‹ Mémoires de l'ambassadeur GerardChapitre 34 sur 51 · CHAPITRE XII Négoc i atio n s diplom atiques · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII Négoc i atio n s diplom atiques

Dans l'automne de 1914, la rude et pressante besogne qui consistait à assurer le départ des Américains d'Allemagne avait pris fin. Le sort des citoyens britanniques était sous la sauvegarde d'une administration établie sur une base normale, et les camps de prisonniers de guerre étaient relativement peu nombreux. Extrêmement fatigué par suite d'un surmenage quotidien qui me tenait éveillé jusqu'à minuit, j'allai me reposer quelques jours à Munich.

Le 4 février-1916, l'Allemagne annonça que le blocus sous-marin de l'Angleterre allait commencer le 18 février. Des négociations mystérieuses et d'ordre particulier se dessinèrent aussitôt. Un Américain, qui entretenait d'étroites relations avec certains membres de l'Etat-Major général, vint me trouver vers le 8 février et me déclara que l'Allemagne désirait la paix et qu'elle était prête à entamer des pourparlers à cette lin, Cependant il était indispensable que l'Américain en question se rendît à Paris et à Pétrograd dans le but de révéler au gouvernement français et au gouvernement russe la force écrasante des armées allemandes et l'état exceptionnel des positions qu'elles occupaient, révélations qu'il était à même de faire par suite de l'expérience qu'il avait acquise en visitant les deux fronts allemands. Il me donnait à comprendre en même temps que Tirpitz était lui-même anxieux de voir la paix conclue et que cet état d'esprit de l'amiral allemand venait probablement des appréhensions qu'il entretenait au sujet du blocus projeté. Je mis, natu-

rellement, le département do l'Etal au courant de ces manœuvres mystérieuses. J'eus un rendez-vous, la nuit, avec Tirpitz dans une salle du Ministère de la Marine. J'y lus introduit par des escaliers dérobés. Cependant, quand je me trouvai seul avec Tirpitz, je constatai qu'il n'avait aucune déclaration précise à me faire ; pas même une offre à formuler. Une occasion de conclure la paix se présentait-elle à ce moment-là? En tout cas il n'y eut rien de défini. Il me sembla que le projet se résumait à dépêcher cet Américain à Paris et à Pétrograd dans le but de fournir des témoignages personnels aux gouvernements français et russes sur la puissance des armées allemandes et sur les positions exceptionnelles qu'elles occupaient et d'aider ainsi à amener un de ces deux gouvernements et même tous les deux à déserter la cause des Alliés. Ceci se passait environ dix jours avant la dat.e fixée pour l'inauguration du blipcus contre l'Angleterre, c'est-à-dire le 18 février. Des médailles comméraoratives furent frappées. Elles portaient sur une face la tête de Tirpitz et sur l'autre les mots « (iott strafe Englaud » (Que Dieu punisse l'Angleterre) joints à une sorte dé dessin allégorique montrant Neptune sortant des Ilots pour bloquer la cote anglaise qui se révélait dans le lointain.

Un ambassadeur est supposé avoir le droit de solliciter une audience du Kaiser, à n'importe quel moment. Or, comme il y avait à débattre certaines questions relatives au traitement auquel les prisonniers étaient soumis et que je désirais également entretenir l'Empereur de cette guerre sous-marine qui s'annonçait, je lui avais demandé à plusieurs reprises de vouloir bien me recevoir. Ma requête avait chaque fois essuyé un refus sous un prétexte ou un autre et je n'avais même pas été autorisé à aller offrir au souverain mes souhaits de bon voyage, à la gare, à l'occasion d'un de ses départs pour le front. Quand notre attaché militaire, le major Langhorne, quitta l'Allemagne au mois de mars 1915, il fut reçu par le Kaiser en audience

de congé. Je l'avais prie' de vouloir bien dire à 1 Empereur que je ne me rappelais vraiment plus ses traits, étant resté si longtemps sans être admis à le voir. Le major Langhorne m'apprit qu'il avait transmis mon message au Kaiser et que celui-ci lui avait répondu : « Je n'ai rien personnellement contre M. Gérard, mais je ne verrai pas l'ambassadeur d'une puissance qui fournit des armes et des munitions aux ennemis de l'Allemagne. »

Je réussis, avant le départ du major Langhorne, à obtenir que le gouvernement allemand autorisât six officiers de l'armée américaine à venir visiter l'Allemagne. A leur arrivée, je les présentai au Ministère des Affaires Etrangères. Ces officiers furent conduits en tournées d'inspection sur le front oriental aussi bien que sur le front occidental. Il ne leur fut permis de voir que fort peu de choses. Ils demandèrent à être attachés à une unité déterminée. On leur opposa un refu£ formel. Ils furent presque partout l'objet de remarques particulières, ou soumis à des procédés grossiers sous prétexte que l'Amérique fournissait aux Alliés des munitions. Après avoir été l'objet d'insultes délibérées de la part de plusieurs généraux allemands, — Mackensen s'était fait remarquer d'une façon toute spéciale, — ils reçurent du gouvernement des Etats-Unis l'ordre de quitter l'Allemagne. Cependant un de ces officiers, le colonel (aujourd'hui général) Kuhn succéda au major Langhorne comme attaché militaire. Parlant l'allemand avec aisance et doué d'un grand tact, il réussit à rester assez longtemps dans les bonnes grâces des Allemands pour se faire une idée approximative des opérations sur les différents fronts. A un certain moment, en 1916, il cessa d'être invité aux tournées d'inspection auxquelles prenaient part les attachés militaires et finalement, au commencement de l'automne de 1916, il fut mandé par le directeur général du service des renseignements au grand quartier général le major Nicolaï, qui l'informa qu'il n'était plus autorisé à se rendre ^sur aucun front. Le colonel Kuhn répondit qu'il était déjà au courant

de cette décision prise à son égard. Le major Nicolai lui dit qu'il lui faisait part de la décision sur l'ordre du général Ludendorff, lequel estimant que l'Amérique avait fait à l'Allemagne autant de mal que celle-ci pouvait subir d'une puissance ennemie, considérait que les deux pays étaient entrés en lutte. Le fait ayant été rapporté à Washington, le colonel Kuhn fut, tout naturellement, rappelé. Je ne saurais louer trop hautement la patience et le tact dont le colonel Kuhn a fait preuve dans l'accomplissement de ses fonctions. A,ccusé par les journaux allemands d'espionnage et en butte à des attaques de toute sorte, il sut garder son sang-froid et continua à remplir son rôle d'observateur militaire, avec intelligence et mesure, pour le bien de son pays. Comme il avait eu l'occasion de suivre les opérations de la guerre russo-japonaise, l'expérience qu'il avait, acquise à cette époque, jointe à celle qu'il venait d'acquérir en Allemagne, contribua à le placer au rang de nos meilleurs experts en art militaire. Il est peut-être à l'heure actuelle le plus hautement qualifié au point de vue de la guerre moderne. C'est avec la plus vive satisfaction que j'ai appris de M. Baker, notre secrétaire d'état à la guerre, qu'il avait résolu d'élever le colonel Kuhn au rang de général et de le placer à la tète de notre Ecole de Guerre, où son enseignement sera d'un prix inestimable.

Le colonel House arriva le 19 mars 1915 pour nous faire visite, accompagné de sa femme, et resta jusqu'au 28. Le colonel, pendant son séjour, rencontra les principaux membres du gouvernement allemand et beaucoup de personnages éminents et influents du monde des affaires, tels que M. de Gwinner, directeur de la Deutsche Bank, et le docteur Walter Rathenau, qui avait succédé à son père comme directeur de la Compagnie générale d'Electricité i I de divers autres établissements. Le colonel eut l'occasion de dîner chez le Ministre des Colonies, le docteur Soif, et de* déjeuner avec M. de Gwinner.

Des négociations furent entamées au mois d'avril, à

propos du torpillage du William P. Frye, un navire américain qui transportait des denrées à destination de l'Irlande. Le gouvernement américain avait été chargé par les propriétaires du Frye de réclamer des dommages-intérêts pour la perte du navire. Aucune allusion n'était faite au sujet de la cargaison. 4La réponse allemande ne notifia pas moins que la cargaison du Frye, consistant en denrées, était destinée à un port militaire de l'ennemi, par conséquent à la force armée, et se présentait ainsi comme une cargaison de contrebande. J'entretins M. de Jagow de ce cas particulier et je lui dis qu'à mon avis une pareille interprétation était peut-être de nature à paraître constituer une sorte de justification, de la part du gouvernement allemand, du blocus exercé par l'Angleterre à l'égard de l'Allemagne. Il me répondit que cette note avait été rédigée par le directeur Kriege, qui était leur conseil en droit international et qu'il n'interviendrait pas dans le travail de Kriege. Il s'ensuivait naturellement que toutes les denrées chargées à l'intention de l'Allemagne se trouvaient dans le cas d'être débarquées dans quelque port fortifié et transformées par cette théorie en denrées destinées aux forces militaires de l'ennemi. Elles devenaient ainsi marchandises de contrebande !

