CHAPITRE V
Considérations psychologiques.
Lrs Causes qui ont amené les Allemands
A SE PHÉPARER A LA (il EIUtE.
L'Allemand apparaît à celui qui le considère du dehors comme un peuple farouche et martial. Mais, en réalité, la grande masse des Allemands, en consentant aux grands sacrifices que leur a coûtés leur formidable préparation à la guerre, ont obéi à la peur. Cette peur remonte à la (iuerre de Trente Ans, laquelle commencée en 1618 ne se termina qu'en 1648. A ce moment, à la signature du traité de Wesfcphalie, l'Allemagne était devenue presque un désert. La population était tombée de vingt millions à quatre millions d'àrnes. La famine avait conduit les habitants à des mœurs de cannibales. La polygamie était reconnue par la loi, qui continua à l'autoriser pendant de nombreuses années. Il ne restait plus que six mille villages tchèques sur trente-cinq mille. Dans le bas Palatinat un dixième seulement de la population survivait, un sixième dans le Wurtemberg. D'immenses superficies de ce pays, jadis fertiles, étaient maintenant envahies par des forêts où rodaient des loups. On trouve un tableau de cette effroyable époque dans le curieux roman de Grimmelshausen, les Aventures de Simplicissimus, publiées en 1669. Ce livre décrit la vie mouvementée à laquelle un paysan est condamné, malgré la prudence dont il fait preuve. L'homme finit par aller se réfugier dans une île déserte, qu'il refuse de quitter lorsque l'occasion lui est offerte de retourner dans sa patrie. Il répond aux personnes qui cherchent à le convaincre, par ces mots, qui
semblent appropriés aux événements actuels : « Mon Dieu, où voulez-vous me conduire? Ici, c'est la paix. Là-bas, c'est la guerre. Ici, je vis dans l'ignorance des artifices de la Cour; j'ignore l'ambition, la colère, l'envie, les déceptions ; je n'ai pas le souci d'avoir à me préoccuper de mes vêtements, de ma nourriture... Alors que j'habitais l'Europe, je ne voyais autour de moi (ô malédiction ! d'avoir h témoigner sur de pareils actes commis par des chrétiens !) que la guerre, l'incendie, le meurtre, le vol, le pillage et le déshonneur des épouses et des vierges. » Le journal hebdomadaire Simplïcissimus, dont les dessins politiques si pleins d'énergie ont souvent impressionné l'Europe, a emprunté son nom au personnage.
A la suite de cette lutte de trente ans, l'Allemagne eut à souffrir de guerres partielles sans cesse renouvelées et dont les plus importantes furent la guerre de Sept Ans conduite par Frédéric le Grand, et celle qui se termina par l'humiliation de l'Allemagne sous le talon de Napoléon. Un dixième de la population périt dans les guerres de Frédéric le Grand. La grande bataille des nations livrée à Leipzig, en 1813, ne réussit pas à libérer l'Allemagne de la guerre. En 1866, la Prusse et les petits Etats allemands du Nord, aidés de l'Italie, défirent l'Autriche, assistée des Etats allemands suivants : Bavière, Hesse-Cassel, Hesse- Darmstadt, Nassau, Saxe, Bade, Wùrteuiberg et Hanovre. Je suis convaincu que l'appréhension de la guerre, déterminée par l'instinct héréditaire, amena la masse des Allemands à devenir les instruments et les dupes de ceux qui se servirent précisément de cette crainte pour créer une autocratie militaire. D'autre part, il se trouve en Allemagne, surtout dans l'aristocratie, un grand nombre de personnes qui croient en la vertu de la guerre et veulent qu'elle soit pratiquée pour elle-même. Certains de ces nobles descendent des Chevaliers Teutoniques, lesquels conquirent la population slave de la Prusse, qu'ils devaient dans la suite tenir sous leur main de fer.
L'armée prussienne a été créée par le père de Frédéric
le lirand, qui poussa le ridicule jusqu'aux plus extrêmes limites en voulant obtenir à tout prix des hommes de haute stature. Voici un exemple des recommandations que le père de Fre'déric le Grand donnait par écrit aux deux professeurs chargés de l'instruction de son fils : « Que les deux professeurs s'efforcent avant tout, et de la façon la plus constante et la plus énergique, à lui inculquer l'amour de l'état militaire et à pénétrer son esprit de cette vérité que, seule, l'épéc peut accorder à un prince la célébrité et 1 honneur ; le monarque qui n'en fait pas le but unique de ses désirs est destiné à paraître méprisable aux yeux du monde ». A la mort de ce père, qui l'avait un jour menacé de mort. Frédéric le Grand, se trouva à la tète d'une armée splendide et d'un trésor public considérable et finit par se décider à faire la guerre « pour qu'on parlât de lui », comme il le dit dans sa correspondance. Et le désir qu'il avait « qu'on parlât de lui » conduisit à la guerre de Sept Ans.
