‹ Mémoires de l'ambassadeur GerardChapitre 35 sur 51 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Questions commerciales.

Je fus on ne peut plus surpris de découvrir, au cours des hostilités, la grande diversité et l'énorme quantité de marchandises exportées d'Allemagne aux Etats-Unis. Les articles expédiés des Etats-Unis en Allemagne sont pour la plupart des articles de première nécessité. Le coton exporté annuellement représente une valeur de cent soixante millions de dollars ; le cuivre, soixante-quinze millions; le blé, quinze millions; le gras animal, vingt millions ; l'huile minérale, dix millions, et il est expédié des quantités considérables d'huile végétale. Les expéditions de blé sont naturellement variables. Les Etats-Unis, de leur côté, exportent en Allemagne certains produits industriels. Ces expéditions, dont la valeur s'élève annuellement à environ soixante-dix millions de dollars, comprennent toutes sortes d'objets relevant delà mécanique et particulièrement des machines à écrire. Les principales exportations de l'Aile magne en Amérique consistent en matières colorantes et en teintures chimiques, en jouets, linge de corps, instruments de chirurgie, coutellerie, bas, articles de tricotage, etc. L'Allemagne exporte aussi de la potasse, minéral qu'on ne trouve que sur son territoire et dans certaines parties de l'Autriche et qui, joint à des phosphates et à des nitrates, sert à la fabrication d'un grand nombre d'engrais. Dans ces dernières années, le nitrate a été exporté du Chili dans toutes les parties du monde. Le phosphate est obtenu de la Caroline du sud, de la Floride et de certaines autres régions du globe.

Les nitrates sont, comme la potasse, des éléments indis-

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pensables à la fabrication des explosifs utilisés dans l'art de la guerre. Dès l'ouverture des hostilités, l'Allemagne se trouvait dans l'impossibilité de se procurer des nitrates du Chili. Mais les Allemands mirent en pratique une innovation introduite en Norvège quelques années avant la guerre. Ils établirent tout un système électrique combiné en vue de l'extraction des nitrates de l'atmosphère. Depuis la guerre, l'agriculture en Amérique souffre du manque de potasse. En Allemagne, l'agriculture souffre du manque de phosphates, et peut-être aussi de nitrates, car je crois bien que tout l'azote que les Allemands arrivent à extraire de l'air par leurs moyens électriques est employé dans la fabrication des explosifs.

L'industrie des matières tinctoriales s'était développée à un tel point sur le territoire de l'Empire, que l'Allemagne avait fini par approvisionner le monde entier. Dans les premiers mois de la guerre, quelques Américains d'esprit entreprenant, ayant à leur tête Herman Metz, affrétèrent un navire, le Matanzas, qu'ils envoyèrent à Rotterdam, pour prendre une cargaison de matières tinctoriales venant d'Allemagne. Le navire battait le pavillon américain. Les autorités britanniques le laissèrent passer. Plus tard, le Ministère de l'Intérieur allemand, dont Delbrûck avait la direction, n'autorisa l'exportation des matières tinctoriales qu'à la condition de recevoir du coton en échange. L'exportation cessa. D'autres pays durent s'employer à la fabrication de ces matières. Il se peut qu'à la suite de ces difficultés, les Etat-Unis soient amenés à protéger cette industrie de façon permanente, bien qu'il soit nécessaire de la placer pendant quelques années sous le régime protectionniste, car, dans l'effort désespéré qu'elle tentera dans le but de reprendre son monopole, l'Allemagne n'hésitera certainement pas à faire des frais énormes pour chasser les Américains de ce commerce et vendra ses produits à meilleur compte. Les sousmarins de commerce Deutschland et Bremen furent construits en grande partie par des fabricants de matières

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tinctoriales, lesquels en expédiant leurs produits de cette façon en Amérique avaient espéré empêcher le développement de cette industrie. Cette question des matières colorantes donna lieu à de nombreuses négociations entre le Ministère des Affaires Étrangères allemand et l'Ambassade américaine à Berlin.

L'Allemagne exporte annuellement une quantité considérable de jouets aux Etats-Unis. Ces jouets sont fabriqués en grande partie dans la Forêt-Noire par des industriels qui travaillent chez eux. Il va sans dire que la guerre finit par supprimer cette exportation. Les Allemands sont appelés à constater, à la fin des hostilités, que ce commerce leur a été enlevé de façon sérieuse, car les enfants auront été distraits à l'aide d'autres articles et les nouvelles coutumes adoptées sont appelées à se maintenir.

