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es de l'Ambassadeur Gérard, de la page 163 à la page 166.)
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ats-Unis pour être télégraphié au Président Wilson.
position me fut télégraphiée de Vienne pour Londres à la même heure, en conjonction directe avec la proposition britannique. De plus, j'avais télégraphié la même suggestion à Sa Majesté le Tsar, comme unz idée qui m'était venue avant que j'eusse reçu les deux communications de Vienne et de Londres, puisque toutes les deux exprimaient le même avis.
4,(bis) . Je transmis immédiatement les deux dépêches à Vienne et à Londres, vice versa. Je sentais que j'allais venir à bout de la question et j'étais heureux de la perspective pacifique qui s'ouvrait devant moi.
5. Le lendemain matin, tandis que je préparais une note à l'intention de S. M. le Tsar pour l'informer que Vienne, Londres et Berlin étaient d'accord sur la conduite des affaires, je recevais une communication téléphonique de S. E. le Chancelier, m'apprenant que, dans la nuit précédente, le Tsar avait donné l'ordre de mobiliser toute l'armée russe, mesure qui était naturellement dirigée en même temps contre l'Allemagne, attendu que jusque-là les troupes du Sud avaient été mobilisées contre l'Autriche.
6 . Dans une dépêche adressée de Londres, mon ambassadeur m'informa qu'il apprenait que le gouvernement britannique garantissait la neutralité de la France et désirait savoir si l'Allemagne s'abstiendrait d'attaquer. Je télégraphiai à Sa Majesté le Roi personnellement que la mobilisation, ayant déjà commencé, ne pouvait être arrêtée, mais que, si Sa Majesté pouvait garantir avec sa force armée la neutralité de la France, je m'abstiendrais de l'attaquer, la laisserais à l'écart et emploierais mes troupes ailleurs. SaMajesté répondit qu'elle pensait que mon offre reposait sur un malentendu et, autant que je peux m'en rendre compte, Sir E. Grey ne prit jamais mon offre en considération sérieuse. Il n'y fit jamais aucune réponse. Au lieu de répondre, il déclara que l'Angleterre avait à défendre la neutralité belge, laquelle dut être violée par l'Allemagne pour des raisons stratégiques, la nouvelle ayant été reçue que la France se préparait déjà à entrer en Belgique et le Roi des Belges ayant refusé la demande de
passage que je lui avais adressée sous la garantie que la liberté de son pays serait respectée. Je suis très reconnaissant au Président pour son message.
Guillaume 1. R.
Quand, le 10 août 1914, l'Empereur allemand rédigea en ma présence sa lettre au Président Wilson, il me pria d'en transmettre immédiatement le texte par câble au Département de l'Etat et de communiquer ce texte à la Presse. Ainsi que je l'ai déjà dit, je télégraphiai sur l'heure le texte du document au département de l'Etat à Washington, mais je m'abstins de le livrer à la publicité. Mon entrevue avec l'Empereur avait eu lieu dans la matinée. L'après-midi, un personnage, qui occupe en Allemagne une situation marquante, me fit appeler. Je ne donne pas son nom ; parce que je ne veux d'aucune façon mêler sa personnalité à celle de l'Empereur. Donc, je ne dirai même pas s'il fait partie de la famille impériale ou si c'est un haut fonctionnaire. Ce personnage me dit : « Vous avez eu aujourd'hui une entrevue avec l'Empereur. Que s'est-il passé?» Je lui parlai du message que l'Empereur m'avait remis pour le Président, message destiné, dans l'esprit du souverain, à la publicité. Il me dit :
« Je crois que vous feriez bien de me montrer ce message. Vous savez que l'Empereur est un souverain constitutionnel et qu'un message semblable a donné lieu dans le temps à bien du bruit. »
C'était évidemment une allusion à la fameuse interview du Kaiser parue dans le Daily Telcgraph.