La courte guerre qui eut lieu en iSGi, contre le Danemark ; celle qui eut lieu en 18G6 contre l'Autriche, la Bavière et les autres Etats allemands, et enfin celle qui eut lieu en 1870 contre la France, accrurent le prestige et l'orgueil de l'armée prussienne. Il semble — et ceci ne doit pas être oublié — qu'à tous les moments de l'histoire un i Lstiuci aveugle ait poussé les habitants des plaines inh ispitalières de l'Allemagne du Nord vers la guerre et les onquètes. Les tribus défaites par Marins, les Cimbres et les Teutons ; Arioviste, qui fut battu par Jules César ; les Goths et les Yisigoths,.lcs Francs et les Saxons, tous se sjnt précipités de ce pays stérile pour conquérir d'autres terres. Les Allemands d'aujourd'hui expriment les aspirations des populations de l'Allemagne du Nord vers un climat moins rigoureux en disant qu'ils réclament « une place au soleil ». La noblesse prussienne a toujours demandé la guerre. Les hommes d'affaires, les industriels et les armateurs désiraient l'accroissement du champ réservé à leur activité. Les colonies allemandes n'étaient guère
CONSIDÉRATION ? rSVCIIOLOUIQUEE 81
habitables pour des Européens. Le reluisant Empereur et ses généraux avaient pense tout le temps à la guerre en la préparant; et le Kronprinz, entouré de sa remarquable collection de souvenirs et de reliques de Napoléon, ne songeait qu'à se mettre à la tête d'une guerre de conquête qui ne pouvait être que triomphale. Au commencement de l'hiver 1913-1914, le Kronprinz eut l'occasion de montrer sa collection napoléonienne à une Américaine de ma connaissance, femme d'une grande beauté. Le prince lui dit, tout en lui montrant cette collection, qu'il espérait que la guerre éclaterait sous le règne de son père; mais que, si l'événement ne s'était pas encore produit, il provoquerait la guerre dès son avènement au trône.
Depuis que ces lignes ont été écrites, l'Américaine a transcrit à mon intention cette conversation qu'elle avait eue avec le Kronprinz. La voici reproduite d'après ses propres termes :
« Je lui avais donné le livre de Norman Angell, La Grande Illusion, qui cherche à démontrer que la guerre est sans profit. Il (le Kronprinz) me dit que la guerre pouvait être profitable ou ne pas l'être, mais qu'elle aurait lieu à son avènement au trône — si elle ne s'était pas déjà produite — ne serait-ce que pour la drôlerie de la chose. Il avait dit, aune occasion antérieure, que le plan était d'attaquer et de conquérir la France, puis l'Angleterre et ensuite mon pays (les Etats-Unis d'Amérique). La Russie devait être conquise elle aussi, et l'Allemagne allait être après cela la maîtresse du monde. »
La collection vraiment extraordinaire de reliques napoléoniennes : statues, bustes, souvenirs de toute sorte, réunis par le Kronprinz et montrés par lui à l'Américaine au cours de son premier entretien avec elle, indique la tendance de son esprit et laisse voir en même temps que son admiration se concentre sur Napoléon, l'homme qui rêva la domination du monde et qui est tenu par des admirateurs comme le Kronprinz pour n'avoir échoué que par suite d'erreurs insignifiantes, qu'ils
sentent qu'ils n'auraient pas commises à sa place.
Si la longue préparation des Allemands à la guerre était appele'e à porter des fruits, il serait facile" de constater, et cela à l'aide de nombreux faits, que la saison d'été 191 i était déjà marquée comme l'époque oîi l'armée devait se lancer dans cette attaque formidable et soudaine contre les libertés du inonde à laquelle s'est livrée l'Allemagne. C'est en juin 191 i qu'eut lieu la réouverture du Canal de Kiel, soumis à des améliorations qui allaient permettre uux plus grands navires de guerre de passer de la Baltique dans la mer du Nord. Les Allemands avaient, avec les zeppelins, des moyens de combat que ne possédait aucune autre puissance, moyens à l'aide desquels ils estimaient sans aucun doute pouvoir infliger à l'Angleterre plus de pertes qu'ils ne réussirent à lui faire encourir après l'ouverture des hostilités. Ils s'étaient préoccupés, d'une façon particulière, de la question des sous-marins. Leurs aéroplanes étaient supérieurs à ceux des autres nations. Ils considéraient que l'emploi des gaz asphyxiants, conçu avant l'ouverture des hostilités, leur procurait un moyen infaillible de démoralisation absolue à l'égard de l'ennemi. Ils avaient conçu aussi l'emploi des grenades incendiaires, et disposaient enfin de cette artillerie lourde et de ces mitrailleuses qui en quelques heures détruisirent de fond en comble les redoutables forts de Liège et de Namur et rendirent la résistance de toute forteresse impossible.