Il a toujours été admis, en droit international, que les particuliers aussi bien que les associations avaient le droit de vendre des armes et des munitions de guerre à tout belligérant. Ce droit fut ratifié et confirmé de façon formelle à la Convention qui fut tenue à La Haye en 1907. Ce même directeur Kriege, qui représentait l'Allemagne en 1907 à la conférence de La Haye, s'exprima ainsi au cours de la discussion qui eut lieu sur ce sujet particulier :

« Les navires neutres qui se livrent à un pareil commerce violent les lois de la neutralité. Cependant, d'après une règle généralement admise, l'Etat sous le pavillon duquel voyage le navire n'est pas responsable -de cette Violation. Les états neutres ne sont pas tenus d'interdire

à leurs nationaux un commerce qui, au point de vue des belligérants, devrait être considéré comme illégal. »

(Conférence internationale de la Paix, La Haye, 15 juin — 18 octobre, 1901, Vol. III, p. 859).

Au cours des difficultés^ que nous eûmes avec lluerta. des armes et des munitions furent expédiées d'Allemagne sur des navires allemands à l'intention de ses troupes et débarquées auMexique. Pendant la guerre qui eut lieu entre l'Angleterre et laRépublique du Transvaal, les Allemands, qui sympathisaient ouvertement avec les Boers, ne fournirent pas moins à l'Angleterre des quantités considérables d'armes et de munitions destinées à être employées contre les Boers et cela bien qu'il fut manifeste que ceuxci se trouvaient dans l'impossibilité absolue d'obtenir des armes et des munitions par l'entremise des Allemands. Ainsi, la maison Eberhardt, de Dusseldorf, fournit aux Anglais 109 canons, au complet, avec les wagons, caissons, munitions, etc., le tout parfaitement désigné comme devant être employé contre les Boers. Il m'arriva de recevoir du Ministère des Affaires Étrangères d'Allemagne une note officielle à propos d'un paragraphe publié dans l'autobiographie de notre ancien ambassadeur Andrew D. White. Ce paragraphe avait trait à la guerre hispanoaméricaine et faisait allusion à la prétendue retenue dans un port allemand d'un navire chargé d'armes et de munitions destinées à être employées contre nos troupes il (lu ha. Il est indubitable qu'au moment où notre ancien amhassadcur M. White écrivait ces lignes, il n'avait pas les archives de l'ambassade, sous la main. Car les documents officiels montrent que l'attitude qu'il observa à l'époque de cette prétendue retenue était parfaitement correcte. Les archives indiquent, en effet, qu'il adressa au département de l'Etat une lettre, où il déclarait qu'il avait eu connaissance du départ projeté de ce navire, mais qu'il s'était abstenu de protester parce que l'attacha naval l'avait informé que les Ktals-l uis n'avaient pas le tliuit d'intervenir. Le département de l'Etat lui écrivit

pour le féliciter de n'avoir pas protesté et de s'être abstenu d'intervenir sous une forme quelconque.

Le gouvernement allemand semblait chercher à créer un courant de haine contre l'Amérique à propos de cette affaire afin d'amener le gouvernement américain à mettre sans plus tarder l'embargo sur l'exportation de ces fournitures, par crainte du gouvernement allemand ou par crainte des agents de la propagande germano-américaine aux Etats-Unis. M. Zimmermann me montra au cours de l'automne de 1914 une longue liste que lui avait adressée le comte Bernstorff établissant le nombre de selles, d'automobiles, de roues, de pneumatiques, d'explosifs, de denrées et autres articles expédiés d'Amérique à l'adresse des Alliés et il me donna à entendre que ce trafic avait atteint des proportions si considérables qu'il devait être arrêté. En février 1915, la déclaration suivante parut dans le texte du communiqué du jour : « Feu lourd d'artillerie dans certaines sections du front occidental dirigé en grande partie à l'aide de munitions américaines » et en avril dans le communiqué officiel, on lisait : « Des officiers d'artillerie français prisonniers disent qu'ils possèdent d'importants dépôts de munitions américaines ». J'obtins par l'entremise du département de l'Etat à Was^hington une déclaration de l'ambassadeur de France certifiant que jusqu'à ce moment-là (fin avril 1915) aucun obus employé par l'artillerie française n'avait été fourni par l'Amérique. Cependant, rien n'était de nature à satisfaire les Allemands. Ils semblaient résolus à exiger que toutes les fournitures susceptibles d'être d'une utilité quelconque aux Alliés, denrées ou munitions, fussent arrêtées. Les journaux étaient remplis d'attaques du caractère le plus amer contre l'Amérique et le Président Wilson et de caricatures ayant trait à la vente des munitions. Il semble que l'idée ne soit jamais venue aux Allemands que nous ne pouvions vraiment pas changer les règles établies simplement parce qu'après l'ouverture des hostilités une des parties en lutte avait constaté

que ces règles tournaient à son désavantage. Les Allemands ne se disaient pas non plus qu'il était interdit à l'Amérique de faire varier les lois internationales selon les caprices de la guerre et appliquer une certaine règle lorsque les Allemands perdaient le contrôle de la mer et une autre lorsque la fortune leur souriait.

A partir de cette époque, c'est-à-dire à partir du commencement de 191o jusqu'au jour de mon départ officiel, je ne crois pas avoir eu un entretien avec un Allemand sans que celui-ci fit allusion au ditTércnd. Peu de temps avant de quitter l'Allemagne, en janvier 1917, et après que j'eusse appris que la guerre sous-marine allait être reprise de façon implacable, je me trouvai à une soirée chez le Dr Soif, le Ministre des Colonies, lorsqu'un Allemand d'aspect corpulent, qui se trouvait être un des grands-ducs de Mecklembourg-Schwerin, se planta devant moi à une certaine distance et, m'adressant la parole en allemand, me dit : « Vous êtes l'ambassadeur américain? Eh bien! je tiens à vous dire, en ma qualité d'Allemand, que nous ressentons vivement la façon dont l'Amérique se conduit envers nous en fournissant des armes et des munitions aux ennemis de l'Allemagne, que nous n'oublierons jamais cette conduite et que nous prendrons notre revanche un jour ! » 11 s'exprimait sur un ton si élevé et se frappait la poitrine avec une telle violence que tous les assistants s'étaient tu pour l'écouter. Au reste, comme il portait sur sa poitrine les insignes des ordres de l'Aigle Noir, de l'Aigle Rouge, de l'Eléphant et du Séraphin, le bruit causé par toute cette ménagerie eût suffi à attirer l'attention. Je lui rappelai poliment L'existence de la Convention de La Haye et lui lis remarquer qu'il ne nous était pas permis de modifier les lois internationales selon les caprices de la guerre et que l'Allemagne avait fourni des armes à 1 Angleterre pour être employées contre les Boers. Il w<' contenta de répondre : « Nous n'attachons aucune importance aux traités. » Je répliquai : « C'est, en effet, ce que tout le monde dit. » La riposte s'imposait d'elle-même;

La presse allemande publiait continuellement des articles tendant à démontrer que la guerre aurait déjà pris fin si l'Amérique n'avait pas aidé les Alliés en les approvisionnant. Le 4 février 1915, quand le gouvernement allemand annonça que le blocus de l'Angleterre allait commencer le 18 du môme mois, et prévint les états neutres d'avoir à tenir tous leurs navires en dehors de la zone de guerre, le pouvoir eut avec lui l'opinion publique tout entière.

