ET L AFFAIRE DE SAVERNE
dire de ceux qui ne doivent qu'un an de service, parce que, ayant atteint un certain degré d'instruction, ils ne sont tenus qu'à un an au lieu de deux. L'armée bavaroise, dans un certain sens, est indépendante de la Prusse, mais elle se trouve établie d'après le môme système.
Les officiers do l'armée se font remarquer depuis des années par leur attitude extrêmement arrogante envers la population cfvile, aussi bien dans l'exercice de leurs fonctions que dans les rapports journaliers. Alors que j'attendais mon tour devant le guichet d'une gare pour prendre mon billet de chemin fer, il m'est arrivé souvent de voir un officier se faire un chemin et atteindre la première place sans avoir été l'objet d'une seule protestation. Je me rendis un jour aux courses, à Berlin, avec mon beaufrère et je louai une loge. Dans un entr'acte, entre deux épreuves, tandis que nous étions sortis pour aller regarder les chevaux, un officier prussien vient s'asseoir dans notre loge en compagnie de sa femme. Je signalai le fait à un employé de service, mais celui-ci me répondit qu'il n'osait pas demander ainsi à un officier prussien de se retirer et ce ne fut qu'après avoir envoyé quérir le chef de service et lui avoir exhibé ma plaque de membre du Jockey Club et mon laissez-passer d'ambassadeur que j'arrivai à rentrer en possession de ma loge. On cite en Allemagne de nombreux exemples où des civils, en fonctions dans l'armée, ont été destitués sur l'heure par des officiers avec lesquels ils avaient eu un différend, d'ailleurs sans importance. Ce traitement si rigoureux a fini par créer chez le peuple un esprit d'antagonisme, non seulement envers
I l'armée mais envers le système militaire prussien considéré dans son ensemble.
L'affaire de Saverne créa une situation des plus difficiles. L'antagonisme existant entre la population civile et les militaires, antagonisme qui s'était développé pendant une longue période de paix, parut au cours de cette affaire atteindre son plus haut point. Naturellement, cet antagonisme s'était accru en 1913-1914 par suite de l'augmen-
tation des effectifs de l'armée permanente, augmentation qui rendait le nombre des officiers et des officiers sans brevet, c'est-à-dire les représentants du militarisme professionnel, encore plus important. Les Provinces de l'Empire ou Reichsland (comme l'Alsace et la Lorraine sont dénommées) occupaient, depuis l'annexion de 1870, une situation particulière dans le corps politique de l'Allemagne. La Reichsland devait être considérée — son' nom l'indique — comme étant la propriété commune de l'Empire allemand et ne fut annexée, par conséquent, à aucun Etat. Le gouvernement de la Reichsland est conlié à un Vice-Roi à qui est adjoint une sorte de cabinet, composé d'un secrétaire d'État, de sous-secrétaires d'Etat, de ministres civils, de chefs de département, et dont le pouvoir s'exerce, en outre, à l'aide d'un corps législatif réparti en deux chambres. Une de ces chambres est élue par le suffrage populaire; l'autre est représentée par deux catégories de membres: une élue par les conseils municipaux, le corps universitaire, le clergé et autres associations reconnues et l'autre nommée par le gouvernement impérial. Le Vice- Roi et le cabinet sont nommés par l'Empereur en sa qualité de souverain de la Reichsland.
