‹ Mémoires de l'ambassadeur GerardChapitre 21 sur 51 · I.Jt î · texte numérisé non relu

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JILÉ d'un numéro spécial du Lo/ia/ Anzelf/er ue I]euli:î ,31 juillet l'Ji4 . L'Allemagne nie sa respoksabieité dans la guerhe.

conversations tendant au maintien de la paix se poursuivirent, cependant, des deux côtés, le 30 et le 31, et beaucoup de diplomates restaient optimistes. Le 31, nous déjeunions, Mme Gérard et moi, en compagnie de notre ministre à Lisbonne, Thomas H. Birch et de sa femme. Je me levai de table pour m'approcher de Mouktar Pacha, l'ambassadeur de Turquie, et causer avec lui. 11 m'assura que toute crainte de guerre devait être écartée. Cependant, agissant d'après mes propres impressions, fortifiées des renseignements fournis par les diplomates que j'avais vus, je m'étais décidé, dès le matin, à télégraphier au département de l'Etat que la guerre européenne était inévitable. Le 31, à sept heures du soir, l'état de siège « Kriegsgrfahrzusiand » était proclamé et, à la même heure, l'Allemagne adressait à la Russie un ultimatum par lequel elle lui accordait douze heures pour démobiliser. Le 30, j'eus, dans l'après-midi, un entretien avec le baron Beyens, le Ministre de Belgique, et Jules Cambon, l'ambassadeur de France, dans les jardins de l'ambassade de France. Ils exprimèrent, tous les deux, l'avis que seule une intervention américaine pouvait empêcher la guerre. Ils paraissaient tristes et déprimés. En les quittant, je rencontrai, dans la rue, sir Edward Goschen, et m'entretins quelques instants avec lui. II était, lui aussi, très déprimé. Agissant sous ma propre responsabilité, j'adressai la lettre suivante au chancelier :

« Votre Excellence. — Mon pays peut-il faire quelque chose ? Ne puis-je rien tenter pour prévenir cette guerre épouvantable? Je suis certain que le Président approuverait toute initiative que je prendrais en faveur de la paix. — Toujours

à vous- « James W. Gérard. »

Cette lettre est restée sans réponse. Le 1er août, à cinq heures du soir, l'ordre de mobilisation était signé et, à sept heures dix, l'Allemagne déclarait la guerre à la Russie, le Kaiser proclamant du balcon du Palais qu'il ne connaissait plus aucun parti.

11 va sans dire que la population de Berlin s'était montrée en proie à l'a plus vive agitation au cours de ces événements. Des foules énormes circulaient tous les soirs dans les rues en chantant le Deutschland ilber Ailes et en réclamant la guerre. Les journaux faisaient paraître, d'heure en heure, des éditions supplémentaires, qui étaient distribuées gratuitement. Les Allemands estimaient, en général, que leur longue préparation à la guerre était à la veille de porter des fruits, que l'Allemagne allait conquérir le monde et imposer sa « Kultur » à tous les peuples.

Le 2 août, dans la matinée, j'allai faire mes adieux à l'ambassadeur de Russie. L'ambassade était pleine de Russes sans ressources venus pour, demander des secours et se faire protéger. On voyait partout des hommes et des femmes pleurer. Un désespoir immense semblait planer dans l'atmosphère. Le jour du départ de l'ambassadeur de Russie, je mis mon automobile à la disposition de l'ambassadeur pour le conduire à la gare. Mon chauffeur et mon valet de pied me rapportèrent dans la suite que la protection de la police avait été insuffisante, que l'automobile avait été presque renversée par la foule, que certains manifestants s'étaient approchés de l'ambassadeur • et des dames qui se trouvaient avec lui et les avaient frappés au visage de leurs cannes. Le départ du train de l'ambassadeur était fixé pour une heure quinze du soir. A une heure moins dix, tandis que j'étais debout dans mon bureau à l'ambassade, entouré d'une foule d'Américains, Mmo James, la femme du sénateur de Kentucky, et Mrae Post- Wheeler, femme de notre secrétaire d'ambassade au Japon, vinrent à moi et me dirent qu'elles désiraient se rendre au Japon par la voie de Sibérie et qu'elles ne savaient quels moyens adopter. Je griffonnai aussitôt un mot à l'adresse de l'ambassadeur de Russie, en lui demandant de les prendre dans son train. Je remis le mot à un petit rougeaud employé à l'ambassade et qui parlait allemand et je le chargeai d'accompagner ces dames à la gare.