A partir de ce moment, nous fûmes en butte à des crises constantes, provoquées par les torpillages auxquels les sous-marins allemands se livraient sur les navires américains. Il y eut le cas du Gulflight, celui du Cushing et celui du Falaba, un navire anglais qui fut coulé sans avertissement et où, parmi les victimes, se trouvaient des passagers américains. Le 6 mai 1915, le directeur Kriege, du Ministère des Affaires Étrangères, pria M. Jackson de vouloir bien venir le voir et lui demanda s'il était disposé à faire signaler les trois points suivants à l'attention du public américain :

1. Gomme riposte aux efforts tentés par l'Angleterre pour interrompre les rapports commerciaux que les Etats- Unis entretiennent avec l'Allemagne, celle-ci s'emploiera, par tous les moyens dont elle dispose, à ruiner le commerce et la marine marchande britanniques. Jamais, à aucun moment, l'idée n'est venue à l'Allemagne de ruiner le commerce des neutres ou d'y intervenir d'une façon quelconque, sauf lorsqu'un cas de contrebande se présentait. Etant donné que le gouvernement britannique armait des navires marchands en les amenant à dissimuler leur caractère réel, il n'était guère possible d'accorder une immunité absolue aux navires neutres, dont le torpillage éventuel devenait ainsi inévitable. Les commandants des sous-marins avaient reçu, dès le début, des ordres sévères et ces ordres, sans cesse renouvelés et de plus en plus sévères, leur enjoignaient d'éviter toute attaque contre les navires neutres autant que le

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souci ih; leur propre sécurité leur permettait de le faire.

2. Quand un navire neutre aura été coulé par un sousmarin, le gouvernement allemand exprimera ses regrets de façon formelle et offrira do payer une indemnité sans avoir recours au tribunal des prises.

3. Tous les rapports relatifs au torpillage d'un navire neutre par un sous-marin allemand deviennent, aussitôt leur réception, l'objet d'une enquête de la part du Ministère des Affaires Etrangères allemand aussi bien que de l'amirauté et les résultats en sont communiqués au gouvernement intéressé, qui est, en retour, prié de communiquer au gouvernement allemand le résultat de l'enquête à laquelle il s'est livré personnellement. Quand, dans les doux rapports, on se trouvera en présence d'une divergence matérielle sur la cause présumée de la destruction du navire (torpille on mine) le cas devra être soumis à une commission constituée par des représentants des deux nations intéressées, auxquels sera adjoint un arbitre appartenant à une nation neutre et dont la décision devra être jugée comme définitive. Cette procédure a déjà été adoptée dans deux cas qui se sont présentés : l'un avait trait à un navire hollandais et l'autre à un navire allemand. Le gouvernement allemand se réserve le droit de refuser cet arbitrage international dans certains cas exceptionnels où l'amirauté allemande sera amenée à intervenir pour des raisons d'ordre militaire.

Le directeur Kriege dit à M. Jackson que l'ambassade recevrait bientôt une communication écrite contenant les principes essentiels des trois points susénoncés. M. Jackson transcrivit cette conversation sous la forme qui vient d'être reproduite et montra une copie du texte àinpi rédigé au directeur Kriege. Peu après, dans la même journée, Geheimrat Simon vint voir M. Jackson à l'ambassade et lui apprit que le directeur Kriege désirait que le deuxième paragraphe débutai ainsi : « Quand par >uile d'une erreur malheureuse, un navire neutre, etc. » <t que le directeur Kriege désirait aussi que la lin du troi-

sième paragraphe à partir de : « Quand, dans les deux rapports, » fût ainsi modifiée :

« Quand, dans les deux rapports, on se trouvera en présence d'une divergence matérielle sur la cause probable de la destruction du navire (torpille ou mine), le gouvernement allemand a déjà déclaré à diverses occasions qu'il était tout prêt à soumettre le cas à la décision d'une commission internationale, d'accord en cela avec la convention de La Haye relative au règlement amical des contestations internationales. »

Geheimrat Simon ajouta que ces modifications étaient suggérées par le docteur Kriege pour le cas où l'on déciderait de communiquer ces déclarations à la presse américaine. M. Jackson dit à Geheimrat Simon qu'il me rendrait compte de cet entretien, mais que c'était moi qui déciderais si ces propos étaient susceptibles de faire l'objet d'une communication au gouvernement américain ou à la presse.

Il va sans dire que la nouvelle du torpillage de la Lusitania, survenu le 7 mai, créa une situation des plus critiques, ce torpillage ayant entraîné la mort de nombreux Américains, et, bien entendu, aucune suite ne fut donnée aux propositions du directeur Kriege. Il est inutile que je m'étende ici sur les notes qui furent échangées entre les deux gouvernements à la suite de cet événement, puisque le public a été mis au courant du différend.

Peu de temps après que j'eusse remis la première note relative au torpillage de la Lusitania, le H mai 1915, Zimmermann déjeuna avec nous. Parmi les convives se trouvait une Américaine, femme charmante, mariée à un Allemand. Après le lunch, bien que je fusse en train de causer avec quelqu'un, je surpris par hasard quelques bribes de la conversation qu'elle avait engagée avec Zimmermann. Après le départ de ce dernier, je demandai à l'Américaine ce que Zimmermann avait bien voulu lui dire en lui parlant ainsi de l'Amérique et de l'Allemagne, de Bryan et de la Liisitania. Elle m'apprit qu'elle avait

exprimé à Zimraermann le regret qu'elle éprouvait de voir que nous allions être probablement obligés de qui lier Berlin, puisque les rapports diplomatiques entre les deux pays semblaient sur le point d'être rompus. A cela, Zimmermann avait répondu qu'il n'y avait pas lieu de s'inquiéter àce propos, car le gouvernement allemand venait d'être averti par le gouvernement autrichien que l'ambassadeur d'Autriche à Washington, le docteur Dumba, avait fait savoir par câble que la note adressée par les Etats-Unis à l'Allemagne au sujet de la Lnsitania n'avait d'autre but que de calmer l'opinion en Amérique et que le gouvernement américain n'exprimait pas dans cette note sa véritable pensée. Là-dessus, j'allai voir Zimmermann au .Ministère des Affaires Etrangères. Il me montra le câblogramme du docteur Dumba. L'esprit de cette dépèche concordait avec le récit que m'avait fait mon interlocutrice.

Il va sans dire que je télégraphiai au département do l'Etat ce que'je venais d'apprendre et j'écrivis an Président Wilson sur le même sujet. La suite de l'incident a été porté à la connaissance du public. J'ignorais, naturellement, ce qui avait pu se passer entre M. Bryan et le docteur Dumba, mais je suis certain que celui-ci a dû se méprendre sur le sens des déclarations amicales que M. Bryan a pu lui faire. Je dois considérer comme une bonne fortune d'avoir déoouvert l'existence du càblogrammo Dumba dans des conditions si imprévues et qui rappellent assez les moyens employés au théâtre. Si les Allemands avaient pu croire que la note de la Lmitania n'exprimait pas la véritable pensée du gouvernement américain, la guerre aurait certainement éclaté à ce moment-là entre l'Allemagne et l'Amérique et cela démontre comment les événements les plus importants peuvent être modifiés par des déjeuners plantureux et une jolie femme.

On s'était vivement indigné en Allemagne en apprenant que, lorsque la Lnsitania avait quitté \«>w-York

au mois de février 1915 pour se rendre en Europe, le navire avait hissé le pavillon américain au moment d'entrer dans les eaux britanniques. Peu de temps après qu'on eût appris cet incident, je me trouvai au Jardin d'Hiver, une des grandes salles de concert de Berlin, en compagnie de M. Grant Smith, le premier secrétaire de l'ambassade américaine à Vienne et de plusieurs attachés démon ambassade. Nous nous entretenions naturellement en anglais, fait qui excita la colère d'un Allemand, en état d'ivresse, qui se trouvait assis dans une loge à côté de la nôtre L'Allemand fît remarquer à haute voix que quelqu'un parlait anglais à côté de lui et en apprenant d'un des spectateurs que ce quelqu'un était l'ambassadeur des Etats-Unis, l'homme déclara, d'une voix retentissante, que les Américains étaient pires que les Anglais et que la.Lusitania avait arboré le pavillon américain dans les eaux britanniques pour se protéger contre toute attaque. Il est juste de dire que la salle se livra aussitôt à des protestations et força l'homme à se taire. A l'issue de la représentation, comme je m'en allais, je vis s'approcher quelques Allemands, lesquels, m'ayant adressé la parole m exprimèrent les sentiments de regret qu'ils éprouvaient devant le scandale qui s'était produit. Je reçus le lendemain la visite du directeur du Jardin d'Hiver qui venait m'exprimer, lui aussi, ses regrets. Environ un an après, je rencontrai aux courses l'homme qui s'était livré à cette manifestation et je lui demandai le motif de sa conduite. 11 se confondit aussitôt en excuses, avoua qu'il avait bu et me dit qu'il espérait que j'allais oublier l'incident. C'est l'unique manifestation hostile dont j'aie été l'objet au cours de mon ambassade en Allemagne.