De même que les industries textiles des Etats-Unis dépendaient de l'Allemagne pour les matières colorantes, les planteurs sueriers d'Amérique dépendaient d'elle pour leurs graines de betteraves. Je réussis à faire acheminer des cargaisons de ces graines, et cela avec l'aide précieuse de notre consul à Magdebourg et de notre attaché M. Winslow. J'ai appris, depuis, que cette iredustrie se développait en Amérique et qu'on obtenait également des graines d'autres pays, notamment de la Russie.

Un autre produit important, pour les Etats-Unis aussi bien que pour le Mexique, est le cyanure. La découverte relative au traitement des minerais d'or et d'argent par le procédé du cyanure a aidé à l'exploitation de nombreuses mines qui n'auraient pu être utilisées si l'on avait continué à se servir des anciennes méthodes. Au début des hostilités, certains Allemands exploitaient cette industrie à Perth Amboy et aux Niagara Falls, sur une modeste échelle. Mais le cyanure, qu'on employait aux Etats-Unis, venait surtout d'Allemagne. La compagnie germano-américaine et lès compagnies qui fabriquaient ce produit en Allemagne et en Grande-Bretagne opéraient

toutes avec les mêmes brevets: les compagnies britanniques et allemandes d'après des accords qui assuraient la distribution du travail partout où elles étaient appelées à exercer cette industrie. Delbruek, le vice-chancelier allemand, Ministre de l'Intérieur, frappa l'exportation du cyanure d'interdiction au début de la guerre, prétendant avec obstination que ce produit était une industrie exclusivement allemande et que, s'il en autorisait l'exportation aux Etats-Unis ou au Mexique, les Anglais s'empareraient des chargements et se serviraient du cyanure ainsi saisi pour exploiter leurs mines dans l'Afrique du Sud, ajoutant ainsi à leur réserve d'or et à leur puissance de nation combattante.

Il s'agissait de faire comprendre à ce raisonneur que les industriels des environs de Glasgow, en Ecosse, fabriquaient du cyanure en quantité suffisante pour approvisionner toutes les mines britanniques. Les fabricants allemands s'employaient à cette tâche et moi aussi. Mais il fallut un certain temps pour arriver à convaincre Delbruek, lequel finit par autoriser, d'assez mauvaise grâce, l'exportation d'un millier de tonnes de cyanure. L'arrivée de ce chargement aux Etats-Unis permit à de nombreuses mines, aussi bien aux Etats-Unis qu'au Mexique, de continuer leurs opérations, et de garder ainsi des employés qui allaient se trouver sans travail. Quand Delbruek finit par autoriser, quelque temps après, une exportation supplémentaire de quatre mille tonnes, il ne nous était plus permis d'en profiler et notre département de l'Etat fut impuissante obtenir des autorités britanniques un laissez-passer.

J'estime que Delbruek a suivi une politique fâcheuse pour le gouvernement allemand en interdisant ainsi l'exportation des marchandises en Amérique. Un grand nombre d'industriels, aussi bien ceux qui employaient des matières colorantes et des produits chimiques que ceux qui avaient besoin de semences pour l'exploitation de leur commerce, réclamaient à grands eris les articles d'Aile-

magne. Mais ils en étaient privés du fait de l'Allemagne elle-même, du fait de l'interdiction qui pesait sur l'exportation des produits allemands. Si cette situation anormale avait été uniquement due au blocus exercé par la Grander- Bretagne, un cri de protestation se serait peut-être élevé aux Etats-Unis contre ce blocus, protestation qui aurait peut-être modifié la situation internationale. Les x\llemands interdirent également l'exportation de la potasse. Us espéraient ainsi amener les Etats-Unis à rompre le blocus britannique et à offrir des chargements de coton ou de denrées en échange. Les Allemands déclarèrent que, comme la potasse servait à fabriquer des munitions, ils continueraient à en interdire l'exportation, à moins que cet article ne fût consigné au gouvernement américain, qui s'engagerait à n'en autoriser l'emploi que pour la fabrication des engrais et cela sous la surveillance d'inspecteurs allemands nommés à cet effet.