La Reichsland ne possède une Constitution particulière que depuis le 31 mai 191 1. Jusque-là la formé de son gouvernement était régie par le Reichstaget le Conseil Fédéral (Rundesrat) à peu près de la même façon que les territoires des Etats- Lnis sont régis par le Congrès et le Président. En 1911, l'Alsacc-Lorraine fut dotée d'une Constitution, qui lui accorda le droit de se faire représenter au Conseil Fédéral (le droit de représentation au Reichstag lui avait été accordé dès 1871). Les liens de sympathie qui unissent l'Alsace-Lorraine à la France avaient été rendus plus intenses par suite de la politique suivie par plusieurs vice-rois allemands, — Manteuffel, le prince de llohenlohe, le prince de Munster et le comte Wedel, — lesquels, tout en adoptant une attitude plutôt débonnaire, n'avaient apporté aucune amélioration dans la condition
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des habitants. Ceux-ci, qui appartiennent à la race germanique du Sud, finirent par s'irriter du ton et des manières des fonctionnaires venus de l'Allemagne du Nord. Le gouvernement impérial avait aidé au développement des grandes industries — particulièrement les industries textiles et charbonnières — et, d'autre part, la population industrielle concentrée à Mulhouse se montrait l'ardent et ferme soutien du parti de la Social-Démocratie. Les classes élevées étaient unies à la France par des liens de famille et par ceux du même culte religieux. Le « bourgeois » restait modéré, en se montrant antiallemand ou plutôt antigouvernemental pour les mêmes raisons, et les ouvriers étaient opposés au gouvernement pour des raisons d'ordre social et économique. La population agricole, qui ne se souciait guère de la politique, mais n'était pas moins influencée par les campagnes de la presse nationaliste, était sympathique à la France. L'atmosphère était ainsi préparée à Forage qui s'annonçait.
Saverne est une petite ville de huit à neuf mille habitants, admirablement située au pied des Vosges, sur les bords du canal de la Marne au Rhin. La garnison de Saverne était composée d'un état-major et de deux bataillons du 99e d'infanterie, commandé par le colonel von Reuter. Parmi les officiers se trouvait un lieutenant von Fortsner, jeune homme de vingt ans, dont l'aspect enfantin excita la verve d'un groupe d'écoliers et de tout jeunes gens employés dans les usines métallurgiques des environs. On arriva à savoir que ce jeune officier, en faisant l'instruction à ses hommes, avait insulté le drapeau français et avait appelé les recrues alsaciennes des « Wackes », sobriquet équivalant à « tête de bois » et dont les habitants del'Alsace-Lorraine se servent souvent en manière de plaisanterie, mais qui les froissent vi veinent lorsqu'il est employé à leur endroit par des étrangers. On apprit, en outre, que Forstner avait promis une récompense de dix marks à celui de ses hommes qui, en cas de trouble, abattrait un Social-Démocrate.
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Forstner avait mis ses hommes 'en garde cpnlre les ce agents » de la France, lesquels, d'après les Allemands, étaient en train de débaucher les soldats alsaciens et lorrains francophiles et les amener à déserter pour s'enrôler dans la Légion Etrangère. Il est probable qu'en parlant de cette Légion à ses hommes, Forstner aura employé des termes d'un caractère offensant pour les oreilles françaises. Il admit qu'il s'était servi du mot « Wackes » < n dépit de l'ordre du général commandant en chef interdisant l'emploi de celte expression et pour cette désobéissance il fut puni de plusieurs jours de prison. Le lieutenant von Forstner, qui avait été chargé de mettre son escouade au courant des règlements relatifs aux cas de conflit avec la population civile, prétendit qu'il s'était borné à joindre aux instructions habituelles un simple vœu : celui de voir tous les vrais soldats faire de leur mieux pour supprimer les troubles qui pouvaient se produire, en ajoutant qu'il accorderait personnellement une récompense particulière à celui de ses hommes qui aurait réussi à arrêter « un de ces odieux Social-Démocrates ».
L'attitude de Forstner et celle observée par d'autres officiers furent l'objet de commentaires qui se répandirent rapidement parmi la population. Les" deux journaux de Saverne publièrent des articles sur l'incident. L'agitation s'accrut et des manifestations eurent lieu contre les fonctionnaires et surtout contre Forstner. La situation s'aggrava de façon telle, que le colonel vonJReuter dut demander au chef de l'administration civile de la localité, le directeur Mahler, d'adopter des mesures pour rétablir l'ordre, déclarant que, si l'ordre n'était pas rétabli, il prendrait lui-même l'affaire en main. Le directeur, qui était né dans un petit village des environs de Saverne, répondit /franchement qu'il ne considérait pas que la population, pacifique et respectueuse de la loi comme elle l'était, eut donné lieu à une intervention quelconque. Le 29 novembre 1913 une foule nombreuse se réunit devant la caserne. Le colonel von Reuter ordonna au lieutenant
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Schad, l'officier de service commandant la garde, de disperser la foule. Le lieutenant obéit en appelant la garde et, en trois fois, ordonna à la foule de se disperser et de rentrer. Les soldats se mirent à charger et, refoulant les manifestants sur la place, les poursuivirent jusque dans une des rues latérales. Il y eut environ quinze arrestations. Parmi les personnes arrêtées se trouvaient le Président de la Cour suprême de Saverne, le procureur et deux juges à la même Cour, qui sortaient du tribunal. Ils furent bientôt relâchés. Les autres personnes arrêtées passèrent la nuit dans les sous-sols de la caserne.
