‹ Mémoires de l'ambassadeur GerardChapitre 29 sur 51 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Les Prisonniers de Guerre.

Pendant les premiers mois de la guerre, j'eus, en dehors des fonctions de ma charge, à m'occuper des étrangers qui avaient été confiés à mes soins. Les sujets britanniques jouirent d'abord d'une grande liberté, bien qu'il leur fût interdit de quitter le territoire allemand. Ils avaient à se présenter au commissariat de police, à certaines heures, et le soir il ne leur était pas permis de trop s'attarder dehors. Les Japonais avaient été mis en garde, par leur ambassade, contre la tournure que pouvaient prendre les événements. De plus, ils avaient été prévenus par leur gouvernement, à un certain moment, de l'envoi imminent d'un ultimatum à l'Allemagne. C'est ainsi qu'un grand nombre d'entre eux avaient quitté le territoire allemand. La déclaration de guerre du Japon fut immédiatement suivie de l'emprisonnement de tous les Japonais qui se trouvaient en Allemagne. On donna pour raison qu'on voulait les mettre ainsi à l'abri de la furie de la populace. Il est certain que le peuple paraissait très excité contre les Japonais. Quand j'eus réussi à obtenir leur mise en liberté et l'autorisation de les diriger hors d'Allemagne, je dus faire accompagner par mesure de protection chacun des groupes qui partaient pour la frontière suisse. Les Japonais n'étaient autorisés à partir que par la voie de la Suisse et il leur fallait ainsi changer de train à Munich. Notre consul dans cette ville était avisé de chaque départ par une dépêche qu'il recevait de moi. La police munichoise était aussitôt prévenue par

lui et prenait les mesures de protection nécessaires avant l'arrivée du train à la gare. .

Un jour où un certain nombre de Japonais attendaient à l'ambassade l'heure de se rendre à la gare pour s'embarquer dans le train de nuit à destination de Munich, je chargeai un serviteur de les conduire à un restaurant afin qu'ils prissent quelque nourriture avant de se mettre en route. Aucun restaurant ne voulut leur donner à manger. On dut leur procurer des aliments à l'ambassade. Les membres de la Légation Siamoise furent souvent soumis à des insultes. On les prenait pour des Japonais. Ils n'osaient plus circuler clans Berlin ou même sortir de leurs maisons. Cette situation dura assez longtemps.

Les Japonais étaient d'un-c courtoisie extrême. J'allai un jour faire visite à quelques-uns d'entre eux, internés au camp de Ruhleben. Je reçus, en retour, une lettre de remerciements. La plupart des Japonais qui quittaient l'Allemagne m'écrivaient aussitôt arrivés en Suisse et m'exprimaient leur gratitude. Lors de mon départ définitif, je vis, en descendant du train spécial à Zurich, une Japonaise s'avancer vers moi. Elle avait connu les rigueurs de la prison en Allemagne. Son mari avait subi le même sort. Elle savait que j'étais aile voir celui-ci dans sa prison et elle venait me remercier. En arrivant*;! Berne, je me trouvai, à l'hôtel, en présence d'un Japonais qui m'attendait dans le bureau de l'établissement pour un motif analogue. Le lendemain, le Ministre du Japon se présenta h une heure très matinale à l'hôtel et y laissa une superbe, pendule à l'adresse de Mme Gérard, comme un hommage de sa gratitude pour les attentions dont ses compatriotes avaient été l'objet. On était vraiment heureux de pouvoir se rendre utile à un peuple aussi poli et aussi charmant.

Le 20 août, j'allai visiter, pour la première fois, un camp allemand de prisonniers. C'était le campdeDoeberitz, situé à environ huit milles à l'ouest de Berlin, sorte de camp militaire où étaient élevées des casernes. On avait logé clans ces casernes les civils britanniques que

les Allemands avaient mis en état d'aire station dès les premiers jours de la guerre. Il ne se trouvait, au moment de ma visite, que quelques sujets britanniques parmi les prisonniers, lesquels étaient pour la plupart des Russes et des Français. Je pus m'entretenir librement avec les prisonniers, et constatai qu'ils ne formulaient aucune plainte. Cependant, peu après, au cours de la grande retraite que les Anglais effectuèrent dans le nord de la France, les Allemands réussirent à faire un certain nombre de prisonniers. Officiers et soldats commencèrent à se montrer en Allemagne etfurent dirigés sur divers camps. Finalement, au cours de l'automne de 1914, le gouvernement britannique ayant décidé d'interner un grand nombre de sujets allemands en Angleterre, le gouvernement allemand, en manière de représailles, interna immédiatement tous les civils britanniques, qui, jusque-là, avaient joui d'une liberté relative à Berlin et dans les autres villes de l'Empire.