Toutes ces négociations échouèrent. Aucun chargement de potasse n'a donc été expédié d'Allemagne à destination des Etats-Unis depuis le commencement de la guerre. Les autorités américaines en obtiennent cependant en quantités suffisantes : des algues qu'on brûle sur les côtes du Pacifique, des saumures d'un lac de la Californie méridionale et d'une certaine roche qu'on trouve dans l'Utah. On peut obtenir également la potasse du feldspath ; mais j'ignore si des travaux ont été effectués à cet effet. J'ai entendu dire tout dernièrement que nous avions reçu une certaine quantité de potasse d'un champ nouvellement découvert au Brésil. Le bruit a couru qu'on en avait également trouvé en Espagne. J'ignore ce que valent ces découvertes, mais je suppose que le syndicat allemand a dû chercher aussitôt à s'emparer des terrains pour tenir tout le commerce de ce produit entre ses mains.

La Grande-Bretagne ne rangea le coton parmi les articles de contrebande que longtemps après la déclaration de guerre. Je crois que cette longue hésitation provenait de la crainte d'irriter les Etats-Unis; mais dans Tinter-

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valle, l'Allemagne s'était largement approvisionnée et ce stock servit naturellement à la fabrication des poudres. A la suite des mesures prohibitives adoptées à l'égard de 1 exportation du coton en Allemagne, les Allemands prétendirent qu'ils avaient réussi à obtenir une poudre excellente avec de la pulpe de bois. Naturellement, je n'ai pas pu vérifier le fait d'une façon absolue.

Avant la guerre, l'Allemagne avait cherché de toutes les façons à éloigner les produits américains de son marché. Ainsi que je l'ai indique dans le chapitre consacré à la question du monopole de l'huile, les chemins de fer de l'Etat prussien eux-mêmes servent à la réalisation de cette politique sournoisement prohibitive. Cette politique a été adoptée non seulement à l'égard des huiles minérales d'Amérique, mais à l'égard d'autres produits, comme le bois, par exemple. On est même arrivé à voir de simples ordonnances — comme celle relative à l'inspection de la viande — réussir à éloigner les produits américains et cela d'une façon plus effective que ne l'aurait fait un tarif prohibitif. L'ordonnance à laquelle je viens de faire allusion prévoit que tout colis contenant de la viande doit être ouvert et soumis à un examen. 11 va sans dire qu'une saucisse qui a été passée ainsi à l'inspection, c'est-à-dire retirée et ouverte, a perdu toute sa fraîcheur. Personne n'en veut. Les pommes importées d'Amérique étaient également soumises à un contrôle défavorable. Je n'arrivai pas, non plus, à obtenir que le gouvernement modifiât le tarif relatif au saumon en baril, denrée qui aurait cependant amélioré le régime allemand de façon sensible. L'ouvrier allemand, l'ouvrier le plus exploité et le plus dupé du monde, est non seulement astreint à fournir de longues heures de travail pour gagner très peu, mais à acheter ses denrées à des prix fixés par le tarif officiel, lequel a été établi au profit des junkers et des propriétaires fonciers prussiens !

Naturellement, les junkers prussiens expliquent les tarifs appliqués aux denrées allemandes et les ordonnances

protectrices contre l'importation des denrées étrangères, en disant que l'agriculture nationale doit être favorisée : d'abord, afin de pourvoir à la subsistance de la population en temps de guerre et de blocus, et, ensuite, afin d'encourager la classe des paysans, qui est celle qui fournit à l'armée lès soldats les mieux trempés. Les peuples et les commerçants auront à envisager après la guerre un nouveau mode de procéder que nous pouvons appeler la socialisation de la vente et de l'achat. L'Allemagne se mit à appliquer, peu de temps après l'ouverture des hostilités, un tarif prohibitif contre l'importation de certains articles de luxe, comme les parfums, par exemple. Le motif de cette mesure était naturellement d'empêcher les Allemands de se livrer à des dépenses inutiles et cela au profit de l'étranger. On créait en même temps une association importante 1' « Einkaufgesellschaft » Centrale. Cette association, composée de civils nommés sous les auspices du gouvernement, peut être comparée, à certains égards, à une des commissions que nous avons instituées pour protéger nos droits. Toute matière première importée en Allemagne tombe entre les mains de cette compagnie centrale et c'est à elle que les industriels doivent s'adresser pour leurs achats.