Je lui montrai le message. Après l'avoir lu, il me dit:
« Je crois qu'il vaudrait mieux pour nous que ce message ne fût pas publié. En raison des bons rapports qui existent entre l'Allemagne et l'Amérique, demandez au cas où vous en télégraphieriez le texte, que la publication en soit différée. »
Je me conformai à sa requête et la discrétion observée au sujet de ce message est une prouve du désir qu'avait
le Président de maintenir les bonnes relations qui existaient entre les deux pays. Aujourd'hui que les deux puissances sont en guerre, aujourd'hui que le monde entier, et particulièrement notre propre pays, a intérêt à savoir comment cette grande calamité de la guerre mondiale a surgi, le temps est venu de livrer ce message à la publicité et j'ai été autorisé à le faire.
D'abord, ce très intéressant document règle une question, qui, à la vérité, n'a jamais été réellement embrouillée aux yeux de l'univers : la violation délibérée de la neutralité de la Belgique, neutralité qui «dut être violée par FAllemagne pour des raisons stratégiques ».On y ajoute la très faible excuse de la nouvelle reçue d'après laquelle « la France se préparait déjà à entrer en Belgique », excuse n'offrant même pas ce prétexte que les Français avaient déjà violé le territoire belge avant l'invasion de ce malheureux pays par l'Allemagne. Naturellement, la deuxième excuse, celle qui représente le Roi* des Belges, comme ayant refusé le libre passage aux troupes de l'Empereur sous l'assurance formelle donnée par celui-ci de respecter l'indépendance du royaume, est encore plus faible que la première. Ce serait vraiment inaugurer une ère nouvelle dans les rapports qui existent entre les peuples, si un petit état ne pouvait conserver sa liberté qu'à la condition d'accorder, chaque fois que la demande lui en serait faite, un libre passage aux troupes d'un voisin puissant en marche pour attaquer un pays limitrophe.
Sans prendre en considération la violation de la neutralité belge, quel eût été le sort réservé à l'Angleterre et au monde entier si l'autocratie prussienne .avait été laissée libre de vaincre tous les peuples l'un après l'autre ? C'eût été d'abord la défaite de la Russie et de la Serbie par l'Autriche et FAllemagne et l'incorporation d'une partie importante de la Russie dans l'empire allemand. L'influence allemande se serait exercée d'une façon prépondérante en Russie et toutes les immenses ressources de ce grand pays eussent été à la disposition de l'Allemagne. La possession
par l'Allemagne des richesses illimitées de l'empire des Romanoff eût rendu vain tout blocus des cotes allemandes, ce blocus fût-il exercé par toutes les flottes du monde réunie«. L'armée allemande, en puisant ses réserves dans les populations si fécondes de la Russie et de la Sibérie, n'aurait jamais connu la défaite, et ceci n'est pas une hypothèse vide, une simple rêverie dans le domaine des possibilités, car la révolution russe nous a montré combien la puissance si redoutée du Tsar était, en réalité, faible et chancelante. Une fois la Russie battue et à moitié absorbée, la France serait devenue une proie facile, et l'Angleterre, même au cas où celle-ci serait venue à se joindre à la France dans la lutte, l'Angleterre aurait eu à résoudre un problème bien différent de celui devant lequel elle se trouve placée, si les sous-marins partaient maintenant de Cherbourg, de Calais, de Rrest et de Bordeaux pour accomplir leur mission de piraterie et de meurtre. Puis c'eût été notre tour et celui de l'Amérique latine, la première attaque se produisant non pas contre nous, mais contre l'Amérique du Sud ou contre l'Amérique centrale : sur quelque point, où il nous aurait été tout aussi difficile d'envoyer des troupes pour aider nos voisins qu'à l'Allemagne de les attaquer. Mais il ne faut pas oublier que dans le sud du Brésil 400.000 Allemands sont subventionnés annuellement par le Trésor impérial de Berlin, qui, sous couleur d'aider à leur instruction, les entretient dans le culte de la patrie.