Il réussit, par miracle, ù atteindre la gare, avant le départ du train. L'ambassadeur accepta gracieuscmenl de prendre les deux Américaines avec lui. Cependant le train fut dirigé sur le Danemark au lieu de l'être sur la Russie. Du territoire danois les deux voyageuses gagnèrent la Suède, d'où elles s'embarquèrent pour l'Angleterre et de là pour leur pays. Etant donnée la mobilisation russe i et itinéraire offrait, en somme, un caractère moins hasardeux que n'eût présenté le voyage à travers la Sibérie. L'ambassadeur de Russie me confia, à son tour, une Prini russe, qui se disposait à partir avec lui mais qui, impressionnée peut-être par les scènes qui s'étaient produites sur le parcours de l'ambassade à la gare, avait dû renoncer, au moment du départ, à entreprendre le voyage. Elle resta encore quelques semaines à Berlin et, sentant ses forces revenues, partit pour le Danemark.

Le 4 août, dans la matinée, je me rendis au Palais de Berlin, où, d'après une convocation reçue la veille, j'étais invité à assister à une réunion officielle, à laquelle l'Empereur allait prendre part.

Un certain nombre de députés du Reichstag étaient groupés dans la salle de bal. Les diplomates se tenaient dans une galerie latérale. L'Empereur parut bientôt. Il avait revêtu l'uniforme gris de campagne et était suivi de plusieurs officiers de son Etat-Majpr et d'un certain nombre de dames. 11 s'avança d'une allure martiale et jeta un coup d'œil vers la galerie où les diplomates étaient assemblés, comme s'il voulait s'en assurer le nombre. Il alla prendre place sur le trône, puis, s'élant levé, il se :, mit à lire, à haute voix, un message à l'adresse des membres du Reichstag.

Les députés présents l'applaudirent et quittèrent la salle pour se rendre au Reichstag, où le chancelier prit, à son tour, la parole, et prononça cette allocution fameuse au cours de laquelle il déclara que « nécessité ne connaissait pas de loi », etqu'à l'heure où il parlait les troupes allemandes franchissaient peut-être la frontière belge.

Le Reichstag vota ensuite certains projets de loi qui avaient été préparés pour assurer l'administration de l'Empire, — lois dont je parlerai plus loin — , et vota également les crédits de guerre. Les socialistes, qui ne s'étaient pas rendus au Palais, s'unissaient maintenant à leurs collègues pour voter les crédits.

Le 4 août, dans l'après-midi, j'allai voir von Jagow afin d'essayer de recueillir quelques nouvelles. Je trouvai l'ambassadeur britannique assis dans la salle d'attente du Ministère des Affaires Etrangères. Sir Edward me dit qu'il venait demander ses passeports. Il s'exprimait naturellement en anglais, et je crois bien que ses paroles furent surprises par un visiteur assis non loin de nous dans la salle et qui me parut être un journaliste allemand. Je n'éprouvai donc aucun étonnement en voyant vers la fin de l'après-midi des éditions supplémentaires paraître dans les rues annonçant que l'ambassadeur britannique avait demandé ses passeports et que la Grande-Bretagne avait déclaré la guerre. A l'annonce de cette nouvelle, une véritable rage éclata parmi la population de Berlin, une rage indescriptible. Le Ministère des Affaires Etrangères avait cru que le peuple britannique était trop occupé avec li rébellion de FUlstcr et les troubles de l'Irlande pour déclarer la guerre et cette erreur était partagée par tous les Berlinois.