Les civils britanniques furent internés dans l'enceinte d'un champ de courses situé à environ cinq milles du centre de Berlin et appelé Ruhleben. Ce champ de courses servait aux luttes entre chevaux de trot, et l'on voyait encore les vastes tribunes du public et les écuries en briques avec leurs stalles et leurs greniers à foin.

Le 20 août, j'allai pour la première fois à la préfecture de police de Berlin, où les prévenus politiques sont détenus. Un petit nombre de sujets britanniques soumis aune enquête spéciale y étaient internés. Cette prison, où j'étais appelé à me rendre souvent, était propre et bien tenue, et e n'entendis jamais les prisonniers formuler de plaintes particulières, sauf, bien entendu, à l'égard de la nourriture, à mesure que la guerre se prolongeait.

Dès l'ouverture des hostilités, j'avais organisé un département spécial destiné à s'occuper des intérêts des sujets britanniques. Ce département eut d'abord à sa tête VI. Boylston Beal, un avocat de Boston, lequel eut pour idjoint Mi Rivington Pyne, (de New- York; La direct

tion en fut assumée plus tard par l'honorable John B. Jackson, qui avait été Ministre des Etats-Unis dans les Balkans, en Grèce et à Cuba. M. Jackson s'était mis à notre disposition, dès le début de la guerre, et j'étais heureux du concours qu'il nous apportait, sachant surtout qu'il avait rempli pendant douze ans les fonctions de secrétaire à l'ambassade de Berlin et qu'il était ainsi riche d'expérience, non seulement sur l'Allemagne en général, mais sur les mœurs et coutumes du monde officiel allemand. M. Jackson fut aidé de façon très efficace par M. Charles H. Busell jeune, de New-York, et M. Lithgow Osborne. Il va sans dire que le service de ce département réclama le concours d'autres personnes de l'ambassade.

Les premiers prisonniers soldats qui arrivèrent furent conduits au camp de Doeberitz, aux environs de Berlin. M. Grew, notre premier secrétaire et notre consul général M. Lay visitèrent, dès les premiers temps de la guerre, le camp des officiers à Torgau. La question de la visite aux prisonniers des camps n'avait nullement élé examinée, pas plus qite celle relative aux droits que possédaient ;i cet égard les ambassadeurs chargés dos intérêts des pays ennemis. On reçut en Allemagne des rapports si nombreux concernant les mauvais traitements dont les prisonniers de guerre allemands passaient pour être l'objet en Angleterre, que je confiai à M. Jackson le soin d'aller faire une enquête à ce sujet sur les lieux mêmes. La visite avait été préparée par mon collègue l'ambassadeur des Etats-Unis à Londres. Au cours du premier hiver de la guerre, M. Jackson partit pour l'Angleterre. Le rapport du délégué calma les appréhensions entretenues jusquelà par les Allemands sur la façon dont leurs compatriotes, prisonniers de guerre, étaient traités en Grande-Bretagne et m'aida beaucoup à améliorer le sort des prisonniers anglais en Allemagne. Après avoir vainement essayé d'amener le gouvernement allemand à prendre une décision sur la question de l'inspection des prisonniers ; après avoir constaté que les notes que j'avais adressées au]

Ministère des Affaires Etrangères à cet effet étaient encore sans réponse bien qu'elles eussent été expédiées depuis fort longtemps ; après avoir écrit une lettre personnelle à von Jagow, appelant son attention sur ce fait que le délai tendait à être préjudiciable aux prisonniers allemands dans les pays où ils étaient détenus, je finis par aller voir le chancelier et je lui demandai que mes notes concernant les prisonniers fussent envoyées par le Ministère des Affaires Etrangères aux autorités militaires. Je lui fis remarquer que, bien que j'eusse l'occasion de m'entretenir avec certains fonctionnaires au Ministère des Affaires Etrangères, je ne réussissais jamais à me trouver en contact avec ceux qui avaient réellement pris connaissance des notes que j'avais adressées et qui étaient chargés des questions relatives à l'entretien des prisonniers de guerre. Je lui demandai donc de vouloir bien rompre avec les précédents diplomatiques et m'autoriser à m'entretenir avec les autorités militaires, qui décidaient de ces questions. J'ajoutai :

