il commande aux hommes ; il est voué au culte des dieux, il est l'ami des brahmanes; il protège son peuple ; il est plein de gloire et de force; il est véridique, il connait la justice ; il est intelligent, fidèle à ses promesses, destructeur des ennemis, religieux, soumis à la divinité; il est heureux, il prend d'assaut les villes ennemies. Nala, le meilleur des princes, égal en éclat au roi du ciel, mon époux aux
(4) Un Richi est un sage antique, voué à l'étude des Vêdas ; on distinguait les richis brahmanes ou Brahmarchis, les richis royaux ou Radjarchis, et les richis divins ou Dévarchis.
grands yeux.dont le visage brille comme la pleine lune, qui accomplit les grands sacrifices, qui a lu les Védas et les Vêdängas, qui frappe les ennemis dans le combat, qui resplendit comme la lune et le soleil ; provoqué par des hommes sans probité et sans honneur, pleins de mauvaises pensées, adroits au jeu et pervers, Nala, qui aime la vérité et la justice, a perdu son royaume et ses bicns. Je suis sa femme, je me nomme Damayanti, et je désire revoir mon époux. Forêts, montagnes, lacs, fleuves, marais, bois de toute sorte, j'ai cherché partout Nala, mon époux magnanime qui connait la guerre et les armes ; j'ai tout parcouru dans ma douleur. N'est-il pas venu dans cet aimable ermitage, le maitre des Nichadhas, le roi Nala pour qui j'erre dans cette forét impraticable qui inspire l'horreur et l’efffoi, toute remplie de tigres et d’antilopes ? Si dans quelques jours je ne revois pas Nala, je trouverai bien moi-même le bonheur en me délivrant de ce corps. Qu'ai-je à faire avec la vie sans ce roi bien-aimé ? Pourrai-je vivre encore pleurant toujours mon époux ? n
Ainsi gémissait la fille de Bhima seule dans la forêt. Les solitaires qui voient la vérité lui dirent : u L'avenir, belle Damayanti, sera beau pour toi ; nous le voyons par nos austérités. Bientôt tu reverras ton époux, le maitre des Nichadhas, Nala destructeur des ennemis ; fille de Bhima, tu verras le meilleur de ceux qui rendent la justice délivré de ses ennuis, purifié de toute faute, orné de tous ses joyaux, gouvernant sa ville ; ses ennemis domptés
et pleins de terreur, ses amis consolés; tu le verras, belle Damayanti, ce roi d'une naissance illustre. n - Après avoir ainsi parlé à l'épouse bien-aimée de Nala, tous les Munis disparurent avec leurs feux sacrés et leurs cabanes. A la vue de ce grand miracle, la belle Damayanti demeura étonnée : u Ai-je vu un songe ? Quelle est cette aventure? Où sont ces solitaires ; et leurs cabanes ; et cette agréable rivière aux eaux pures, toute peuplée d'oiseaux ; et ces beaux arbres couverts de fruits et de fleurs ? « La fille de Bhima au pur sourire médita longtemps ; puis triste et affligée, elle resta le visage décoloré. Elle s’en alla donc dans un autre lieu : les pleurs étouffaient sa voix ; elle sanglottait, et ses yeux étaicnt pleins de larmes. Bientôt elle aperçoit dans la forêt un acôka, le plus excellent des arbres, couvert de fleurs et de bourgeons, retentissant du chant des oiseaux ; elle l'aborde et dit : u Oh! oh! l'arbre bienheureux ! au milieu de cette forêt il brille de guirlandes de fleurs, hcureux comme le roi de la montagne. Ote-moi vite ma douleur, aimable acôka ; arbre fortuné, as-tu vu exempt de chagrins un prince nommé Nala, destructeur des ennemis, l'époux bien-aimé de Damayanti ? As-tu vu le roi des Nichadhas mon bien-aimé”? Il n’a que la moitié d'un vêtement ; sa peau est fine et tendre ; accablé de douleur, il est venu dans cette forèt. Fais, açôka, que je m'en aille consolée. Que ton nom soit vrai, acûka ; car ton nom veut dire qui chasse la douleur. « Après avoir passé près de l’acôka, la gracieuse fille de
Bhima entra dans un pays plus terrible encore. Elle vit là beaucoup d'arbres, de rivières, de montagnes agréables, beaucoup d'oiseaux et de bêtes sauvages, des grottes, des collines, des fleuves merveilleux à voir; elle les voyait en cherchant son époux. Après avoir marché longtemps, Damayanti, au pur sourire, vit une grande caravane conduisant des chevaux, des éléphants et des chars ; et au delà un fleuve agréable, d’une eau limpide, fleuve fortuné, large, aux ondes paisibles, garni de roseaux, animé par les cris des hérons, des canards sauvages et des aigles marins, rempli de tortues, de serpents et de poissons, parsemé de grandes iles. Quand elle eût aperçu la grande caravane, la glorieuse épouse de Nala s'avanca au milieu des hommes : elle était défigurée par le chagrin, accablée de douleur, couverte d'une moitié de vêtement, amaigrie, décolorée, sale, les cheveux remplis de poussière. En la voyant en cet état les uns s'enfuirent de peur, les autres se üinrent tout pensifs, d’autres se mirent à crier; plusieurs riaient d'elle, quelques-uns la maudissaient, d’autres enfin avaient pitié d'elle et lui disaient : u Qui es-tu, pauvre femme ? Quel est ton père? Que cherches-tu dans cette forêt? Nous avons été émus en te voyant. Es-tu bien une femme ? Dis-nous la vérité; n'es-tu pas une divinité de la forêt, de la montagne, ou du pays ? Protége-nous. Si tu es une yaxi, une râxasi ou enfin une femme du ciel, donne-nous le salut, défends-nous. Fais, à toi qui es si belle, que bientôt cette caravane s'éloigne heureusement d'ici et que la fortune soit pour nous. »
Telles étaient les questions que faisaient à la fille des rois, si bonne et si affligée, le chef de la carhvane, ceux qui la composaient, jeunes gens, enfants, vieillards, et ceux qui marchent devant les caravanes ; elle leur ré-— pondit : u Je suis femme, croyez-le, fille d'un roi, bellefille d'un roi, femme d'un roi, je voudrais revoir mon époux. Mon père est le roi des Vidarbhas ; c’est dans les Nichadhas que règne mon mari ; il se nomme Nala le fortuné ; je cherche cet époux invincible ; si vous savez où il est, dites-moi tout de suite où est Nala, destructeur des ennemis ? n Le chef de la caravane, un marchand nommé Çutchis répondit à la belle Damayanti : u Ecoute bien mes paroles : Je suis le chef de la caravane et marchand moi-même; femme au doux sourire, je n'ai vu personne du nom de Nala. Des éléphants, des léopards, des buffles, des panthères et des antilopes, voilà ce que j'ai vu dans cette forêt où n’habitent point les hommes. Si ce n'est toi, je n’ai vu dans ce grand bois aucun être humain. Que Manibhadra, roi des yaxas, nous soit propice! » Elle dit alors à tous les marchands et à leur chef : u Où va cette caravane ? Dis-le moi, je te prie. # Le chef lui répondit : u Cette caravane se rend pour son commerce au pays du roi de Tchëdi, le clairvoyant Subôhu; elle y sera bientôt. n
Sur ces paroles du chef, Damayanti au beau corps fit route avec la caravane, désirant toujours son époux.