Après dîner, je me rendis à la gare pour présenter mes vœux de bon voyage à Jules Cambon, l'ambassadeur de France. Tout le parcours qui s'étend de l'ambassade de France à la gare de Lelirte, par la porte de Brandebourg, était gardé par la police et par les troupes. Il n'y eut donc aucun accident. A la gare, le gouvernement allemand n'était représenté que par un fonctionnaire du Ministère des Affaires Etrangères, d'ordre très inférieur. Je Vouvai Cambon, très maître de lui et faisant face à la situation d'une manière vraiment admirable. Sa famille était absente de Berlin, fort heureusement. Le train de Cambon fut dirige sur le Danemark au lieu de l'être sur

la Suisse, qui était la voie indiquée pour rentrer en France, étant la plus directe. Il fut l'objet du traitement le plus grossier pendant le trajet et dut payer en or le montant des frais du train spécial que le gouvernement allemand avait mis à sa disposition.

J'allai ensuite me promener dans Berlin, atje me trouvai bientôt au milieu d'une foule immense, qui stationnait, dans la Wilhelmstrasse, devant l'ambassade britannique. La foule se mit à lancer des pierres et d'autres projectiles contre l'ambassade et réussit à briser tous les carreaux det fenêtres. Les Allemands accusèrent plus tard les personnes qui se trouvaient à l'intérieur de l'ambassade d'avoir irrité la foule en lui jetant des sous. Je n'ai rien vu de la sorte, à aucun moment. Comme l'avenue des Tilleuls et la Wilhelmstrasse sont pavés avec de l'asphalte, tout donne à penser que les manifestants avaient apporté les projectiles dont ils se servaient, et cela dans le dessein prémédité de briser les vitres des fenêtres de l'ambassade. La police envoya delà troupe à cheval, mais pas en nom bre suffisant pour avoir raison des manifestants.

Je me rendis ensuite à l'avenue des Tilleuls, où une foule énorme s'était rassemblée devant l'hôtel Adlon. Un homme qui se tenait au dernier rang de cette foule me donna le conseil de ne pas chercher à pénétrer dans l'hôtel, car, selon lui, les manifestants étaient en train de guetter les correspondants de la presse britannique. La foule se montra, en elfet, dans la suite, si menaçante envers les journalistes anglais qu'à un certain moment Wilc, le | correspondant du Daily Mail de Londres, vint sonner à la porte de notre ambassade. Nous étions alors couchés. EL, comme il ne voulait pas nous déranger, il s'installa sur un sofa dans la loge du portier.

En présence des dégâts auxquels l'ambassade britannique avait été soumise, je me dis que sir Edward Goschen ne serait peut-être pas disposé à y passer la nuit. Je me procurai donc une auto et, accompagné de Roland Harvey, le deuxième secrétaire de l'ambassade britannique,

je me fis un chemin à travers la foule qui continuait à barrer la Wilhelmstrasse. Je trouvai sir Edward et ses secrétaires parfaitement calmes. Ils déclinèrent poliment l'offre que je leur faisais de se réfugier à notre ambassade. Je restai à causer quelques instants avec eux et, au moment où je m'apprêtais à prendre congé, un serviteur vint me dire que la foule dans les rues avait augmenté dans des proportions considérables et surveillait mon automobile. Je chargeai l'homme d'aller ouvrir l'auto — car c'était un landau — et de recommander au chauffeur d'observer une allure extrêmement modérée aussitôt que, me voyant installé, il se mettrait en route.

Je traversai ainsi la foule lentement, sans incident, cette foule se bornant, pour toute manifestation, à me lancer le mot de mépris qu'elle emploie habituellement à l'égard de ceux qui ont excité sa colère. Ce mot, pfui, donne une sensation vraiment particulière lorsqu'on l'entend proféré par des milliers de voix allemandes. Au moment où nous quittions la foule, un homme monta sur le marchepied de l'automobile et cracha sur moi en criant pfui, et frappa Harvey au visage du rebord de son chapeau. Je fis arrêter l'auto, et ayant mis pied à terre je courus après l'homme, que j'empoignai. Mon valet de pied, qui était Allemand, nous rejoignait à ce moment même. Il expliqua à l'insuiteur que j'étais l'ambassadeur des Etats-Unis et non un sujet britannique. L'homme, ' qui avait frappé Harvey, fit des excuses et tendit sa carte. C'était un avocat de Berlin. Il se présenta le lendemain à l'ambassade et renouvela ses excuses pour 1' « erreur » qu'il avait commise.

