‹ Mémoires de l'ambassadeur GerardChapitre 30 sur 51 · MÉMOIRE · texte numérisé non relu

MÉMOIRE

;iu commandant de la Marche de Brandebourg, le général

von Gesse! ; au commandant du district où se trouve situé te camp de Ruhleben,, et enfin au Ministre de la Guerre. Chacun de ces fontionnaires se déclara insulté par moi ! Et cela parce que je m'étais permis d'attirer l'attention de l'autorité sur le traitement inhumain dont les prisonniers du camp Ruhleben étaient l'objet!

Le commandant du camp civil de Ruhleben était un vieillard (Faspect fori agréable. Il s'appelait le comte Schwerin. 11 eut pour adjoint pendant longtemps un officier qui répondait au nom de baron Taube. Ces deux officiers s'étaient retirés depuis longtemps de l'ami»' avaient été investis de ces nouvelles fonctions au début des hostilités. Je crois, en somme, qu'il- «'prouvaient une certaine sympathie à l'égard des prisonniers et qu'ils tirent tous leurs efforts pour qu'on améliorât leur situation. Les prisonniers s'organisèrent dans leurs casernes respectives, chacune des casernes ayant son capitaine particulier et les capitaines se réunissant pour élire un d<^ leurs comme capitaine du camp {Ohmann .

Un certain Powell devint finalement chef du camp. C'était un ancien directeur de cinématographe. Aidé par Beaumont et d'autres capitaines, il mena — selon moi — les affaires du camp aussi bien que possible, étant donné surtout qu'il avait à donner satisfaction aux prisonniers sans mécontenter les autorités militaires. Il lui arriva naturellernent de rencontrer de l'opposition chez beaucoup de prisonniers : d'aucuns, en raison de leur naissance, éprouvaient une certaine répugnance à se trouver sou- la dépendance de quelqu'un qui n'était pas de leur* rang social, d'autres se montraient jaloux de l'autorité dont il était investi et désiraienl le remplacer. Les fonctionnaires du camp autorisèrent Powell ù se rendre à-l'ambassade au moins une fois par semaine et je réussis ainsi à me tenir en rapport avec les prisonniers. Pendant mon séjour à Berlin, je pus — à deux occasions — aller passer plusieurs jours au camp et permettre de cette façon à ceux qui avaient lieu

de se plaindre de me formuler leurs réclamations. L'organisation de ce camp était vraiment extraordinaire. Il me fut impossible de trouver des prisonniers anglais pour vaquer aux soins du ménage et accomplir les travaux de nettoyage, de lessive et autres que les prisonniers se partagent ordinairement entre eux. Le capitaine du camp dut avoir recours aux prisonniers qui se trouvaient dans le dénuement. Ces hommes furent rétribués à l'aide des fonds que me fournissait le gouvernement anglais. Deux secrétaires de notre ambassade, MM. Ruddock et Kirk, acceptèrent la tâche pénible et fort peu intéressante de contrôler ces paiements aussi bien que les autres frais encourus. Besogne ingrate, qu'ils accomplirent avec une abnégation cligne d'éloges.

D'accord avec le gouvernement britannique, je remettais cinq marks, par semaine, aux prisonniers les plus nécessiteux, leur fournissant ainsi les moyens de se procurer un supplément de nourriture et quelques douceurs à la cantine du camp. Je remettais aussi à la cantine les fonds dont elle avait besoin pour les achats et les menus frais. Cette cantine fournissait tous les articles qu'on pouvait se procurer en Allemagne. Elle vendait les articles de luxe à des prix majorés, mais les denrées de première nécessité à perte, et cela au profit de ceux à qui un supplément de nourriture était devenu nécessaire. Le camp avait sa rue de commerçants, bordée de petites échoppes de tailleur, de cordonnier, d'horloger, etc. On donna à cette rue le nom de Bond Street. Aidé de Powell, je réussis à obtenir dos autorités allemandes que les cuisines fussent confiées aux prisonniers eux-mêmes. Parmi ceux qui se dévouèrent dans ces attributions nouvelles, il faut citer Ernest L. Pyke, Herbert Kastner, Richard H. Carrad et George Fergusson. Le camp était alimenté surtout par les provisions reçues d'Angleterre. Il faut rendre cette justice aux autorités allemandes, que les provisions qui arrivaient fie la Grande-Bretagne, du Danemark et de la Suisse étaient. distribuées assez promptement aux prisonniers.