De nombreuses propositions furent mises en avant par le Ministère des Affaires Etrangères allemand — aussi bien avant qu'après le torpillage de laLiisitania, — au sujet de la situation qui était faite aux bâtiments américains dans la zone de guerre. Zimmermann, qui avait un certain nombre de ces propositions rédigées en allemand, me les montra

un soir et je les traduisis en anglais à son intention pour qu'il pûl voir comment elles se présentaient dans Cette langue. Ces propositions avaient trait aux bâtiments contrôlés qui partaient d'Amérique. Ces bâtiments devaient être peints et marqués d'une façon déterminée. On devait -avoir de façon certaine et pouvoir affirmer de quels ports venaient ces bâtiments et la date à laquelle le départ avait eu lieu. Enfin, l'Amérique devait certifier que ces navires n'avaient aucune marchandise de contrebande à leur bord. Toutes ces propositions furent rejetées par le Président avec une certaine sévérité. La réponse allemande du 16 février à notre note du 10 avait annoncé que l'Allemagne déclinait d'avance toute responsabilité a l'égard des dangers que les navires neutres pouvaient courir et avait également déclaré que des mines sous-marines seraient semées autour des côtes de la Grande-Bretagne et de l'Irlande. Cette note contenait également une des solutions proposées par Zimmcrmann, celle relative au convoiement des navires marchands américains par des bâtiments de guerre. La note allemande du 16 parlait également des munitions que les Etats-Unis dirigeaient en quantités considérables sur l'Europe au profit des Alliés et suggérait aux Etats- Unis d'amener ceux-ci à adopter la Déclaration de Londres et à admettre que l'Allemagne possédait le droit d'importer non seulement des denrées, mais, des matières premières.

Le Président adressa, le 20 février, une note conciliatrice à la Grande-Bretagne et à l'Allemagne. Cette note suggérait que les sous-marins ne fussent plus employés désormais contre les bâtiments marchands, quelle que fût la nationalité de ces derniers et que l'Allemagne fût autorisée à recevoir des denrées pour sa population civile, par 1 intermédiaire d'agences nommées par les Etats-Unis en Allemagne, lesquelles auraient pour mission de contrôler la réception de ces denrées aussi bien que leur distribution. Dans l'intervalle, deux navires américains, le Carib et H'Jrrhj/t, chargés de coton pour l'Allemagne avaient

été coulés, sur la côte allemande, par des mines. En Amérique, le Congrès avait rejeté un projet de loi tendant à accorder au Président pleins pouvoirs pour mettre l'embargo sur les exportations des munitions de guerre. Au mois d'avril, le comte Bernstorff adressa une note, où il prétendait que l'attitude des Etats-Unis n'était pas tout à fait celle à laquelle on devait s'attendre de la part d'une puissance neutre, note où il parlait du grand nombre d'usines nouvelles qu'on construisait aux Etats-Unis pour la fabrication des matériaux de guerre, et où il disait : « En réalité, les Etats-Unis n'approvisionnent que les ennemis de l'Allemagne, constatation qui n'est nullement modiliée par les bonnes dispositions que les Etats-Unis manifestent en théorie à l'égard de l'Allemagne à ce même point de vue. » Le secrétaire d'Etat Bryan répondit par une note où il déclarait que les principes absolus du droit international nous interdisaient d'apporter aucune modification dans nos lois de neutralité qui fût susceptible d'affecter d'une façon quelconque, pendant la durée des hostilités, les rapports que les Etats-Unis devaient entretenir sur un pied égal avec les nations en guerre, et que l'embargo sur le commerce des armes constituait une modification de cette nature et serait, par conséquent, une violation formelle de la neutralité des Etats-Unis.

Mais le torpillage de la Lusitania vint mettre lin à toutes ces négociations, à tous ces reproches, à toutes ces récriminations, ce torpillage ayant entraîné la mort de nombreux passagers américains parmi lesquels se trouvaient des femmes. Je fus moi-même sous l'impression que nous allions rompre les relations diplomatiques avec l'Allemagne et je me préparais à quitter le territoire. Le H mai, je remis à von Jagow la note relative au cas de la Lusitania. Après avoir appelé l'attention du gouvernement allemand sur les attaques dont les navires américains avaient été l'objet, attaques qui venaient de se renouveler avec le torpillage de la Lusitania, la note formulait cette déclaration : « Le gouvernement impérial

allemand ne peut pas s'attendre à ce que le gouvernement des Etats-Unis négfige toute parole ou toute mesure jugée nécessaire à l'exercice du devoir sacré qui lui incombe de maintenir les prérogatives des Etats-Unis et des citoyens américains et de sauvegarder leur droit à une vie libre. » J'eus, au cours de cette période, de fréquents entretiens avec M. de Jagow et M. Zimmermann. Ce fut au cours d'une de ces conversations sur la guerre sous-marine que Zimmermann eut l'occasion de me tenir ce propos : « Les Etats-Unis n'osent pas agir contre l'Allemagne, parce que nous possédons cinq cent mille réservistes allemands en Amérique, qui prendront les armes contre votre gouvernement si celui-ci ose dicter une mesure quelconque contre l'Allemagne ». Il entra dans une violente colère en prononçant ces mots et frappa la table du poing à coups répétés. Je lui répondis que nous possédions cinq cent un mille réverbères en Amérique et que c'était à ces réverbères que les réservistes allemands se trouveraient accrochés, s'ils s'employaient à provoquer un soulèvement quelconque. Je lui fis remarquer qu'aucun Germano-Américain n'avait encore traversé les pays Scandinaves, à la faveur d'un passeport américain — d'obtention cependant facile — pour venir s'enrôler dans l'armée allemande. J'ajoutai que, s'il pouvait me montrer une seule de ces recrues dans l'armée allemande, je serais disposé à me montrer moins sceptique à l'égard d'un soulèvement de la part des Allemands d'Amérique. Au fait, l'armée allemande, pendant toute la durée des hostilités, n'eut, à ma connaissance, qu'une seule recrue de nationalité américaine : un étudiant qui, se trouvant en Allemagne à la déclaration de guerre, s'enrôla dans un régiment. Le père, un homme d'affaires de New- York, me demanda par dépèche de vouloir bien obtenir son licenciement de l'armée allemande. J'obtins ce licenciement. Lejeune homme m'écrivit aussitôt pour m'informer qu'il était majeur et me dire qu'il ne voyait pas pourquoi son père se mettait ainsi à le contrarier dans ses aspira-

tions militaires. Je retirai aussitôt la demande que j'avais adressée à l'autorité, mais il avait déjà été licencié. Cependant, le jour où son régiment se mit en route pour le Iront occidental, il réussit à partir avec les hommes, en se cachant dans un fourgon. Il prit part à l'attaque d'Ypres, où il fut atteint d'une balle. Transporté dans une ambulance allemande, il guérissait bientôt de sa blessure, recevait la croix de fer et, rendu à la vie civile, s'embarqua pour l'Amérique. J'ignore ce qu'il est devenu.

Je n'ai pas l'intention de m'étendre sur cet échange de notes et sur la controverse qui eut lieu à propos des attaques sous-marines. Ces détails relèvent plutôt de l'histoire générale de la guerre. Je n'ai à parler ici que des incidents auxquels je fus mêlé. Au reste, comme Ta dit Victor Hugo, on n'écrit pas l'histoire à l'aide d'un microscope. On n'a pas oublié les termes de la réponse que fît l'Allemagne à la note du gouvernement américain sur le cas de la Lusitania. Cette réponse, remise le 29 mai, déclarait que la Lusitania était armée, transportait des munitions et avait également servi à transporter i des troupes canadiennes. Cependant, dans l'intervalle, le 26 mai', le navire américain Ncbraskan avait été torpille isur les côtes d'Irlande. Deux jours après, le 28, l'Allemagne déclarait que le vapeur américain Gulflight avait jeté torpillé par erreur et présentait des excuses pour l'acte accompli. M. de Jagow me remit à peu près en même temps une note demandant que les bâtiments américains portassent des signes plus visibles de leur nationalité et que ces signes fussent éclairés la nuit. La deuxième note îméricaine concernant la Lusitania fut publiée le il juin 1915. La remise de cette note coïncida avec la démission le M. Bryan comme secrétaire d'Etat. Dans cette note, e Président Wilson (car tout le monde sait aujourd'hui m'il est l'auteur de ces notes) élucida la question relative lu torpillage des navires ennemis ayant des passagers à eur bord. La note disait à propos de la Lusitania : « Seuls, sa résistance ouverte ou son refus de laisser