Longtemps après, au milieu de cette forêt terrible, les marchands virent un grand lac fortuné, tout parfumé de lotus, entouré de bois et de gazon, ayec beaucoup de fleurs et de fruits, des oiseaux divers, une eau claire, douce et fraiche, enfin un lac à ravir le cœur. Les chevaux étaient fatigués : on songea donc à gagner ce lac ; avec l’assentiment du chef, les marchands entrèrent dans la belle forêt, et la grande caravane s'arrêta sur la rive occidentale. Mais au milieu de la nuit, quand tout était silencieux et humide de rosée, et que la caravane fatiguée sommeillait, survint une troupe d’éléphants. Ils venaient boire au torrent de la montagne, et l'humeur qui découlait de leurs tempes les troublait. Quand tous ces éléphants sauvages aperçurent la caravane et ses éléphants domestiques, ils accoururent avec vitesse, ivres de désir et prêts au carnage. La rapidité de leur chute fut irrésistible, comme si des crêtes se détachant du haut des montagnes tombaient à terre. Dans leur course ils jonchaient les chemins d'arbres renversés, et, obstruant les sentiers, ils arrivèrent au lac où dormait la grande caravane : en un moment, et sans qu’elle résistät, ils l'écrasèrent sur le sol. Ah! ah! criaient les marchands dans leur fuite ; et Lout aveuglés par le sommeil, ils s’agitaient parmi les buissons ; les uns furent tués par la dent des éléphants, d'autres par leur trompe, d’autres sous leurs pieds. Beaucoup perdirent leurs chameaux qui se trouvaient mélés avec les hommes, et s’agitant de frayeur se tuèrent les uns les autres. Poussant des cris
terribles ils tombaient à terre, ou montant précipitamment sur les arbres ils retombaient parmi les broussailles. Ainsi, de bien des facons, par la venue de ces éléphants que la destinée conduisait, l'opulente caravane périssait tout entière. Îl se fit un grand tumulte portant la terreur dans les trois mondes : u Voici un feu terrible, sauvezvous, courez — prenez donc cet amas de pierreries écrasées — pourquoi courez-vous? — C’est un bien commun — écoutez-moi donc — je ne me trompe pas — je vous le répète — réfléchissez-donc, insensés ! » Au milieu de ces cris et de cet horrible massacre, Damayanti s’éveilla, saisie d'épouvante à la vue de ce désastre capable d’effrayer l'univers. Devant ce spectacle inouï la jeune femme aux yeux pareils au lotus, la voix étouffée et ne respirant plus, se leva épouvantée. Ceux des marchands qui avaient échappé au désastre se disaient entre eux : u De quoi recueillons-nous le fruit? Sans doute nous n'avons pas rendu hommage au glorieux Manibhadra, bienheureux roi des yaxas, à Veicravana notre maitre ; car ce n’est pas rendre hommage que de s’interrompre ou dele rendre une seule fois. C’est peut-être une sinistre influence des oiseaux ; les astres peut-être nous sont contraires ; enfin d'où est venu ce malheur ? » Parmi ces malheureux, privés de leurs familles et de leurs biens, il ÿ en eüt qui dirent : u Cette femme à l'air insensé, qui est venue aujourd'hui dans la caravane, dont l'aspect était affreux et qui n'avait plus forme humaine, c’est elle qui avait exercé contre nous sa magie malfaisante: certainement c'est
une räxasi, une yaxi ou une piçatchi redoutable ; c’est elle qui a fait tout le mal, il n’en faut pas douter. Si nous revoyions cette criminelle qui a tué la caravane et nous a causé mille maux, nous jetterions sur elle des mottes de terre et de la poussière, et nous la tuerions à coups de poings ou à coups de cannes et de bâtons; car c'est elle qui a perdu la troupe. n
Quand Damayanti eut entendu ces mots effrayants, elle s'enfuit honteuse à travers la forêt ; et craignant d’être coupable, elle gémissait sur elle-même : u Ah! la colère terrible du destin est sur moi! le bonheur ne dure pas; de quoi recueillé-je le fruit ? Je ne me souviens pas d’avoir fait le moindre mal à personne en action, ni en pensée, ni en parole; de quoi donc recueillé-je lé fruit? J'ai donc commis quelque grande faute dans une vie antérieure ; Car Je suis parvenue au comble de la misère : mon mari a perdu son royaume ; je suis séparée de lui, séparée de mes parents, séparée de mes enfants; j'ai perdu mon défenseur et me voici dans une forêt au milieu des serpents. n
Le lendemain ceux qui avaient échappé à la mort sortaient de ce pays pleurant sur le carnage, sur un frère, un père, un fils, un ami. Et la fille des Vidarbhas gémissait encore : u Quelle mauvaise action ai-je donc commise pour que dans cette forêt déserte cette troupe d'hommes ait été tuée par cette troupe d'éléphants ? C'est ma mauvaise fortune qui en est cause et certainement une longue misère m'est réservée. Nul n'est emporté avant que
— JM — :
l'heure soit venue, dit une parole des anciens ; c’est pour cela que je n'ai pas été écrasée aujourd’hui par les éléphants; car rien n'arrive aux hommes sans la volonté des dieux. Dans mon enfance pourtant je n'ai commis aucune faute ni en action, ni en pensée, ni en paroles, pour en être venue à cette misère. Peut-être ces gardiensdu monde qui vinrent à mon mariage et que je repoussai pour choisir Nala, c’est par leur puissance que je suis ainsi séparée de mon époux.» Voilà comment la belle Damayanti gémissait dans sa douleur.
Elle fit donc route avec de pieux brahmanes échappés au désastre. Sur le soir Damayanti, pareille au croissant de la lune d'automne, parvint à une grande ville appartenant au roi de Tchëdi, à Subâhu le clairvoyant. Cou- ‘verte d’une moitié de vêtement, elle entra dans cette grande ville ; elle était agitée, amaigrie, misérable, souillée ; avec ses cheveux épars, elle ressemblait à une folle ; les habitants de la ville la regardaient, et tandis qu’elle entrait, les enfants du faubourg prenaient plaisir à Ja suivre. Entourée par eux, elle arrive devant le palais du roi. La mère du roi, qui s’y trouvait, la vit environnée d'hommes et dit à la nourrice : u va et amène-la moi : la pauvre femme est tourmentée par ces hommes et ne sait où se réfugier. Elle est si belle quetoutmon palais enresplendit ; et quoique vêtue comme une folle, elle ressemble à Çri aux longs yeux. n La nourrice écarta les hommes ct la fit monter sur la belle terrasse du palais ; à toute étonnée, la reine dit à Damayanti : u Toute malheureuse
que lu es, tu as un corps merveilleux et tu brilles comme l'éclair dans les nuages ; qui es-tu, dis-moi, et de qui es-tu fillé? Tu n'as point une forme humaine, quoique tu sois privée des insignes divins. Sans être accom-— pagnée, tu n’as donc pas peur des hommes, femme brillante comme les Immortels?u A ces paroles la fille de Bhima répondit : n Je suis une femme, sache-le bien, dévouée à son époux; je suis une ouvrière de bonne famille, une servante sans domicile, qui vit de fruits et de racines, seule et s'arrétant où le soir la trouve. Mon mari a toutes les vertus ct m'est toujours dévoué, et moi je l’honore et le suis en chemin comme son ombre : mais Île sort a voulu qu'il aimât le jeu outre mesure; battu aux dés, il est parti seul pour le désert ; il n'avait plus qu’un vêtement, et il ressemblait à un pauvre in- : sensé ; pour le consoler, je suis partie moi aussi pour le désert : mais là, je ne sais pour quelle raison, affamé, hors de lui-même, il a perdu son seul vêtement. Caché sous le mien, presque nu, privé de raison et pareil à un fou, je l’accompagnais depuis plusieurs nuits et je ne dormais pas : enfin, il m'a laissée dormant, je ne sais où, il a coupé en deux mon vêtement, et il m'a abandonnée, moi qui n'avais fait aucun mal. Depuis lors. je cherche mon mari. Et je suis consumée nuit et jour ; car je ne vois pas le bien-aimé de mon cœur, beau comme le calice du lotus ; je ne retrouve pas celui qui est pareil aux Immortels, le maître bien-aimé de ma vie. u Elle gémissait ainsi les yeux pleins de larmes. La mère
du roi dit donc à la fille affligée de Bhima, plus affligée encore elle-même : u reste près de moi, pauvre femme, je suis heureuse de t'avoir ; mes hommes te chercheront ton mari; ou peut-être que errant cà et là il viendra ici lui-même. Demeure done ici, et tu le retrouveras. n Damayanti répondit à la mère du roi : Je puis demeurer avec toi, mère de héros, mais à une condition, c'est que je ne mangerai pas les restes, que je ne ferai point de courses à pied, et que je ne parlerai à aucun homme; si un homme me demande, qu'il soit puni et châtié de sa folie : telle est la grâce que je te demande. Mais pour chercher mon mari, que je puisse voir des brahmanes. Si l'on agit de la sorte, je resterai certainement ici; à d'autres conditions je ne veux rester nulle part. n La mère du roi satisfaite lui répondit : u Je ferai ce que tu voudras, prends courage, puisque tel est ton désir. n Après avoir ainsi parlé à la fille de Bhima, la mère du roi dit à sa fille Sunandà : u Voici une ouvrière, Sunandà ; elle est belle comme une déesse ; elle est de ton âge; qu’elle soit ton amie; réjouis-toi avec elle et ne crains rien. n Ensuite Sunandà s'en alla toute joyeuse dans son appartement, entourée de ses amies et emmenant Damayanti.