J'ai eu l'occasion de m'entretenir avec des membres de cette commission. Ils sont tous d'avis qu'elle continuera à fonctionner après la guerre. Ainsi, on dira à un Allemand qui désire acheter une automobile ou un collier de perles, ou une boîte de parfumerie : « Si c'est en Allemagne que vous devez faire votre acquisition, nous vous accorderons l'autorisation que vous demandez ; mais si vous avez l'intention de faire venir votre automobile d'Amérique ou vos perles ou bien votre parfumerie de Paris, l'autorisation vous sera refusée. » De cette façon, l'or allemand sera économisé : le peuple allemand n'aura pas l'occasion de faire des dépenses, plutôt inutiles, ou bien sera amené à dépenser son argent au profit d'industries nationales. D'autre part, quand un Allemand

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voudra se procurer une matière première quelconque — du cuivre, du coton, du cuir, du blé ou tout autre produit analogue — il ne lui sera pas permis de Tacheter à l'étranger, par lui-même. La « Einkaufgesellschaft » Centrale fixera un délai pour la réception des commandes de toates les personnes désireuses, par exemple, d'acheter du coton ou du cuivre. Les commandes reçues, on examinera le chiffre total des quantités qu'elles représentent. Alors, un membre de la commission se rendra en Amérique pour acheter les quatre millions de balles de coton ou les deux cent millions de livres de cuivre requises. L'idée allemande est que la commission arrivera par ce moyen à provoquer la rivalité dans l'offre à l'étranger. L'acheteur allemand connaîtra ainsi le plus bas prix auquel les vendeurs peuvent vendre leur produit. Les Allemands estiment que les vendeurs tomberont un à un, sous la coupe de cet acheteur, exceptionnel par son importance, et vendront leur produit à un prix inférieur à celui qu'ils auraient demandé et obtenu s'ils s'étaient trouvés les uns et les autres en présence d'acheteurs allemands à marché ouvert. La commande totale une fois achetée, les articles seront répartis entre les acheteurs particuliers qui avaient confié leurs ordres à la compagnie centrale, chacun de ces ordres étant augmenté d'une quote-part des dépenses encourues par la commission et peut-être d'un tant pour cent additionnel au profit du trésor impérial.

J'eus l'occasion, avant la guerre, de visiter une grande usine allemande, laquelle employait environ 15.000 ouvriers, hommes et femmes. J'avais pour guide le propriétaire de l'usine lui-même. En me montrant un grand nombre d'articles, pour la fabrication desquels on avait employé du cuivre, il médit : « Nous achetons ce cuivre en Amérique et nous bénéficions d'un cent et demi (sept centimes et demi) par livre, parce que notre gouvernement nous permet de nous associer pour nos achats ; mais vous, votre gouvernement ne vous permet pas de vous associer pour vendre. Vous avez chez vous d'innombrables

sots, lesquels, enviant les riches, se mettent à voter des lois pour interdire les associations, qui sont cependant le développement logique de toute industrie. »

Par sa façon de traiter la question du change, le gouvernement allemand a donné, au cours des hostilités, un nouvel exemple de Futilité qu'offre un pouvoir central s'exerçant au nom de l'Etat au profit de la nation. Pendant la première année de la guerre, quand j'avais besoin d'argent pour mes dépenses, je tirais un chèque sur une banque à New- York, en triplicata, et j'envoyais un commis porter ce chèque dans les différentes banques de Berlin, en recommandant à l'employé de le négocier ehez le banquier le plus offrant. Mais le gouvernement allemand intervint bientôt. La banque de l'Empire fut chargée de fixer chaque jour le taux du change, et il fut interdit aux banquiers et aux particuliers d'acheter ou de vendre à un taux différent. Ce taux officiel était faux et &&é à l'avantage de l'Allemagne. J'eus l'occasion de le prouver à Un moment où le taux officiel allemand du dollar était de cinq marks cinquante-deux. Je le prouvai en envoyant mes chèques américains en Hollande. Ayant converti mes chèques en argent hollandais, j'échangeai cet argent contre de l'argent allemand et j'obtins par ce procédé cinq marks soixante-quatorze par dollar. De plus, il m'arriva, au moment de quitter l'Allemagne, de vendre une certaine quantité d'or américain à une banque allemande au taux de six marks quarante-deux par dollar, bien que le taux officiel fût, ce jour-là, de cinq marks cinquantedeux et bien qu'en raison de l'interdiction qui pesait sur l'exportation de l'or, l'acheteur fût exposé à perdre les intérêts sur la somme qu'il m'avait versée ou sur l'or qu'il avait acheté, et cela jusqu'à la fin des hostilités. Cette transaction montre ce que les Allemands pensaient de la valeur du mark.