A Ruhieben, les prisonniers instruits s'étaient mis à sposition des ignorants qui voulaient apprendre : on g imptadeux cent quatre-vingl-dix-sept cours d'enseignement. On organisa un très bel orchestre. Il y eut une iation d'artistes dramatiques qui donna des représentations en français; une autre, en anglais. Enfin une association d'artistes lyriques fil entendre des opéras. En IÎJ1G, j'assistai, le premier de l'an, à une remarquable interprétation de la pantomime de Cendrillon et. en 1017. en ce même mois de janvier, à une représentation du Mikado, qui eut lieu sur une scène installée au-dessus d'une des tribunes de ce champ de courses que la guerre avait transformé en un camp de prisonniers. Les rôles de Femmes étaient tenus naturellement par des hommes choisis parmi les plus jeunes. Les décors, les costumes et les accessoires étaient l'œuvre des prisonniers euxmêmes. Le camp possédait une bibliothèque de cinq mille volumes envoyés par le gouvernement britannique et une salle de réunion et de lecture installée par l'Association Chrétienne des Jeunes Gens américaine. On avait même établi un système de service postal intérieur avec des timbres spéciaux. Les prisonniers pouvaient ainsi correspondre d'une caserne à l'autre. La distribution des lettres était assurée par les fonctionnaires du camp. L'autorité militaire allemande n'avait pas loué la totalité du champ de courses. Je pus ainsi contracter avec la société propriétaire du terrain pour la pelouse intérieure et d'autres parties restées libres. Les prisonniers purent se livrer aux différents sports : tennis, hockey, football, cricket, ainsi qu'aux jeux athlétiques. Les prisonniers nécessiteux reçurent des soins particuliers au même titre que leurs compagnons plus fortunés. Ils eurent ;i leur disposition d'excellents dentistes et même un oculiste, dont je réglai les visites à l'aide des fonds que )•• tenais du gouvernement britannique. Ces fonds me servirent même à leur procurer des vivres.

Les prisonniers qui désiraient une nourriture un peu

plus substantielle que celle offerte par le régime du camp et par les provisions reçues d'Angleterre, pouvaient se procurer des cartes de repas. Ces cartes leur donnaient accès au Casino, où était installé le restaurant officiel. Ils étaient autorisés à joindre à leurs mets une certaine quantité de vin ou de bière. On arriva dans la suite à obtenir que la surveillance intérieure du camp ne fût plus soumise à des gardes, mais confiée au service de police qui fonctionnait sous le contrôle du commandant et d'un comité. Les gardes n'eurent plus à surveiller que les abords du camp. Les deux points qui laissaient le plus à désirer étaient naturellement la nourriture et le logement. La nature humaine ne change guère. La vie de club semble être indispensable à l'Anglo-Saxon là où il se trouve. On vovait ainsi des prisonniers — dont le nombre parfois ne dépassait pas dix — se réunir sous un abri qu'ils avaient réussi à élever contre les murs d'une caserne et où ils avaient disposé quelques chaises et placé une table. Servis par un prisonnier de condition plus modeste; qu'ils avaient revêtu pour la circonstance d'un veston blanc et qu'ils appelaient « garçon », ils se donnaient, en s'isolant de la sorte, l'illusion de goûter aux délices de la vie de club.