Lorsque Nala se fut éloigné de Damayanti, il vit un grand feu allumé dans l'épaisse forêt, et du milieu il entendit sortir un grand cri d'un être animé : u Accours,
Nala, disait-il”à haute voix; et il répéta plusieurs fois : Punyaçlôka! Ne crains rien.n A ces mots, Nala entra dans le feu et vit un roi des serpents roulé à terre en anneau. Nala se tenait les mains jointes ; le serpent lui dit tout tremblant : u Je suis le serpent Karkôtaka ; j'ai trompé le grand richi Närada, l'illustre anachorète ; dans sa colère, il m'a maudit : u Sois immobile, m'a-t-il dit, # jusqu’au jour où Nala te retirera d'ici ; car c'est lui qui u te délivrera de ma malédiction.“ Depuis cafte imprécation je ne puis changer de place. Si tu veux me sauver je 4e montrerai le bonheur, je te serai propice : iln'y a pas un serperit qui m'égale; je te rendrai service : va, délivre-moi bien vite. n À peine le-roi des serpents avait À dit ces mots;-qu'il devint long comme le doigt ; Nala le prit et sortit du feu. Quand Nala fut hors de l’airembrasé et qu'il songea à déposer à terre le serpent, Karkôtaka lui dit : -u Marche encoje un peu en cemptant tes pas ; alors je te ferai un gra plaisir. n Nala commença donc à compter. Au dixièmè pas, le serpent le mordit, et aussitôt Nala changea de forme; il s'arrêta tout surpris de se voir défiguré, et il s’aperçut que le serpent avait repris sa forme première. Karkôtaka dit alors à Nala pour le consoler : w C’est moi qui t'ai transfiguré pour que les hommes ne te reconnaissent pas. Celui par qui tu es sous le poids du malheur, celui-[à par la vertu de mon venin habitera dans ton corps et y souffrira à son tour ; et tant qu’il ne te délivrera pas, il séjournera malheureux dans tes membres empoisonnés. Celui qui t'a fait tout ce
nral à toi qui ne le méritais pas, celui-là, prince, je le maudis et je te sauve en même temps. Grâce à moi, tu n'as rien à craindre ni des sangliers, ni des ennemis, ni des brahmarchis eux-mêmes. Ne crains pas non plus les effets du venin ; dans les combats tu remporteras toujours la victoire. Va, prince, tu diras : u Je suis le cocher Vähuka.n Va trouver le roi Rituparna ; il est maintenant dans la charmante ville d’Ayôdhyà ;. il connait le jeu de dés ; il t'en donnera la science en échange de Ia science du cheval, que tu possèdes ; et l’heureux descendant d’xwaku sera ton ami Quand tu sauras le jeu de dés, alors tu recouvreras le bonheur ; tu retrouveras ta femme, ton royaume et tes enfants, que ton cœur ne s’attriste point : c’est la vérité que je te dis. Et quand tu voudras reprendre ta forme, pense à moi et revêts cet habit. Couvert de ce vêtement, tu redeviendras ce que tu étais. n
À ces mots, il donne à. Nala une paire de vêtements divins, et quand il lui eut fait ces recommandations, il disparut. |
Quand le serpent fut parti, Nala s'éloigna, et le dixième jour il entra dans la ville de Rituparna. Il alla le trouver et lui dit : u Je suis Vähuka : personne sur la terre ne sait aussi bien que moi conduire les chevaux ; on peut aussi me consulter dans les affaires difficiles et dans les différentes études ; de plus, je sais mieux que personne préparer les aliments ; enfin tout ce qu’il y aura à faire,
même de difficile, je m'efforcerai de le faire ; prendsmoi à ton service, Rituparna. n Le roi lui répondit : u Eh bien, reste ici, Vähuka ; porte-toi bien, et voici ce que tu feras : mon esprit est toujours occupé de courses rapides ; que ton soin soit de rendre rapides mes chevaux ; tu seras l'inspecteur de mes écuries ; tu recevras un bon salaire, tu auras pour subordonnés Värchnéya et Djivala; tu joueras avec eux. Demeure donc chez moi, Vàähuka. n
Depuis lors Nala honoré demeura dans la ville de Rituparna avec Värchnéya et Djivala ; il y demeura pensant toujours à Damayanti, et chaque soir il répétait ces
vers :
A cette heure où done est celle
Qui souffre la soif et la faim, Femme pieuse et fidèle,
Et la fatigue du chemin ?
Qui, maintenant, est devant elle ?
Comme il redisait ces vers pendant la nuit, Djivala lui dit : u Qui plains-tu done ainsi, Vähuka ? je voudrais le savoir. Puisses-tu vivre longtemps mon ami ; mais à qui donc est cette femme que tu plains de la sorte? n Le roi Nala lui répondit : u C'est un certain fou, qui avait une femme excellente ; il n’a pas trop su tenir sa parole. Je ne sais pour quelle raison, le sot s'est éloigné d'elle ; et maintenant qu’il l’a quittée, il erre, l’insensé, accablé de douleur. Consumé nuit et jour par le chagrin, il se souvient d'elle chaque nuit et chante sans cesse les mêmes
— AT
vers. Sans doute il parcourt la terre, ou fixé quelque part il remplit quelque fonction vile, et pense aux malheurs de sa femme. Pour elle, qui l'avait suivi dans son infortune, cet homme de peu de vertu l’a laissée dans un bois, si toutefois elle vit encore ; une femme, seule, qui ne connait pas les chemins, qui ne le méritait pas, qui était abattue par la soif et la faim, quelle indignité ! Pourvu qu'elle vive encore ! Entourée de bêtes sauvages, dans un grand bois, dans un affreux désert, abandonnée par lui, le malheureux, l’insensé ! n
C'est ainsi que le roi des Nichadhas, se souvenant de Damayanti, habitait inconnu dans le palais du roi,
Lorsque Nala eut perdu son royaume et qu'ils eurent été, lui et sa femme, réduits à servir, Bhima, pressé du désir de revoir Nala, fit partir des brahmanes. Il leur fit de grands présents et leur dit : u Allez chercher Nala et Damayanû, ma fille. Quand vous aurez fini et que vous aurez vu le roi des Nichadhas, je donnerai mille vaches à celui de vous qui les amènera tous deux ; et je lui donnerai de plus des provisions, des biens et un village grand comme une ville. Si l’on ne peut amener Nala ni Damayanti, pourvu qu'on les voie, je donnerai en présent les mille vaches. « Les brahmanes joyeux s’en allèrent dans tous les pays, dans les villes et les royaumes, cherchant Nala et sa femmeæs mais ils ne virent nulle part
ni le roi des Nichadhas ni la fille de Bhima. Enfin un brahmane nommé Sudéva, en visitant l’agréable ville de Tchédi, vit Damayanti dans le palais, un jour de proclamation royale. Elle était avec Sunandà : sa beauté incomparable était au dessus de toutes les louanges ; elle paraissait comme la lumière du soleil enveloppée d'un réseau de vapeurs. Quand il vit ses grands yeux, sa maigreur, la fange dont elle était souillée il se dit : u C'est elle n et se fit ces raisonnements : u Cette femme ressemble à celle que j'ai vue autrefois ; maintenant ma tâche est remplie. Elle est telle que Cri, l'amour du monde ; elle brille comme la pleine lune ; elle est brune; elle a le sein gracieux et arrondi ; par son éclat elle répand la lumière autour d'elle comme une déesse; ses grands yeux ont la grâce du lotus ; on dirait l’épouse de l'Amour ; elle est aimée du monde entier. Son corps est souillé de boue et de poussière, comme une fleur de lotus arrachée d’un lac des Vidarbhas, ou comme une nuit de pleine lune quand la lune est éclipsée. Malheureuse, attristée par la perte de son époux, elle est comme une rivière desséchée, où le lotus a perdu ses feuilles et d'où les oiseaux effrayés se sont enfuis ; comme un lac de lotus agité et troublé par les trompes des éléphants. Elle est tendre et belle, elle mériterait une maison pleine de bijoux ; elle est pourtant comme un lotus arraché que brüle le soleil. Elle est belle et vertueuse, elle mériterait des parures, et elle n’en a pas ; elle est comme le croissant de la lune nouvelle dans un ciel nébuleux. Elle a les
sourcils noirs. Elle est privée des douceurs de l'amour ; elle est privée de toute sa famille; si elle se soutient, l'infortunée, c’est par le désir de revoir son mari : car l'époux, c’est la parure d’une femme privée de parure ; mais, quand il l’a quittée, si bien parée qu'elle soit, elle ne brille plus. Nala aussi fait une chose difficile de se soutenir privé d'elle, et de ne se pas consumer de douleur. Quand je vois cette femme aux cheveux noirs, aux grands yeux de lotus, digne d’être heureuse et pourtant affligée, mon cœur non plus n'est pas content. Quand donc sortira-t-elle de ces chagrinset retrouvera-t-elle son époux, cette femme si bonne, pareille à Rôhini? (1) Certainement en la retrouvant, le roi Nala aussi retrouvera le bonheur, lorsqu'il possèdera de nouveau son trône et la terre : égaux par la naissance et par la vertu, Nala mérite bien la fille de Bhima, et Damayanti aux yeux noirs le mérite aussi. Il faut que je console la femme de ce roi incomparable, si courageux, si sage et si regretié d'elle. Oui, je vais la consoler, cette femme belle comme la pleine lune, qui ne connaissait pas la douleur et qui maintenant est affligée et livrée à ses tristes réflexions. n
Quand il eut fini ces remarques et ces raisonnements, le brahmane Sudéva s’approcha d'elle et Jui dit : u Je suis Sudèva, Damayanti, l'ami chéri de ton frère; c’est par l'ordre du roi Bhima que je suis venu ici te chercher.
(1) Fille de Daxa, et l’une des épouses du dieu de la lune.