L'annonce de ces événements provoqua une immense agitation dans les esprits et cela sur tout le territoire allemand. Une grande clameur s'éleva contre le militarisme, môme dans les régions où les idées socialistes n'avaient nullement cours. Ce mécontentement s'affirma avec d'autant plus d'énergie que le général commandant en chef le quatrième corps, auquel appartenait le régiment de Saverne, se faisait remarquer par l'exagération de ses idées militaristes. Quelques années auparavant, ce général, alors colonel dans l'armée coloniale, avait été appelé à représenter le Ministre de la Guerre devant le Reichstag, au cours d'un débat sur la question du nombre des troupes à maintenir dans les colonies allemandes du Sud-Ouest Africain. Il avait adopté à cette occasion une attitude des plus dédaigneuses envers le Reichstag. Traduit devant la Cour martiale pour avoir ordonné aux troupes de marcher contre la population civile, le colonel von Reuter et le lieutenant Schad réclamèrent le bénéfice de la loi prussienne de 1820, laquelle déclarait que, dans les villes comme dans les villages, tout officier militaire chargé du commandement suprême devait s'attribuer l'autorité dévolue au gouvernement civil, chaque fois que, pour une raison quelconque, l'administration civile négligeait de maintenir l'ordre. Le colonel et le lieutenant furent acquittés, par la suite, à la faveur de cette loi.
D'autres circonstances vinrent ajouter à la surexcita-
tien qui régnait en Allemagne. L'Empereur était resté pendant ces jours critiques à Danaueschingen, le domaine seigneurial de son ami etfavori, le prince de Fùrslenberg, prenant part à des chasses au renard, à des promenades aux flambeaux et à des réceptions. Le programme de ces réjouissances avait été naturellement établi à un moment où L'explosion d'une affaire comme celle de Saverne ne pouvait venir à l'idée de personne et, d'autre part, on ne pouvait guère s'attendre à voir l'Empereur se rendre compte* sur l'heure, de la gravité de la situation. Mais cette coïncidence eut un mauvais etlet. Le bruit courut même que l'Impératrice, effrayée de la tournure des événements, avait donné l'ordre de former im train, se disposant à aller rejoindre l'Empereur et lui démontrer la nécessité qui s'imposait d'un retour immédiat à Berlin. Falkenhavn. le nouveau Ministre de la Guerre, se rendit à DanauesGhingen, où il fut rejoint par von Deimling. Cette démarche aggrava la situation, car le public conclut que l'Empereur n'allait entendre que les rapports et les avis intéressés des chefs militaires. La brusque disparition, par suite d'un affaiblissement du cœur, de l'ami le plus intime du Kaiser, von Hulsen, chef de son cabinet militaire, mort à Danaueschingen. au cours d'un banquet, jeta un voile mystérieux et tragique sur les événements qui se développaient si rapidement. Les conférences tenues à Danaueschingen provoquèrent les démissions^Ju comte de Wcdel et de Zorn de Bulach, le vice-roi et le secrétaire d'Etat de l'Alsace-Lorraine, lesquels sentirent que le parti militaire avait eu gain de cause dans le conflit survenu avec les autorités civiles.
Le chancelier se rendit en toute hâte à Danaueschingen, où il arriva quelques heures avant le départ de l'Empereur. Celui-ci adressait aussitôt au général von Deimling un ordre, où il lui demandait de s'assurer que les officiers de l'armée ne dépassaient pîts les limites de l'autorité dont ils étaient investis, d'instituer une enquête sur les événements qui s'étaient produits et de prendre les
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mesures nécessaires pour que tous les coupables fussent .punis. Cet ordre calma le peuple en quelque sorte et amena les deux plus hauts fonctionnaires civils de l'Alsace- Lorraine à retirer leur démission.