On voyait à Ruhleben des hommes de tout âge : des vieillards de soixante-quinze ans et des jeunes gens de quinze ans. Et cela, en raison du désaccord qui existait entre l'Allemagne et la Grande-Bretagne relativement à la mise en liberté des équipages capturés. Ce désaccord allait durer longtemps. On comptait cinquante à soixante de ces mousses. Ils étaient logés dans une caserne sous la surveillance d'un officier de marine qui s'était offert à leur servir d'instituteur. Leurs aînés leur enseignaient la navigation et en tirèrent, j'imagine, quelque profit. Je finis par obtenir que ces mousses fussent relâchés, — en Grande-Bretagne comme en Allemagne. A l'exception des officiers de marine et des équipages, les prisonniers de plus de cinquante-cinq ans n'étaient pas

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sujets à l' internement. Le gouvernemenl britannique se

montra très généreux dans les remises de fonds qu'il lit en faveur des prisonniers de Ruhleben.

L'allocation accordée par le gouvernement allemand aux commandants de camp pour la nourriture des prisonniers était très minime : soixante pfennigs par jour. Dans les premiers temps, un grand nombre de ces commandants de camp traitèrent avec des contracteurs pour l'alimentation des prisonniers, et, comme les contracteurs avaient à trouver leur profit dans une somme aussi minime, les approvisionnements s'en ressentirent. Au cours de la guerre, le département des prisonniers au Ministère de la Guerre voulut amener les commandants de camp à abandonner le système des contrats et à acheter les provisions eux-mêmes. Les commandants se réunirent à cet effet, à Berlin, en une sorte d'assemblée à laquelle j'assistai. On y parla des denrées et des divers moyens de se les procurer. On y exposa de6 méthodes pour désinfecter les prisonniers, pour les protéger contre le typhus. On s'occupa de la question des logements et de maints autres détails. Un lunch fut servi. Le menu de ce lunch représentait les rations exactes qu'on distribuait aux prisonniers des camps. Les listes de repas et les menus dressés par les commandants de camp et communiqués par eux aux correspondants des journaux étrangers n'étaient pas toujours suivis dans la pratique. Je me rappelle que, me trouvant un jour au camp de Doebcritz, je fus appelé sur l'invitation même du commandant à parcourir la liste des menus établis pour la semaine. Je vis que le menu des prisonniers consistait ce jour-là en une soupe accompagnée de tranches de viande. Cependant, quand je visitai la cuisine, je m'aperçus que le contracteur avait remplacé la viande par du poisson. Certains commandants de camp ne se contentaient pas de traiter leurs prisonniers avec bienveillance, mais leur procuraient de petits travaux manuels afin de ne pas les Laisser dans une oisiveté pénible. Les camns de Krossen et

de Gœttingue méritent une mention spéciale. AGiessen, le commandant du camp avait permis qu'on élevât un hangar, où certains prisonniers enseignaient à leurs compagnons d'infortune les diverses applications de l'électricité. On avait également installé dans le camp un atelier à l'intention des prisonniers peintres.

Les départs pour Je front se succédant, les autorités eurent de plus en plus recours aux prisonniers pour des travaux de toutes sortes. On peut dire qu'au cours de l'été 1914 tous les prisonniers étaient employés en dehors des camps. Ils recevaient une légère rémunération à cet effet, quelques centimes par jour. Ce changement de lieu et d'occupation leur était, au reste, profitable. Les Russes rendirent de grands services aux Allemands dans les travaux agricoles.

Le professeur AlonzoE. Taylor, de l'Université de Pensylvanie — inspecteur des vivres — et le docteur D. .1. Me Carthy qui était lui aussi de Philadelphie, se joignirent à nous en 1916, et donnèrent, au cours de leurs visites dans les camps, des preuves indiscutables de leur savoir-faire et de leur sang-froid. Le docteur Taylor se montrait l'égal des experts allemands sur leur propre travail et, à certains égards, plus expéditif. Il rédigea un rapport où il déclara que les prisonniers de Ruhleben étaient soumis à un régime de famine. Ce rapport exaspéra les autorités allemandes à un point tel que défense fui fut faite de se présenter de nouveau au camp. Le professeur Buckhaus, l'inspecteur allemand, s'était rencontré avec lui sur certains points dans les expertises auxquelles il s'était livré. J'ignore le sort que l'avenir réserve au professeur Buckha-'.s, mais il semblait animé des plus Louables intentions à l'égard des prisonniers. 11 rédigea une brochure sur les camps, brochure qu'il me demanda la permission de me dédier. Mais le Ministère de la Guerre, sous les auspices duquel la brochure fut publiée, s'opposa à cette dédicace. Le docteur Taylor s'acquittait de sa tâche de façon si scrupuleuse que cela faisait vraiment plaisir de le voir se livrer

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à ces expertises d'aliments. Le professeur lit beaucoup pour améliorer le régime des camps. ïl est équitable de rendre hommage, à la même occasion, aux autres médecins venus d'Amérique pour se joindre à mon personnel : les docteurs Furbush, Me Carthy, Roler, Harns, Webster et Lungibuhl.