Je passai une partie du lendemain, 5 août, avec sir Edward, qui me confia le soin des intérêts britanniques. Je me rendis en compagnie de Joseph C. Grew, notre premier secrétaire, à l'ambassade d'Angleterre, où des cachets furent apposés sur les archives et où nous reçûmes toutes lea instructions et tous les renseignements qui pou- Vaiant nous être fournis h l'dgard des sujeta britanniques

il8 LES JOURNÉES QUI ONT PRÉCÉDÉ LA GUERRE

en ce moment en Allemagne et des intérêts que ces personnes pouvaient avoir dans le pays. Les correspondantjournaux anglais se réunirent h l'ambi et ils

lurent autorisés à quitter Berlin dans le train qui allait emporter l'ambassadeur.

Ce même jour, les sujets britanniques furent arrêtés partout où ils se trouvaient, sans distinction d'âge ou de -exe, et dirigés sur la forteresse de Spandau. Je protestai auprès de M. de Jagow, en lui disant qu'une pareille mesure rappelait 1rs mœurs du moyen âge. Je crois qu'il adressa des observations à ce sujet aux autrui! qu'il réussit à mettre tin à l'arrestation arbitraire des femmes.

Frédéric William Wile, le correspondant américain bien connu du Daily Mail de Londres, devait partir lui aussi dans le train britannique, en sa qualité de correspondant d'un journal d'Angleterre. J'allai dans la soirée au Ministère des Affaires Étrangères pour prendre son passeport. Le fonctionnaire préposé à la signature des passeports s'arrêta au moment où il achevait de tracer le nom de Wile sur la feuille destinée au journaliste, jeta sa plume sur la table et déclara qu'il refusait absolument de signer un passeport pour Wile, en raison de la haine qu'il lui portait, convaincu, comme il l'était, que ce dernier avait beaucoup fait pour provoquer la guerre. Ce raisonnement était évidemment ridicule, mais ce ne fut pas sans peine que je calmai la colère de l'Allemand et l'amenai à compléter sa signature. J'ai entendu dire que Wile n'avait aucune raison pour redouter des représailles. Cependant cet incident montre que ses appréhensions étaient justifiées. Je le lui tus. mais je ne tus pas moins heureux de le voir accepter l'hospitalité de l'ambassade la nuit qui précéda son départ. Il était parfaitement calme. bieD qu'il se montrât enchanté quand je lui appris qu'il allait pouvoir se mettre en route.

Le train emportant >ir Edward, le personnel de l'ambassade et les correspondants de la presse britannique

quitta Berlin le lenden&ain matin vers six heures. Ce départ; ignoré, au reste, de la populace, ne donna lieu à aucun incident fâcheux.

11 y eut, pendant ces premiers jours, une grande agitation en Allemagne, provoquée par des soupçons d'espionnage. Des gens étaient pris à partie par la foule dans les rues. Certaines personnes furent même fusillées sous prétexte quelles étaient^au service de la France ou de la Russie. Les étrangers qui se trouvaient sur le territoire allemand étaient exposés aux plus grands dangers et beaucoup d'Américains furent mis en .état d'arrestation ou soumis à des traitements indignes. Une rumeur assez curieuse vint à circuler et se propagea dans toute l'Allemagne. On prétendait que des automobiles, chargées d'or français traversaient le pays à toute vitesse en route pour la Russie. On voyait des paysans et des gardes-chasse en arrêt sur les routes, armés de fusil, et les voyages en automobile devinrent extrêmement dangereux. Une comtesse allemande fut tuée, un officier blessé et la duchesse de Ratibor atteinte d'une balle au bras. On prit un certain temps à calmer cette agitation et on dut même faire insérer de nombreuses informations dans les journaux pour chasser cette lubie de l'esprit populaire. La rumeur courut également que les Russes avaient empoisonné le Muggelsee, le lac où Berlin puise une partie de son eau. On racontait que des espions russes déguisés en femmes étaient arrêtés sur tout le territoire allemand. Beaucoup d'Américains étaient contraints de rester en permanence dans les hôtels où ils logeaient, mis en quelque sorte en état d'arrestation. Parmi ces personnes, se trouvaient M. et M"10 Archer lluntington ; Charles H. Sherrill, qui avait été notre ministre dans l'Argentine ; et beaucoup d'autres.

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