Ce ne fut pas sans raison qu'en rédigeant son message à l'adresse du Président le Kaiser vint à dire que l'entrée de l'Angleterre dans la lutte avait modifié la situation et que ce fait nouveau allait rendre la guerre longue. Le Kaiser, en parlant de la guerre, paraissait plutôt découragé. J'essayai de le remonter, en lui disant que les troupes allemandes seraient vite à Paris. Mais il répondit : « Les Anglais modifient toute la situation et c'est un peuple obstiné, ils feront durer la guerre. Elle n'est pas près de toucher à sa fin. » Ce fut l'entrée de
l'Angleterre dans la lutte, pour la défense des droits des petits peuples et pour celle de la neutralité garantie de la Belgique, qui sauva le monde de l'âpre domination des Prussiens, avides de conquêtes, et sauva ainsi, à la même occasion, les deux Amériques et la doctrine de Monroe, qui les protège. Ce document du Kaiser — daté du 10 août 1914 — annule la déclaration faite par le chancelier von Bethmann-Hollweg devant le Reichstag le 4 août 1914, déclaration où le chancelier donna la version officielle de l'entrée en guerre des Empires Centraux.
On remarquera que Bethmann-Hollweg a insisté sur le point qui tend à représenter la France comme ayant commencé la guerre, et cela dans la phrase suivante : « Des aviateurs armés de bombes, des patrouilles de cavalerie, des compagnies d'éclaireurs se sont montrés sur le territoire de l'Empire (l' Alsace-Lorraine). Ainsi quoique l'état de guerre ne fût pas encore déclaré, la France avait attaqué notre territoire ». Pourtant dans son message au Président Wilson écrit six jours après, l'Empereur ne mentionne aucunement ce fait, d'une importance capitale s'il était vrai.
Il s'est produit, au début des hostilités, ce fait curieux que les Allemands se représentèrent le Japon disposé à déclarer la guerre aux Alliés et à se ranger du côté des puissances centrales. Il y eut même, un soir, une manifestation amicale devant l'ambassade japonaise. Mais ces espérances s'évanouirent bientôt en présence de l'ultimatum adressé par le Japon le 16 août et furent finalement, détruites par la déclaration de guerre du 23 août.
Les puissances en lutte se livrèrent pendant les premiers jours des hostilités à des récriminations réciproques, à propos de l'usage des balles dum-dum. C'est ainsi que je reçus plusieurs paquets de cartouches contenant des balles forées, que les Allemands prétendirent avoir trouvé dans la forteresse française de Longwy. On me demandait de porter le fait à la connaissance du Président Wilson et de solliciter son intervention. Le Pré-
[JÈRES JOURNÉES DE I : IUEBRE
sident Wilson eut la sagesse de refuser d'intervenir de quelque façon que ce fût, Il se serait trouvé, en effet, l'objet de sollicitations analogues chaque fois que l'un des deux camps aurait jugé devoir se plaindre d'une violation des lois de la guerre. Les cartouches on question étaient enfermées dans des paquets portant cette inscription: « Cartouches de Stand (1) >-.. Cette mention me donna à penser qu'on avait peut-être fait usage de ces cartouches sur des lignes de tir placées près du fort et qu'on avait perforé les halles afin de les empêcher de porter trop loin au cas où, par suite d'un tir imprudent, elles auraient dépassé les cibles.
Le o août, accompagné de notre attaché naval le commandant Waltcr Gherardi, j'allai voir l'amiral von Tirpitz pour lui demander quels étaient, à son avis, les ports qui offraient le plus de sécurité et sur lesquels le gouvernement des Etats-Unis pouvait diriger sans péril les navires destinés à apporter de l'or aux Américains privés de ressources. Il désigna Rotterdam. J'eus également, ce jotir-là, un entretien avec Gcheimrat Lelzc, du Ministère des Affaires Etrangères, relativement à la proposition qui avait été faite d'étendre jusqu'au 14 août le délai à accorder aux navires anglais pour quitter les ports allemands où ils se trouvaient, la réciproque devant avoir lieu à l'égard des navires allemands dans les ports britanniques.