Ton père, la reine et tes frères se portent bien ; et tes deux enfants qui sont là-bas promettent aussi de vivre longtemps. Tous tes parents, afligés à cause de toi, semblent avoir perdu la raison; et, pour te retrouver, des brahmanes, par centaines, parcourent la terre. n
Quand elle eut reconnu Sudéva, Damayanti lui demanda tour à tour des nouvelles de tous ceux qu'elle aimait; et elle pleura beaucoup en voyant ainsi à l’improviste cet excellent brahmane, l'ami de son frère. Lorsque Sunandà la vit pleurant de la sorte et s’entretenant en secret avec Sudèva, elle dit à sa mère : u l’ouvrière pleure beaucoup, elle est avec le brahmane ; tâche de savoir qui elle est. n Alors la mère du roi de Tchédi sortit de l'appartement secret et se rendit où était la
jeune femme avec Sudéva, puis elle appela le brahmane et lui dit : u De qui cette charmante est-elle femme, et
de qui est-elle fille? Comment a-t-elle été séparée de sa famille et de son mari, cette femme aux beaux yeux ? Tu la connais, brahmane : comment est-elle partie de chez elle ? Je désire savoir de toi toutes ces choses : raconte-les moi exactement, comme si j'interrogeais cette divine créature elle-même. «
À ces mots, l'excellent brahmane satisfait s’assit et raconta avec vérité l'histoire de Damayanti.
uw Ï y a dans les Vidarbhas un roi juste et illustre nommé Bhimna : c’est sa fille, la belle Damayanti. Dans
les Nichadhas règne Nala, fils de Viraséna. Elle est sa femme, l'excellente épouse du sage Punyaclèka. Vaincu au jeu par son frère, et privé de son royaume, il est parti avec Damayanti, on ne le retrouve pas ; et c’est à cause d’elle que nous parcourons la terre. J'ai rencontré cette jeune femme dans le palais de ton fils : il n’est pas une créature humaine qui légale en beauté. Damayanti avait entre les sourcils un signe de naissance, noir et beau comme un lotus ; je lai vu ; il n’y est plus ; mais il est sans doute couvert par la poussière, comme la lune par un brouillard ; cette marque a été choisie par le Créateur pour être un signe d'excellence : mais le croissant de la lune nouvelle ne brille guère dans un ciel sombre. La beauté de Damayanti n’est pas détruite pour étre cachée sous l'ordure ; et, sans parure, elle se montre ct brille comme l'or. A ce beau corps et à ce signe j'ai reconnu notre reine, comme un feu caché se reconnait à la chaleur. # |
Après avoir entendu ces paroles de Sudèva, Sunandà ‘ Java la poussière qui couvrait le signe, et bientôt le signe brilla comme la lune dans un ciel sans nuages. Sunandà et sa mère en le voyant se mirent à pleurer, embrassè-. rent Damayanti etun moment restèrent immobiles ; puis, chassant peu à peu les larmes, la mère du roi lui dit : u Tu es la fille de ma sœur, puisque tu as ce signe ; ta mère et moi, nous sommes filles du roi magnanime des Daçärnas, de Sudämana gracieux à voir ; elle fut donnée à Bhima èt moi à Viraväha; je l'ai vue à ta naissance
dans les Dacärnas (1), chez ton père. Ton père a une maison, mon enfant, mais j'en ai une aussi ; et mes domaines, Damayanti, sont les tiens. » Le cœur joyeux, Damayanti s'inclina et dit à la sœur de sa mère : u Tant que je suis restée inconnue, j'ai été heureuse chez toi; j'ai eu tout ce que je désirais, et tu m'as bien protégée ; à présent ce séjour meseraitencore plus agréable ; mais, ma mère, je suis exilée depuis longtemps ; laisse-mor partir ; mes deux jeunes enfants sont là bas, affligés, privés de leur père, et de moi aussi ; si tu veux m'être agréable, je désire aller dans les Vidarbhas, fais-moi vite préparer un char. …n u C'est bien vu, lui répondit avét joic la sœur de sa mère ; puis, avec lassentiment de son fils, elle lui donna une bonne escorte et la fit partir toute heureuse dans un char porté par des hommes et garni des choses nécessaires à la vie.
En peu de temps elle arriva dans les Vidarbhas ; elle y fut reçue avec joie et honorée par ses nombreux parents. Les trouvant tous en bonne santé, ainsi que ses deux enfants, son père et sa mère et toutes ses amies, la glorieuse reine Damayanti remercia solennellement les dieux et les brahmanes ; et le roi, joyeux de revoir sa fille, fit don à Sudèva de mille vaches, d’un village et d'autres grands biens. Elle s’établit dans la maison
(1) Pays situé dans la partie centrale de la presqu'ile indienne, et s'étendant au S.-E, des monts Vindhya.
paternelle, et quand elle s’y fut reposée une nuit, elle parla en ces termes à sa mère : « Si tu veux que je vive, ma mère, je vais te dire la vérité, tâche de ramener aussi le héros Nala. » La reine affligée pleura et ne répondit rien ; et quand on la vit elle-même en cet état, tout l'appartement des femmes fut plein de gémissements et de pleurs. Alors la reine dit au grand-roi Bhima, son époux : u Damayanti, ta fille, pleure son mari ; et renonçant à toute pudeur elle m'a dit : u que tes serviteurs tàchent de retrouver Punyaçlôka. n Excité par ces paroles, le roi envoya dans toutes les directions des brahmanes prêts à le servir et leur dit : u Tâchez de retrouver Nala. n
Ensuite par son ordre, ces brahmanes se rendirent auprès de Damayanti et lui dirent : u Nous partons, n Elle leur répondit à son tour : u Dans tous les royaumes où vous irez, allez dans les réunions d'hommes et répétez ces mots : u où es-tu, joueur, où es-tu allé, après “ avoir coupé en deux mon vêtement et m'avoir laissée, “ moi qui te suis dévouée, seule dormant dans la forêt, “ un bien-aimé, sa bien-aimée ? Comme elle le doit, la “ faible femme, elle est assise, les yeux tournés vers toi, » consumée, couverte encore de la moitié du vêtement ; “ elle pleure toujours de douleur ; à roi, sois lui propice “et réponds-lui. n Dites ces mots et d’autres encore pour qu'il ait pitié de moi : u le feu brüle la forêt agitée » par le vent, et l'époux doit toujours soutenir et pro— “ téger sa femme. Pourquoi donc les as-tu perdus tous
n deux, toi qui connait la justice ? On te disait sage, “ noble et généreux, tu es devenu impitoyable ; c'est sans “ doute parce que je ne suis plus heureuse. Fais-moi “ grâce, Ô prince des hommes ; tu me l'as dit, la bonté nest le premier des devoirs. n Quand vous direz ces mots, si quelqu'un vous répond, c'est Nala : observezle, sachez qui il est, où il demeure ; quand il vous répondra, écoutez-le bien et ensuite, bons brahmanes, . faites-moi tout savoir ; et pour qu'il ne sache pas que vous agissez par mon ordre, revenez sans tarder : Sachez teutefois s'il est riche ou pauvre, s’il désire être riche ; enfin sachez ce qu'il veut.
Sur ces avis, les brahmanes s’en allérent dans toutes les directions, cherchant Nala, qui en ce moment même était malheureux. Ils parcoururent les royaumes, les villes, les hameaux, les habitations des bergers et les ermitages ; et ils firent entendre partout les paroles qu'avait prononcées Damayanti.
Longtemps après, un brahmane nommé Parnäda, revint à la ville et dit à Damayanti : u Tout en cherchant Nala, à reine, je suis arrivé dans Ayôdhyà ; je me suis présenté chez Bhängäsuri et lui ai fait entendre tes paroles ; ce surnom est celui du fortuné Rituparna ; ce roi m'a écouté et n’a rien dit; et quoique j'aie répété plusieurs fois tes paroles, personne de sa compagnie n’a
répondu. Mais quand le roi m'a eu congédié, un des hommes de Rituparna, nommé Vähuka, m'a parlé en secret. Cet homme est l'écuyer du prince; il est difforme ; il a les bras courts ; mais il sait conduire un char avec vitesse et préparer des mets excellents. Il a beau-° coup soupiré, pleuré abondamment; et, après m'avoir interrogé sur ma santé, il m'a dit : u Mème tombècs dans n la misère, les femmes bonnes et généreuses se gar- “ dent elles-mêmes et certainement gagnent le ciel; n même abandonnées de leurs époux, elles ne s'irritent » jamais ; elles se font une cuirasse de leur vertu, les » femmes généreuses... Il est malheureux, le pauvre n fou, il a perdu la joie : qu'elle ne s’irrite pas contre » lui de ce qu'il l'a quittée. Il cherche sa vie. Des oin seaux lui ont dérobé son vêtement. Il est consumé par ‘ les inquiétudes : qu’elle ne s’irrite pas contre lui, bien “ ou mal traitée, en voyant son mari tombé si bas, privé “ de son royaume, privé de joie, -affamé, plongé dans » l'infortune. n Après avoir entendu ces mots, je suis revenu à la hâte; réfléchis maintenant et fais connaitre au roi ta volonté.