Le docteur Caldwell, inspecteur sanitaire, connu pour les importants services qu'il a rendus en Serbie — et qui se trouve, je crois, maintenant à la tête de l'hôpital de Pittsburg — s'est ainsi exprimé à l'égard du régime des prisonniers : « Bien que les aliments soient d'une qualité appréciable et d'une quantité suffisante au point de vue du poids, on doit à la vérité de dire que la nourriture ne possède aucun des éléments essentiels qui constituent un régime équilibré et satisfaisant, dette nourriture manque d'éléments #ras et de protéine, particulièrement désirables pendant les mois d'hiver. On se demande si ce régime suffirait a maintenir les prisonniers en force et en santé au cas où ceux-ci ne recevraient pas des denrées supplémentaires de chez eux. » Le docteur Caldwell visita également Wittenberg. Il trouva que le commandant du" camp n'était pas à la hauteur des tondions qui lui étaient confiées, en raison de son caractère particulier, et pour d'autres motifs.

Ainsi que le docteur Taylor l'a fait remarquer, les Allemands cherchaient a établir le régime des prisonnier- siir un mode régulier, comme cela se pratique pour les chevaux ! Il y a cependant une certaine distinction à observer en faveur de l'homme : impressionnable au point de vue de l'alimentation comme à d'autres égards, et un régime scientifiquement propre à le maintenir en vie peut devenir dangereux par sa monotonie. Pensez à la situation dans laquelle vous vous trouveriez, si, pendant des années, vous n'aviez pour toute nourriture que des aliments liquides (et du pain noir). C'était la situation faite aux prisonniers de guerre en Allemagne.

Les officiers finirent par être traités de façon équitable .

mais ce résultat ne fut obtenu qu'à la longue et j'eus même plusieurs différends assez vifs à ce sujet avec les autorités allemandes. Ici, aussi bien que dans les camps des soldats, les conditions du traitement variaient selon les camps et selon les commandants. M. Jackson se chargea de visiter la plus grande partie des camps d'officiers. On autorisa l'installation de jeux de tennis dans beaucoup de ces camps ainsi que d'autres distractions. On permit également aux officiers d'accompagner leurs mets d'un peu de vin léger ou de bière. Mais la guerre, en raison de sa durée, finit par exercer une influence déprimante sur le moral d'un grand nombre d'officiers.

Il y eut un grand pas de fait lorsque des arrangements survinrent entre l'Allemagne et la Grande-Bretagne, établissant que certains prisonniers blessés ou malades des deux pays pouvaient être expédiés en Suisse pour leur rétablissement et cela des pays respectifs où ils étaient détenus : les déplacements devant être effectués [ ar les soins de la Commission suisse opérant dans les pays belligérants à cet effet, et les malades ou blessés devant être considérés toujours comme prisonniers de guerre et susceptibles d'être dirigés de nouveau sur l'Allemagne ou la Grande-Bretagne. Le changement de nourriture et d'atmosphère fut un réconfort pour beaucoup de prisonni< rs, qui eurent, en même temps, la joie de se retrouver dans un milieu familial. Nombre d'entre eux furent ainsi préservés d'une mort certaine. Par des accords analogues entre les deux pays belligérants, les prisonniers grièvement blessés furent mis en liberté. De pareils échanges de grands blessés eurent également lieu entre l'Allemagne et la Russie. Je suis porté à croire que ces échanges contribuèrent à empêcher la Suède d'entrer dans le conflit mondial. Ces blessés traversaient tout le territoire suédois en chemin de fer et le spectacle navrant offert par ces mutilés exerça sur la population suédoise une influence directe, en lui enlevant toute velléité gueirière.