Dans la deuxième semaine d'août, la sceur de ma femme, la comtesse Sigray, arriva h Berlin, accompagnée de ^on mari. Le comte Sigray, officier de réserve dans les Hussards hongrois, se trouvait, aux premiers bruits de guerre, à .Montana. Il se rendit immédiatement à New- York, d'où il s'embarqua, le 4 août, pour l'Europe. Le comte et la comtesse Sigray débarquèrent en Angleterre et, comme l'Angleterre n'avait pas encore déclaré la guerre à l'Autriche, ils purent continuer leur voyage. Ils avaient, comme compagnon de roule, le comte George Festetics,
l En Français dans le texte.
attaché à l'ambassade d'Autriche à Londres, et le comte Cziraki, attaché à l'ambassade d'Autriche à Washington. Ils étaient tous surexcités, cela, va sans dire, aussi bien du fait de la guerre que par suite de ce voyage accompli dans des circonstances aussi particulières. Les Hongrois ont, en tant que peuple, de nombreux points de ressemblance avec les Américains. Leurs façons sont agréables et leur rire naturel, ce qui les rend bien différents des Prussiens. La plupart des membres de l'aristocratie hongroise parlent l'anglais à la perfection et s'inspirent de la vie anglaise à de nombreux points de vue.
Ce fut le 13 août que partit notre premier train spécial d'Américains à destination de la Hollande. J'allai assister au départ de nos compatriotes à la gare de Charlottenbourg. Ils se mirent tous en route de bonne humeur, très heureux de pouvoir quitter l'Allemagne. J'eus à m'occuper d'un projet d'achat — par l'Amérique ou par des Américains — des navires du Lloyd nord allemand. Les négociations n'aboutirent pas. Des trains continuèrent à partir de Berlin, emportant des Américains, mais ceUx-ci étaient remplacés par d'autres qui arrivaient de toutes les directions et cette irruption semblait ne pas devoir s'arrêter. Le 30 août, le comte Szoegyeny, ambassadeur d'Autriche à Berlin, quitta la capitale prussienne. Il avait occupé ces fonctions pendant vingtdeux ans. Je suppose qu'en raison de son âge avancé le gouvernement autrichien jugeait qu'il n'allait plus lui être utile. Toute une foule d'Allemands et de diplomates étrangers se trouva à la gare pour assister à ce départ plutôt mélancolique. Le successeur du comte Szoegyeny fut le prince Hohenlohe, marié à une fille de l'archiduc Frédéric. La nouvelle ambassadrice renonça, de façon formelle, aux droits de préséance que lui conférait sa qualité d'Altesse Royale, pour se contenter de la préséance qui lui revenait comme épouse d'ambassadeur, et cela afin d'éviter tout froissement d'arnourpropre dans les milieux officiels. Le prince Hohenlohe,
diplomalc aux manières assez rondes et qui avait été très populaire en Russie et en Autriche, produisit une impression favorable à Berlin dès son entrée en fonctions, et remplit avec succès le rôle de médiateur entre les gouvernements de Berlin et de Vienne.
Le Chancelier me remit, le 4 septembre, une déclaration que j'étais chargé de communiquer aux journalistes, déclaration où il attaquait l'Angleterre: prétendant que cette puissance, loin de rechercher l'amitié de l'Allemagne, ne faisait qu'agir sous l'empire de la jalousie, mue par un esprit de rivalité commerciale et le désir de l'écraser ; que les efforts tentés en faveur de la paix avaient échoué parce que la Russie était résolue, coûte que coûte, à taire la guerre ; que l'Allemagne était entrée en Belgique pour prévenir une invasion projetée par les Français. Il déclara également que, sans s'arrêter aux conséquences que le fait pouvait avoir plus tard à l'égard de la race blanche, l'Angleterre avait poussé le Japon à entreprendre une expédition de pillage et ajouta que les femmes et les jeunes filles belges avaient arraché les yeux aux blessés ; que des officiers avaient été invités à dîner et fusillés à table, et que des femmes belges avaient tranché la gorge aux soldats, logés chez elles, pendant leur sommeil. Le Chancelier terminait cette déclaration en disant : « Tout le monde sait que le peuple allemand est incapable de commettre une cruauté inutile ou un acte quelconque de brutalité. »
Nous avions non seulement à nous occuper des prisonniers anglais, mais à veiller aux intérêts américains et notamment aux négociations relatives à certaines questions commerciales et à l'acquisition des articles que les Etats-Unis importaient d'Allemagne. Nous étions absorbés par ces soins multiples lorsque, le 7 octobre, un incident désagréable se produisit, incident qui allait faire éprouver aux membres de nôtre ambassade des sentiments plutôt gimers à l'égard du Ministère des Affaires Etrangères allemand.