La seule façon de maintenir aux produits d'Amérique un prix équitable après la guerre est de permettre aux maisons américaines, aux propriétaires miniers et aux

fabricants, de s'associer pour la vente à l'étranger. 11 y i en ce moment devant le Congrès un projet de loi, le pro jet Webb, qui demande que les exportateurs soient autorisés à s'associer. On devrait voter ce projet de loi, car il est manifestement en faveur des produits américains : les matières premières et les denrées aussi bien que les ar-l ticles fabriqués. A notre ambassade à Berlin, nous avions également à nous préoccuper des permis à obtenir pour l'exportation des marchandises américaines qui se trouvaient en Belgique et qui avaient été saisies par l'Allemagne. Nous réussîmes en partie. Les marchandises furent l'objet d'une indemnité.

L'Allemagne s'empara des biens des belligérants et les plaça sous la surveillance de receveurs nommés à cet effet. Tout établissement exploité en Allemagne dont le fonds se | trouvait appartenir en majeure partie à des belligérants — associations ou particuliers — était placé sous le contrôle d'un receveur. Cependant le gouvernement allemand entendait que l'enquête relative à la propriété du fonds s'arrêtât à la première association en titre et n'allât pas plus loin. Ainsi, il arrivait souvent que le stock d'un éta blissement appartenait en majeure partie à une compagnie britannique et que, d'autre part, les fonds sociaux de cette compagnie appartenaient en majeure partie à une société américaine ou à des Américains. En ce cas, le gou vernement allemand refusait de prendre en considération les intérêts américains et plaçait la compagnie sous le contrôle de l'Etat.

En présence de la modicité du salaire accordé à l'ouvrier pour une somme de travail relativement considérable et de l'absence des lois prohibitives à l'égard des associations, j'ai toujours été surpris que les Allemands, qui étaient en train de gagner tant d'argent, se fussent laissés entraîner dans cette guerre par l'autocratie militaire.

Je crois que nous aurons à modifier, après la guerre, certaines de nos idées, relativement aux prétendus tri

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et à la loi Sherman, si nous voulons garder une place pour notre commerce sur le marché du monde. L'Allemagne ne se borne pas à autoriser les trusts, elle les encourage. Le mot employé est « cartel ». La différence qui existe entre un trust américain et un « cartel » allemand est que le trust américain a, pour ainsi dire, une administration centralisée, dont le rôle est de s'emparer sans cesse des éléments rivaux d'une certaine entreprise et de les unir, tandis qu'en Allemagne les éléments rivaux s'unissent par contrat pour un nombre limité d'années. Cette combinaison s'appelle un « cartel » . Tous ceux qui font partie du « cartel » reçoivent pendant sa durée une part déterminée dans la production totale et une part déterminée dans les profits de la combinaison. Comme le consul général Skinner l'a fort bien dit, on peut comparer le « cartel » allemand à une association qui est établie par contrat pour un temps déterminé et qui ne peut être renouvelé que par le consentement de ses membres.

Il se peut que la concurrence soit un vestige des temps barbares, et que tout effort tenté pour en modifier l'âpreté doive être considéré comme le signe d'une civilisation supérieure. Il ressort des débats, qui ont eu lieu au Congrès, que l'assemblée, en promulguant la loi Sherman, n'entendait pas interdire la restriction de la concurrence parmi les personnes engagées dans la même entreprise, mais voulait seulement empêcher qu'une association pût être formée par des personnes qui, une fois associées, auraient le monopole d'une entreprise particulière ou d'un certain produit. Il est facile de voir la raison pour laquelle le droit d'association doit être refusé à nos usines de houille, mais il est permis de se demander pourquoi on interdirait aux personnes engagées dans l'industrie du tabac de s'associer avec leurs concurrents, car la culture du tabac se poursuit chez nous sur une échelle considérable et ce produit peut être l'objet d'un monopole.