Quand elle eut entendu le récit de Parnäda, Damayanti, les yeux pleins de larmes, aborda sa mère en secret et lui dit : u Ma mère, n'en dis rien à Bhima : en ta présence je donnerai mes ordres à l'excellent brahmane Sudéva ; mais, toi, tâche que le roi Bhima ne connaisse pas mon dessein, si tu veux m'être agréable ; et comme Sudèva m'a ramenée promptement auprès de
vous, qu'il aille encore, ma mère, avec le même bonheur dans Ayôdhyà, et qu'il ramène Nala. n° Puis quand Parnäda se fut reposé, la bonne Damayanti le combla de richesses et d’honneurs : u Quand Nala sera de retour ici, lui dit-elle, je t'en donnerai davantage; car tu as fait pour moi plus que personne ne pourra faire : tu as fait, bon brahmane, que je serai bientôt réunie à mon mari.“ Le brahmane magnanime lui adressa des paroles d'espérance et de bonheur, et sa mission remplie, s'en retourna dans sa demeure.
Alors, s'adressant à Sudèva, Damayanti affigée lui dit en présence de sa mère : u Va dans Ayôdhyà, Sudéva, et, comme sans préméditation, aborde le roi Rituparna et dis lui : u La fille de Bhima, Damayanti, se prépare à “ choisir un nouvel époux; tous les rois ct les princes “ se rendent près d'elle ; et, si je compte bien les jours, » c'est après-demain que le choix aura lieu. Si tu veux “ y aller, fais-le promptement ; c'est après demain qu'elle » choisira un époux. Car on ne sait si le roi Nala est n mort ou vivant.
Sur cet ordre le RHANMANE Sudéva se rendit aupres du roi Rituparna.
Quand il eut entendu Sudéva, le roi Rituparna, d’une voix douce et caressante, dit à Vähuka : u Je désire aller dans les Vidarbhas au mariage de Damayanti, en un jour, si c'est ton avis, à loi qui connais les chevaux. » A ces
paroles du roi, Nala sentit son âme déchirée par la douleur, et se dit cn lui-même : u Parle-t-elle, agit-elle ainsi égarée par le chagrin ? Ou bien est-ce une ruse qu'elle a imaginée à cause de moi? Veut-elle donc faire une méchante action, la pieuse Damayanti, parce que dans mon erreur je l'ai offensée et qu'elle est malheureuse par ma faute : la nature des femmes est mobile en ce monde, et ma faute est horrible. Peut-être aussi que exilée, accablée de douleur et de désespoir, Damayanti à la belle taille a perdu toute affection pour moi. Mais non : elle a des enfants, cela n'est pas possible. Quoi qu'il en soit, j'ai, je saurai la vérité ; et par là j'agirai selon le désir de Rituparna et selon le mien. n Après avoir fat ces réflexions, l’mfortuné Vähuka se tint les mains jointes et dit au roi : u Prince, je me rends à ta demande, j'irai en un jour à la ville des Vidarbhas. n
D'après l'ordre du roi Bhängâsuri, Vähuka se rendit aux écuries et fit l'inspection des chevaux ; pressé par ce prince, lorsqu'il les eut tous bien visités et examinés, il ehoisit des chevaux maigres, excellents et forts pour la marche, ardents et vigoureux, généreux et de bonne race, exempts des dix marques fâcheuses, des chevaux aux larges naseaux, aux grandes mâchoires, nés sur les bords de l'Indus, rapides comme le vent. Quand le rai les vit, il dit un peu fâché : u Que veux-tu faire de cela? Tu veux donc te jouer de nous? Comment ces chevaux, qui n’ont ni force, ni soufle, nous conduiront-ils ? Et comment pourront-ils faire une si longue royte ? » Và-
huka répondit : u Une au front, deux à la face, deux de ce côté, deux de l’autre, deux et deux encore sur le poitrail, enfin une sur le dos : veuille reconnaitre ces marques ; ces chevaux iront aux Vidarbhas, sans aucun doute; mais parle, à roi; ceux que tu jugeras les meilleurs, je les attellerai. » Rituparna reprit : u Ta connais les chevaux et tu es habile, Vähuka, attelle promptement ceux que tu crois convenables. n
L’habile Nala prit quatre bons chevaux de race, vigoureux et rapides, et les attela au char ; le roi y monta avec empressement. D'abord les excellents coursiers s'agenouillent et tombent à terre, mais le fortuné roi Nala caresse ses ardents et vigoureux chevaux, les retient avec Îles rênes pour faire monter l'écuyer Värch-néya, et part avec une grande vitesse. Poussés selon les règles par Vähuka, les chevaux généreux fendent l'air, comme s'ils voulaient renverser l’écuyer. Quand le roi d'Ayôdhyà vit ses chevaux l’entrainer avec la vitesse du vent, dans sa joie il fut ravi d’admiration. Quant à Värchnéya, étonné par le bruit du char et par l'adresse du conducteur, ül se disait en lui-même : u Ce Vähuka ne serait-il pas Mâtali (1), l'écuyer du roi des dieux ? C'est bien à ce signe qu'on ke reconnaitrait dans le héros Vähuka. Ou bien ne serait-ce pas Çâlihôtra, qui connait si bien la race et la qualité des chevaux ? H aurait revêtu
(1) L'écuyer qui conduit le char d'Indra.
cette forme humaine surprenante. Ou enfin ne seraitce pas le roi Nala, vainqueur des villes ennemies, qui serait arrivé ici?» Telles étaient ses réflexions. u Oubien, se disait-il encore, cette science que Nala possède, Vàhuka la possède-t-il aussi? Car je ne vois pas de différence entre Vähuka et Nala; et de plus ils sont du même âge. Si ce n’est pas le héros Nala, c'en est un du moins qui l'égale : car les héros magnanimes parcourent en secret cette terre sous des formes empruntées, conduits par une puissance divine. Voyons : ne pourrais-je faire ka distinction? Quant à la difformité, je n’en puis tirer aucune conclusion ; il faut m'en tenir là. L'âge, qui est le même, est bien un indice, mais la figure est différente. Enfin je croirais bien que ce Vähuka, c’est Nala ienes doué de toutes les vertus. n :
Telles étaient les réflexions de Vârchnéya, second écuyer de Rituparna. Ce roi se réjouissait avec lui en voyant l’adresse de Vâähuka, son cocher, et prenait grand plaisir à voir l'attention et le zèle extrême qu'il mettait à conduire les chevaux.
‘Il eut bientôt laissé derrière lui des fleuves, des monts, des forêts et des lacs, tel qu'un oiseau qui traverse l’air. Pendant que le char courait ainsi, le roi Bhängâsuri, vainqueur des villes ennemies, vit tomber à terre son vêtement de dessus; ce roi magnanime dit aussitôt à . Nala : u Je vais le ramasser : retiens tes chevaux rapides,
pendant que Vârchnéya ira chercher mon vêtement n Nala lui répondit : u il est bien loin, ton vêtement ; il est à plus d'un yôjana ; on ne peut plus l'aller chercher. n
Bientôt dans une forët, on approcha d’un vibhitaka tout en fleurs. En le voyant le roi dit à Vähuka : u Tu vas voir, écuyer, comme je sais compter ; un homme ne peut pas tout connaitre ; il n'y a pas un seul homme en qui réside tout le savoir. Et bien, des feuilles et des fruits de cet arbre, ce qui est tombé s'élève à cent un; ily a donc là eent une feuilles et cent un fruits ; sur ces deux branches il y a cinq kôtis (1) de feuilles; va chercher les deux branches avec les autres petits rameaux ; il y en a deux mille quatre-vingt-quinze. n Vähuka arréta le char et dit au roi : u Grand-roi, tu me parles d'un fait que je ne puis voir; mais je le verrai, si je compte les feuilles du vibhitaka ; car, le compte fait, on voit ce qu'il en est. Je vais donc compter sous tes yeux; car je ne puis juger si tes chiffres sont vrais ou faux. Je compterai les fruits en ta présence; que Värchnèya tienne un moment les rênes des chevaux. » Le roi répondit à l’écuyer : u Nous n'avons pas le temps de nous arrêter. n Vahuka, plein de curiosité, reprit : u Attends un seul moment ; ou, si tu es pressé, la route est belle ; que Vârchnéya te conduise. n Rituparna lui répondit d'un air caressant :
(3) Un kôti égale 40,000,000.