« Si je ne réussis pas à obtenir une réponse à la proposition que j'ai faite au sujet des prisonniers, je prendrai une chaise et je m'assoierai devant votre palais dans la rue jusqu'à ce que je reçoive cette réponse. »

Le résultat fut un rendez-vous dans mon bureau. Au rendez-vous, se trouvèrent présents deux représentants du Ministère des Affaires Etrangères, deux représentants de FEtat-Major générai, deux représentant du Ministère de la Guerre, et le comte Schwerin, qui avait la charge des prisonniers civils du camp de Ruhleben. Je discutai la question avec eux. Au bout de vingt minulcs, nous étions parvenus à un accord, que je rédigeai sur place. Cet accord — établissait, pour l'Angleterre comme pour l'Allemagne — que l'ambassadeur des Etats-Unis et ses représentants en Allemagne d'une part et l'ambassadeur des Etats-Unis et ses représentants en Grande-Bretagne d'autre part, auraient le droit de visiter les campdes prisonniers dans chacun de ces pays en avertissant a

temps, — vingt-quatre heures d'avance quand cela était

possible — et auraient également le droit de s'entretenir avec les prisonniers en présence des fonctionnaires du camp, mais sans que ceux-ci puissent rien entendre des entretiens; qu'on chercherait à aplanir les difficultés en s'adressant aux autorités du camp avant de porter lc^ plaintes devant leurs supérieurs; que notre ambassadeur nommerait dix représentants auxquels on délivrerait de autorisations nécessaires pour visiter les camps dans tes conditions indiquées plus haut.

Cet accord fut ratifié par le gouvernement britannique et le gouvernement allemand. Nous travaillâmes d'après ces données pendant longtemps, et nous nous trouvâmes en rapport direct avec le déparlement de la guerre pour la plupart des questions. Il va sans dire qu'avant cette réunion j'avais réussi à obtenir l'autorisation de visiter les camps de Ruhleben et de Doeberitz, tous deux près de Berlin. M. Michaelson, notre consul à Cologne, M. Jackson et d'autres personnes de l'ambassade avaient été autorisés à visiter certains camps. Mais nous interrompûmes nos visites au moment où la réunion mentionnée plus haut allait avoir lieu et nous nous abstînmes de les reprendre pendant que la discussion se poursuivait. 11 est malheureusement certain que, pendant les premiers jours des hostilités, les prisonniers de guerre capturés par les Allemands furent souvent maltraités par les soldats, les gardes et la population civile : ces mauvais traitements se produisant aussi bien sur le front qu'en cours de route. Les exemples étaient trop nombreux, les preuves trop évidentes pour être niés. Les prisonniers ne se trouvaient pas toujours soumis au même traitement dans les- différents camps et cela en raison du fonctionnement particulier du système militaire. Comme je croi- lavoir dit ailleurs, l'Allemagne est divisée en régions de corps d'armée. Chacune de ces régions est gouvernée, rn temps de guerre. par un chef militaire disposant d'une autorité- absolue, car ses ordres priment ceux des représentants dugouver-

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nement civil. Ces commandants de corps prennent des décisions sans avoir à en référer au Ministère de la Guerre, étant dans une certaine mesure indépendants et, au reste, très jaloux de leurs prérogatives.