Les tribunaux allemands ont déclaré formellement que

lorsque des fabricants se trouveront menacés de ruine par suite de la dépréciation de leurs produits, ils seront justifiés à se servir de la combinaison du « cartel » comme moyen de préservation. Les lois allemandes ont un but logique, à mon sens, celui de prévenir les concurrences déloyales. La question du monopole écartée, on peut toujours faire appel à la concurrence quand on voit une association réaliser de trop grands profits, et la nouvelle association ou les particuliers, amenés ainsi à entrer eu lutte, devraient être protégés par la loi contre le danger qui pourrait alors surgir : celui de rabaissement des prix, subitement introduit pour se débarrasser du nouveau concurrent. On doit se rappeler cependant qu'une association peut, en agissant d'une façon déloyale dans la concurrence, se montrer plus tyrannique qu'un monopole. Après avoir considéré les arguments qui défendent l'un et l'autre côté de la question, je ne suis pas arrivé moi-même à me faire une opinion. Cette question devrait être l'objet de l'examen le "plus sérieux. Se débarrasser de ses concurrents, tel est le but du trust américain, forcer ses concurrents à s'unir à soi, tel est le but du « cartel » allemand.

En réalité, le gouvernement allemand s'intéresse à ces « cartels » de façon active. Ainsi, il a bien montré qu'il s'intéressait au syndicat de la potasse à l'époque où certains contrats passés par des acheteurs américains avec des mines allemandes furent annulés et toutes les mines de potasse productives de l'Allemagne et de l'Autriche unies dans une même association. II a encoro montré l'intérêt qu'il attache à ce principe du « cartel » en songeant à établir un monopole du commerce de l'huile, tentative dont j'ai parlé dans un chapitre précédent. La combinaison encore plus récente établie à l'égard de l'industrie des matières colorantes, et cela spécialement en vue de se défaire de la concurrence aménj caine après la guerre, est intéressante par l'exemple qu'elU offre des méthodes allemandes. Pendant un cer-

tain nombre d'années, l'industrie des matières colorantes s'était trouvée pour ainsi dire entre les mains de six grandes compagnies. On aura une idée de ^'importance de ces compagnies par ce fait que quelques-unes d'entre elles employaient cinq cents chimistes aux travaux des recherches. En 1916, ces six compagnies passèrent un contrat entre elles dans le but de s'unir d'une façon plus étroite, non seulement en vue de l'écoulement des produits, mais en vue de la diffusion des idées et des découvertes. Ces grandes compagnies fournirent pendant des années à tous les pays du monde, non seulement des matières tinctoriales et autres produits chimiques, mais des médicaments composés avec du goudron, qui passaient pour avoir été découverts par leurs chimistes et étaient répandus sur le marché comme des inventions nouvelles et d'une efficacité merveilleuse, bien que rien ne les distinguât des médicaments ordinaires connus. La Badische An i lin and Soda Fabnk, établie sur un capital de cinquante-quatre millions de marks, a payé, de 1903 à 1913, des dividendes dont la moyenne dépasse vingt-six pour cent. La Farbwerke Meister, Lucius and Bonning établie à Hoechst, près de Francfort, sur un capital de cinquante millions de marks, a pendant la même période payé des dividendes dont la moyenne dépasse vingt-sept pour cent, et les établissements chimiques de Bayer et Cie, près de Cologne, établis sur un capital de cinquante-quatre millions de marks, ont payé pendant la même période des dividendes dont la moyenne dépasse trente pour cent.

Le succès commercial des Allemands, pendant ces quarante dernières années, a été dû en grande partie au fait que tous les fabricants, tous les- inventeurs, tous les exportateurs sentaient derrière eux le gouvernement qui les soutenait de toute sa résolution et de tout son pouvoir. En Amérique, au contraire, les hommes d'affaires ont été terrorisés par des poursuites constantes et amenés pour ainsi dire à l'inaction. Ce qui était considéré comme un crime au point de vue juridique dans telle région des

Etats-Unis était jugé comme parfaitement légal dans une autre. Si nous devons lutter contre la concurrence de l'Allemagne après la guerre, il faudra que nous examinions tous ces problèmes sous un jour nouveau. Ainsi» une question se présente, celle déports libres. Le député Murray Hulbert a saisi la Chambre des Représentants d'une demande invitant les Secrétaires d'Etat des Finances, de la Guerre et du Commerce à donner leur avis sur l'utilité qu'il y aurait à établir des ports libres dans les limites des régions douanières des Etats-Unis.