Saverne,, où von Deimling avait envoyé le brigadiergénéral rétablir le pouvoir civil, commençait à reprendre nu aspect tranquille. Cependant, le chancelier iretaiï pas plus tôt de retour à Berlin qu'un nouvel incident troublait l'Allemagne. Alors qu'il traversait un village des environs de Saverne, au retour de manœuvres militaires, le lieutenant von Fortsner avait eu une altercation avec un cordonnier et l'avait renversé. L'homme était estropié. Cet acte caractéristique d'un militarisme brutal provoqua une nouvelle agitation dans l'Empire. Forstner fut traduit devant la justice, pour coups et blessures infligés à un civil sans défense, et condamné par le tribunal de première instance à un an de prison, mais acquitté parla cour d'appel, comme ayant agi en état « présumé de légitime défense ».
Trois partis politiques, le Centre, les Progressistes et les Social-Démocrates interpellèrent le chancelier au sujet de l'Affaire de Saverne.
J'assistai aux débats, au Rcichstag, lesquels curent lieu les 4, 5 et 6 décembre 1913. Trois députés de l'Allemagne méridionale : Hauss, un membre du Centre ; un progressiste, du nom de Hauser, et Peirotes, le député de la ville alsacienne de Mulhouse, commencèrent l'attaque et exposèrent en termes violents les événements qui s'étaient déroulés à Saverne. Le chancelier défendit le gouvernement avec une nervosité d'autant plus apparente qu'il se trouvait sous le* coup de fâcheuses nouvelles, d'ordre intime, reçues le matin même. Il parlait d'une voix peu distincte et avait l'aspect d'un homme abattu et souffrant: Après qu'il eut parlé, le bruit courut dans les couloirs qu'il avait oublié la partie la plus importante de son discours. Falkenhayn, qui paraissait devant le Reichstag pour la première fois, vint ajouter à l'impression défavo-
rable produite par ce discours. Si les membres du Reicbstag avaient été déçus par le chancelier;, on peut dire qu'ils furent irrités au delà de toute expression par le discours du Ministre de la Guerre. D'une voix tranchante et qui s'exprimait sur le ton du commandement, Falkenhayn leur déclara que les officiers militaires n'avaient fait qu'accomplir leur devoir, qu'ils ne seraient pas détournés de leur chemin par des agents de la Presse ou des individus hystériques, que Forstner avait été soumis à une punition sévère, mais que de jeunes officiers susceptibles de donner l'exemple d'un courage de cette sorte n'étaient pas moins nécessaires au pays, etc.
Aussitôt que le Ministre de la Guerre eut terminé son discours, le parti progressiste présenta une motion tendant à déclarer que l'attitude du chancelier n'était pas approuvée par les représentants du peuple. Pour la première fois dans l'histoire de l'Empire allemand, une demande de censure contre le Gouvernement allait être l'objet d'un débat. La séance reprit le lendemain. Le chancelier fit un nouveau discours, où, selon toutes probabilités, il arriva à exprimer ce qu'il avait eu l'intention de dire la veille. Il raconta ce qu'il avait fait à Danaueschingen ; il dit que l'Empereur avait signé un ordre de cabinet or-; donnant le maintien de l'autorité militaire dans les limites légales, que toutes les personnes coupables seraient punies, que le 09e régiment avait été retiré de Saverne, que la loi despotique de 1820 avait été abolie en ce qui concerne l'Alsace-Lorraine et qu'on ne pouvait vraiment pas admettre qu'un chancelier eût la prétention de rester au pouvoir en laissant violer la loi par des fonctionnaires de l'Etat.
Le deuxième discours du chancelier lit une meilleure impression et exerça une certaine influence sur les membres les plus avancés du Reichstag, mais il s était produit trop tard pour empêcher le vote de censure, qui réunit une majorité de 293 voix contre 54, majorité apurement très forte. Seuls, les conservateurs avaient voté