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Les officiers "I les soldats qui cherchaient ù s'évader n'étaient pas très sévèrement punis en Allemagne, à moins qu'au cours de leur tentative ils ne se fussent rendus coupables d'effraction ou de vol. Les officiers étaient d'ordinaire logés dans une prison pendant un temps déterminé, puis expédiés dans une sorte de camp pénitencier. Un de ces camps était situé dans un des torts établis autour de la ville de Kustrin. que je visitai en septembre H*l<>. Là, les otficiers n'avaient comme tout espace pour se livrer à l'exercice qu'une courette, à moins que l'idée ne leur vint d'utiliser le toit du bâtiment où il étaient détenus, lequel était plat et recouvert d'herbe. J'obtins qu'on leur ménageât en dehors du bâtiment un terrain où ils pussent jouer au tennis. On peut dire que Ie6 officiers britanniques vivaient à l'aide des provisions qu'ils recevaient de chez eux. Pendant les derniers temps de mon séjour en Allemagne, je constatai que le thé que nous offraient ces prisonniers était bien supérieur à celui qu'on prenait chez le commandant du camp. (Tétait du véritable thé. Ils nous ollraient également de la marmelade d'orange et du pain blanc, denrées de luxe qui avaient déserté les tables allemandes depuis fort longtemps. En résumé, les camps des officiers laissaient a désirer et me paraissaient vraiment impropres à leur servir de lieu de détention.

A l'époque où je quittai l'Allemagne, il y avait près de deux millions de prisonniers de guerre répartis sur le territoire allemand. Parmi ces deux millions d'hommes, il y avait environ dix mille otficiers russes, neuf mille otticiers français, et mille officiers britanniques. Nos inspecteurs visitèrent les hôpitaux où étaient soignés les prisonniers de guerre, et trouvèrent que. généralement parlant, ces hôpitaux étaient aussibien tenus qu'ils pouvaient l'être, .le crois que cette constatation doit être attribuée eu grande partie au lait que beaucoup de médecins en Allemagne appartiennent à la race juive. Les Juifs sont d'instinct bienveillant. Dans ces hôpitaux, les

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prisonniers bénéficiaient d'un meilleur régime. Il y avait naturellement, outre les établissements ordinaires, les hôpitaux spéciaux pour les grands blessés. La plupart de ces hôpitaux se faisaient remarquer par leur propreté ci par les soins vraiment sérieux dont les prisonniers étaient l'objet.

Cependant il y eut, à Ruhleben, un hôpital, qui laissa toujours à désirer, malgré toutes les observations présentées à son sujet. Les prisonniers avaient établi dans une caserne une ambulance spéciale à l'intention de ceux de leurs camarades qui réclamaient des soins particuliers bien que leur état de santé ne fût pas assez grave pour nécessiter un transport à l'iiôpital. Cette ambulance fut longtemps sous la direction d'un prisonnier qui se montra d'un dévouement admirable. Je regrette d'avoir oublié son nom, car il a vraiment droit à une mention spéciale. J'obtins du gouvernement allemand Fautorisation de passer un contrat avec un médecin, le docteur Weiler, lequel possédait un sanatorium dans le quartier ouest de Berlin. Par ce contrat, le docteur Weiler s'engageait à recevoir les prisonniers du camp de Ruhleben et à leur faire donner les soins nécessaires. Le gouvernement britannique réglait les notes de ceux qui ne pouvaient pas payer. Ce sanatorium occupait plusieurs villas. J'eus au début de nombreuses difficultés avec le docteur Weiler, mais je finis par obtenir les améliorations que je désirais.