JifîUOIRES 13

procéder à une visite pouvaient justifier le commandant du sous-marin de n'avoir pas reculé devant le péril où il mettait les passagers. »

Le 8 juillet, le gouvernement allemand remettait sa réponse à cette note. Cette réponse disait de nouveau : « Nous avons été contraints d'adopter la guerre sousmarine pour répondre aux intentions déclarées de nos ennemis et à la méthode de guerre adoptée par eux en contravention avec la loi internationale. » En faisant de nouveau allusion au prétendu transport de munitions par la Lusitania, la réponse disait que « si la Lusitania avait été épargnée, des milliers de caisses de munitions seraient parvenues aux ennemis de l'Allemagne » et que « dos milliers de mères allemandes et d'enfants allemands seraient ainsi devenus des veuves et des orphelins ». La note contenait quelques-unes des propositions favorites de Zimmermann. Ces propositions tendaient à autoriser les commandants de sous-marins allemands à faciliter le passage de certains bâtiments américains marqués d'une façon spéciale et dont ils auraient connu le départ à l'avance, à la condition que le gouvernement américain donnât l'assurance formelle que ces navires ne transportaient aucune contrebande de guerre. On suggérait également qu'un certain nombre de navires neutres fussent ajoutés à la liste de ceux qui circulaient sous le pavillon américain, afin de faciliter les traversées des Américains appelés à voyager à l'étranger. Enfin la note, dans son, passage le plus important, formulait cette réflexion : « En particulier, le gouvernement impérial ne peut pas admettre qu'un navire ennemi soit protégé par le seul] fait qu'il a des passagers américains à son bord. »

Le 21 juillet, le gouvernement américain repoussait! les propositions de l'Allemagne, en déclarant que « les! vies des non-combattants ne pouvaient être mises enS péril, dans aucun cas, à moins que le navire n'opposai une résistance ou ne cherchât à se dérober après avoii été appelé à se soumettre à une visite ». Le gouverne-

ment américain rejetait l'argument dont l'Allemagne s'était servi pour prétendre*que l'attitude de la Grande- Bretagne lui donnait le droit d'user de représailles, même si ces représailles faisaient des victimes parmi les Américains. La note américaine disait à ce propos ; « Car un acte de représailles de guerre se place de lui-môme au-dessus de la loi, et défendre un acte en disant qu'il est accompli par représailles, c'est admettre qu'il est illégal. » La note ajoutait : « Si un belligérant se considère impuissant à user de représailles à l'égard cf un ennemi sans porter atteinte à la vie des neutres en même temps qu'à leurs biens, il se doit à lui-même de renoncer à de pareilles pratiques, ne fût-ce que par un sentiment d'humanité, par esprit d'équité et pour le respect dû aux puissances neutres. » Cette note disait également : « Les Etats-Unis ne peuvent pas croire que le gouvernement impérial se refusera plus longtemps à désavouer l'acte brutal et gratuit que son commandant naval a accompli en coulant la Lusitania ou à offrir une réparation à l'égard des victimes de nationalité américaine autant qu'une réparation peut être offerte pour un acte illégal qui a fauché inutilement tant de vies humaines. » L'idée essentielle de la note se trouvait clans cette phrase : « L'amitié elle-même l'amène (le gouvernement des Etats-Unis) à dire au gouvernement impérial que toute contravention nouvelle accomplie à l'égard de ces droits par les commandants des navires allemands sera considérée par le gouvernement des Etats-Unis, quand ils affecteront des citoyens américains, comme constituant un acte volontairement hostile. » La question — relativement au cas particulier de la Lusitania — en est restée là.

Dans l'intervalle, l'attaque contre le navire américain , Nebraskan avait été désavouée : la note allemande déclarant que « le torpillage n'était pas dirigé contre le pavillon américain et devait être accepté comme un accident malheureux ». La situation diplomatique, relativement à

l'usage des sous-marins et aux attaques sans avertissement préalable et sans égard pour la vie des passagers, continuait à demeurer incertaine, lorsque, le 19 août 191o, le navire britannique Arabie fut torpillé sans avertissement, non loin de l'endroit où la Lusitania avait été coulée. Parmi les victimes se trouvaient deux Américains. Après s'être livré aux finasseries habituelles, le gouvernement allemand finit par arguer, dans sa note du 7 septembre, que le commandant du sous-marin allemand s'était préparé à couler le Dunsley, persuadé que V Arabie qui s'approchait cherchait à l'attaquer et qu'il lança sa torpille en conséquence. Le gouvernement impérial refusa d'admettre sa responsabilité, mais offrit de soumettre le cas à un arbitrage.

Le cas de Y Ajicona se présenta presque aussitôt. L\4//cona avait été coulé par un sous-marin battant le pavillon autrichien. Ce cas était naturellement en dehors de nus attributions, mais ne représentait pas moins un anneau dans la chaîne. Puis vint le torpillage du Persia dans la Méditerranée. Parmi les victimes se trouvait notre consul à Aden. Dans la note que le comte de Bernstoril' a va il adressée au Secrétaire d'Etat Lansing, à la date du 1er septembre 1915, l'ambassadeur d'Allemagne aux Etats-Unis déclarait que les paquebots ne seraient pas coulés par les sous-marins allemands sans avertissement et avant que les passagers eussent été mis en sûreté, à la condition que les paquebots ne chercheraient pas à se dérober ou à offrir une résistance, et déclarait, en outre, que cette règle était déjà en* vigueur au moment où s'était produit le torpillage de Y Arabie. Le cas de Y Arabie donna lieu ; de longues négociations.

On put croire, à un certain moment, que les relations diplomatiques allaient être rompues, mais le gouvernement impérial finit par reconnaître que le commandant du sous-marin avait eu tort de prétendre que Y Arabie cherchait à l'attaquer, offrit de payer une indemnité et désavoua l'acte du commandant. Un lit savoir que des il

ordres nouveaux avaient été donnés aux commandants de sous-marins, ordres dont le caractère précis permettait de dire qu'un renouvellement d'incident pareil à celui de l' Arabie ne serait plus possible. Le gouvernement autrichien liquida de la même façon, à la fin de décembre 1915, les réclamations de VAncona. En Autriche, l'ambassadeur Penfield fut Pobjet des plus vifs éloges pour l'habileté qu'il avait déployée dans le règlement de ce différend.

Les négociations relatives au cas, non encore solutionné, de la Lusitania, furent conduites à Washington par le comte Bernstorff et par le Secrétaire d'Etat Lansing. L'Allemagne finit par offrir de payer une indemnité pour les victimes américaines de la Lusitania. Le gou>vernement allemand « regrettait profondément la catastrophe », tout en refusant de désavouer l'acte dont le commandant du sous-marin s'était rendu coupable en coulant le paquebot, ou d'admettre qu'un pareil acte était en contradiction avec la loi. A peu près à cette même époque, notre département de l'Etat adressa une note, proposant que les sous-marins fussent tenus de se conformer aux règles de la guerre en vigueur pour les « cuirassés » : c'est-à-dire qu'ils ne seraient autorisés à couler que les navires qui se défendraient ou chercheraient à se dérober ; que les passagers et l'équipage seraient mis en sûreté au préalable mais que, d'autre part, il serait interdit aux navires marchands appartenant aux puissances belligérantes de s'armer. Cette proposition n'aboutit pas. Zimmermann (il ne s'agit pas ici du Ministre des Affaires Etrangères) écrivit un article dans le LokalAnzeiger, dont il est le directeur, article dans lequel il disait que les Etats-Unis avaient certains points en leur faveur dans la question de l'exportation des munitions. J'ai entendu dire que von Kessel, le commandant de la Marche de Brandebourg, avait déclaré que Zimmermann méritait d'être fusillé comme un traître. Mis au courant de ce propos, Zimmermann avait amené von Kessel à faire

I 98 NEGOCIATIONS D1PLOMATJQI

des excuses ; mais il fut mobilisé quelque temps après.

Le colonel House arriva en Allemagne à la fin de janvier 1910. Il ne resta que trois jours. La situation lui donnait les plus grands soucis, cette situation s'étant aggïaVée à ses yeux, à la suite d'une entrevue qu'il avait eue avec Zimmermann et où celui-ci lui avait de'claré que l'Allemagne était prête à entrer en guerre avec les Etats-Unis.

Au mois de février 1916. les Junkers de la Chambre basse prussienne inaugurèrent une politique d'opposition à l'égard du Chancelier et se mirent à discuter la guerre sous-marine, question qui ne les regardait pas. Le Chancelier se montra très dur dans sa riposte et finit par avoir gain de cause. On raconta, à cette époque, que l'Empereur s'était rendu à "Whillemshafen pour recommander aux commandants des sous-marins d'agir désormais avec prudence.

