LE
minées que pendant la vie de certaines personnes désignées et qui existaient à la mort du testateur. Dans l'État de New- York, le droit de propriété ne peut être maintenu que pendant la vie de deux personnes qui existaient à la mort du testateur et pour une période supplémentaire de vingt et un ans, c'est-à-dire la durée de la minorité d'unenfani. Mais dans les Empires Centraux le droit de propriété peut être maintenu, par le système féodal, pendant un temps illimité, ce qui fait qu'il arrive que de grandes propriétés ne sont pas mises en von ce et restent indivises, quelque extravagante que soit la vie menée par le tenancier. Ainsi, il existe actuellement dans les Empires Centraux dos domaines dont la propriété doit passer de fils aîné en fils aîné indéfiniment ou à défaut de l'aîné au puîné et ainsi de suite. Des clauses supplémentaires prévoient que les enfants sont inhabiles à faire actes d'héritiers si leur père s'est marié à une personne qui ne possède pas un certain nombre de quartiers de noblesse. On peut citer, à ce propos, l'exemple d'un prince, propriétaire de domaines considérables en Hongrie. Ce prince est célibataire. Tl lui faut, pour se marier, choisir entre treize jeunes filles appartenant à des familles d'ores et déjà désignées. En portant son choix ailleurs, il frustrerait sa descendance de tout héritage et cela en vertu du testament de l'ancêtre à qui il doit sa fortune.
Ce système défectueux a été un obstacle au développement de la propriété chez les paysans. Cependant l'Etat a encouragé, jusqu'à un certain point, celui-ci à devenir propriétaire, mais dans certaines limites, et il arrive bien rarement de voir en Allemagne, surtout en Prusse, un paysan posséder plus de vingt à trente ares de terre. Les paysans disposent de terrains si modestes, qu'ils trouvent le temps, après avoir cultivé leurs terres, de s'occuper de celles qui dépendent de la propriété voisine et cela moyennant une légère rémunération.
Dans les familles nobles, l'aîné n'est pas seul à porter un titre. Le « Livre de poche des Comtes », qui est publié
LÉ Î1ÉGIME 103
par lediteur de YAlmmvach de, Gotha, contient les noms des comtes d'Autriche, d'Allemagne et de Hongrie, montrant ainsi les rapports qui existent entre les familles nobles d<e ces trois pays. Tous les fils d'un comte sont corn les, le titre se perpétuant ainsi de façon continue. Ainsi il existe probablement soixante-dix comtes Szecheny, en. Hongrie, et ou tant de Zichy, etc. 11 en est à peu près de même de certaines familles allemandes. Au fait, on peut dire que la plupart des personnes qui appartiennent à ce qu'il est convenu d'appeler la « société » dans les Empires Centraux possèdent un titre quelconque. La particule « von » indique que la personne appartient à la noblesse. Elle précède parfois les noms de personnes non titrées. La coutume veut, en Allemagne, qu'une personne non titrée mais ayant droit à la particule « von » soit autorisée à prendre le titre de « baron » lorsqu'elle voyage à l'étranger. Mais elle ne pourrait, en aucun cas, se le permettre en Allemagne.
Les familles nobles des Empires Centraux possèdent de vastes domaines parce système de majorats dont j'ai parlé, et exercent naturellement une grande influence sur les cultivateurs. En règle générale, le système du tenancier n'existe pas, c'est-à-dire qu'on ne loue pas des terres aux petits fermiers — comme c'était la coutume en Irlande et comme c'est encore la coutume en Grande- Bretagne — mais les propriétés sont exploitées à la façon des grandes entreprises agricoles, sous l'administration d'intendants nommés par les propriétaires. Ce système, qui est impraticable en Amérique ou môme en Grande- Bretagne, est possible clans les Empires Centraux, dont les villages sont remplis de personnes qui étaient encore, il n'y a pas très longtemps, des serfs attachés à la terre., vivant dans la terreur des propriétaires fonciers. C'est le premier moyen d'intluence dont on dispose sur les populations. Il y a aussi le suffrage restreint, le vote par circonscription qui place l'électeur sous le contrôle de quelques riches propriétaires.
jlV» LE REGIME
En règle générale — dans les familles — l'aîné des enfants entre dans l'armée avec le grade d'officier et peut poursuivre ainsi la carrière militaire, mais, s'il ne fait pas montre d'aptitude spéciale, il se retire et s'occupe de faire valoir la propriété. Toute propriété doit produire un revenu représentant au moins quatre pour cent de la valeur des terres. 11 arrive que les autres enfants de la famille, après avoir servi quelque temps dans l'armée comme officiers — mais non comme Einj (diriger — quittent J armée et entrent dans la diplomatie ou dans tout autre service de l'Etat. Etant donné que les fonctions de juge, deprocureur et autres fonctions judiciaires ne sont pas soumises à l'élection, la carrière diplomatique — aussi bien que celle qui conduit à la situation de Landrat et de premier président d'une province — est ouverte à la descendance des vieux propriétaires fonciers de Prusse, laquelle jouit de la bienveillance particulière de l'Etat.