Un accord fut conclu entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne, par lequel il fut établi que les civils des deux puissances belligérantes impropres au service militaire seraient renvoyés dans leurs pays respectifs ; et, au moment où j'allais quitter l'Allemagne, j'obtins que tous les civils ayant dépassé quarante-cinq ans seraient relâchés, sauf vingt dans chaque pays, ces vingt civils pouvant être retenus pour des raisons militaires. J'ignore si cet accord a été exécuté à la lettre. La durée de la guerre avait fini par exercer une action déprimante sur le moral des hommes d'un certain âge, détenus à Ruhleben. L'état

d'âme du prisonnier soldat est très différent de celui du civil. Le soldat qui va à la bataille sait ce qui l'attend ; si la chance tourne contre lui, il sera tué, blessé ou fait prisonnier. Il a donc pris des mesures en conséquence. Ajoutez à cela qu'il est entré dans l'armée sain de corps. La situation des civils est toute différente. Il se trouvait parmi ces prisonniers civils des gens à santé délicate : de plus, ils étaient tous inquiets de leurs familles ou de leurs affaires. Le moral s'en ressentit vivement; il fallut le relever. Deux personnes s'employèrent, en 1916, à cette mission délicate : M. Grafton Minot, qui avait- déjà donné de grandes preuves de dévouement envers les prisonniers de Ruhleberi, et M. Ellis Dresel, un avocat distingué de Boston, qui s'était engagé volontairement au service de l'ambulance. M. Dresel se rendait presque tous les jours à Ruhleben et procurait une sorte de réconfort moml aux prisonniers en s'intéressant à leurs peines.

Les Allemands réunirent tous les prisonniers soldats d'origine irlandaise dans un camp à Limbourg, ville située non loin de Francfort-sur-le-Mein, et cela dans le but de les amener à se joindre à l'armée allemande. Les hommes furent bien traités et reçurent de fréquentes visites de sir Roger Casement, lequel, après s'être mis d'accord avec les autorités allemandes, cherchait à entraîner ces Irlandais à déserter leur drapeau. Sir Roger n'arriva à convaincre que quelques esprits faibles et finit par renoncer à ses visites, ayant été chassé du camp par les Irlandais restés loyaux. Il n'avait réussi à lever qu'une trentaine de recrues. J'appris, un jour, qu'un prisonnier avait été tué d'une balle et, bien que les autorités du camp eussent dit au docteur Me Carthy que l'enquête avait eu lieu et que le garde accusé d'avoir tiré avait été exonéré de tout blâme, je me vis, à mon arrivée au camp, refuser le droit de me livrer à une enquête personnelle, sous prétexte que le cas du garde n'avait pas encore été jugé. Je me vis refuser également le droit de parler aux prisonniers qui avaient été

témoins de l'incident. J'appris, dans la suite, qu'un autre Irlandais avait été tué par un garde la veille du jour où j'avais fait ma visite. Les mêmes difficultés se présentèrent quand je voulus connaître la vérité sur ce nouveau cas. Les Irlandais supportaient la détention assez difficilement. A l'époque de ma visite, nombre d'entre eux se trouvaient atteints de tuberculose et en traitement à l'hôpital. Ils semblaient être, eux aussi, sujets au découragement. Les prisonniers avaient avec eux deux missionnaires catholiques, pleins de dévouement, le Père Crotty et le Frère "YYarren, ce dernier appartenant à une Congrégation religieuse de Belgique. Tous les deux se montrèrent d'une ardeur et d'un zèle admirables dans l'accomplissement de leur tache.

En envoyant les prisonniers de guerre travailler sur le territoire de l'Empire, l'Allemagne a fait naître un état d'esprit plutôt fâcheux ; certains fermiers et certains industriels ayant ainsi trouvé que la prolongation des hostilités ne pouvait que leur être profitable. Les propriétaires fonciers de la Prusse, les junkers, obtiennent pour leurs produits un prix quatre ou cinq fois supérieur à celui qu'ils obtenaient avant la guerre et ne paient les prisonniers qui font valoir leurs terres que trente centimes par jour. Le Tageblatt appela l'attention sur ce fait anormal. Le journal fut suspendu pendant plusieurs jours. Nos inspecteurs se virent refuser l'accès de ces prétendus ca:nps de travail, sous prétexte qu'ils pouvaient avoir ainsi certains indices sur le commerce allemand ou surpendre certains détails relatifs à la conduite de la guerre. Ils réussirent, cependant, à obtenir que les hommes sortissent du camp pour se faire examiner et confier en même temps les réclamations qu'ils pouvaient avoir à formuler. Il existait en Allemagne, pendant la saison d'été, environ cent camps centraux, et peut-être six mille de ces « camps de travail » ou mêmedavantagerOn envoya plusieurs prisonniers britanniques travailler sur les établissements d'engrais de la ville de Berlin, mais nous réussîmes à les