Vers le 1er mars, le bruit courut qu'un grand Conseil de guerre avait été tenu à Charleville et qu'en dépit de l'appui que l'amiral de Tirpitz avait rencontré auprès du chef d'état-major Falkenhayn, le Chancelier, fort de l'approbation de l'Empereur, avait réussi une fois de plus à faire écarter le projet relatif au renouvellement d'une guerre sous-marine sans restrictions. On annonça en ce même mois de mars la nouvelle de la « maladie » de l'amiral de Tirpitz, nouvelle qui fut suivie peu après par l'annonce delà démission de l'amiral. On s'attendait à voir une manifestation se produire le 19 mars, jour anniversaire de sa naissance. J'aperçus, ce jour-là, de nombreux agents postés autour de sa maison. Mais il ne se produisit aucun fait anormal. J'avais formé le projet de me rendre en Amérique. Le Chancelier et M. de Jagow me demandèrent de retarder mon voyage. Dans l'intervalle qui s'écoula entre le torpillage de la Lusitania et celui du Sussex, l'Allemagne se trouva divisée en deux camps. Le parti du Chancelier cherchait à maintenir la paix avec l'Amérique, désireux d'éviter à l'Allemagne la honte de

se voir jugée hors la loi par les nations civilisées. L'amiral de Tirpitz et son parti d'officiers navals et militaires préconisaient une guerre sous-marine sans merci. Les conservateurs, furieux contre Bethmann-Hollweg, en raison de ses idées conciliatrices à l'égard de l'extension du suffrage électoral, se joignirent à ce parti d'opposition.

L'accueil réservé à natre dernière note relative au cas de la Lusitania (juillet 1915) fut hostile. On m'accusa d'agir contre l'Allemagne, bien qu'on sût que je n'avais pu prendre part à l'élaboration de cette note. Au mois d'août 1915, les représentants des grands industriels d'Allemagne au Reichstag se joignirent aux attaques dirigées contre le Chancelier. Ces députés désiraient conserver le nord de la France et la Belgique, en raison des richesses minières qui s'y trouvent, et obtenir dans la suite le monopole du commerce du fer et de l'acier sur le continent. Des agents de propagande, payés indubitablement par l'usine Krupp, influençaient l'opinion de la façon la plus active. Ces annexionnistes étaient contrecarrés par des hommes plus raisonnables, qui signèrent une pétition contre l'annexion de la Belgique. Parmi les signataires de cette pétition se trouvaient le prince Hatzfeld (duc de Trachenberg), président de la Croix-Rouge ; Dernburg, le prince Henckel de Donnersmarck, le professeur Delbrùck, von Harnack et beaucoup d'.autres. Le règlement du cas de Y Arabie eut le don d'exciter la rage des conservateurs. La Tageszeitung fut suspendue pendant plusieurs jours à la suite de la publication d'un article assez aigre sur cette question de V Arabie, suspension qui révélait, de façon imprévue, les vues personnelles du Chancelier. Reventlow, qui collaborait à ce journal, est un des publicistes les plus habiles de l'Allemagne. Ancien officier de marine, il se montre des plus acerbes dans sa haine contre les Etats-Unis. On racontait qu'il avait habité autrefois l'Amérique et qu'il avait perdu sa modeste fortune dans le commerce des oranges en Floride. Mais je n'ai jamais rien su de précis à ce sujet.

Nous eûmes au mois de novembre 1915, après le règlement de l'affaire de V Arabie, une période de tranquillité relative. Mrae Gérard fut décorée de la première et de la troisième classes de l'Ordre de la Croix-Rouge. MM. Jackson et Rives, attachés à l'ambassade, furent décorés des deuxième et troisième classes du même ordre. La troisième classe est toujours accordée par cette raison que pour qu'une personne soit décorée de la première ou de la deuxième classe, il faut qu'elle soit déjà titulaire de la troisième classe, c'est-à-dire de celle par laquelle on doit commencer.

On parlait, à cette époque, de la formation d'un nouveau parti, constitué en réalité par les libéraux et les socialistes, car ces derniers étaient trop mal vus pour pouvoir inaugurer sous leur propre nom une campagne effective contre le parti militaire. Le projet n'eut pas de suite.

Le Chancelier se plaignait toujours, et de façon très vive, de ne pouvoir se servir d'un chiffre pour communiquer avec le comte Bernstorff par la télégraphie sans fil. 11 me «lit un jour : « Comment puis-je arriver à arranger le cas de YAncona et celui de la Lusitania de façon amicale, ainsi que je le désire, si je n'ai pas les moyens de communiquer avec mon ambassadeur? Pourquoi le gouvernement des Etats-Unis ne me permet-il pas de communiquer à l'aide d'un chiffre ? » Je répondis : « Le Ministère des Affaires Etrangères a voulu m'amener à fournir un sauf-conduit au fameux Von Rintelen sous prétexte que celui-ci allait s'occuper en Amérique d'œuvres charitables en faveur de la Belgique. Peut-être le gouvernement de Washington pense-t-il que vous cherchez à vous mettre en communication avec des gens de cette sorte ? » Le Chancelier changea aussitôt de sujet et me dit qu'il subsisterait en Allemagne après la guerre un sentiment d'animosité contre l'Amérique. Je lui répondis que cette idée était partagée par beaucoup d'Allemands et que, d'autre part, j'avais reçu à titre privé des lettres d'un grand nombre d'Américains, lesquels me disaient, dans ces

NÉGOCIATIONS DIPLOMATIQUES 20 î

lettres, que, si l'Allemagne avait l'intention de déclarer la guerre à l'Amérique après la cessation des hostilités, le mieux était d'entrer en lutte tout de suite. Il me dit, sur un ton aimable, qu'une guerre avec l'Amérique serait ridicule. Il me demanda pourquoi l'opinion en Amérique se montrait hostile à l'Allemagne. Je répondis que certains incidents avaient produit une impression déplorable sur l'esprit des Américains : le cas de miss Gavell, par exemple. J'ajoutai que des renseignements personnels me permettaient de dire que le Kaiser lui-même n'approuvait pas le torpillage de la Lusitania. Le Chancelier demanda : « Et le Baraloiigï » Je répondis que je ne connaissais pas les détails relatifs à cette affaire, laquelle semblait être confuse et donner lieu à des interprétations diverses, c'est-à-dire au doute ; mais que, néanmoins, il n'y avait aucun doute à entretenir au sujet du cas de miss Gavell : elle était une femme et elle avait été fusillée.

Je lui parlai ensuite, en détail, du traitement auquel les prisonniers britanniques étaient soumis et je lui donnai à comprendre que cet état de choses ne pouvait durer. Cette conversation ne fut pas la seule que j'eus avec le Chancelier sur ce sujet. Je suis certain qu'il réprouvait les méthodes adoptées à l'égard des prisonniers de guerre, mais il se plaignait toujours d'être impuissant là où le pouvoir militaire exerçait ses droits et me renvoyait toujours aux Mémoires de Bismarck.

Au cours de la controverse qui se poursuivit pendant cet hiver sur la question des sous-marins, la Gazette de Francfort, journal -ultra-conservateur, publia une interview qu'un de ses collaborateurs avait eue avec l'amiral de Tirpitz, interview qui passait pour avoir été prise à « une haute autorité navale ». Dans cet entretien, la « haute autorité navale » préconisait une guerre sousmarine impitoyable contre la Grande-Bretagne et affirmait qu'une pareille campagne amènerait la défaite de cette puissance, appelée à mettre bas les armes dans le plus bref délai. A l'issue de cette défaite, qui allait en-

tOU NÉGOCIATIONS DIPLOMATIQUES

traîner la reddition de la flotte britannique tout entière, la flotte allemande augmentée de la flotte britannique se dirigerait sur l'Amérique et exigerait de ce pays une indemnité qui permettrait à l'Allemagne de liquider toutes les dépenses occasionnées par la guerre. Au lendemain de sa chute, l'amiral de Tirpitz, dans une lettre qu'il écrivit à un groupe d'admirateurs qui lui avaient envoyé une couronne et des vers, déclara que la côte flamande était indispensable à l'Allemagne pour combattre l'Angleterre et l'Amérique. L'amiral de Tirpitz fut remplacé par l'amiral de Holtzendorfî. Le frère de ce dernier est le bras droit de Ballin, directeur de la compagnie de navigation Hambourg-Amérique. L'amiral de HoltzendorfT vivait dans un milieu moins prévenu que celui où évoluait Tirpitz. Il paraissait exercer une influence modératrice autour de lui. Je vins à considérer sa nomination comme un événement favorable destiné à acheminer l'Allemagne vers des rapports pacifiques avec l'Amérique.