Le hobereau prussien [Junker) fait beaucoup parler de lui, aussi bien en Allemagne que hors d'Allemagne. On ne rencontre guère d'oisifs parmi les « junker ». Ils sont tous travailleurs, patriotes, probes, dévoués à l'Empereur et à la Patrie. Si un peuple devait jamais accepter d'être gouverné par une classe, celle des « junker » s'imposerait à ce peuple, car nulle n'est plus apte à gouverner. Le « junker » a des principes d'une rigidité toute Spartiate. Le « junker » a l'esprit étroit, mais il est incorruptible et avec cela brave et patriote. Les vertus austères du « junker » commandent l'admiration. Cette classe particulière, en raison de sa pauvreté et de ses occupations constantes, ne voyage pas. L'étranger, qui visite l'Allemagne pour son plaisir ou qui y vient pour les besoins de sa santé, ne se trouve pas en contact avec elle. Les « junker » lutteront jusqu'à toute extrémité pour conserver leurs privilèges, car les « junker » sont les plus fermes soutiens des Hohenzollern.
Les ouvriers des villes sont de grands travailleurs. Ils ont moins de bien-être que les ouvriers des autres pays,
tout en peinant peut-être davantage. Les lois qu'on admire tant, lois faites en apparence pour les protéger, telles que l'assurance contre le chômage, la maladie, les accidents, la vieillesse, etc., sont en réalité autant de moyens habiles pour les attacher au sol, et cela d'une façon aussi étroite que les serfs du moyen âge étaient attachés aux terres de leurs maîtres. J'ai reçu des lettres d'ouvriers, qui avaient travaillé en Amérique, lettres où ces ouvriers demandaient un passage d'entrepont pour retourner aux Etats-Unis, me disant que leurs primes d'assurance étaient si élevées qu'ils ne réussissaient pas à se réserver une épargne. Il va sans dire qu'après avoir effectué ces paiements pendant un certain temps l'ouvrier hésite à émigrer et ne pouvant. plus payer arrive à perdre le bénéfice de toutes les primes qu'il a versées à l'Etat. En temps de paix, un mécanicien habile n'arrivait pas à gagner dix francs par jour et cela en fournissant une moyenne de dix heures de travail. Les travailleurs agricoles sont très peu payés dans les Empires Centraux. Les travaux accomplis chez nous par des hommes sont confiés en grande partie à des femmes. Au cours d'un séjour en Hongrie sur le domaine d'un membre de l'aristocratie, je remarquai que les jardins de la propriété étaient entretenus par des femmes. Ayant voulu connaître le montant du salaire qu'elles recevaient, j'appris qu'on leur donnait environ un franc par jour. Dans les régions agricoles de l'Allemagne, les femmes sont soumises à un travail encore plus dur que celui imposé aux bêtes. En été, elles sont dans les champs dès cinq ou six heures du matin et ne rentrent, le soir, qu'à huit heures et quelquefois plus tard. Le plus fort salaire qu'elles reçoivent pour un pareil labeur, à l'époque de la moisson, ne dépasse guère deux francs quarante. Malgré leur modicité, ces salaires tentent beaucoup de Russes, qui se rendent en Allemagne au moment des récoltes.
Il y avait, à l'ouverture des hostilités, environ cinquante mille travailleurs russes en Allemagne : hommes,
femmes et jeunes filles. Les Allemands qui les employaient aux champs les tenaient en une sorte d'esclavage. J'eus un jour, aux environs de Berlin; l'occasion de causer avec jeune Polonaise occupée à travailler sur un terrain dont j'avais acquis le droit de chasse. Kl le me dit que la guerre l'avait surprise en Allemagne, où elle était arrivée avec sa famille quelque temps avant Pottverture de ilités et avait trouvé de l'emploi, et que ses parents et elle s'étaienl vu refuser depuis le droit de retourner en Pologne. Ce travail pénible imposé aux femmes tend à abruiir la population rurale, laquelle est ainsi tenue sous mination de l'Eglise de ''russe et du régime prussien, toujours dans l'attente de la guerre. Les « junker » siens et les industriels allemands sont tous partisans t emploi des femmes aux travaux agricoles, car en augmentant le nombre il es laboureurs on arrive à dimii le chiffre du salaire.