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faire réintégrer leur camp. Les prisonniers de guerre étaient souvent accusés de certains manquements à la discipline et même de crimes. Les attachés de l'ambassade assistaient aux procès et veillaient ù ce que les prisonniers fussent défendus de façon équitable. Mais les Allemands nous refusaient souvent l'autorisation de voir les prisonniers avant l'ouverture des débats et même avant leur exécution. Le ras du capitaine FTyatt en est un exemple.

Le capitaine Fryatt, qui commandait un bâtiment marchand de la marine britannique, fut capturé et conduit au camp civil de iîuhleben. Les Allemands prétendirent qu'ils avaient trouvé sur lui une montre qui lui avait été offerte, en hommage, pour avoir essayé de couler un sous-marin allemand. Ils retirèrent donc Fryatt du camp de Ruhleben et l'envoyèrent à Bruges pour être jugé. En apprenant la nouvelle, j'adressai deux notes officielles au Ministère des Affaires Etrangères allemand, à l'effet d'être autorisé à voir Fryatt et à m'assurer d'un avocat pour sa défense. Je demandai en même temps qu'on voulût bien me donner tous les renseignements nécessaires au sujet de cet avocat que je serais autorisé à choisir et je demandai, en outre, que la date de l'ouverture du procès fût retardée jusqu'au règlement de ces questions. Le Ministère des Aiïaires Etrangères me répondit qu'il avait appuyé ces différentes demandes. Je ne mets aucunement cette parole en doute. Mais il n'est pas moins certain que la réponse de l'Amirauté allemande hâta l'ouverture du procès, lequel eut lieu le lendemain matin du jour où les noies avaient été présentées. A midi, le même jour, Fryatt était fusillé. En ce qui concerne ie témoignage relatif à la montre, le Ministre des Affaires Etrangères britannique apprit qu'au moment de sa capture le capitaine n'avait sur lui ni montre ni lettre indiquant qu'il avait cberché à couler un sous-marin !

Cet acte outrageant, cruel etmenéde haute main, causa une profonde indignation en Grande-Bretagne et même

dans certains milieux d'Allemagne. De plus, l'accueil réservé à ma demande constituait certainement une insulte directe à l'adresse du pays que je représentais. En s'entretenant avec moi de cet incident, Zimmermann,le chancelier et von Jagow me dirent qu'ils le déploraient vivement. Cela montre qu'en temps de guerre l'influence du gouvernement civil sur le gouvernement militaire est à peu près nulle. Plus tard, à l'occasion d'accusations analogues dirigées contre un autre commandant de la marine britannique, le Ministre des Affaires Etrangères réussit — par l'influence de l'Empereur, je crois — à prévenir le renouvellement d'un pareil outrage. Ainsi que je l'ai dit, il existait parmi ces commandants de camp beaucoup d'hommes excellents, capables, affectueux, qui faisaient ce qu'ils pouvaient pour les prisonniers. Il est vraiment regrettable que ces hommes se trouvent sous le coup de l'odieux qui pèse sur l'Allemagne, par suite des mauvais traitements auxquels les prisonniers de guerre furent soumis pendant les premiers jours de la guerre et de l'attitude de certains commandants de camp, indignes de la situation qu'ils occupaient.

Le commandant du camp de Wittenberg fut remplacé, mais les Allemands n'ont jamais admis que ce camp avait été tenu d'une façon si déplorable. Peu de temps avant notre départ d'Allemagne, nous crûmes nous apercevoir que le Département de la Guerre avait réussi à acquérir plus d'autorité dans les questions relatives aux prisonniers de guerre. Une des plaintes adressées par nous au sujet des commandants de camp fut prise en considération et le fonctionnaire incriminé fut congédié. Si l'on avait su donner de pareils exemples d'équité dès les premiers temps des hostilités, le peuple allemand ne se trouverait pas compromis aujourd'hui comme il l'est. Les nombreux prisonniers retourneront chez eux animés d'une haine profonde contre le nom germanique.