Chez eux, par l'impôt d'une lourde taxe, la Wehrbeitrag (la taxe supplémentaire pour la défense nationale), ils avaient — dès 1913 — augmenté leurs forces militaires d'un certain nombre de corps d'armée. D'autre part, ni la loi militaire de trois ans votée par la France, ni le service obligatoire voté par les Chambres Belges n'étaient encore entrés en vigueur. Il est incontestable que les Allemands fondaient de grands espoirs sur le chemin de fer de Bagdad, qui devait étendre leur influence en Orient et même menacer le gouvernement de l'Angleterre en Egypte et dans l'Inde. Il est bon d'ajouter qu'on parlait
aussi d'une ligne de chemin de fer slave, qui devait s'étendre du Danube à l'Adriatique, ligne qui aurait coupé toute communication entre l'Allemagne et les mers du Sud. Dans son ouvrage publié avant la grande guerre, intitulé : De la Guerre des Balkans à la Guerre Européenne, le Français Francis Deloisi écrivait :
« En un mot, la guerre actuelle (des Balkans) est l'œuvre de la Russie, et le chemin de fer Danube- Asiatique est un projet russe. Si elle réussit, une barrière ininterrompue des peuples slaves se dressera devant l'expansion austro-allemande et lui barrera la route de la Méditerranée, de la mer Noire à l'Adriatique. Mais ici encore les Romanoff font face aux Habsbourg ; le conflit austro-serbe devient le conflit austro-russe ; deux grands groupes sont formés, et le conflit balkanique devient le conflit européen. »
Une autre raison qui militait en faveur d'une guerre immédiate était l'emprunt consenti par la France à la Russie, à la condition que de nouvelles lignes stratégiques fussent construites en Pologne. Bien que l'argent eût été ■ reçu, les lignes n'étaient pas encore construites au commencement de la grande guerre. Dans son rapport pour l'année 1900, le général russe Kouropatkine, parlant de cette situation, écrivait : « Ce serait vouloir entretenir des illusions que de s'imaginer qu'on pourrait vaincre facilement l'armée autrichienne », et il continuait en disant que « l'Autriche avait huit lignes de voies ferrées pour transporter des troupes à la frontière russe, tandis que la Russie n'en possédait que quatre, et qu'alors que l'Allemagne avait dix-sept lignes de chemin de fer allant à la frontière germano-russe, les Russes n'en possédaient que cinq ». Kouropatkine ajoutait : « Les différences sont trop profondes et donnent à nos voisins une supériorité qui ne peut être surpassée ni par la force numérique de nos troupes, ni par leur courage. »
11 poursuivait, en comparant les deux armées entre elles : « L'éventualité d'une invasion de la Russie par les troupes
CONSIDÉRATIONS PSYCHOLOiïIOUES
allemandes oflre plus de probabilité que l'invasion de L'Allemagne par des troupes russes », et « si une guerre européenne arrivait à se produire, notre frontière occidentale se trouverait placée en facecTun péril sans exemple dans l'histoire de la Russie ». Des troubles ayant éclalé • !ans la classe ouvrière russe, on crut en Allemagne que la Hussie se trouvait au seuil d'une révolution.
Les chiffres des achats d'or faits par la Banque impériale allemande sont significatifs : en 11*1 1 , cent soixante-quatorze millions de marks; en 1 91 2 , cent soixante-treize millions de marks ; mais, en 1913, trois cent dix-sept millions de marks. On était, en Allemagne, sous l'impression que le peuple français était dégénéré, corrompu et impréparé à la guerre. Celle impression devint une conviction lorsqu'au commencement de 191 i, au cours d'une séance au Sénat français, le sénateur Humbert exposa publiquement l'état de faiblesse et d'impréparation où, selon lui, la France se trouvait.
il est certain que l'ambassadeur allemand à Londres, le prince Lichnowsky, fit savoir à son gouvernement que la (irande-Bretagne désirait se tenir en dehors du différend. Il prétend aujourd'hui qu'il n'entendait pas par là que la (irande-Bretagne resterait toujours neutre ; mais il es! incontestable que le Ministère des Affaires Étrangères allemand crut que la Grande-Bretagne se maintiendrait en dehors du conflit. La levée d'une armée dans FUlsler par sir Edward Carson, un des plus grands bluffs politiques qu'ait enregistré l'histoire, manifestation qui, au point de vue révolutionnaire ou militaire, n'avait pas plus de signification que ne peut offrir, chez nous, une parade aux flambeaux pendant une campagne présidentielle, fut représentée par les espions allemands sous les couleurs d'un mouvement insurrectionnel vraiment sérieux, et les Allemands crurent naturellement qu'une révolution générale éclaterait en Irlande aussitôt la guerre déclarée. Pendant l'été de 191 i% on crut que la Russie se trouvail à la veille dune révolution.
