‹ Mémoires de l'Académie de StanislasChapitre 71 sur 180 · PAR M. GODRON · texte numérisé non relu

PAR M. GODRON

Le Drosera obovata a été considéré successivement comme espèce, comme hybride des Drosera rotundifolia et anglica, et enfin comme une simple variété de cette dernière espèce. Aujourd'hui encore, ces trois opinions divisent les botanistes, et l'on n’a produit jusqu'ici aucuns faits de nature à trancher cette question litigieuse. Nous allons faire connaitre le résultat de nos observations sur cette plante, qui nous semblent conduire à une solution.

Ce Drosera paraît avoir été observé pour la première fois par Zuccarini, dans les Alpes de la Bavière, au Mont- Vorderjoch, où il croit en société avec les Drosera anglica et rotundifolia. Mertens et Koch, qui reçurent de l'auteur de la découverte des échantillons de cette plante, la décrivirent comme espèce dans le Deutschlands Flora, et lui imposèrent le nom sous lequel elle est connue;

ils la distinguèrent par la forme des feuilles et par l'échancrure des stigmates.

Fries fait observer que l’échancrure des stigmates n'est pas un fait constant, et que la division de ces organes coïncide toujours avec l'élargissement des feuilles. Nous ne pensons pas non plus qu'il faille attacher à ce caractère une grande importance et de nouvelles observations ont démontré à Koch, que les stigmates du Drosera obovata sont quelquefois entiers. J'ajouterai que, dans nos tourbières des Vosges, c’est le cas le plus général, même sur les échantillons dont les feuilles sont les plus larges.

La forme des feuilles, qui permet cependant de distinguer au premier coup d'œil le Drosera obovata du Drosera anglica, ne serait peut-être pas un caractère d’une assez haute valeur, pour séparer spécifiquement ces deux plantes, et il faudrait accepter l'opinion émise per Koch, qui, dans la seconde édition du Synopsis, considère le Drosera obovata comme une simple variété à feuilles larges du Drosera anglica, s’il n'existe pas en réalité d'autres caractères plus importants qui séparent ces deux plantes.

Cependant il est à remarquer, et Fries a déjà fait cette observation, qu'on ne trouve pas d’intermédiaires qui éunissent ces deux formes ; quoique très-voisines, elles restent toujours à égale distance l’une de l’autre. En serait-il ainsi, si elles n'étaient que de simples variétés d'une seule et même espèce? ou

Le docteur Hussenot, qui a passé un été tout entier à Gérardmer, qui a étudié avec beaucoup de soins les Drosera, si communs dans les tourbières de cette localité, et particulièrement le Drosera obovata, qu'il considérait alors comme une espèce inédite, a indiqué un caractère saillant qui ne permet pas de confondre cette dernière plante avec le Drosera anglica, je veux parler de la forme du fruit et de sa longueur relativement au calice. Dans le Drosera obovata, la capsule à l’état de maturité est ovoide et de moitié plus courte que le calice ; elle est au contraire oblongue dans le Drosera anglica et dépasse le calice.

Ge caractère est-il constant? Je l'ai indiqué comme tel dans ma Flore de Lorraine, après l'avoir vérifié sur des échantillons d'herbier, où Fon peut du reste parfaitement l’observer en enlevant avec précaution la corolle marcescente qui l'enveloppe. Dans une herborisation que J'ai faite à la fin d'août 1848, au lac de Lispach, dans les Vosges, j'ai constaté sur le vif l'exactitude de mes premières observations. Il est vrai d'ajouter qu’à cette époque les capsules n'étaient pas encore complétement développées, mais une différence de moitié existait dans la longueur des capsules de ces deux espèces.

. Cette ‘année j'ai reeu de mon excellent ami, M. le docteur Mougeot, de Bruyères, plus de 200 échantillons vivants de Drosera obovata et autant de Drosera anglica, recueillis à Lispach au commencement d'octobre, c'est-à-dire, à l’époque où cette dernière espèce présente

des graines müres. Tous les échantillons de Drosera anglica m'ont offert une capsule plus longue que le calice; tous ceux de Drosera obovata une capsule de moitié moins longue que cette enveloppe de la fleur. Ce caractère du Drosera obovala existe donc, bien qu'il ait été nié, et de plus je me crois en droit, après tant d'observations successives, de l’admettre comme constant.