Pour montrer combien les rapports avec ces chefs militaires sont parfois difficiles, je citerai le fait suivant. Après que mon projet concernant l'inspection des prisonniers de guerre eût été ratifié par le gouvernement allemand et le gouvernement britannique, je me rendis à Halle pour visiter le camp de détention qui avait été installé h l'intention des officiers. Halle est à quelques heures de Berlin. A mon arrivée au camp, le commandant vint à ma rencontre et me dit que j'étais autorisé à procéder à ma visite, mais que je ne pouvais pas m'entretenir avec les prisonniers en secret. Je lui fais remarquer que sa décla ration était en contradiction formelle avec l'accord intervenu, mais il se montra inébranlable et je rentrai à Berlin. Je protestai aussitôt auprès du Ministère des Affaires Etrangères, qui me donna l'assurance que le malentendu serait dissipé. Je retournai donc, quelques jours après, à Halle. L'incident se renouvela dans les mômes conditions J'allai voir von Jagow, qui m'expliqua que le cas était assez difficile à résoudre et me conseilla de faire une visite préalable au commandant de corps à Magdebourg et de chercher à arranger les choses avec lui. Je suivis ce conseil et fus finalement autorisé à visiter le camp et à parler aux officiers en dehors de tout témoin. Ce camp de Halle a été maintenu au cours des hostilités, bien que l'endroit ne fût nullement propice à servir de lieu de détention a des officiers, lesquels se trouvaient logés dans les bâtiments d'une vieille usine au milieu d'une cour dont le sol était couvert de cendres et d'escarbilles, Ces bâtiments étaient situés dans le quartier industriel de Halle. Il n'y avait pas un seul endroit dans cette cour où l'on pût installer un jeu sportif quelconque. Les officiers n'avaient même pas réussi à se ménager quelques mètres de terrain offrant l'espace voulu pour lancer une balle de tennis contre un mur.

En s'arrangeant à ce qu'il y eût, dans tous les camps, des prisonniers de nationalités différentes, les Allemands poursuivaient un luit. Ils voulaient probablement éviter des réclamations qui eussent représenté l'Allemagne faisant acte de partialité dans Le traitement des prisonniers. Les Allemands lurent surpris, au début des hostilités, par le grand nombre de prisonniers qu'il fallut loger. Aucune disposition n'avait été prise pour les recevoir. On manquait de vêtements et de couvertures. J'achetai tout le linge de corps et toutes les couvertures que je pus trouver dans le^ magasins de Berlin el les expédiai dans les camp* où les prisonniers anglais avaient été amenés. J'expédiai au camp de Doeberitz des cannes pour les blessés convalescents, des béquilles et même des œufs el d'autres denrées susceptibles d'apporter un adoucissement au régime des malades.

Au début, les prisonniers ne lurent nullement astreints au travail, mais au moment où je quittai l'Allemagne les deux millions de prisonniers de guerre étaient employés aux travaux agricoles et industriels de l'Etat.

La Ligue de Charité de New- York m'avait télégraphié en 1914 pour me demander de lui indiquer le meilleur emploi qu'elle pouvait faire de ses fonds. Je répondis en exposant la détresse dans laquelle se trouvaient les prisonniers de guerre. De nombreux journaux me plaisantèrent à ce propos et un brillant directeur de journal alla jusqu'à dire que, si les Allemands ne traitaient pas leurs prisonniers de façon convenable, on saurait les y contraindre ! Vraiment? Et par quel moyen? En bombardant . le Palais Impérial? Le brillant directeur n'avait qu'à traverser la Sprée à bord d'un sous-marin et se mettre à l'œuvre. Je ne vois pas d'autre moyen de contrainte! Cependant l'Association Chrétienne des Jeunes Gens s'occupa de venir en aide aux prisonniers de guerre. Le Docteur John R. Mott s'était mis à la tète de l'entreprise. Je reçus du révérend Archibald C. Harte une assistance des plus cordiales et des plus effectives. Je rendrai compte de

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leur splendide effort dans le chapitre que je consacrerai aux œuvres de bienfaisance inspirées par la guerre.

Une seule ville d'Allemagne s'intéressa au sort des prisonniers de guerre. Ce fut, je suis heureux de le dire, la charmante ville universitaire de Gœttingue. J'eus l'occasion de visiter ce camp, en compagnie de M. Harte, au mois d'avril 1915. On inaugurait le premier abri construit pour les prisonniers par les soins de l'Association Chrétienue des Jeunes Gens. Le camp était placé sous la direction du colonel Bogen, un officier d'une discipline très rigoureuse, mais qui se montrait équitable à l'égard des prisonniers, de l'aveu même de ces derniers. Il y avait dans ce camp, autant que je me le rappelle, environ sept mille prisonniers : russes, français, belges et anglais.