J'ai dit, dans un précédent chapitre, comment l'Empereur avait refusé de me recevoir en donnant pour raison que j'étais l'ambassadeur d'un pays qui fournissait des munitions aux alliés. Depuis que j'avais été informé de cette résolution, c'est-à-dire depuis le mois de mars 1915, je continuais à insister, de temps en temps, sur les droits que me confiait ma qualité d'ambassadeur, et finalement, au commencement d'octobre 1915, j'adressai la lettre suivante au Chancelier :

« Votre Excellence,

« Je vous ai prié dernièrement de vouloir bien convenir d'une audience avec Sa Majesté. Veuillez ne plus vous en ocper. Sincèrement à vous.

« James W. Gérard. »

Cette lettre parut avoir exercé son effet. Je fus informé que je serais reçu par l'Empereur le 22 octobre, au Nouveau Palais, à Potsdam. Le Kaiser se disposait à venir passer quelques heures à Berlin pour recevoir le ministre

du Pérou et un ou deux autres diplomates. Nous primes, le matin, le train pour Potsdam, en compagnie de M. de Jagow, avec l'intention de rentrer par le train qui quitte Potsdam un peu après une heure. Je crois que les fonctionnaires du Palais s'attendaient à ne me voir rester que quelques minutes seulement avec l'Empereur, car en entrant dans la pièce où se trouvait le Kaiser, vaste salle s'ouvrant sur la fameuse galerie d'obus, j'aperçus le ministre du Pérou et les autres diplomates qui attendaient dans cette galerie leur tour d'audience.

L'Empereur était seul dans la salle et aucun tiers ne fut admis à l'entretien que nous eûmes ensemble. Le Kaiser portait un uniforme gris de hussard, du modèle de la nouvelle tenue de campagne, uniforme de parade aux galons et aux brandebourgs d'or. On remarquait dans un des angles de la salle une grande table couverte de cartes militaires, de compas, d'échelles de proportion et de règles. Cet étalage donnait à penser que l'Empereur venait d'étudier un plan de campagne, aidé d'un de ses officiers ou peut-être du chef de l'état-major. Je restai debout, car le Kaiser ne s'était pas assis. L'Empereur se tenait tout près de moi selon sa coutume, qui est celle de M. Roosevelt, et se mit à parler sur un ton très sérieux.

Je pus heureusement dissiper deux appréhensions qu'il entretenait à l'égard de l'Amérique. L'Empereur me dit qu'il avait lu dans un journal allemand qu'un certain nombre de sous-marins, construits en Amérique pour la Grande-Bretagne, avaient traversé l'Atlantique à destination de l'Angleterre, escortés par des bâtiments de la marine américaine. Je pus, bien entendu, opposer sur l'heure un démenti formel à cette ridicule histoire et appuyer plus tard mes affirmations de preuves irrécusables. L'Empereur se plaignit du fait qu'un emprunt avait été lancé en Amérique en faveur de la Grande-Bretagne et de la France. Je répondis que le premier emprunt lancé en Amérique en faveur d'un belligérant s'était trouvé être au profit de l'Allemagne. L'Empereur se fit renseigner sur l'heure

à ce Sujet. Les fonctionnaires appelés confirmèrent mon dirv.

Le Kaiser me déclara qu'il n'aurait pas autorisé le torpilde la Lusitania s'il avait été consulté et ajouta que vouer à la mort tant de femmes et d'enfants n'était pas le fait d'un gentilhomme. Il se montra, cependant, plein d'aigreur envers les Etats-Unis et s'écria à plusieurs reprises : « L'Amérique devra se montrer circonspecte après la guerre ! » et aussi « Je ne supporterai aucune sottise de l Amérique après la guerre ! »

L'entretien dura à peu près une heure un quart. Quand je finis par sortir de la salle, je trouvai les of liciers de la maison de l'Empereur, dans un tel état d'agitation que je les -oupçonnai d'avoir donné libre carrière à leur imagination et d'avoir cru qu'un événement terrible s'était produit daus cette salle. Tandis que je me hâtais ver- la porte du Palais pour entrer dans la voiture qui allait me conduire au train, un de ces officiers, marchant à mes côtés, se mit à me demander : « Tout va bien ? Tout va bien ? » Les malheureux diplomates qui devaient être reçus et qui, pendant tout le temps qu'avait duré l'entretien, étaient restés derrière la porte à attendre leur tour d'audience, manquèrent leur train, — et leur lunch. L'Empereur offrait l'aspect d'un homme ravagé par les soucis et paraissait nerveux. Cependant, quand j'eus l'occasion de le revoir aux derniers jours du mois d'avril 1916, je le trouvai dans de meilleures conditions morales et physiques. J'éprouvai de telles inquiétudes à rapporter la partie dangereuse de cet entretien — en raison des nombreux espions qui circulaient dans l'intérieur de mon ambassade et de ceux qui opéraient dans le département de 1 Etat en Amérique — que je me bornai à la résumer à mots couverts et fis tenir mon message directement au Président par courriel'.

L année 1916 s'ouvrit sans que cette grave question de la guerre sous-marine eût reçu une solution. En ell'et, le gouvernement allemand annonça qu'à partir du

I 1er- mars 1916, les sous-marins allemands couleraient I sans avertissement tous les navires marchands des enne- ! mis de l'Allemagne. Je n'ai pas à m'occuper ici de la | controverse à laquelle cette question donna lieu en Amérique, ni des discussions qui accompagnèrent lés votes du Congrès, lesquels appuyèrent, en somme, la politique du Président. Une proposition relative aux navires marchands armés fut présentée par notre département de l'Etat, mais les décisions prises à cet égard devinrent sans objet à l'époque du règlement du cas du Sussex, auquel j'arrive. Dans la deuxième quinzaine de mars 1916, un certain nombre de navires, qui transportaient des Américains parmi leurs passagers, furent torpillés sans avertissement. C'étaient YEagle Point, YEnglishman, le Manchester Engineer et le Sussex. Un des Américains qui se trouvaient à bord de YEnglishman fut tué ou se noya. Mais l'événement capital fut le torpillage du paquebot Sussex employé à faire le service de la Manche et et qui transportait des passagers de Folkestone à Dieppe. Le 24 mars, le Sussex fut torpillé dans le voisinage des côtes de France. Le navire avait à son bord 436 passagers , dont 75 appartenant à la nationalité américaine. La torpille avait été aperçue par le capitaine et plusieurs passagers et on avait cherché à l'éviter. A la suite du torpillage, beaucoup de passagers profitèrent des bateaux de sauvetage. Trois Américains avaient été blessés. On compta plus de 40 morts, bien que le bateau n'eût pas sombré et qu'il pût être remorqué jusqu'à Boulogne.

Je fus chargé par le Gouvernement allemand de procéder à une enquête pour m'assurer si le Sussex avait été vraiment coulé par un sous-marin allemand. Sur mon insistance, le Ministère des Affaires Étrangères se décida à' réclamer à l'Amirauté un rapport sur le torpillage de ce navire. Le 40 avril, la note allemande m'était enfin remise. J'avais reçu, dans l'intervalle, l'assurance sans cesse renouvelée que le Sussex n'avait pas- été torpillé par

un sous-marin allemand. A la note était jointe un document graphique, dessiné à grands traits. On m'informait que ce dessin avait été établi parle commandant du sousmarin et représentait un navire qu'il avouait avoir torpillé dans les parages où s'était produite l'attaque dirigée contre le Sussexet à peu près à l'heure où cette attaque avait eu lieu. On ajoutait que le navire torpillé était employé au service des mines sous-marines, qu'il appartenait au type récent de Y Arabie, et que l'explosion violente qui avait suivi le torpillage indiquait que ce navire transportait une grande quantité de munitions. La note se terminait ainsi : « Le gouvernement allemand doit donc considérer que les dégâts auxquels a été soumis le Sitssex ne proviennent pas d'une attaque dirigée par un sousmarin allemand mais d'une autre cause. » La note contenait l'offre de soumettre toute divergence d'opinion qui pourrait se produire à l'examen d'une commission mixte en conformité avec les principes établis par la convention de La Haye en 1907. On prétendit que YEnglishman et YEagle Point n'avaient été attaqués par des sous-marins qu'après avoir essayé de se dérober. Le cas du Manchester Enginecr fut l'objet d'explications spéciales. A propos du cas particulier présenté par le Snssex, la note ajoutait : « Si le gouvernement américain possède d'autres renseignements concernant le cas du Susse x, le gouvernement allemand lui demande de vouloir bien les lui communiquer afin de pouvoir les soumettre également aune enquête. » Dans l'intervalle, certains représentants de la marine américaine s'étaient occupés de réunir des preuves concernant le torpillage du Si/ssex, et ces témoignages — qui paraissaient écrasants et, par suite des faits admis par la noie allemande, absolument concluants — furent joints à la note envoyée en Allemagne, note où il était dit que « à moins que le gouvernement impérial ne se décide à dé* clarer sur l'heure qu'il a l'intention d'abandonner la guerre sous-marine pratiquée actuellement à l'égard des paquebots et des navires marchands et que cette déclara-

tion ne reçoive aussitôt son plein effet, le gouvernement des Etats-Unis se trouvera dans l'obligation de cesser toutes relations diplomatiques avec les Etat-Unis ».