Les ports libres existent en Allemagne, et depuis de longues années, bien que l'Allemagne soit régie par un tarif protectionniste. Tout pays à ports libres se trouve en présence d'un double avantage : puisque, par suite de la fabrication des matières premières et de l'exportation libre de tous droits, les industriels s'enrichissent — au profit du pays — tout en procurant du travail aux ouvriers, travail qui, en améliorant la situation des ouvriers employés, aide à améliorer en même temps celle des autres, et cela dans le pays tout entier. En effet, tout emploi confié à un ouvrier dans une industrie qui n'existerait pas sans le fonctionnement du port libre, enlève un homme du marché ouvrier et favorise ainsi les camarades qu'il laisse derrière lui. Bien que le port libre n'existe pas aux Etats-Unis, une tentative n'a pas moins été faite pour avantager certaines industries par le moyen du « drawback ». Ainsi, les raffineurs de sucre brut importé de Cuba paient un droit sur ce sucre lorsque celui-ci entre aux Etats-Unis, mais sont remboursés quand une quantité correspondante de sucre raffiné est exportée dans d'autres pays.

Ce système a été critiqué tout dernièrement. Il est juste de dire qu'on s'est borné à l'examiner au point de vue des raffineurs de sucre. Mais en traitant la question, les journaux n'ont pas moins paru reprocher au gouvernement de favoriser ces derniers, d'une manière injuste, alors qu'en réalité la remise de ces « drawbacks » permet

aux raffineurs de poursuivre leur industrie en vue de l'exportation, à peu près dans les mêmes conditions où ils le feraient si leurs raffineries se trouvaient dans les ports libres établis d'après le système allemand. L'abrogation du système des « drawbacks », aussi bien pour cette industrie que pour les autres, aura pour résultat de déplacer ces industries et de les acheminer vers le Canada ou d'autres pays où ce système, qui équivaut à celui des ports libres, est autorisé.

J'eus, peu de jours avant mon départ d'Allemagne, une conversation avec un fabricant de munitions, qui emploie environ dix-huit mille ouvriers dans ses usines, — transformées dans leurs attributions, car elles ne fabriquent des munitions que depuis la guerre. Je l'interrogeai sur l'attitude adoptée par le gouvernement à l'égard des fabricants de munitions. Il me dit que le gouvernement leur permettait de réaliser des profits avantageux, bien qu'une grande partie de leurs bénéfices leur fût enlevée par les impôts qui frappent l'excédent que ces bénéfices offrent en tant que profits de guerre; que le gouvernement voulait encourager les fabricants à transformer leurs usines en usines de guerre, c'est-à-dire à les employer à la fabrication de tous les articles nécessaires à la poursuite de la guerre et que les fabricants étaient disposés à le faire, du moment qu'il s'agissait simplement pour eux desavoir le montant des bénéfices qu'ils seraient autorisés à conserver ; mais que, si les prix fixés par le gouvernement avaient laissé un doute dans l'esprit des fabricants sur la réalisation possible d'un bénéfice, la production de ces articles de guerre s'en serait ressentie.

Au fond, on peut dire que les seuls impôts levés en Allemagne depuis l'ouverture des hostilités sont ceux qui ont trait aux frais et aux bénéfices de guerre. L'Allemagne s'est arrangée à subvenir aux frais de la guerre par des emprunts considérables, autorisés par le Reichstag et auxquels le peuple à souscrit. J'estime qu'enjoignant la dette flottante à ces emprunts, on peut évaluer

QUESTIONS COMMEItCrALl -

la dette allemande, à ce jour à environ quatre-vingts milliards de marks. Les Allemands ont cru pendant longtemps qu'ils allaient pouvoir régler les frais de la guerre à l'aide des indemnités qu'ils se disposaient à réclamer aux peuples avec lesquels l'Allemagne était entrée en lutte, ilclllericli indiquait cet état d'esprit dans le discours qu'il prononça au Reichstag, le 20 août 191o, quand il disait :