Il est à regretter que les plans du colonel Bogfcn pour la construction et l'aménagement des camps de prisonniers n'aient pas été suivis à l'égard des autres camps installés sur le territoire allemand. A Gœttingue, ainsi que je l'ai dit, la population civile s'intéressa dans une certaine mesure au sort des malheureux prisonniers qui se trouvaient chez elle, et cela sur l'appel que leur avaient adresse plusieurs professeurs de l'université. Parmi ces professeurs, le plus actif fut le professeur Stange, lequel, aidé d'un avocat français qui avait été fait prisonnier dans un service de la Croix- Rouge aux environs d'Arras, procura des livres aux prisonniers et leur fut utile de diverses manières. Ces mesures généreuses du professeur Stange déplurent naturellement aux habitants de la ville de Gœttingue et le professeur n'eut donc pas lieu d'être surpris, en se réveillant un matin, de constater que, pendant la nui t, sa maison avait été peinte aux couleurs de la France, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis : rouge, blanc et bleu.

J'avais entendu dire si souvent que les prisonniers étaient soumis à des vexations de toutes sortes de ta part de la population civile, que je fus très heureux de lire un jour le paragraphe suivant dans la Gazette de l'Allemagne du Nord, organe officiel :

LES PRISONNIERS Lit: (/.CE SUE

« Les habitants de *'* (une petite ville allemande sur la frontière danoise , dont les nom- suivent, s'étant conduit- d'une façon répréhensible à l'égard des prisonniers de guerre, ont été condamnés aux peines suivantes d'amende el d'emprisonnement et les noms de ces personnes sont imprimés ici pour qu'elles restent un objet de mépris riu.v yeux des générations allemandes de l'avenir. »

Suivait la liste contenant les noms des personnes, le nombre d'années ou de mois de prison et le chiffre des amendes. Je trouvai cela merveilleux, en me disant que le gouvernement allemand s'était enfin décidé à protéger les prisonniers de guerre contre les vexations de la population civile, et j'écrivis à notre Consul à Kicl pour le piicr de se livrer à une enquête sur le cas qui venail de se produire. J'appris ainsi de lui que quelques malheureux prisonniers en traversant la ville en question (située dans une région de l'Allemagne habitée par des Scandinaves) avaient manifesté par des signes qu'ils mouraient de faim et de soif; que plusieurs Scandinaves touchés de leur infortune leur avaient tendu à boire et à manger et que c'était pour avoir observé cette attitude que ceux-ci se trouvaient condamnés à l'amende et à la prison et voués au mépris des générations futures. Je ne connais pas d'exemple susceptible de montrer d'une façon plus saisissante la haine qu'on éprouvait dans les milieux officiels envers les peuples avec qui l'Allemagne était en guerre.

Le lendemain de ma visite à Gcettingue, je visitai le camp (\^:^ officiers établi àMùnden. Je me trouvai en présence de huit cents officiers — dont treize seulement étaient anglais — enfermés dans le bâtiment d'une vieil h' usine, laquelle était située en contre-bas sur une des berges de la rivière. Les officiers russes me remirent quelques tlèches dont les pointes étaient garnies de clous. Ces Elèches avaient été lancées sur eux par les petits polissons de la ville. Les officiers anglais me firent remarquer l'étal de malpropreté où se trouvait le camp. J'eus de nouveau l'impression qu'on était porté à considérer

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les prisonniers de cet ordre comme les premiers venu- et à les traiter non point comme des officiers capturés, mais comme des forçats. J'eus, avant de m'en aller, un entretien assez vif sur ce sujet avec le commandant, lequel se montra dans la suite outré du rapport que j'avais fait sur le camp dont on lui avait confié la charge. Je ne suis pas moins heureux de pouvoir dire qu'il se livra à certaines améliorations et j'appris plus tard, par mes inspecteurs, que son camp était devenu un des mieux tenus de l'Empire.

Je ne disposais, à mon grand regret, que d'un temps fort limité pour visiter ces camps de prisonniers. Les devoirs de ma charge et les surprises — si fréquentes — des événements me retenaient à Berlin. Mais les attachés de de l'ambassade les visitaient sans cesse.

Mes rapports furent livrés à la publicité pendant un certain temps. Ils paraissaient avec les documents officiels. Mais le gouvernement américain constata que cette publication irritait les Allemands jusqu'à l'exaspération et dut demander au gouvernement britannique de l'interrompre. J'avais l'habitude d'expédier des copies de nies rapports à Washington et à Londres et de remettre un exemplaire de ces copies au Ministère des Affaires Etrangères à Berlin.

