ET L'AFFAIRE DE SAVERNE
contre. Quand, quelques jours après, les Social-Démocrates demandèrent que le chancelier se soumît au vote de blâme et résignât ses fonctions, les membres de tous les autres partis, qui avaient été favorablement impressionnés par le deuxième discours du chancelier, montrèrent par leur attitude qu'ils n'étaient pas encore disposés à considérer qif un vote de blâme exprimé par le Reichstag impliquât nécessairement la démission du chancelier. La surexcitation du public se calma graduellement et le changement complet opéré dans le corps des fonctionnaires àSaverne aida à rétablir l'ordre. Le comte Wcdel et Zorn de Bulach se démirent de leurs charges de Vice-Roi et de xMinistre d'Etat et furent remplacés par von Dallwitz et le comte Rodera. Cependant, la question fut agitée de nouveau au Reichstag au cours de la discussion sur le Budget. Le chancelier passa la situation politique internationale en revue. Le chef des Social-Démocrates, Herr Scheidemann, lui succéda, et se livra à une attaque impitoyable contre la politique du chancelier. Il déclara que, si celui-ci estimait qu'il était encore Fhomme qui s'imposait au gouvernement du pays, il allait, lui, Scheidemann, démontrer le contraire. Il se mit alors à énumérer ce qu'il appela les nombreux échecs politiques du chancelier;, rappela le rejet du projet de loi tendant à modifier le droit électoral prussien, et déclara que le petit nombre de lois qui avaient été votées, telle que la loi accordant à F Alsace-Lorraine une véritable constitution, l'avaient été uniquement grâce à l'appui du parti Social-Démocrate. L'orateur revint sur les incidents de l'affaire de Saverne ; il fit allusion à l'attitude de l'Empereur, lequel, dit-il, était évidemment trop absorbé par la chasse et les réjouissances pour accorder son intention à une question aussi peu importante. Il ajouta que, si le chancelier refusait de s'en aller, la seule conclusion qu'on pût tirer de la situation créée par le vote des 293 membres du Reichstag — lesquels n'avaient certainement pas obéi à des sentiments personnels contre le chancelier — était que le chance-
lier restait par suite de la fausse représentation qu'il se faisait du pouvoir de l'Empereur et parce qu'il devait être M imbu de la superstition du gouvernement personnel. Scheidemann demanda à la majorité, qui avait exprimé le vole de censure, d'achever son œuvre en votant la suppression du traitement du chancelier et en l'expulsant ainsi de son poste.
Le chancelier riposta en déclarant qu'il n'avait aucun conseil à recevoir de Herr Scheidemann et qu'à l'époque où le gouvernement avait consenti à moditier les règlements i]\\ Reichstag, le gouvernement avait réservé au pouvoir la faculté de considérer ou de négliger toute résolution votée sur une interpellation, et qu'autrefois, lorsqu'une interpellation avait été l'objet d'un débat et que le gouvernement avait formulé son opinion, la question était considérée comme réglée. Des votes de cette nature pouvaient être précieux au point de vue documentaire, mais il était entendu que ces votes ne liaient pas le gouvernement ni aucun de ses membres, et il n'était jamais venu à l'idée de personne que la modification apportée aux règlements du Reichstag eût changé la constitution de l'Empire et accordé au Reichstag le pouvoir de renvoyer les ministres selon son bon plaisir ; que la situation en France et en Grande-Bretagne était différente, mais que le régime parlementaire n'existait pas en Allemagne ; que l'Empereur était investi par la constitution du droit de nommer le chancelier de sa propre autorité et sans avoir pour cela à consulter le Reichstag; qu'il était parfaitement décidé, lui chancelier, à résister de tout son pouvoir à toute tentative tendant à modifier ce système et que, par conséquent, il refusait de se retirer, puisque la résolution votée par le Reichstag montrait simplement que l'assemblée et le gouvernement étaient séparés par une différence d'opinion.
Le débat eut lieu le 9 décembre 1913. A l'exception des Social-Démocrates et des députés polonais, les chefs de tous les partis appuyèrent les vues du chancelier. La
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proposition tendant à supprimer le traitement du chancelier fut rejetée. Elle n'avait réuni que les voix des Social- Démocrates et des Polonais.
Il est cependant hors de doute que le parti militaire fut vivement alarmé par l'Affaire de Saverne, par l'attitude que cette affaire provoqua chez le peuple aussi bien que par le vote extraordinaire du Reichstag. Ce fut peutêtre ce dernier facteur qui amena les partisans du vieux système militaire allemand à se prononcer en faveur' d'une guerre européenne. D'habitude, quand le Reichstag s'ajournait, il arrivait qu'au moment où les députés se levaient pour acclamer le nom de l'Empereur, les Social- Démocrates quittaient la salle des séances, s'abstenant ainsi de prendre parti à la manifestation ; mais le 20 mai 1914, au moment de l'ajournement, les Social-Démocrates demeurèrent dans la salle des séances et refusèrent de se mettre debout et d'acclamer l'Empereur. Le Président du Reichstag releva immédiatement ce manque de respect au Souverain, sur quoi les Socialistes s'écrièrent : « Ceci nous regarde ! » et cherchèrent à couvrir les applaudissements par des huées et des sifflets, auxquels les autres . partis répondirent en redoublant d'applaudissements. Je sais que cet incident exaspéra l'Empereur et je crois qu'il contribua à l'amener à consentir à la guerre.