« Î n'y a pas sur la terre un écuyer qui t'égale, Vähuka; c'est avec toi que je veux aller aux Vidarbhas ; je me suis adressé à toi, n’interromps pas le voyage. Je ferai ce que tu désireras, Vähuka, si à mon arrivée dans les Vidarbhas, le soleil est encore sur l'horizon. » Vähuka lui dit : « Quand j'aurai compté le vibhitaka, alors j'irai aux Vidarbhas ; ainsi permets ce que je te demande. » Le roi, presque malgré lui répondit : u Compte donc, mais seulement une portion de rameau que je te montrerai; et que cela te satisfasse. “ Vâähuka descendit promptement du char, compta les feuilles de l'arbre, et plein d'admiration, dit au roi : u J'ai compté, il y a autant de feuilles que tu l’as dit. Je suis stupéfait de ta science, à roi ; je voudrais savoir par quels procédés tu découvres ces nombres. “ Le roi, pressant la marche, lui répondit : uw Sache donc que je possède la science des dés et celle des nombres. n u Enseigne-moi cette science, dit Vàhuka, et je te transmettrai celle des chevaux. n u Soit, dit Rituparna qui comprit l'importance de la chose et qui désirait connaitre l'équitation ; je t’enseignerai la science des dés, et en revanche tu m'apprendras celle du cheval que tu possèdes ? n |
Après cet entretien Rituparna livra sa science à Nala ; dès qu'il la connut, Kali sortit de son corps en vomissant par la bouche l'amer venin de Karkôtaka. Ainsi sortit le feu de la malédiction dont souffrait Kali. Et Nala, comme amaigri, fut longtemps hors de lui-même. Kali, délivré du venin, reprit sa forme ; le roi Nala irrité voulut le
— 962 — maudire ; mais Kali effrayé, tout tremblant, joignit les mains et lui dit : Retiens ta colère, à roi, et je te donnerai une gloire suprême. La mère d'Indrasèna m'a maudit ; irritée contre moi quand tu l'as quittée, depuis lors j'ai demeuré en toi, consumé par le poison du roi des serpents et souffrant nuit et jour. J'ai recours à toi maintenant, écoute mes paroles : tout homme qui en ce monde aura soin de célébrer tes louanges, n'aura rien à craindre de moi, si tu ne me maudis pas, moi qui suis saisi de frayeur et qui ai recours à toi. n Nala reunt sa colère, et aussitôt Kali effrayé entra dans le vibhitaka. Or, pendant ce dialogue, Kali était invisible pour tout autre que Nala. Sorti de ces embarras, ce roi vainqueur des ennemis, après avoir compté les fruits et vu Kaki disparaitre, plein de joie et de gloire, remonta sur le char et lança ses rapides coursiers. Depuis l'approche de Kali le vibhitaka demeura malfamé.
Les excellents coursiers volaient comme des oiseaux, et Nala les pressait, animé d’une joie intérieure : plein de gloire, il allait droit vers les Vidarbhas. Lorsqu'il fut en route, Kali aussi s’en retourna dans sa demeure; le roi Nala, devenu libre, n'avait plus qu’à ÉPERSIe sa forme première.
Sur le soir les serviteurs de Bhima lui annoncèrent l'arrivée du puissant roi Rituparna. Sur l’ordre de Bhima, ce prince entra dans la ville de Kundina, faisant retentir
du bruit de son char tous les lieux d’alentour. Ce bruit, les chevaux de Nala l'entendirent et en furent réjouis, comme ils l’étaient autrefois de la présence de Nala. Da: mayanti aussi entendit ce bruit du char qui retentissait profondément comme le ciel à l'arrivée des nuages ‘ et elle fut toute étonnée en entendant ce bruit qui lui rappelait le char de Nala, quand Nala le conduisait lui-même autrefois. Elle crut reconnaitre ce bruit; ses chevaux le erurent de même. Les paons dans le palais, dans les écuries les éléphants et les chevaux entendirent le char bruyant du roi; et aussitôt les paons et les éléphants crièrent en levant la tête, joyeux comme si c'eût été le bruit de la nue : u Ce bruit qui remplit la terre, dit Damayanti, réjouit mon âme : e’est le roi Nala. Si aujour— d'hui je ne vois pas le beau visage de ce héros dont les vertus sont innombrables, je mourrai certainement ; si je ne suis pas entre ses bras et si je ne me réjouis pas en ke touchant de mes mains, je ne vivrai plus; si je ne vois pas Nala dont le char retentit comme la nue, je me jetterai dans un feu brillant comme l'or ; oui, si ce roi des rois, fort comme un lion et comme un éléphant dans l'ivresse, ne revient pas, je mourrai. Je ne me souviens pas qu’il ait commis une action mauvaise, une offense, dit aucune vaine parole même sur des sujets indifférents ; il est noble, patient, généreux et supérieur à tous les princes, mon Nala; il ne fait pas en secret des bassesses, comme font les eunuques; quand je pense à ses vertus et que j'en suis occupée nuit et jour, mon cœur se déchire, privé de son bien-aimé. «
— DGA =
Gémissant ainsi et telle qu’une insensée, elle monta sur la haute terrasse pour voir Nala. Elle aperçut au milieu de Ja cour, monté sur le char, le roi Rituparna avec Värchnéya et Vähuka. Tous trois descendent du cher excellent ; Vähuka dételle les chevaux et met le char en place. Rituparna descendu se rendit auprès du grand roi Bhîima qui lui rendit les honneurs, et pensa que ce prince fortuné n'était pas venu sans cause auprès de lui : u Sois le bienvenu, lui dit-il; que dois-je faire pour toi? n Bhima ne supposait point qu'il était venu pour sa fille. Quant au sage et puissant Rituparna, il ne vit ni rois, ni princes, ni brahmanes, ni rien qui annonçât un mariage. Après un moment de réflexion, ce roi des Kôçalas dit à Bhima : u Je suis venu pour te saluer. n Bhima sourit et pensa en lui-même que pour venir ce roi avait fait plus de cent yôjanas : u On ne traverse pas tant de villages pour un tel motif, se disait-il; la raison qu’il donne a peu de valeur ; je saurai plus tard ce que cela veut dire. n Après un bon accueil, le roi le congédia ; u repose-toi n, lui dit-il; et il lui répétait : u Tu dois être fatigué. n Après un agréable entretien, Rituparna remis se retira, suivi des serviteurs du roi et accompagné de Värchnéya, dans l'appartement qui lui futindiqué.
Vähuka avait emmené le char et s’en était allé dans la remise; là il avait dételé les chevaux, les avait pansés habilement et caressés, et s'était lui-même assis sur le siège du char. Damayanti affligée, après avoir vu le roi
Bhâängäsuri, l'écuyer Värchnéya et enfin Vähuka, se disait en elle-même : «a A qui donc appartient ce char bruyant ? Il a retenti comme celui de Nala,-et pourtant jene vois pas Nala. Värchnéya peut-être possède la même science que lui et c'est pour cela que ce char a retenti comme le sien. Peut-être aussi Rituparna est tel que le roi Nala, et c'est pour cela que le bruit de son chär ressemble à celui de Nala. n
Après ces réflexions, Damayanti envoya pour s ‘infor mer de Nala une belle messagère.
u Va, Kécini, lui dit-elle, informe-toi quel est ce cocher mal fait et aux bras courts qui se tient sur le siége du char ; aborde-le ; demande-lui doucement comment il se porte; ensuite, belle Kécini, interroge-le selon la vérité. Je soupçonne grandement que c'est le roi Nala, tant mon cœur éprouve de joie et de plaisir. Répète-lui en finissant les paroles de Parnàda et la réponse ; enfin, séduisante et irréprochable Kècini, sache qui il est. » La messagère attentive alla donc parler à Vähuka, tandis que la belle Damayanti regardait de la terrasse du palais : u Sois le bienvenu, noble seigneur, je te salue ; écoute ce que dit Damayanti : u Depuis quand êtes-vous » partis, et quel sujet vous amène? n Dis-le comme il convient; car Damayanti désire le savoir. n Vähuka répondit : u Un brahmane a dit au magnanime roi du Kô-
çala : u Demain Damayanti se remarie n ; à ces mots Île roi est part, trainé par des chevaux excellents, rapides eomme le vent, et qui ont fait cent yôjanas. Je suis son écuyer. n Kécini reprit : u Mais quelle est cette troisième personne ? D'où vient-il ; de qui est-il fils ? Et toi-même de qui es-tu fils, et comment as-tu été chargé de cet office? » Vähuka répondit : u Cet homme était l’écuyer de Punyaclôka, il se nomme Värchnèya; après la fuite de Nala, belle demoiselle, il est venu auprès de Bhängèsuri. Moi aussi, qui connais les chevaux et les chars, Rituparna m'a pris pour conduire son char et préparer sa nourriture. n Kécini continua : u Mais Värchnèya sait-il où est allé le roi Nala? Que t’a-t-il dit à cet égard, Vàhuka?n u Ïl a remis, dit Vähuka, les enfants du malheureux Nala, et s’en est allé où il a voulu. Mais il ne sait rien de Nala lui-même, et personne, noble demoiselle, ne sait où il est. Ce prince erre inconnu par le monde, après avoir changé de forme. Nala seul se connait lui-même et ce qui l’entoure ; car il ne donne jamais aucun signe de sa présence. " Kéçini dit enfin : u Mais ce brahmane qui est allé dans Ayôdhyà et qui répétait partout ces paroles d’une femme : — Où es-tu, joueur, où es-tu allé, après avoir coupé en deux mon vêtement ct m'avoir laissée, moi qui te suis dévouée, seule dormant dans la forêt, un bien-aimé, sa bienaimée ? Comme elle le doit, elle est assise, les yeux tournés vers (oi, consumée nuit et jour, couverte encore de la moitié du vêtement ; elle qui toujours pleure de
douleur, à roi, sois-lui propice et réponds-lui. Envoie lui ces douces paroles, Ô prince magnanime, l'irréprochable Damayanti les attend,.… la réponse, Vähuka, que tu as faite à ce brahmane, Damayanti voudrait l’entendre elle-même. n
Kécçini parlait encore; Nala sentit son cœur ému et ses yeux pleins de larmes ; mais il réprima sa peine ; brûlé par la douleur et la voix étouffée par les sanglots, il répéta ces mots, lui aussi : u Même tombées dans la misère, les femmes bonnes et généreuses se gardent elles-mêmes et certainement gagnent le ciel. Mme abandonnées de leurs époux, elles ne s'irritent jamais ; elles se font une cuirasse de leur vertu, les femmes généreuscs. Îkest malheureux le pauvre fou ; il a perdu la joie : qu'elle ne s'’irrite pas contre lui de ce qu'il l’a quittée. H cherche sa vie ; des oiseaux lui ont dérobé son vêtement; il est consumé par les inquiétudes : qu’elle ne s'irrite pas contre lui, bien ou mal traitée, en voyant son mari tombé si bas, privé de son royaume, privé de j joie, affamé, plongé dans l’infortune. »
-En répétant ces mots, le malheureux Nala ne pouvait retenir ses larmes, et il pleurait. Kécçini alla tout redire à Damayanti, et ses paroles et l'émotion qu'il avait éprouvée.