A mon arrivée en Allemagne, je partageai naturellement l'opinion qui prévaut en Amérique sur le bien-être dont jouit l'ouvrier allemand. Je me le représentais assis à la laide familiale, buvant de la bière et prêtant une oreille attentive et ravie à la o classique qu'on joue
non loin de cette table. Après avoir séjourné quelque temps en Allemi . constatai que l'ouvrier allemand
o ut une table qu qu'il tombait de
fatigue. J'espère qu'a . uerre les ouvriers américains
arriveront à persuader aux ouvriers d'Allemagne d'envoyer des délégués visiter les Etats-Unis. Ou and ceuxci se seront rendus compte du bien-être dont jouissent les travailleurs américains, ils réclameront certainement à leur retour chez eux une augmentation de salaires aussi bien qu'une diminution <\z< heures de travail. L'Américain ne subira pas ainsi l'humiliation d'entrer en ipétition av se tics esclave- comme le cas se produisait avanl la . On peut dire qu'aucun signe d'indL
ne s'offre, dans les rues de Berlin, au regard du passant. Mais la plupart des familles vivent dans une seule chambre!
La proportion des familles berlinoises qui vivent dans ces conditions dépasse, en effet, cinquante-cinq pour cent. La façon dont les Allemands sont élevés et éduqués peut être comparée à celle employée ici par l'Etat à l'égard des pensionnaires d'un asile d'indigents ou d'un pénitencier. L'exemple d'un conducteur de locomotive devenant président d'une compagnie de chemin de fer ne saurait se produire en Allemagne. La liste des gens qui doivent la situation qu'ils occupent à leur propre mérite — les self-rnade mai — est plutôt limitée : je parle de ceux qui sont sortis de la classe ouvrière.
Les socialistes, qui représentent l'élément opposé à l'opinion conservatrice, envoient quelques députés à la Chambre basse prussienne et sont représentés au Reichstag par un tiers des députés, mais ne participent d'aucune autre façon aux affaires de l'Etat. Un socialiste qui chercherait à entrer au service de l'Etat, dans l'espoir d'obtenir plus tard un poste de procureur ou de juge, s'exposerait à d'amères désillusions. Les Juifs ne sont guère employés par l'Etat. Exception a été faite cependant en faveur de quelques-uns. Dernburg, qui fut un agent de la propagande allemande en Amérique pendant la première année de la guerre et qui est Juif, avait été Ministre des Colonies de l'Empire.
A mon avis, la Prusse a été arrêtée dans les voies libérales par ce fait que le pouvoir ne s'est jamais trouvé en présence d'un parti d'opposition et de protestation, sauf celui des socialistes, et que ceux-ci, en inscrivant l'abolition de la monarchie et l'établissement d'une république parmi les principes de leur programme, ont été impuissants à obtenir des réformes. Un grand mécontentement a régné dans le peuple avant la guerre et cela jusqu'aux derniers jours qui ont précédé l'ouverture des hostilités. Le peuple avait été irrité par rétablissement de certains impôts directs, — la taxe sur les allumettes, par exemple, aussi bien que l'impôt réclamé par les protestants de Prusse pour l'entretien du culte, impôt que le contri-
buable était tenu de payer à moins qu'il ne déclarât qu'il était athée.
En Allemagne, la seule classe de la population qui soit un peu au courant de la vie des peuples étrangers est celle des commerçants {Kaufmann). Les nobles de la classe dirigeante en Prusse ne voyagent pas. Ils sont absorbés par l'armée, ou la marine, ou les affaires de l'Etat, ou le soin de leurs domaines, et, en général, ne sont pas assez fortunés pour se permettre de voyager. Les pauvres, naturellement, ne voyagent pas. Quant à l'Allemand de la classe des Kaufmann^ bien qu'il apprenne assez à l'étranger pour comprendre combien son avenir est borné en Allemagne au point de vue politique, il ne se résout pas moins à laisser les choses en l'état par suite des immenses profits que lui assure la situation de l'ouvrier, appelé à lui fournir de longues heures de travail pour un prix dérisoire. Les hommes de loi et les juges n'ont guère de rôle en Allemagne. On n'y rencontre pas cette classe d'avocats politiques qui se montre si puissante dans les Républiques.