Un grand nombre de sujets britanniques appartenant à la population civile, hommes et femmes, se trouvaient à Berlin sans ressources. Nous faisions à beaucoup d'entre eux des remises d'argent de la part du gouvernement britannique. Pour faciliter notre tâche, nous avions placé les employés affectés à cette distribution dans un bâtiment occupé autrefois par le Consul britannique. L'accès de nos bureaux était devenu des plus difficiles par suite du grand nombre d'Américains et de sujets britanniques qui avaient affaire chez nous et l'établissement de ce bureau de secours, hors de l'ambassade, améliorait pratiquement la situation. Je pris donc possession de l'immeuble et je me fis aider, dans cette distribution de secours, par des sujets britanniques des deux sexes, sur l'autorisation formelle que j'avais reçue à cet effet du Ministère des Affaires Étrangères, autorisation que j'avais jugé prudent d'obtenir, les Allemands m'ayant semblé devenir de jour en jour plus irritables et plus méfiants, surtout après la bataille de la Marne. Le 2 octobre, notre deuxième secrétaire, M. Harvey, se rendit vers minuit à ce bureau de secours et se trouva en présence d'agents de la police berlinoise qui venaient faire une descente dans cet immeuble occupé par nous. Les femmes — comme les hommes — furent interrompues dans leur besogne et arrêtées, et tous les livres et documents sur lesquels la police put mettre la main furent saisis.
Je me rendis sur les lieux le lendemain matin et, en interrogeant les agents de la police criminelle laissés à la garde de l'immeuble, j'appris que la descente avait été effectuée sur l'ordre du Ministère des Affaires Etrangères. Au ministère, les fonctionnaires responsables, à qui je parlai de l'incident, nièrent qu'ils eussent ordonné une descente et se livrèrent à de demi-excuses. La descente se justifiait d'autant moins que la veille, au cours d'une conversation avec le chef adjoint de la Kommandantur à Berlin, j'avais dit à ce fonctionnaire que, bien que je fusse autorisé par le Ministère des Affaires Étrangères à employer des sujets
j7î U> PREMIERES JOURNEES DE LA. QUE ERE
britanniques, j'estimais qu'il serait préférable de les congédier et de les remplacer par des sujets américains ou allemands. Je dépêchai quelqu'un chez mon amiHerr von (iwinner, directeur de la Deutsche Bank, et lui demandai de me recommander quelques comptables allemands. La Kommandantur est le siège de l'autorité militaire. En apprenant la nouvelle de la descente qui avait été opérée, l'adjudant se montra presque aussi indigné que je l'avais été. Le 10 octobre, il m'informa que la descente avait eu lieu sur les ordres réunis du Ministère des Affaires Etrangères et du bureau de l'amiral von Tirpitz. Les livres et les papiers d'une ambassade, y compris ceux qui ont trait aux affaires des puissances étrangères et qui se trouvent être provisoirement confiés aux soins de cette ambassade, sont universellement considérés par le droit international comme insaisissables. Ce caractère d'inviolabilité attaché à ces livres et à ces papiers n'était nullement diminué par le lait que je m'occupais de l'œuvre en dehors de l'hôtel de l'ambassade et demeurait intact aussi longtemps que l'immeuble se trouvait placé directement sous mon contrôle, étant donné surtout que le seul travail en cours s.e poursuivait sous ma direction officielle. Le Ministère des Affaires Etrangères s'aperçut qu'il s'était trompé lourdement, mais devant les sollicitations pressantes de M.Zimmermann je iinis par laisser croire que j'avais oublié l'incident. Ce précédent aurait pu servir plus tard à notre gouvernement si celui-ci avait voulu justifier la saisie des papiers de von Igel. On se rappelle que von Igel s'occupait d'affaires d'un caractère personnel dans un bureau privé qu'il avait pris en location. Le comte Bernstorff ne réclama pas moins l'immunité en faveur des documents trouvés dans ce bureau, en donnant pour raison que von Igel avait tenu un emploi à l'ambassade d'Allemagne à Washington.