Le gouvernement de la Grande-Bretagne s'occupa du sort des prisonniers britanniques en Allemagne delà façon

la plus active. Kien ne fui omis. Toutes me? suggesl furent mise? en pratique. On m'en fit de Londres, et des plus précieuses. Leurs Majestés le Roi et la Reine s'intéressèrent personnellement et de façon profonde au bienêtre des sujets britanniques qui avaient l'infortune de se trouver entre les mains de l'ennemi, et celte sollicitude ne se ralentit à aucun moment. Lord Robert Ceci I et lord Newton ne cessaient de s'occuper des intérêts des prisonniers britanniques. A un moment où les prisonniers manquaient de vêtements, le gouvernement britannique m'expédia des uniformes, des capotes, elc, et je louai un entrepôt à Berlin pour pouvoir les distribuer. Cependant je dus interrompre cette distribution au bout de quelques mois, le gouvernement allemand m'ayant donné à entendre que ce soin lui incombait et que seul il avail le droit de fournir des vêtements aux prisonniers. Et pourtant le gouvernement allemand n'usait guère de celle prérogative, incurie dont souffraient les prisonniers britanniques.

Au printemps de 1916, les Allemands rompirent leur « traité » concernant les visites aux prisonniers et refusèrent de continuer à nous autoriser à leur parler sans témoin. Von Jagow me dit que celte mesure était due à certaines difficultés survenues à la suite des visites de M"le SazonolF aux prisonniers russes. Je fis remarquer cependant que cet incident n'avait aucun rapport avec l'accord passé entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne. Je crois que les Allemands me soupçonnaient d'avoir appris l'exécution cruelle et inutile de deux prisonniers irlandais — lesquels avaient été passés par les armes à Limbourg — et de l'avoir appris de certains de leurs camarades. On se trompait: j'avais appris le fait par de- Allemands, qui me l'avaient rapporté par écrit.

Outre les Anglais et les Japonais, j'avais à protéger les sujets serbes et roumains. J'avais également à veiller aux intérêts d'un tout petit pays: la république de Saint- Marin. Peu après l'arrivée îles prisonniers serbes et

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roumains dans les camps allemands, nous présentâmes des rapports sur les conditions dans lesquelles ces prisonniers se trouvaient placés et les traitements auxquels ils étaient soumis, comme nous le faisions pour les prisonniers britanniques. J'eus, au début de la guerre, l'occasion de m'entretenir avec plusieurs Serbes dans leur langue maternelle, laquelle, détail curieux, se trouvait être l'espagnol. A la suite de la persécution des Juifs en Espagne sous le règne de Ferdinand et d'Isabelle, persécution qui se poursuivit sous les autres souverains, un certain nombre de Juifs espagnols émigrèrent en Serbie. Ils ont fait souche. Les descendants de ces émigrés ont conservé les vieilles coutumes de leurs ancêtres et continuent à s'exprimer dans la langue espagnole,. telle qu'elle se parlait au temps de Cervantes.

Les autorités allemandes me cachaient souvent, et cela de la façon la plus mesquine, la présence des prisonniers britanniques dans les camps, surtout celle des crvils. Ainsi, je restai longtemps à être informé de l'arrivée de certains prisonniers civils britanniques à Sennelager. Un jour, en allant visiter à l'improviste le camp de Brandenbourg, je constatai la présence, dans ce camp, d'un certain nombre de prisonniers britanniques, qui avaient appartenu à l'équipage d'un chalutier. Je m'étais rendu à Brandenbourg sur la suggestion d'une lettre anonyme adressée selon toute évidence par la femme d'un officier allemand. L'équipage de ce chalutier se trouvait dépourvu d'argent et privé de ces petites attentions qui contribuent tant à adoucir la vie des prisonniers dans les camps.

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