La question était maintenant nettement posée. J'ai déjà dit qu'il s'était formé peu à peu deux partis en Allemagne : l'un, dirigé par l'amiral de Tirpitz, préconisait une guerre sous-marine sans merci (ri/cksiehtloser), en vertu de laquelle tous les navires marchands ennemis devaient ôtre coulés sans avertissement ; l'autre, dirigé par le Chancelier, désireux d'éviter un conflit avec l'Amérique sur cette question. Ainsi que je l'ai expliqué dans un chapitre précédent, le parti militaire a toujours cherché à s'immiscer dans la politique étrangère de l'Allemagne et influer ainsi sur les destinées de l'Empire. On peut dire que, lorsque les Allemands songèrent à se créer une flotte, ce fut Tirpitz qui, à certains égards, prit la direction du mouvement. On peut donc le considérer dans un certain sens comme le créateur de la marine actuelle. Politicien habile, il a exex'cé pendant des années une véritable domination sur le Reichstag. Dans la question de la guerre sous-marine, il fut appuyé de la façon la plus efficace par la Ligue navale allemande, une association qui compte peut-être un million de membres. Bien qu'il ne fût seulement qu'un des trois chefs delà marine (il était secrétaire d'Etat à la marine) il dominait en réalité les deux autres départements de marine : l'état-major de la marine et le bureau de la marine, et cela par la force de sa personnalité, par la situation politique qu'il avait su se créer et par l'appui qu'il avait trouvé auprès de ses amis de la Ligue navale. Pareil en cela à la plupart des Allemands de la classe dirigeante, il a pour unique passion : l'ambition. Ces Spartiates ne sont nullement tentés parles gains ni par le luxe que procure l'argent. Ils mènent une vie des plus simples — dans l'armée comme dans la marine — afin d'empêcher les officiers de se livrer à une vie de luxe et de rivaliser en frais de représentation et aussi afin d'éviter aux moins fortunés — aussi bien qu'à leurs femmes -— ■

des motifs d'humiliation, motifs qui ne manqueraient pas de se produire si ces derniers se trouvaient en contact permanent avec des camarades habitués à une existence dispendieuse.

Les idées ambitieuses de l'amiral de Tirpitz conduisirent celui-ci à se considérer comme le remplaçant éventuel de Bethmann-Holhveg. La question sous-marine devint donc non seulement une question d'ordre militaire, — dépendant en même temps du Ministère des Affaires Étrangères en ce qui concernait les rapports de l'Allemagne avec les Etats-Unis — mais aussi une question de politique intérieure, un moyen de chasser le Chancelier du pouvoir. Les avocats de la guerre sans merci se recrutaient dans la marine et dans l'armée et parmi les Allemands qui estimaient qu'on devait se servir de tous les moyens possibles pour nuire à l'ennemi et surtout des moyens susceptibles d'arrêter l'envoi des munitions de guerre aux Alliés. L'armée et la marine étaient soutenues par les conservateurs et par tous ceux qui souhaitaient la chute prochaine du Chancelier. Les journaux conservateurs et les journaux catholiques eux-mêmes faisaient assaut de violence dans les articles où ils réclamaient la guerre sous-marine sans restrictions aussi bien que dans ceux où ils dénonçaient l'attitude des Etats-Unis d'Amérique. On appelait les Américains qui prenaient passage à bord des navires marchands de l'ennemi des Schutzengel (anges gardiens). Des caricatures parurent. Une d'elles montrait le second d'un navire britannique disant à son capitaine que le bâtiment était prêt à partir et le capitaine demandait : « Etes-vous sûr que le Schutzengel américain est à bord ? » Les nombreuses notes envoyées par I Amérique à l'Allemagne devinrent également un sujet fertile et donnèrent lieu à d'innombrables caricatures. Je m'en rappelle une tout particulièrement, caricature très ingénieuse, qui parut dans un journal intitulé Brummer et qui représentait l'arrivée de la centième note américaine dans un port allemand, saluée par

le maire et les autorités militaires, entourés des sociétés chorales de la ville et de groupes déjeunes filles chargées dfe couronnes et de gerbes. Les journaux libéraux étaient disposés à soutenir le Chancelier dans la politique qu'il semblait vouloir suivre afin d'éviter une rupture ouverte avec l'Amérique, mais ces journaux eux-mêmes ne se montraient pas très fermes. Les militaires méprisaient naturellement l'Amérique d'une façon absolue et prétendaient que celle-ci en déclarant la guerre à l'Allemagne n'arriverait pas à lui faire plus de mal et qu'il se pouvait môme que l'Amérique se trouvât, par suite de, ses préparatifs de guerre, dans l'obligation de réduire ses envois de munitions aux ennemis de l'Empire. Quant à l'appoint représenté par l'Amérique au point de vue militaire ou naval, l'armée et la marine allemande le considéraient comme nul.

Telle était la situation, lorsque la nouvelle note américaine relative au cas du Sussex vint créer une crise, crise dont la gravité échappa à nombre de gens en raison même de l'état d'effervescence dans lequel les esprits se trouvaient depuis si longtemps. Je résolus de ménager une entrevue entre le colonel House et le Chancelier. Le colonel eut, un soir après dîner, une longue conversation avec M. de Bethmann-Hollweg, conversation au cours de laquelle il signala à celui-ci les côtés dangereux de la situation. La nouvelle note américaine m'avait amené à considérer cette situation comme à peu près désespérée et j'en vins à me dire que cette question, qui avait traîné depuis si longtemps, conduisait inévitablement à une rupture des relations diplomatiques et peut-être même à la guerre. M. de Jagow formula le même avis, prononça le mot « fatalité » et dit qu'il n'y avait plus rien à tenter.

Je sentais moi-même que rien ne pouvait changer l'opinion publique en Allemagne ; que malgré la chute de l'amiral de Tirpitz, qui s'était produite quelque temps auparavant, les partisans d'une guerre sous-marine impitoyable allaient triompher ; et que, pour leur donner satis-

iaction, l'Allemagne allait courir le risque de rompre avec l'Amérique. J'étais assis à ma table de travail, pensant à ces choses dans un état d'esprit fiévreux et désespéré, lorsque j'appris que le professeur Ludwig Stein demandait à me voir. Le professeur Stein est le propriétaire du magazine Nord et Stid et collaborateur de la Vossische Zeitung, où sous le pseudonyme de « Diplomaticus » il traite des questions de politique étrangère. Il me dit qu'il ne considérait pas la situation comme absolument désespérée, qu'il existait toujours en Allemagne un parti important composé de gens raisonnables et me conseilla fortement de me rendre au grand quartier général et de causer avec le Kaiser, lequel, d'après ce qu'il me dit, passait pour être contre la rupture. Je répondis au Dr Stein que j'étais naturellement tout prêt à faire cette visite, si elle s'offrait comme un moyen d'éviter la guerre. Je dis à ce propos au Chancelier, que, s'il se disposait à régler la question de façon pacifique, il lui serait peut-être plus facile d'arriver à ses fins en plaçant pour ainsi dire ce règlement sous les auspices de l'Empereur, ou bien, si la décision dépendait uniquement du Kaiser, je pourrais peut-être aider à convaincre l'Empereur, en lui exposant la situation au point de vue américain. J'ajoutai que je me rendrais au grand quartier général aussitôt que je serais invité à le faire. Un député du Reichstag, qui peut être rangé parmi les esprits raisonnables de l'Allemagne, !e DrHeckscher, émit lui aussi l'avis qu'une conversation avec le Kaiser s'imposait et conseilla^vivement cette visite.

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