A l'époque où Winston Churchill occupait les fonctions de premier lord de l'amirauté en Angleterre, il fut déclaré que les hommes capturés à bord des sous-marins allemands ne seraient pas traités comme des prisonniers ordinaires mais tenus pour des pirates et des assassins et relégués comme tels dans un endroit spécial. On considérait qu'ils s'étaient mis dans le cas de se voir refuser le traitement habituel accordé aux prisonniers de guerre. Celle déclaration surexcitâtes esprits en Allemagne. Le gouvernement allemand fit un choix de trente-sept prisonniers parmi les officiers qui lui paraissaient être apparentés aux meilleures familles de la Grande-Bretagne et les soumit à une relégation spéciale. Plusieurs de ces officiers furent ainsi relégués à Cologne. Mais le plus grand nombre

fut dirigé sur Magdebourg et sur Burg et incarcéré dans les geôles de droit commun, c'est-à-dire dans les prisons réservées aux voleurs et aux assassins.

Aussitôt que j'appris la nouvelle, je me rendis à Magdebourg, en compagnie d'un de mes attachés, M. Charles H. Russell jeune, muni de mon laissez-passer ordinaire pour la visite des prisonniers. Les autorités allemandes me dirent plus lard que, s'ils avaient eu vent de ma visite, ils l'auraient interdite. Je ne profitai pas moins des conventions établies en m 'adressant au bureau du commandant de corps d'armée. Accompagné d'un adjudant — un ancien avocat de la ville — et de plusieurs autres officiers, je visitai ces officiers anglais dans les cellules qui leur avaient été attribuées. Ils se trouvaient complètement isolés, relégués pour la plupart dans un espace étroit, dont la surface ne dépassait pas onze pieds de long sur quatre pieds de large. Les rigueurs s'augmentaient de ce fait que les prisonniers n'avaient droit qu'à une heure d'exercice par jour dans le préau. Leur nourriture était passable, mais l'état de claustration auquel ils se trouvaient condamnés était vraiment pénible. Le lieutenant Goschen, fils de l'ancien ambassadeur britannique en Allemagne, en souffrait de façon particulière. Il avait été blessé et avait dû être transporté et soigné à l'hôpital de Douai. Je retrouvai parmi les officiers une vieille connaissance, le capitaine Robin Grey, qui était venu souvent à New-York. Les autorités allemandes consentirent à faire droit à quelques petites réclamations d'ordre secondaire que je leur présentai au nom des prisonniers. Nous nous rendîmes ensuite à la ville voisine de Burg, où d'autres officiers étaient relégués dans les mômes conditions et toujours dans la prison commune. Après avoir visité ces prisonniers et après avoir obtenu des autorités certaines modifications au régime qui leur était appliqué, nous allâmes voir un camp de prisonniers — un camp d'officiers — qui.avait été installé dans une autre partie de la ville.

Ce camp était défectueux, comble, et n'ofTrant aucune espace pour la récréation. Plus tard, des améliorations furent apportées et l'on accorda plus d'espace aux prisonniers pour les jeux, etc. Le commandant se trouvait être un juge de la Cour suprême de Leipzig, la plus haute Cour de l'Empire. J'avais rempli les mêmes fonctions dans l'Etat de New- York. Nous réunîmes ses collaborateurs et nous allâmes tous déjeuner à l'hôtel de compagnie. Après le départ de Churchill de l'amirauté britannique, son successeur renonça à la relégation spéciale appliquée aux Allemands capturés à bord des sous-marins, lesquels furent désormais soumis au traitement habituel des prisonniers de guerre. Aussitôt que le gouvernement allemand se fût assuré du fait, les trente-sept officiers qui avaient été soumis à la réclusion en manière de représailles furent réintégrés dans les camps ordinaires. Je réussis à obtenir des camps « convenables » pour la plupart d'entre eux.