Ainsi que je l'ai dit dans le chapitre précédent, le mouvement antimilitariste, qui avait atteint son apogée dans le vote extraordinaire exprimé par le Reichstag contre le gouvernement, au moment de l'Affaire de Saverne, fit comprendre au pouvoir et au parti militaire que la grande masse des Allemands revenait au sentiment exact des choses et s'apprêtait à secouer le joug du militarisme et de la peur. Les Pangermanistes et les Annexionnistes souhaitaient la guerre avec ardeur. Les contemporains avaient été les témoins de trois guerres. D'abord, la guerre de 1864 contre le Danemark, laquelle n'avait duré que quelques jours et avait ajouté les duchés de Schleswig et de ilolstein à la couronne de Prusse. Puis, la guerre de 1866, au cours de laquelle les royaumes et grands-duchés de Bavière, de Bade, de Wurtemberg, de Hesse-Darmstadt et de Saxe furent défaits, où le royaume autrichien de Hanovre disparut et les territoires de Hesse-Cassel et de Nassau et la ville libre de Francfort furent joints à la Prusse. Cette guerre n'avait duré que quinze jours en tout;, d,ç l'ouverture des hostilités à la bataille de Kôniggratz, où les Autrichiens furent complètement battus. Enfin, en 1870, la défaite de la France s'était prononcée un mois et demi après la déclaration de guerre. On était donc porté à croire le Kaiser sur parole, lorsque, le jour de l'ouverture des hostilités, il cria, du haut du balcon du palais à la foule pleine d'ardeur : « Vous serez de retour dans vos foyers avant que les arbres se soient dépouillés de leurs feuilles ».
L'armée le crut et, avec elle, la nation tout entière. L'Allemagne crut, en même temps, que la ruine de la France et la mainmise sur ses colonies n'allaient demander que quelques semaines ; que la Russie allait être frappée et paralysée avant d'avoir pu concentrer son armée et réunir ses réservistes; que la Grande-Bretagne resterait neutre et que l'Allemagne arriverait sinon à posséder le monde du moins à lui dicter ses volontés. Quelqu'un a dit, depuis, qu'en parlant des arbres, FEm-
pereur songeait aux sapins ! Par des manœuvres souterraines, à l'aide d'une presse acquise de ses dénie]-- ou influencée parelle, l'usine Krupp avait infecté l'esprit du peuple du poison de la guerre.
Après l'ouverture des hostilités, l'ambassadeur allemand à Londres, le prince Lichnowsky, vint me voir souvent et me déclara avec insistance qu'il avait exprimé exactement l'état d'esprit de la Grande-Bretagne en disant qu'elle ne désirait pas la guerre. A son retour en Allemagne, il avait été l'objet d'un accueil peu équitable de la part de ses compatriotes, qui le regardèrent comme un incapable el parurent le blâmer, et cela parce que la Grande-Bretagne avait suivi la seule voie qui lui était ouverte et s'était rangée du côté de la France et de la Russie !
L'inauguration du monument élevé à Leipzig en 1913 pour commémorer le centenaire de la victoire remportée dans cette ville au cours de la guerre des nations, appelée là-bas la « guerre délibération », avait incontestablement créé un état d'esprit guerrier en Allemagne. Mais, selon moi, la cause réelle qui détermina l'Empereur et la classe dirigeante à faire la guerre fut l'attitude observée par la nation tout entière dans l'Affaire de Saverne et l'aversion marquée et croissante qui se manifestait contre le militarisme. Le fait qu'au terme de la session du Reichstag les socialistes avaient eu l'audace de rester dans la salle des séances et de refuser de se lever ou d'acclamer le nom de l'Empereur révélait un nouvel esprit de résistance à l'égard de l'autocratie, et l'autocratie comprit que, pour continuer à gouverner l'Allemagne, une guerre brève et heureuse lui était indispensable. Le jeu n'est pas nouveau. Depuis l'époque- où les patriciens de Rome entraînaient le peuple au combat chaque fois que celui-ci laissait entrevoir qu'il allait réclamer ses droits, les autocraties ont suivi cet exemple et ont trouvé dans la guerre un remède contre l'envahissement de l'esprit démocratique.