Aprés cet entretien, l’infortunée Damayanti, pensant que c'était Nola, dit à Kècini : u Va de nouveau, Kè-
| — 268 — cini, observe Vähuka ; tiens-toi près de lui sans rien dire et examine ses actions ; quoi qu'il fasse, observe le exactement. Pour lui susciter des obstacles, qu'on ne lui donne pas de feu, Kécini; s’il demande de l’eau, aie soin de ne pas lui en donner; et quand tu auras tout observé, viens me le redire, surtout si tu vois en lui quelque chose de surhumain. n Après avoir entendu ces paroles, Kécçini alla de nouveau, et quand elle eut aperçu dans l’habile cocher des marques d’une puissance surnaturelle, elle les vint rapporter à Damayanti : u Ses actions, dit-elle, sont d'une pureté singulière ; je n'ai jamais vu ni entendu nommer un homme tel que lui. S'il entre par une porte basse, à ne s'incline jamais, mais à son approche l'ouverture s'élève selon son désir. Le roi lui a envoyé pour Rituparna des provisions variées et des viandes de boucherie, et pour les laver on lui a apporté des vases : à peine avait-il regardé ces vases, qu'ils se remplissaient. Les viandes une fois lavées, Vàhuka s’est avancé, a pris une poignée de foin, l'a présentée au soleil, et aussitôt elle s'est enflammée. Quand j'ai vu une chose si surprenante, toute étonnée je suis accourue. Mais j'ai vu encore d’autres prodiges : quand il touche le feu, belle Damayanti, il n’en est point brülé ; l'eau coule ou disparait à son gré. Enfin voici un dernier miracle que j'ai vu : il a pris des fleurs et les a broyées lentement dans ses mains, et ces fleurs ainsi broyées devenaient encore plus odorantes et plus fraiches. Après avoir vu ces signes extraordinaires, je suis accourue ici."
Quand Damayanti eut appris ces actions de Punyaclôka elle pensa que Nala lui-même était arrivé et qu'elle touchait au but de ses désirs ; elle erut reconnaitre son époux sous la figure de Vâähuka ; elle dit donc encore d’une voix douce et en pleurant à Kèçini : u Va encore auprès du malheureux Vähuka ; prends dans la cuisine la viande cuite qu’il aura préparée, et reviens, ma belle. Elle alla près de Vähuka, prit la viande et à la hâte l’apporta toute chaude encore à Damayanti pour lui étre agréable. Damayanti en mangea, et reconnaissant un mets de Nala qu'elle avait souvent goûté auparavant, elle poussa un cri persuadée que c'était lui-même. Dans une extrème agitation elle lava le visage à ses deux enfants et les envoya avec Kécini. Vähuka reconnut Indrasénà et son frère, accourut, les baisa et les pressa sur son sein. Quand il eut caressé de la sorte ces deux enfants pareils aux enfants des dieux, l’Aâme toute remplie de douleur, il pleura ouvertement. Puis voyant qu'il trahissait son émotion, il laissa aussitôt les enfants et dit à Kécini : “ Ces deux enfants, belle demoiselle, ressemblent tout à fait aux deux miens ; c'est pour cela que j'ai pleuré en les voyant. Mais toi, si tu viens souvent ici, les hommes te soupçonneront : nous sommes vos hôtes ; va done, belle Kéçini, si tu le veux bien. n
Lorsque Kécini eut vu toute l'émotion du sage Punyaclôka, elle alla promptement tout redire à Damayanti.
Alors celle-ci, désirant dans son affliction revoir Nala, l'envoya dire à sa mère : u J'ai bien examiné Vähuka dans la pensée que c'était Nala lui-même ; qu'on le fasse entrer, ma mère, ou permets moi d’aller à lui; que mon père aussi me permette de voir si je le connais ou s'il m'est inconnu. n La reine redit à Bhima les paroles de sa fille, et le roi accéda à son désir. Avec la permission de son père et de sa mère, elle fit done entrer Vähuka dans son appartement. Lorsque le roi Nala revit tout à coup Damayanti, pénétré de douleur, il fut tout inondé de larmes ;’et quand Damayanti le vit dans cet état, cette noble femme fut saisie d’un amer chagrin. Couverte d'un vêtement rouge, les cheveux mélés, souillés de fange, Damayanti adressa ces mots à Vähuka : u N’as-tu pas vu, Vähuka, un homme connaissant le devoir, qui est parti laissant dans une forêt une femme endormie? cette femme innocente, sa bien-aimée, son épouse, accablée de fatigue, qui pouvait la laisser dans ce bois, si ce n'est Nala ? Quelle offense pourtant lui avais-je faite depuis mon enfance pour qu'il me laissät dormant dans cette forêt? Celui que j'avais publiquement choisi de préférence aux dieux, à qui j'étais dévouée, que j'aimais, | de qui j'avais des enfants, comment a-t-il pu mé quitter? Sur les feux sacrés il me prit la main, et en présence des dieux il me dit : u Je te serai fidèle. n C'était la vérité qu'il me jurait; qu’est-elle devenue ? »
Pendant qu'elle parlait ainsi, un ruisseau de larmes né de la douleur, coulait de ses yeux. Quand Nala les
vit tomber de ses beaux yeux noirs, dont les angles étaient rougis par les pleurs, il dit ces mots : u Si j'ai perdu mon royaume, ce n'est pas ma faute; c’est celle de Kali, c'est lui aussi qui m'a entrainé lein de toi, et pour cela, quand il v'était difficile de faire ton devoir, affligée et me pleurant jour et nuit dans ce bois, tu l'as frappé de ta malédiction; Kali, consumé par elle, a séjourné dans mon corps; c'était comme un feu ajouté à un autre feu. Par mes efforts et par ma piété je l’ai-vaincu. Cessons donc de souffrir, belle Damayanti : lé coupable m'a quitté, il est parti, et moi je suis venu ici pour toi seule, femme au beau corps; car cela seul m’amène. Mais comment une femme peut-elle comme toi laisser jamais un époux aimant et dévoué, pour en choisir un autre ? Des messagers parcourent le pays et publient par ordre du roi : u la fille de Bhima va choisir un second uw mari, librement, à son gré et comme il lui conviendra. n C’est cette nouvelle qui a fait accourir ici le roi Rituparna. n
Quand Damayanti eut entendu ces plaintes de Nala, les mains jointes, tremblante et craintive, elle lui dit : u Ne me soupconne pas d’une faute, bon Nala; j'ai renoncé aux dieux pour te choisir. C’est pour te faire venir que des brahmanes sont allés par toute la terre, chantant mes vers dans les dix régions. Le sage Parnäda t'a trouvé dans le Kôçala, au palais de Bhängâsuri : il t'a parlé, il a reçu de toi une réponse, et j'ai imaginé cette ruse pour t’amener ici. Nul autre que toi au monde n’est capable de faire parcourir à des chevaux cent yôjanas dans un
jour. Je toucherai tes pieds, à mon maitre, pour témoi- ‘ gner que même en pensée je n'ai commis aucun mal. Le Vent va sans cesse par le monde et voit tous les êtres : qu'il m'ôte la vie, si je pense au mal! Le Soleil aussi va sans fin au-dessus de la terre : qu'il m'ôte la vie, si je pense au mal! La Lune va à travers toutes les créatures comme un témoin : qu’elle m'ôte la vie, si je pense au mal! Certainement ces trois divinités soutiennent le monde : qu’elles disent donc la vérité ou qu'elles m abandonnent aujourd'hui! n
Interpellé de la sorte, le Vent dit du milieu des airs : uw Non, elle n’a point fait le mal, Nala ; c’est la vérité que je te dis; Damayanti a bien gardé le riche trésor de sa vert ; nous avons été ses témoins et ses gardiens pendant trois ans; c’est pour toi qu'elle a employé cette ruse sans pareille; car nul autre que toi ne pouvait faire en un jour cent yôjanas. Ainsi tu l'as retrouvée, et elle t'a retrouvé ; n'en fais aucun doute et retourne avec ton épouse. n Tandis que le Vent parlait ainsi, une pluie de fleurs tombait, les cymbales des dieux retentissaient, il soufllait une brise heureuse. Quand le roi Nala vit ce prodige, il écarta tous les soupçons. Puis, il revêtit la robe sans poussière en pensant au roi des serpents, et dès lors il reprit sa forme première, Voyant son époux redevenu tel qu'il avait été, la fille de Bhima poussa un cri, et cette noble femme l'embrassa. Le roi Nala, brillant comme autrefois, pressa aussi dans ses bras Damayanti et caressa ses deux enfants. Puis reposant sur son sein la tête de
son époux, la belle Damayanti aux longs yeux, encore oppressée par la douleur, soupira. Le roi aussi, encore affligé, tint longtemps embrassée Damayanti au pur sourire, quoiqu'elle füt souillée de fange.