Cependant l'état du lieutenant Goschen empira. L'officier fut conduit à l'hôpital de Magdebourg. Au moment où il avait été fait prisonnier, les Allemands, en réponse à mes questions, m'avaient dit qu'il souffrait d'une contusion occasionnée par un coup de crosse de fusil reçu à la tète, mais l'examen médical à l'aide de rayons X auquel il fut soumis à l'hôpital de Magdebourg montra que des fragments de boulet avaient pénétré dans son cerveau et par conséquent qu'il n'était pas précisément désigné pour servir à une politique de représailles et être transformé en prisonnier de droit commun. Je dis à von Jagow ce que je pensais à ce sujet : d'abord, qu'on avait violé toutes les règles de la diplomatie en choisissant le fils d'un ancien ambassadeur pour servir à des représailles; ensuite, qu'on n'avait pas été arrêté par celle considération que le prisonnier était blessé. J'ajoutai que le fait d'avoir ignoré le caractère de la blessure aggravait le cas, cette ignorance provenant delà négligence apportée à l'examen de la blessure dans les hôpitaux allemands et j'insistai pour

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qu'en raison de l'influence délétère que cette mesure peu équitable avait exercée sur l'état du lieutenant Goschen, celui-ci fût expédié en Angleterre et échangé contre un prisonnier allemand parmi les plus grièvement blessés. Je heureux de dire que von Jagow partagea mes vues et qu'il obtint le rapatriement du lieutenant Goschen; Un de nos attachés navals adjoints, le docteur Ohnesorg, raccompagna en Angleterre — en raison de l'état grave où le blessé se trouvait et — j'eus la satisfaction d'apprendre de son père qu'il était arrivé à Londres sans encombre.

De tous les camps que je visitai en Allemagne, le camp qui me parut le plus mal entretenu fut assurément celui de Wittenberg.

Witlenbcrg est la vieille ville de Luther, devenue célèbre par le séjour qu'il y fit et l'acte décisif qu'il y accomplit : l'affichage de ses thèses sur les portes de l'église. Le camp était installé en dehors de la ville, dans une situation peu attrayante, tout près de la voie ferrée. Des cas de fièvre typhoïde venaient de se produire. Nous ne fumes donc pas autorisés à visiter le camp. M. Jackson put néanmoins échanger des propos avec plusieurs prisonniers par-dessus une barrière de fils de fer barbelés. Quand l'épidémie de fièvre typhoïde eût cessé, M. Lithgow Osborne visita le camp. Le rapport qu'il me fit sur l'état sanitaire de l'établissement fut tel que je résolus de me rendre sur les lieux avant de prendre aucune décision. J'y allai, accompagné de M. Charles H. Russell jeune. La fièvre typhoïde semble être à l'état latent en Russie. Elle est transmise par les poux du corps. Les soldats russes en sont infectés sans paraître en souffrir beaucoup. Ceux qui se trouvaient à Wittenberg ne furent pas désinfectés avec assez de soin à leur arrivée. D'où l'épidémie qui s'était produite.

Les prisonniers britanniques étaient soignés par des médecins de leur nationalité et cela en vertu des clauses de la Convention de La Haye, lesquelles prévoient que les médecins militaires capturés pourront être maintenus

avec les prisonniers de leur nationalité si ceux-ci ont besoin de leurs soins. Ces médecins protestèrent auprès du commandant du camp contre la promiscuité dans laquelle les prisonniers français et anglais se trouvaient placés à l'égard des prisonniers russes, lesquels, ainsi que je l'ai dit, étaient atteints de fièvre typhoïde. Mais le commandant répondit : « Il faut que vous connaissiez vos alliés », et continua à laisser les prisonniers ensemble, condamnant ainsi un grand nombre de prisonniers français et anglais à une mort aussi certaine que s'il les avait dirigés contre un mur et placés sous un feu de peloton.

Pendant cette période d'épidémie, le camp se trouva dans une situation épouvantable. On peut dire que les Allemands le désertèrent. J'ai entendu dire que le médecin allemand ne s'y était pas présenté aussi souvent que situation le réclamait. Naturellement, quand je visitai camp, l'épidémie de fièvre typhoïde avait disparu. Les Allemands employaient de nombreux chiens policiers dans ce camp. Ces chiens ne servaient pas seulement à en surveiller les abords, de façon à prévenir les évasions de prisonniers, mais à faire la garde à l'intérieur. De nombreux prisonniers se plaignirent auprès de moi au sujet de ces chiens, me disant que des hommes avaient été mordus par eux abominablement. Le fait était exact. J'appris môme qu'un des médecins anglais se trouvait parmi les victimes. Il y avait, dans ce camp, trentesept prisonniers civils. Ces prisonniers avaient traversé la période épidémique avec les autres. Sur ma demande, on les dirigea sur le camp général des civils à Ruhleben. On jugera de la situation horrible dans laquelle les prisonniers se trouvaient à Wittenberg par le fait suivant. Quand on annonça à ces civils qu'ils allaient être déplacés et dirigés ailleurs, un d'eux fut saisi d'une telle joie qu'il tomba mort ! En parlant de ce camp de Wittenberg à von Jagow, je vins à lui dire : « Supposez que je retourne à Wittenberg et que j'abatte quelques-uns de ces chiens,

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q'.i ■ Liic forez-vous ? » Peu de temps après, les chiens disp mirent.