Toutefois, le ‘raccourcissement de la capsule de cette plante pourrait être considéré comme un demi-avortement, et cette circonstance serait de nature à donner de la vraisemblance à l'opinion, émise par plusieurs auteurs et dès 1825 par Schiede, que le Drosera obovata n'est qu'une hybride des Drosera rotundifolia et anglica.

Koch n’admet pas la nature hybride de cette plante, etil en est de même de Fries, qui s'exprime ainsi : Drosera obovata hybrida minimé est, nam per se copiosissimé calervatim nascitur.

Nous examinerons plus loin si en réalité le Drosera obovata se reproduit par lui-même. Mais ce qui est vrai, c’est que là où il existe, il est généralement assez abondant, et cette circonstance, qui ne m'avait pas échappé, avait jusqu'ici éloigné de moi l’idée que cette plante püt être une hybride.

Toutes les plantes n'ont pas une tendance égale à se marier à leurs congénères, et si les hybrides sont rares dans certains genres ou dans certaines familles, elles sont bien plus fréquentes dans d’autres. J'ai rarement vu plusieurs espèces de Verbascum croissant pêle-mêle,

sans y rencontrer de nombreuses hybrides, et celles-ci ne peuvent être contéstées, puisqu'elles ont été reproduites artificiellement par plusieurs expérimentateurs.

De plus, tous nos Drosera de France sont vivaces, comme il est facile de s’en convaincre par l'examen de leurs pousses annuelles qui sont courtes, et de leur rhizome vertical, enfoncé dans le sol souvent d’un décimètre. On trouve même quelquefois à la partie supérieure de ce rhizome des restes assez bien conservés, des hampes anciennes (1). Or, si le Drosera obovata est une hybride, il doit vivre pendant plusieurs années, ce qui explique encore jusqu'à un certain point sa fréquence.

Jusqu'ici tous les auteurs qui ont considéré le Drosera obovata comme une hybride, ont accepté cette opinion plutôt par instinct, qu’en se fondant sur des preuves positives. Deux faits viennent toutefois confirmer cette opinion.

D'une part, le Drosera obovata croit toujours en société avec les Drosera anglica et rotundifolia ; jamais on ne l'observe isolé de ces deux espèces, ni en

(4) Les hampes sont axillaires dans les Drosera, et le rhizome est indéterminé, ce qu’il est facile de constater à l’automne, où le bourgeon central commence à se développer. On peut observer également à cette époque, que les feuilles ont d'abord le limbe complétement réfléchi sur le pétiole, qui est embrassé en outre par ce limbe inféchi sur les bords.

— JS4 compagnie seulement du Drosera anglica, ce qui devrait cependant arriver s'il n'était qu’une variété dé cette espèce. Il est donc permis de conclure que son éxistence est vraisemblablement liée à celle de ses congénères.

D'une autre part, en examinant, sur des échantillons desséchés, les graines du Drosera obovala, ou du moins ce que j'ai pris autrefois pour des graines, on les trouve plus pétites que dans les autres Drôserà et d’ane forme assez mal déterminée, tandis que dans les autres espèces les graines ont des formes nettement définies. J'ai pu m'expliquer cette anomalie par l'observation attentive des nombreux échantillons de Drosera obovata que j'ai eus sous les yeux cet automne. Tous, sdñs exception, avaient leurs graines avortées, tandis que celles des deux autres espèces, recueillies en même temps et dans la même localité étaient parfaitement développées.

Le Drosera obovata ne se multiplie donc pas par lui-même, puisqu'il ne porte ni graines, ni bulbütés, ni stolons. On ne peut expliquer son existence que par l'effet d’une fécondation adultérine, et comme nous venons de le voir, il présente en réalité tous les caractères essentels d'une plante hybride.

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