Le Kaiser quitta Berlin le 46 août pour se rendre sur le front. J'écrivis à son chambellan et fis part du désir que j'avais de me trouver à la gare pour présenter mes
eivililés à l'Empereur, mais je fus écarté sous différents prétextes. On peut dire qu'à partir de ce moment, l'Empereur abandonna Berlin. Le souverain se mit à séjourner soit à Pless, en Silésie, soit dans le voisinage du front occidental. Dans les premiers temps de la guerre — suivant, en cela, un précédent créé pendant la campagne de 1870, — les membres les plus importants du gouvernement accompagnèrent le Kaiser sur le front. Le Chancelier et le Ministre des Affaires Etrangères donnèrent l'exemple et s'absentèrent de Berlin. Un peu plus tard, quand on s'aperçut qu'il fallait mener la guerre sur plusieurs fronts et qu'on n'allait pas la terminer en quelques semaines comme les Allemands l'avaient cru tout d'abord, les ministres regagnèrent leurs bureaux. Cette pratique plutôt ridicule, inspirée des coutumes de 1870, n'avait pas moins donné lieu à une certaine confusion. Quand M. de Jagow, Ministre des Affaires Etrangères, se trouvait au grand quartier général, "les diplomates qui étaient restés à l'arrière menaient les négociations avec M. Zimmermann, lequel à son tour avait tout à transmettre au grand quartier général.
Au mois d'août, le bruit courait à l'étranger que certains socialistes de marque avaient été fusillés à l'ouverture des hostilités. Le département de l'Etat me télégraphia pour me prier de voir ce qu'il y avait de vrai dans ces rumeurs et appela particulièrement mon attention sur celles qui concernaient le D1' Liebknecht et Rosa Luxembourg. Liebknecht, avocat, exerçait à Berlin. Je lui téléphonai donc et lui demandai de venir me voir. Il se rendit à ma prière et me montra bien par sa présence qu'il n'avait pas été exécuté. Liebknecht me dit que les rumeurs qui couraient sur la prétendue exécution de certains socialistes ne reposaient sur aucun fondement. Il me déclara que les socialistes étaient opposés au Tsarisme et que personnellement il avait confiance dans l'armée allemande et dans la cause du peuple allemand. Liebknecht ajouta qu'il n'avait aucune objection à ce que je donnasse communica-
tion par dépêche de la déclaration qu'il venait de me faire. Bien des gens confondent Liebknccht avec son père, qui est mort. Liebknecht, le fils, est un homme d'environ quarante-trois ans, à l'épaisse chevelure et à la moustache brune. 11 porte des lunettes, est de taille moyenne et ne semble guère robuste. Au cours des nombreuses interruptions auxquelles il se livra au Reichstag pendant la première année de la guerre, sa voix paraissait toujours grêle et tendue par l'effort. Il est certain que tous ceux qui luttent contre le bras lourd de l'aristocratie ont leurs nerfs soumis à une rude épreuve. Nous savions tous que l'aristocratie allait « avoir » Liebknecht tôt ou tard et l'occasion s'offrit le jour où il p^rut en civil au milieu d'une foule qui cherchait à manifester sur la Potsdamerplatz. Pour s'être présenté sur la place publique non revêtu de l'uniforme militaire, après avoir été appelé à sa classe et mobilisé, et pour s'être rendu soi-disant coupable d'excitation de l'esprit populaire, il fut condamné aune longue détention. On ne peut qu'admirer son courage. Je crois que Liebknecht gagne sa vie en plaidant devant un tribunal de première instance. Il est difficile de préciser le caractère du rôle qu'il est appelé à jouer dans l'avenir. Il est probable que lorsqu'après la guerre les socialistes se mettront à réfléchir sur les événements à tète reposée, ils trouveront que la politique deScheidemann a été trop conservatrice, qu'il s'est soumis avec trop d'empressement au pouvoir de l'autocratie et qu'il a abandonné trop promptement le programme de ses amis politiques. Il est possible que Liebknecht prenne alors la direction du parti socialiste et il est également possible que Scheidemann et certains autres membres du parti s'en détachent pour se rapprocher des libéraux.