La reine mère raconta toute joyeuse à Bhima ce que venaient de faire Nala et Damayanti; le grand-roi lui répondit : u Je verrai demain Nala quand il se sera purifié ainsi que ma fille, et quand il aura pris du repos. n
Les deux époux réunis passèrent joyeusement la nuit à se raconter leurs courses dans le désert. Nala et Damayanti, le cœur content, demeurèrent dans le palais du roi Bhima, attentifs à se rendre heureux l’un l’autre. Ainsi, après quatre ans, réuni à son épouse, satisfait dans tous ses désirs, Nala ressentit un bonheur extrême. Et Damayanti après avoir retrouvé son époux fut inondée de joie, comme la pluie arrose une terre recouverte d’un gazon naissant.
[ Unie à lui, remise de ses fatigues, hors des difficultés, l'âme remplie d’une joie plus grande encore, la fille de Bhima, au comble de ses vœux, resplendissait comme la nuit quand la lune est levée. ]
Quand la nuit fut écoulée, le roi Nala bien paré et accompagné de Damayanti, alla voir à l'heure convenable le roi Bhima; il salua son beau-père en s’inclinant et Damayanti après lui fit aussi le salut à son père. Bhima
le reçut avec joie comme un fils, lui rendit les honneurs et consola Damayanti, désormais. réunie à son époux bien-aimé ; Nala, après avoir reçu les honneurs selon la coutume fit hommage au roi de son obéissance. Dans toute la ville retentit un bruit d'allégresse : les habitants se réjouissaient de voir Nala de retour ; ils ornèrent la ville d'étendards déployés et de guirlandes ; les rucs royales furent arrosées et décorées de fleurs et d’autres beaux ornements; devant les portes on répandit des fleurs effeuillées, et l’on offrit des actions de grâces à tous les autels des dieux. |
Rituparna sut aussi que Nala, caché sous la figure de Vähuka, avait retrouvé Damayanti et il s’en réjouit. Nala le fit venir et lui présenta ses excuses ; le sage roi donna aussi des raisons pour s’excuser, et après avoir été reçu comme un hôte, l’étonnement sur le visage, il félicita Nala en ces termes : quel bonheur pour toi d'être réuni à ta femme! T'ai-je fait quelque offense, roi des Nichadhas, quand tu habitais inconnu dans mon palais ? Si j'ai fait sciemment ou sans le vouloir quelque chose qu'il ne fallait pas faire, veuille me le pardonner. n Nala répondit : u Non, prince, tu ne m'as pas fait la plus légère offense ; m'en eusses-tu fait une, je ne m'en irriterais pas et je devrais te la pardonner; car tu étais mon ami et mon parent. Que ton bonheur s’accroisse encore! Quand j'étais près de toi j'avais tout ce que je pouvais désirer, plus encore peut-être que dans mon propre palais. Cette science des chevaux, que je possède, je te la transmettrai,
prince, si tu le désires. “ Après cet entretien, Nala transmit sa science à Rituparna; celui-ci la reçut, avec la pratique et la théorie; et quand il la posséda, il prit un autre écuyer et s'en retourna dans sa ville.
Après son départ, le roi Nala demeura quelque temps encore dans la ville de Kundina.
Après un mois de séjour le roi des Nichadhas fit ses adieux à Bhima et quitta la ville : accompagné de quelques serviteurs, il était sur un char splendide, suivi de seize éléphants, de cinquante chevaux et de six cents hommes à pied ; le sol tremblait sous sa marche rapide. Ce roi magnanime rentra dans sa ville précipitamment et plein de trouble; là Nala, fils de Viraséna, aborde Puchkara et lui dit : u jouons maintenant : j'ai beaucoup d'argent; Damayanti et tout ce que je puis avoir, voilà mon enjeu ; toi, Puchkara, tu mettras au jeu ta royauté. Ainsi reprenons la partic : c'est mon projet bien arrêté, et si tu le veux, nous jouerons aussi notre vie. Quand on a fait perdre à un homme ou son royaume ou tout autre bien, c’est-un devoir suprème de lui donner sa revanche. Si tu n'es pas disposé au jeu de dés, alors jouons à nous battre, et qu'un ducl donne raison à l'un ou à l’autre. Cette royauté, qui est un bien de famille, il la faut revendiquer d'une façon ou d'une autre et par tous les moyens : c'est la maxime des anciens. Ainsi, Puchkara,
choisis de deux choses l'une, ou de jouer aux dés ou de tendre l'arc ct de nous battre, n À çes mots Puchkara se mit à rire, se croyant sûr de la victoire, et il dit au roi Nala : u Tant mieux, mon ami, tu t'es enrichi pour la revanche ; tant mieux ! La chose était difficile, mais enfin t'en voilà venu à Damayanti ; tant mieux encore, que tu vives aujourd'hui ainsi qu'elle, prince aux grands bras ; car Damayanti, toute parée des biens que tu as acquis, va m'appartenir, comme au ciel les Apsaras appartiennent à Indra. Aussi bien, Nala, je pensais à toi depuis longtemps et je t'attendais; je n'ai pas de plaisir à jouer avec des gens que je n'aime pas; mais si je gagne aujourd'hui l'irréprochable Damayanti à la belle taille, je serai satisfait ; car elle me tient toujours au cœur. #
En voyant toutes ces forfanteries, Nala sentit le désir de lui couper la tête avec son épée. Mais il sourit et les yeux rouges de colère il lui dit : u Nous jouons ; pourquoi parles-tu? battu, tu ne parleras pas s1 bien.» Nala et Puchkara commencèrent donc la partie. Au premier coup Puchkara fut battu et perdit ses pierreries et son or; le roi, vainqueur de son adversaire, lui dit en riant : u c'est à moi maintenant ce royaume invincible et qui n'a plus d’ennemis ; tu ne peux plus, pauvre roi, jeter les -yeux sur Damayanti; insensé, te voilà devenu son esclave, toi ettes serviteurs. Si tu m'as battu autrefois, ce n'est pas ton œuvre, c'est l’œuvre de Kali; mais toi, insensé, tu ne le comprends pas. Pourtant, je ne me laisserai pas irriter contre toi : sois content, je te laisse la vie; je te
donne même de nos richesses la part qui te revient. Car sois sûr qu'en toi aussi je mets ma joie et que tü ne perdras jamais mo affection : tu es mon frère, Puchkara ; puisses-tù vivre cent ans! » Le puissant Nala rassura ainsi $on frère et le renvoÿa dans sa ville après lavoir embrassé plusieurs fois. Puchkara consolé s’inctina devant lui, joignit les mains et lui dit : u Gloire à toi éternellement, Ô roi! vis heureux dix mille années, toi qui me rends la vie et mon domaine ! n Traité par le roi comme un hôte, Puchkara resta un mois auprès de lui et partit joyeux pour sa ville ; suivi d@ses proches, d’une grande escorte et de serviteurs soumis, il resplendissait comme le soleil. |
Après avoir congédié Puchkara riche et sans dommage, le roi bienheureux fit son entrée dans sa ville merveilleusement décorée. Par son retour les habitants furent consolés ; ceux de la ville et les paysans aux poils hérissés vinrent tous avec leurs premiers magistrats et dirent, Îles mains jointes, à Nala : u Aujourd’hui, prince, nous sommes heureux à la ville et aux champs et nous venons te rendre hommage, comme les dieux à Çatakratu (1). n
Lorsque Puchkara s’en fut retourné joyeux et paisible et que ces grandes fêtes furent passées, le roi fit venir Damayanti avec une grande escorte; le puissant Bhima à la grande âme renvoya donc sa fille avec les honneurs
(1) Surnom d'Indra, signifiant celui qui reçoit cent sacrifices.
de l’hospitalité. Quand Damayanti fut de retour avec ses deux enfants, le roi Nala redevint heureux, comme le roi des dieux dans le paradis Nandana (4) ; il reprit son éclat parmi les rois de l'Inde (2), gouverna avec gloire son royaume recouvré, célébrant les divers sacrifices et pré— sentant aux dieux les offrandes sacrées.
(4) Jardin et bosquet de plaisance d’Indra.
(2) L'Inde est ici nommée, selon la coutume des ouvrages indiens Jambudwipa, l'ile des jambus, plante caractérisque de la presqu'ile indienne, Jambosa Eugenia, Fam. des Myrtacées.
OBSER VATIONS