« Si nous voulons être à mènie d'établir des conditions

« de paix conformes à notre intérêt et à nos besoins, nous

« ne devons pas oublier la question des frais. Nous de-

« vons nous arranger dans la mesure du possible à ce que

« tout l'etfort prochain de notre peuple soit libre d'en-

« traves. La charge écrasante des milliards revient aux

« instigateurs de cette guerre, et dans l'avenir ce sont plu-

« tôt eux qui auront à la traîner. »

Il va sans dire que par « instigateurs de la guerre » Helfferich entendait les ennemis de l'Allemagne, mais comme la responsabilité de cette calamité mondiale revient à l'Allemagne et que l'instigatrice, c'est elle, la prophétie se retourne contre les Allemands. Au mois de décembre 1913, Helfferich émit la prétention commode que puisque les Allemands étaient en train de dépenser en Allemagne l'argent obtenu par les emprunts de guerre, ces emprunts n'étaient pas en réalité une charge pour eux. Il disait : « Nous sommes en train de faire circuler cet argent chez nous et cela presque exclusivement, tandis que l'ennemi est en train de verser ses emprunt> à l'étranger, — ce qui est pour nous une garantie que dans l'avenir nous maintiendrons notre avantage. » Cette théorie, partagée par les Allemands, est un des sophismes les plus remarquables de la guerre. Les emprunts de guerre allemands ont été souscrits principalement par les grandes compagnies allemandes, par les caisses d'épargne, Les lianques, les compagnies d'assurance sur la vie, contre l'incendie, contre les accidents, etc.

De plus, ces emprunts ont été pyramides, c'est-à-dire que celui qui avait souscrit cent mille marks au premier emprunt pouvait, à l'annonce du deuxième, porter ses titres du premier à la banque et, en déclarant qu'il allait souscrire au deuxième, emprunter de la banque quatre-vingt mille marks sur la garantie offerte par les titres qu'il apportait et ainsi de suite. La richesse des pays augmente tous les ans. Cet accroissement ne peut guère être déterminé que d'une façon approximative. De même qu'un homme qui exploite une ferme voit son capital ou son revenu augmenter dans lès années normales, la richesse globale d'un pays s'accroît elle aussi d'année en année. Des personnes autorisées m'ont dit que, d'après leurs calculs, l'accroissement de la richesse allemande dans les années prospères s'élevait au plus à dix milliards de marks.

Eh bien, quand les intérêts annuels que doit payer l'Allemagne excéderont l'accroissement annuel de la richesse du pays, la banqueroute financière et même morale du pays s'ensuivra. Si le pays se trouve dans l'obligation de répudier l'emprunt tout entier ou une partie de cet emprunt, la perte retombera naturellement sur ceux qui ont souscrit à l'emprunt. L'ouvrier ou le petit capitaliste qui place toute son épargne dans l'emprunt de guerre se prive de ressources pour sa vieillesse. Il en est également ainsi de celui qui a contracté une assurance ou a placé ses économies dans une banque : or, la compagnie d'assurance ou la banque peuvent être appelées à déposer leur bilan par suite de la répudiation de l'emprunt de guerre. Vous vous trouvez ainsi en présence d'un pays où tous les gens valides se mettent à travailler pour verser ce qu'ils peuvent sur l'intérêt de l'emprunt officiel et cela après avoir gagné de quoi vivre et faire vivre leur famille, et les vieux et les jeunes sans appui, et, privés de leurs économies, n'ont plus qu'à s'adresser à l'asile des indigents et deviennent ainsi des charges à la communauté. Les intérêts sur l'emprunt de guerre de l'Allemagne s'élèvent

déjà à quatre milliards de marks par an. A ces intérêts, on doit ajouter naturellement les intérêts sur la dette antérieure de l'empire et de chacune des divisions politiques du pays, y compris les villes, lesquelles ont, toutes, augmenté leurs dettes dans des proportions considérables, pour secourir les victimes de la guerre. A tout ceci, on doit joindre naturellement les frais administratifs et les dépenses nécessaires pour le maintien de l'armée et de la marine. Quand le commerçant allemand d'intelligence moyenne arrivera à se dire qu'il n'y a pas d'indemnités à attendre des pays étrangers, c'est en se mettant en présence de cette situation nouvelle qu'il sentira le mieux la nécessité d'obtenir la paix à n'importe quel prix.

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