Dans tous ces camps, les civils et les soldats étaient soumis au même régime. Les prisonniers recevaient la ration de pain accordée à la population civile. Ce pain leur était distribué le matin, accompagné d'une tasse d'un breuvage auquel on donnait le nom de café, sorte d'extrait de glands servi sans lait ni sucre. Au milieu de la journée, ils recevaient un bol de soupe épaisse faite avec de la viande et des pommes de terre. La viande diminua graduellement aussi bien que les pommes de terre, qui furent remplacées en grande partie par des navets et des carottes. Le soir, dans les camps convenables, on servait encore de la soupe ou une pomme ou un petit morceau de fromage ou de saucisse.

Il y avait, au Ministère de la Guerre à Berlin, un département des prisonniers de guerre placé sous la direction du colonel Friedrich, élevé depuis au grade de général, dépendant, ce département ne semblait pas être autorisé à envoyer des ordres aux chefs militaires sous le contrôle desquels les camps de prisonniers. étaient placés. Ce contrôle était exercé dans chacun des districts de corps d'armée par le commandant en chef, d'une façon absolue. Le colonel Friedrich et ses adjoints n'essayèrent pas moins de régulariser le traitement appliqué aux prisonniers de guerre dans ces différents districts et réussirent à exercer une certaine influence sur les commandants de corps d'armée. Ils réglèrent le question des représailles, relativement aux prisonniers de guerre. Ainsi, quand des soldats allemands faits prisonniers par des Anglais et détenus en Angleterre étaient expédiés au Havre pour y être employés aux travaux du port, les Allemands usaient de représailles en envoyant des prisonniers anglais travailler à Libau, dans cette partie de la Russie que l'Allemagne occupait à cette époque — et le nombre des prisonniers de nationalité anglaise expédiés à Libau était quatre fois plus important que celui des prisonniers allemands en-

voyés au Havre. Mais, tandis que le gouvernement britannique permettait à l'ambassade américaine à Paris de visiter les prisonniers allemands au Havre, le gouvernement allemand me refusa pendant des mois une autorisation analogue que je sollicitais à l'égard des prisonniers britanniques envoyés à Libait.

On me rapporta des cas où les commandants de corps d'armée avaient, de leur propre initiative, infligé des punitions à des prisonniers de guerre détenus dans leurs districts, et cela en manière de représailles, simplement pour avoir entendu dire que des Allemands avaient été maltraités en Angleterre! Ainsi, le commandant du district où se trouve situé le camp de Doeberitz publia un ordre décrétant des représailles contre les prisonniers sous sa juridiction en raison du traitement soi-disant indigne dont les femmes allemandes avaient été l'objet en Angleterre. On était astreint à exercer une vigilance de tous les instants pour découvrir des cas de cette sorte et y remédier.

Je n'ai pas trouvé les Allemands à la bailleur de leur rôle dans la garde des prisonniers de' guerre. L'autorité était tellement subdivisée qu'on arrivait difficilement à établir une responsabilité lorsqu'un cas répréhensible se présentait. Ainsi, je luttai pendant longtemps avec les autorités allemandes afin d'obtenir des améliorations aux conditions de l'existence telles qu'elles étaient établies au camp civil de Rulileben. Ces améliorations m'étaient .promises sans cesse par le colonel Friedrich, par le commandant du camp et par le Ministère des Affaires Etrangères. Dans ce camp, des hommes de la meilleure éducation, des hommes de santé délicate étaient astreints à dormir six dans une stalle d'écurie ou dans des greniers à foin, si confondus les uns avec les autres que les tètes se touchaient et cela entre des murs qui n'avaient pas plus de quatre pieds de haut. Finalement, après avoir épuisé tous les moyens diplomatiques, j'adressai, presque désespéré, des lettres personnelles — toutes identiques —

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